SCÈNE Y
NARBAS, EURYCLÈS1 2 * * 5.
NARBAS.
Que va-t-il faire? Hélas! tous mes soins sont trahis;
Les habiles tyrans ne sont jamais punis.
J’espérais que du temps la main tardive et sûre Justifierait les dieux en vengeant leur injure;
Qu’Égisthe reprendrait son empire usurpé ;
Mais le crime l’emporte, et je meurs détrompé.
Égisthe va se perdre à force de courage :
Il désobéira; la mort est son partage.
euryclès.
Entendez-vous ces cris dans les airs élancés?
NARBAS.
C’est le signal du crime.
EURYCLÈS.
Écoutons.
NARBAS.
Frémissez.
Sans doute qu’au moment d’épouser Polvphonte
1 Après cette scène , dit La Harpe, on peut s’attendre à tout, et l'on ne peut deviner rien.
2 On a reproché à cette scène de livrer le théâtre pendant la crise même à deux personnages subalternes ; La Harpe discute ce reproche et combat en faveur du poète. « On a fait, dit-il, grand bruit de cette scène, entre deux subalternes, dans un cinquième acte; on aprétendu qu’elle laissait le théâtre vide. Çelaest faux • Nar-
bas n’est point un personnage subalterne; et la scène qui n’est que d’une vingtaine de vers, est faite avec tant d’art, qu’elle transporte pour ainsi dire sous nos yeux ce qui se passe derrière le théâtre,
le fait pressentir et commence eh quelque sorte le récit qui la
suit. » (La Harpe).
82 MÉROPE
La reine en expirant a prévenu sa honte:
Tel était son dessein dans son mortel ennui.
NARBAS.
Ah ! son fils n’est donc plus! Elle eût vécu pour lui.
EÜRYCLÈS.
Le bruit croît, il redouble ; il vient comme un tonnerre Qui s’approche en grondant, et qui fond sur la terre.
NARBAS.
J’entends de tous côtés les cris des combattants,
Les sons de la trompette, et les voix des mourants ;
Du palais de Mérope on enfonce la porte.
Ah ! ne voyez-vous pas cette cruelle escorte Qui court, qui se dissipe, et qui va loin de nous?
NARBAS.
Va-t-elle du tyran servir l’affreux courroux?
EÜRYCLÈS.
Autant que mes regards au loin peuvent s’étendre,
On se mêle , on combat.
NARBAS.
Quel sang va-t-on répandre?
De Mérope et du roi le nom remplit les airs.
EÜRYCLÈS.
Grâces aux immortels, les chemins sont ouverts.
Allons voir à l’instant s’il faut mourir ou vivre.
(Il sort.)
NARBAS.
Allons. D’un pas égal que ne puis-je vous suivre1!
O dieux, rendez la force à ces bras énervés,
Pour le sang de mes rois autrefois éprouvés!
Que je donne du moins les restes de ma vie Hâtons-nous.