LUDOVIC BASCHRT ÉDITEUR. PARIS
1MP, CHARDON -WITTMAM f
L'EXPOSITION DE MEISSONIER
nature de son talent, la suite de son effort, l'originalité de ses moyens, sa conception propre de l'art s'éclairent d'une telle lumière que jamais encore, je crois, exposition posthume n'atteignit mieux son but, si vraiment l'objet de ce genre d'épreuve est de fournir à la postérité commençante la matière d'une opinion définitive.
D'abord ce peintre est un vrai Français, un représentant typique du génie national. Il a les meilleures qualités de notre race : la précision dans l'énergie, le choix dans la vérité, la sobriété dans la force. L'élégance et la légèreté lui
Pécheurs à la ligne.
(Vendu 7000 francs.)
manquent, mais étaient-elles compatibles avec ses autres qualités? On se prend à songer parfois, devant ces silhouettes si finement et si vivement écrites, liseurs et gentilshommes, cavaliers et soldats, aux personnages de même dimension et de même espèce que Watteau peignait avec une grâce fuyante, et les Moreau avec une souplesse spirituelle. Le faire de Meissonier est tout différent. Il aimait trop le définitif et l'arrêté pour se satisfaire avec des indications d'attitude. Dans la moindre figure, il voulait mettre un caractère, une habitude, la marque définitive d'une profession. Aussi tout ce qu'il a signé est-il très fait, non pas appuyé, mais ferme et achevé.
On l'a traité de Flamand. Ah! que non. Les Flamands, qu'ils s'appellent Miérisou Ostade, Metzu, Téniers ou même Rembrandt, n'ont pas ce genre de
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concision; si minutieux, si expressifs, si pénétrants qu'ils soient, ils ont un autre procédé d'analyse; ils voient et peignent avec une autre lumière et dans un autre sentiment.
Le propre de l'esprit français, c'est d'accuser un caractère avec un simple trait et de faire saillir le détail essentiel avec le sens juste des résumés concis. Meissonier est bien Français en cela.
Il Test encore par la façon particulière dont il entend la composition, c'est-à-dire le rapport du détail et des ensembles. Il peint comme Mérimée écrivait, avec la volonté de choisir en tout ce qui détermine l'originalité, d'enfermer un sens dans chaque trait, comme l'autre dans chaque mot. Il n'est pas du tout littérateur, en ce sens qu'il ne fait pas de mise en scène théâtrale, qu'il ne se soucie guère d'être moraliste ou philosophe, qu'il a l'horreur de l'emphase, de la déclamation et de la sensiblerie, en un mot qu'il applique à la nature et à la vie les seuls moyens de la peinture, ceux qui la définissent et n'appartiennent qu'à elle. Mais il a le goût, la passion de l'histoire, comme un peintre doit l'avoir, c'est-à-dire que, dans les aspects des choses, il rassemble, par un mélange de divination et d'observation, ce legs du passé qui donne à chaque époque sa physionomie, à chaque être son individualité, à chaque personnage l'empreinte de sa race, de son temps et de son état, à l'humanité sa noblesse et ses titres.
Il commence à peindre en 1834, c'est-à-dire en plein romantisme. C'est l'époque où l'histoire d'Augustin Thierry et de Michelet, la poésie et le roman de Victor Hugo, le drame de Shakespeare échauffent les imaginations d'artistes. Il n'est pas de ceux qui contractent cette lièvre, d'ailleurs si généreuse et si féconde, à laquelle nous devons Delacroix. Il n'aime dans l'histoire que les époques où
Gentilhomme Louis XIII.
(Vendu 35,000 francs.)
Sur le b a 1 c o n
Vendu i 6,000 /runes
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Reconnaissance dans la neige.
(Appartient à M">e isaac Pereire.)
nous pouvons encore atteindre, plus rapprochées de nous que le moyen âge, et dont l'interprétation peut s'appuyer sur des documents authentiques. Il n'a pas le goût de l'exotisme et de l'Orient. Aussi ne remontera-t-il guère plus haut que le seizième siècle, et, à mesure qu'il avancera dans sa carrière, il se rapprochera toujours de l'époque contemporaine, pour se fixer enfin au début de notre siècle, dans l'épopée impériale, avec de fréquents retours vers la réalité contemporaine.
