‹ Mérope, tragédieChapitre 10 sur 62 · A M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

A M. DE VOLTAIRE

Quelle ridicule idée! quel extravagant que ce tyran! M. Maffei ne pouvait-ii trouver un meilleur prétexte pour sauver l’honneur de la reine, qui a la lâcheté d’épouser le meurtrier de sa famille?

15° Autre puérilité de collège. Le tyran dit à son confident : « Je sais l’art de régner*; je ferai mourir « les audacieux, je lâcherai la bride à tous les vices, « j’inviterai mes sujets à commettre les plus grands « crimes, en pardonnant aux plus coupables; j’expo* « serai les gens de bien à la fureur des scélérats, etc. » Quel homme a jamais pensé et prononcé de telles sottises? Cette déclamation de régent de sixième ne donne-t-elle pas une jolie idée d’un homme qui sait gouverner?

On a reproché au grand Racine d’avoir, dans Athalie, fait dire à Mathan trop de mal de lui-même. Encore Mathan parle-t-il raisonnablement; mais ici, c’est le comble de la folie de prétendre que de tout mettre en combustion soit l’art de régner : c’est l’art d’être détrôné : et on ne peut lire de pareilles absurdités sans rire. M. Maffei est un étrange politique.

En un mot , monsieur , l’ouvrage de Maffei est un très-beau sujet, et une très mauvaise pièce. Tout le monde convient à Paris que la représentation n’en serait pas achevée, et tous les gens sensés d’Italie en font très-peu de cas. C’est très-vainement que l’auteur , dans ses voyages , n’a rien négligé pour engager les plus mauvais écrivains à traduire sa tragédie : il lui était bien plus aisé de payer un traducteur que de rendre sa pièce bonne.

RÉPONSE A M. DE ÏA LINDELLE.

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, monsieur, doit vous valoir le nom d’hypercritique, qu’on donnait à Scaliger. Vous me paraissez bien redoutable; et si vous traitez ainsi M. Maffei, que n’ai-je point à craindre de vous? J’avoue que vous avez trop raison sur bien des points. Vous vous êtes donné la peine de ramasser beaucoup de ronces et d’épines : mais pourquoi ne vous êtes-vous pas donné le plaisir de cueillir les fleurs? Il y en a, sans doute, dans la pièce de M. Maffei , et que j’ose croire immortelles : telles sont les scènes de la mère et du fils, et le récit de la fin. Il me semble que ces morceaux sont bien touchants et bien pathétiques. Vous prétendez que c’est le sujet seul qui en fait la beauté ; mais, monsieur, n’était-ce pas le même sujet dans les autres auteurs qui ont traité la Mérope? Pourquoi , avec les mêmes secours, n’ont-ils pas eu le même succès? Cette seule raison ne prouvet-elle pas que M. Maffei doit autant à son génie qu’à son sujet?

Je ne vous le dissimulerai pas : je trouve que M. Maffei a mis plus d’art que moi dans la manière dont il s’y prend pour faire penser à Mérope que son fils est l’assassin de son fils même. Je n’ai pu me servir comme lhi d’un anneau, parce que, depuis l’anneau royal dont Boileau se moque dans ses Satires, cela semblerait trop petit sur notre théâtre. Il faut se plier aux usages de son siècle et de sa nation : mais, par cette raison-là meme, il ne faut pas condamner légèrement les nations étrangères.

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