‹ Mérope, tragédieChapitre 9 sur 62 · A M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

A M. DE VOLTAIRE

meurtrier, et le déchirer avec les dents, elle parle en cannibale plus encore qu’en mère affligée , et qu’il faut de la décence partout.

9° Égisthe, qui a été annoncé convme un voleur, et quia dit qu’on l’avait voulu voler lui-même, est encore pris pour un voleur une seconde fois; il est mené devant la reine malgré le roi , qui pourtant prend sa défense. La reine le lie à une colonne, le veut tuer avec un dard, et, avant de le tuer, elle l’interroge. Égisthe lui dit que son père est un vieillard; et, à ce mot de vieillard, la reine s’attendrit. Ne voilà-t-il pas une bonne raison de changer d’avis, et de soupçonner qu’Égisthe pourrait bien être son fils? ne voilà-t-il pas un indice bien marqué? Est-il donc si étrange qu’un jeune homme ait un père âgé? Maffei a substitué cette faute et ce manque d’art et de génie à une autre faute plus grossière qu’il avait faite dans la première édition. Égisthe disait à* la reine: Ah! Polydore, mon père! Et ce Polydore était en effet l’homme à qui Mèrope avait confié Égisthe. Au nom de Polydore, la reine ne devait plus douter qu’Égisthe ne fût son fils; la pièce était finie. Ce défaut a été ôté; mais on y a substitué un défaut encore plus grand.

10° Quand la reine est ridiculement et sans raison en suspens sur ce mot de vieillard, arrive le tyran , qui prend Égisthe sous sa protection. Le jeune homme, qu’on devait représenter comme un héros, remercie le roi de lui avoir donné la v;^, et le remercie avec un avilissement et une bassesse qui fait mal au cœur, et qui dégrade entièrement Égisthe.

44° Ensuite Mérope et le tyran passent leur temps ensemble. Mérope évapore sa colère en injures qui ne finissent point. Rien n’est plus froid que ces scènes de déclamations qui manquent de nœud, d’embarras, de

LETTRE

passion contrastée : ce sont des scènes d’écolier. Toute scène qui n’est pas une espèce d’action est inutile.

12° Il y a si peu d’art dans cette pièce, que l’auteur est toujours forcé d’employer des confidentes et des confidents pour remplir son théâtre. Le quatrième acte commence encore par une scène froide et inutile entre le tyran et la suivante : ensuite cette suivante rencontre le jeune Égisthe, je ne sais comment, et lui persuade de se reposer dans le vestibule, afin que, quand il sera endormi, la reine puisse le tuer tout à son aise.

En effet, il s’endort comme il l’a promis. Belle intrigue! - Et la reine vient pour la seconde fois, une hache à la main , pour tuer le jeune homme, qui dormait exprès. Cette situation, répétée deux fois, est le comble de la stérilité, comme le sommeil du jeune homme est le comble du ridicule. M. Maffei prétend qu’il y a beaucoup de génie et de variété dans cette situation répétée, parce que la première fois la reine arrive avec un dard, et la seconde fois avec une hache : quel effort de génie !

4 3° Enfin le vieillard Polydore arrive tout à propos, et empêche la reine de faire le coup : on croirait que ce beau moment devrait faire naître mille incidents intéressants entre la mère et le fils , entre eux deux et le tyran. Rien de tout cela : Égisthe s’enfuit et ne voit point sa mère; il n’a aucune scène avec elle, ce qui est encore un défaut de génie insupportable. Mérope demande au vieillard quelle récompense il veut; et ce vieux fou la prie de le rajeunir. Voilà à quoi passe son temps une reine qui devrait courir après son fils. Tout cela est bas, déplacé, et ridicule au dernier point.

1 4° Dans le cours de la pièce, le tyran veut toujours épouser; et, pour y parvenir, il fait dire à Mérope qu’il va faire égorger tous les domestiques et les courtisans de cette princesse si elle ne lui donne la main.

Page 1