C'est qu'il a l'horreur de l'a peu près et de l'incertain, en même temps que la passion de la vérité pleine et du définitif, On lui a beaucoup reproché de se cantonner dans le passé et de ressusciter laborieusement des morts au lieu d'observer sans peine les vivants. A chaque Salon, devant ses liseurs, ses fumeurs et ses buveurs, la critique «moderniste)) et réaliste, d'autant plus agressive envers lui qu'il l' écoutait moins, lui faisait observer avec rudesse que, nous aussi, nous savons lire, fumer et boire, qu'il n'est pas nécessaire, pour se livrer à ces distractions, de se costumer en seigneur Louis XIII ou Louis XV, en reître ou en garde française, enfin que notre temps a aussi ses droits devant la peinture. Il aurait pu
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répondre que le peintre lui-même a le droit d'aimer l'histoire, qu'un gilet de buffle est plus amusant qu'un veston, que chacun enfin est libre de suivre ses préférences.
Mais, objectait encore la critique, comment contrôler la vérité de vos tableaux, puisque les termes de comparaison nous manquent et que, jamais, aucun de nous ne verra de personnages vêtus comme les vôtres?
En ce cas, il faudrait interdire à Augustin Thierry de raconter les temps mérovingiens, puisqu'il n'y en a plus de témoins parmi nous, ou à Michelet de décrire Jeanne d'Arc, dont les cendres ont été jetées au vent . L'histoire est aussi légitime dans l'art que dans la littérature; ou même ne pourrait-on pas dire que, littéraire ou artistique, elle n'existe pas encore pour les contemporains et que le temps la crée, puisqu'elle consiste tout entière dans le souvenir des hommes? Il y a une vérité historique, de même qu'il y a une vérité contemporaine et, même en art, la plus difficile à saisir n'est pas toujours la première. Laissons donc chaque peintre vivre à sa guise et sans chicane dans le présent ou le passé; ne lui demandons que de parler aux yeux. Il n'y a rien de plus stérile et de plus vain que ce genre de discussion à priori sur les sujets anciens ou nouveaux. Il n'y a qu'une peinture, la bonne.
Celle de Meissonier est rarement moderne, mais il est rare qu'elle ne soit pas excellente ; je ne crois pas qu'il ait jamais rien signé de médiocre ou de banal. On a tout dit sur ses scrupules et sa ferme volonté de n'ouvrir la porte de son atelier qu'à des toiles sans reproche devant sa conscience d'artiste. Dans chacune, loyal avec son sujet, il voulait mettre tout ce que demandait ce sujet, rien de plus, rien de moins. C'est là un des secrets de l'art et l'explication de toutes les maîtrises :
Élude de guide pour
iSoj ».
(Vendue ViOO francs.
Dragon de l'armée d'Espagne (aquarelle)
Vendue 38.oo5 francs
Dragon en vedcllc
Vendu 33,ooo francs
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être à la hauteur de la tache que Ton entreprend, mais se subordonner à elle, servir son sujet au lieu de s'en servir, croire que l'artiste est fait pour l'art et non l'art pour l'artiste. Si l'artiste est quelqu'un, il est rare que l'art ne le récompense pas de cette fière modestie.
Autre reproche: la petite dimension de ses toiles. Meissonier aurait pu répondre que la peinture sur de vastes surfaces ne l'effrayait pas, à preuve les Cuirassiers de i8o5 et i8oj. Mais qui ne sait que la dimension en art et l'étendue en littérature sont affaire de préférence et non de talent? La médiocrité s'étale volontiers sur des mètres carrés ou en plusieurs volumes, et tel tableautin ou telle nouvelle contiennent une somme énorme d'invention et de vérité. L'un des premiers, dans notre pays, où l'on aimait trop la peinture étalée et où l'on croyait que, pour être digne de l'exposition publique, un tableau devait être d'envergure imposante, Meissonier comprit non seulement qu'en principe la dimension est rarement une nécessité du sujet, car l'artiste a d'autant plus le droit de serrer son faire qu'il voit plus juste, mais qu'il y a telle catégorie de sujets où l'étendue est un contresens. Si vous voulez peindre le sacre de Napoléon, le pont de Taillebourg ou la bataille des Cimbres, vous avez le droit de régler votre toile sur l'espace que de telles scènes occupèrent dans la réalité; encore pourriez-vous concevoir votre sujet de telle sorte qu'il pût contenir au complet dans un mètre carré. Mais pourquoi donner à la reproduction artistique plus d'importance relative que les originaux n'en ont dans la réalité? Vous voulez me montrer l'aspect d'un cavalier, d'un piéton, d'un passant. Comment m'intéressent-ils dans la réalité? Seulement par l'impression rapide qu'ils laissent à mon œil et à mon esprit . Je les ai vus à dislance, réduits à quelques centimètres par la perspective. Je vous tiens donc quitte si vous me les montrez dans cette proportion ; mais si, par surcroît, vous les retracez avec assez de vigueur et de vérité pour que je retrouve en eux les caractères profonds d'une action, d'un état, d'une vie humaine, vous êtes un véritable artiste; si, faisant davantage encore, vous me révélez une àme, si vous créez à votre tour un être vivant avec les éléments que vous fournit la nature, vous êtes un grand artiste.
