‹ Meissonier; etude suivie d'une biographieChapitre 3 sur 10 · L'EXPOSITION · texte numérisé non relu

L'EXPOSITION

DE

uelques mois avant sa" mort, Meissonier m'invitait à voir, dans son atelier du boulevard Malesherbes, l'esquisse d'une grande composition décorative qu'il destinait au Panthéon. Cette esquisse était superbe et, chose rare, le maître était content de son travail, enlevé en quelques jours avec une ardeur de jeune homme, car il ne tut jamais plus vigoureux et plus confiant dans la vie qu'au moment où elle allait lui échapper. A grands trails de fusain, il avait massé sur la plus vaste toile qu'il eût jamais abordée un cortège triomphal, représentant l'apothéose de la France. C'était une chevauchée de chefs

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d'empire, Clovis el Charlemagne, saint Louis et François Ier, Henri IV et Napoléon, tous ceux qui ont lait la France et son histoire; précédés de fanfares et de drapeaux flottants, ils marchaient vers un but commun, la gloire de la patrie.

Jamais le peintre de la Barricade et de 181^. n'avait montré un sens plus profond du réalisme épique; jamais il n'avait uni dans un ensemble plus expressif la probité dans la représentation des formes et la faculté d'évocation morale. Et comme je m'étonnais discrètement — car il était trop fier pour

Samson. — Esquisse, 4838.

(Vendue 1620 francs.) (1)

admettre même l'apparence de la flatterie — que quelques jours lui eussent suffi pour une pareille tâche, il me dit en souriant : « 11 y a longtemps que je m'y préparais. » Alors, sur une des longues tablettes qui rayonnaient les murs de l'atelier, il prit, entre plusieurs autres, un paquet de petits panneaux liés ensemble : « Regardez, » fit-il. C'était une série d'études peintes, relatives pour la plupart au premier Empire, généraux à cheval, sentinelles l'arme au bras, casques, chapeaux, poignées de sabre, objets de harnachement ou d'équipement, et la moindre de ces études formait un vrai tableau. Dans un espace de quelques

(1) Les prix notés sans indication de date oui été obtenus à la vente de l'atelier de Meissonier en mai 1893.

Le Guide (aquarelle)

Vendue S 8,000 francs

Graveur à l'eau-forte

Vendu 272,000 francs

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centimètres carrés, la physionomie des hommes et des choses, leur âme vivaient et se racontaient. Une même attitude, un seul détail de costume avaient été repris cinq ou six fois et, sous chaque aspect, c'était la même intensité d'expression, la même sûreté de facture; une modification imperceptible dans la pose ou dans l'effet de lumière, un rien, expliquaient la reprise continuelle du même travail. J'ai vu bien des ateliers et manié bien des études ; jamais je n'ai eu à un pareil degré le sentiment de ce qu'une carrière d'artiste peut représenter de

Blanchisseuses à Antibes.

(Donné à l'État par M. Meissonier fils.i

labeur, de conscience et de volonté. « Il y en a des mètres cubes comme ça, » ajouta Meissonier en remettant le paquet à sa place.

En effet, il y en avait des mètres cubes et je viens de les retrouver tout à l'heure, avec de grandes et de petites toiles, force panneaux et dessins, dans une salle basse des galeries de Georges Petit, où ils sont empilés en attendant le jour de l'exposition publique. Pas luxueuse cette salle; tout juste le mobilier d'une cave ou d'un « débarras », des murs gris, un jour de souffrance, mais l'impression n'en est que plus vive : on dirait une de ces caves à trésors, comme en décrivent les vieux contes. Grâce à l'obligeance de M. Charles Meissonier, nous avons pu, M. René Baschet et moi, examiner en détail ce surprenant amas de richesses

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artistiques, et y choisir les motifs dont nous vous offrons aujourd'hui la reproduction. Nous ne songions guère à nous plaindre du froid, de la poussière et de l'obscurité. Chacun de nous, accroupi devant son tas, cherchait, regardait, consultait son voisin, et, de temps en temps, c'était un cri d'admiration. Toile ou panneau, la trouvaille était portée sous la lucarne étroite; le verre qui la recouvrait ou la peinture elle-même étaient essuyés d'un revers de manche — ou même d'un coup de langue, à la façon des peintres, car la bonne peinture, c'est bon de toute manière, — - et nous regardions longuement. En quelques heures, nous avons parcouru ainsi toute la carrière du maître, de 1834 à 1890. Et le souvenir nous revenait, ravivé et précisé à chaque instant, de toutes ses œuvres, vues dans les expositions ou de nous connues seulement par la gravure ou la photographie. Ensembles et détails, préparations et rendus définitifs, tout était là, plus attachant encore, plus expressif, plus savoureux que l'œuvre complète, car la pensée et la main de l'artiste y étaient saisies sur le fait.

Toiles et études, nous les reverrons dans quelques jours, bien classées et faciles à regarder, dans l'or des cadres, sous la lumière égale des salles d'exposition. Pour ma part, je n'oublierai pas notre matinée dans la cave poudreuse : j'ai eu là un sentiment complexe de mort et de résurrection, de mélancolie funèbre et de joie vivante. Un des premiers sujets qui m'étaient tombés sous la main, c'était un petit portrait du maître peint par lui-même; vous le voyez ici. Je l'y retrouvais, tel qu'il était dans les dernières années de sa vie, avec son œil vif, sa barbe de fleuve, l'épi rebelle qui hérissait sa chevelure courte, debout devant son chevalet, avec la carrure et l'air « d'attaque » du vaillant ouvrier qui se met à la besogne et la regarde en face. Dédaigneux de l'éloge banal, je viens de le dire, mais très fier et sachant bien ce qu'il valait, il semblait présider lui-même à l'inventaire posthume de son œuvre, et il en était content. Les visiteurs qui vont se succéder dans les galeries de la rue de Sèze penseront comme lui.

Je ne dis pas qu'un nouveau Meissonier va se révéler pour eux : l'imprévu n'a guère de place dans cet ensemble. C'est tant mieux, car l'artiste est assez complet pour n'avoir qu'à perdre s'il se présentait sous un autre aspect. Mais la

Meissonier dans son atelier, par lui-même.

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