C'était le cas de Meissonier et telle est l'impression que laissent ces petits êtres pleins de vie et de vérité que l'on a longtemps traités de « bonshommes » avec quelque dédain et qui sont, à cette heure, les témoins les plus expressifs de leur temps, liseurs et joueurs, fumeurs et buveurs, cavaliers surtout, dans le rôle qu'il aime à représenter,
La vedelle perdue en un bois isolé.
Quiconque a rempli ce rôle au naturel ne les regarde pas
Un grenadier de la République.
(Vendu 5800 francs.)
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Tèle de cheval bridé.
(Vendu 500 francs.]
sans un petit frisson de souvenir; la poignante poésie de la vie militaire est là tout entière, avec sa tristesse, sa griserie du danger et cette nécessité de commander violemment à ses nerfs, qui est la loi vite subie de la situation. Vous en avez deux ici, de ces vedettes, des dragons à plastrons jaunes ou rouges sur l'habit vert. Tannés par le soleil d'Egypte et d'Espagne, la figure rasée, sur la cuisse le long fusil à capucines de cuivre, la latte à fourreau de cuir coupant en ligne oblique le flanc du cheval, solides et légers, cavaliers et fantassins, ils furent parmi les protagonistes de la République et de l'Empire; Meissonier les peint avec la prédilection que leur témoignaient alors les chefs d'armée.
Il l'étend, cette prédilection, à toutes les variétés de soldats et de chevaux. Pour ceux-ci, il les a pratiqués, étudiés et peints toute sa vie. 11 était, on lésait, homme de cheval dans toute la force du terme. Ses montures et ses attelages étaient justement réputés. Plusieurs de ces bêtes, blanches comme le cheval légendaire de Napoléon Ier, ou alezanes, une teinte chère aux coloristes, ont eu leur célébrité. Il les montait ou les conduisait avec une énergie que sa petite taille rendait méritoire. Voyez, dans la Bataille de Solferino, le groupe d'officiers qui forme l'état-major impérial. Parmi eux, le peintre, en uniforme vert, est campé en selle avec une fière attitude qui n'est pas fantaisie ou désir d'étalage; car il était là et il se représentait tel qu'il était, en franc cavalier. Chacun des officiers, par sa vérité particulière, pourrait figurer, à titre d'exemple, dans un traité d'équitation. Pour les détails de harnachement, la pose du cavalier aux diverses allures, la construction chevaline, les groupes équestres, voyez, parmi les reproductions de la Revue, la Tête de cheval bridé, la Batterie d' artillerie, Y Etude de guide, {'Officier d'état-major au trot avec ses deux hussards d'escorte, le Général Championnet au pas, suivi d'un peloton de dragons, le Cuirassier chargeant, le Maréchal Bessières, etc.
C'est que, dans le cheval, Meissonier voyait ce qu'il est, la plus surprenante combinaison mécanique dont les animaux nous offrent l'exemple, et il aurait cru commettre, disait-il, une « insulte à la nature », s'il l'avait représenté de chic. Cet organisme où tout est calculé pour la course, ce système de leviers dont le fonctionnement est un modèle de précision, ces détails si exactement appropriés à leur objet, comme la construction du pied et de la jambe, les contrepoids de l'avant-main et de l'arrière-main, le balancier formé par la tête, étaient pour lui matière à des observations d'une justesse frappante. Il me montrait une superbe
Une chanson
Appartient au Comte Grejfulh
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Les Joueurs de boules à Anlibes.
(Appartient au marquis de Casa Riera.)
bête qui lui avait servi de modèle pour un Cavalier sonnant de la trompette, dans sa composition décorative du Panthéon. Le pauvre animal n'était pas encore remis des fatigues de la pose et boitait. C'est que, pendant des heures, le peintre lui avait fait maintenir une des jambes antérieures par un garçon d'écurie dans Un mouvement de piaffe, et il craignait bien qu'il n'en restât estropié : « Ah ! l'attachant objet d'étude ! me disait-il. On n'aime pas le cheval comme le chien, car ce n'est pas un esprit et il s'attache peu. C'est même le plus bête des animaux intelligents, et sa mémoire, qui est excellente, se souvient beaucoup plus des châtiments que des bons procédés. Il s'affole, il répond par un coup de pied à une caresse et il ne comprend que ce qu'il sent. Mais quel plaisir de faire fonctionner cette mécanique! Songez que le moindre mouvement de celui qui le monte, la moindre action de la main ou des jambes, le moindre déplacement du corps ont leur effet immédiat sur ses mouvements et qu'un vrai cavalier joue de sa bête comme un musicien de son instrument. Pour le peintre, c'est une gamme de lumière et de couleur. Cet œil calme ou excité, les frissons de cette robe et les ondes qui la parcourent, la variété de ces lignes et la beauté infinie de leurs combinaisons, il y a là de quoi étudier toute sa vie. »
Il n'aimait pas la photographie instantanée appliquée à cette étude et, en rendant justice au talent des peintres qui s'en servent, il estimait, avec raison, je
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crois, que les mouvements révélés par elle n'ont d'intérêt qu'au point de vue de l'anatomie et de la physiologie. « Pour l'artiste, remarquait-il, il n'y a qu'une catégorie de mouvements, ceux que son œil peut saisir. Il n'a pas plus le droit de mettre sur une toile ce qui est visible à l'aide du seul objectif que d'y peindre ce que lui montrerait un microscope. » Son œil, en effet, lui suffisait à lui. C'était peut-être l'un des plus justes et des plus complets que la nature ait jamais donnés à un peintre. Par la combinaison singulière et peut-être unique de deux infirmités, celle du myope qui n'y voit bien que de près, mais saisit le moindre détail, et celle du presbyte qui n'y voit bien que de loin, mais embrasse les ensembles, il possédait un instrument d'observation grâce auquel il s'emparait en même temps des ensembles et des détails. D'où ce genre de peinture à laquelle je ne connais pas d'analogue, minutieuse et large, précise et massée, ([lie l'on peut examiner à un pouce de la toile ou à plusieurs pas.
Il me montrait aussi le cheval blanc dont il faisait la monture habituelle de ses Napoléon Ier. Posant au repos, celui-là était - ou était devenu — une bête fort calme, à laquelle son maître ne demandait que l'immobilité. Un jour
il eut beaucoup de mal à l'obtenir. Il travaillait à son dernier tableau, le Napoléon à Wagram qui fut exposé en 1890 au Champ de Mars. On se rappelle la composition : au centre, sur un monticule, l'Empereur arrêté observe les mouvements de troupes. Meissonier peignait son tableau dans la cour de son hôtel, boulevard Malesherbes; mais en même temps, dans la cour à côté, son voisin et ami Détaille travaillait à son Colonel d'artillerie de la garde, au galop, en tête de son régiment, sur une pente raide et qui semble charger le spectateur dans un si bel élan. Détaille avait besoin, pour son cheval-modèle, d'attitudes violentes, et il les obtenait en effrayant l'animal par des bruits variés. Chacun de ces bruits avait son contre-coup de l'autre côté du mur, sur le cheval de Meissonier, et il fallut convenir d'un accord entre le silence et le bruit.
Meissonier a mis bien des cavaliers en selle, gentilshommes ou officiers, trompettes ou porteétendards, chefs d'armée ou simples soldats, depuis le seizième siècle jusqu'à nos jours. On n'a pas oublié, tout près de nous, le superbe Héraut Louis XIII chargé d'annoncer la fête de Paris- Murcie, les Mousquetaires du même temps, qu'il peignait vers le milieu de sa carrière, en vedette au sommet d'une côte, sur une lande dépouillée, à la lisière d'un camp, aux environs de la Rochelle
SM e'i V sosies
Polichinelle.
(Appartient ;i Mrac Maurice Cottier.)