LUDOVIC BASCHET EDITEUR- PARIS
IMP. CHARDON -WITTMAN'M
LA VIE D E MEISSONIER
Il était à cheval sur une selle que lui avait prêtée le fils du prince Jérôme. Il tenait à la main une plaquette sur laquelle étaitcolléeunë feuille de papier blanc et se copiait avec attention en se regardant dans une psyché un peu inclinée devant lui.
On était en plein été.
Il faisait une chaleur atroce. «Mon modèle ne peut pas me poser un Napoléon, me ditil. Moi, j'ai tout à fait ses cuisses ! »
C'était une des nombreuses études pour son i8oj ou Friedland .
Meissonier était, dans l'intimité, d'une humeur cordiale. Il s'est amusé à tracer de grands dessins, d'une allure très crâne, sur les murs
de l'escalier et du Hussard (aquarelle).
couloir qui conduisent à son atelier, dans sa maison de campagne, laquelle a une tournure sensiblement hollandaise : un personnage à la Henri IV, à cheval ; un spadassin espagnol ; un vieux polichinelle qui lit une lettre avec une mine attendrie; puis un volontaire de la République, le fusil à pierre sur l'épaule, et encore un polichinelle, mais celui-là un gourdin à la main et qu'il ne faudrait pas agacer...
Il avait l'esprit froid, avec l'imagination vive, et un tempérament sanguin. Dans ses dernières années, il abusait un peu des flocons blancs, ruisselants et indisciplinés de sa barbe à double pointe. Cela lui donnait, aux séances de l'Académie qu'il suivait attentivement, des aspects de modèle sentimental. Mais
LA VIE DE MEISSONIER
on retrouvait sur ce front bien modelé, dans ces yeux voilés mais pleins de feu, dans ces reins solides, ces jambes arquées et ces mains fortes, un type intéressant de la vraie bourgeoisie française, curieuse, tenace au travail, honnête et intelligente.
Meissonier sollicita l'Institut sans courbettes, et y entra de plain-pied en 1861. On sait que de bons élèves sont sortis de son atelier. Nittis, Fortunv et Détaille dispensent d'en citer d'autres.
J'ai vu plusieurs fois Meissonier travaillant à son chevalet. C'est un spectacle qui donne toute la clef de l'œuvre. Il ne se servait pas, comme l'écrivent généralement les critiques qui font de la critique en chambre, « de pinceaux en plumes de colibri », mais tout simplement de brosses et de martres, en premier choix, mais point minuscules. En 1865, il avait un modèle nommé Jacob Leussen, petit, maigre, blond, sans cuisses, qui posait avec une immobilité de statue. Je l'ai vu en hussard chamboran; Meissonier avait bien passé deux heures rien qu'à étudier et rendre le mousqueton suspendu en travers de son dos; je trouvais cela parfait , et de mise en perspective, et de variété clans les substances, et de poids, si l'on peut dire. Mais Meissonier grognait, rageait, se levait, se rasseyait. Puis il dit : « Ça ne va pas! Je ne suis qu'un maladroit! Je ne sais pas peindre ! Il n'y a que Gérôme qui sait peindre au premier coup. Je ne saurai jamais mon métier. C'est dégoûtant!... » Et prenant un rasoir, il fit minutieusement la barbe à tout cet accessoire... J'étais atterré. En réalité, le tableau était achevé, parfait. Francis Petit — ie marchand plein de goût et de hardiesse qui a tant aidé à la fortune de l'artiste — avait écrit, le matin même, qu'il viendrait prendre le lendemain le panneau promis depuis un an, vendu même. Rien n'y avait fait ! La conscience du maître n'était pas satisfaite !
En résumé, Meissonier, malgré les dimensions restreintes qu'il imposait à son œuvre, est un dessinateur tel qu'il va de pair avec les maîtres de toutes les grandes époques. Il serait profondément injuste de ne le point associer aux maîtres qui ont donné un si robuste éclat à la France, dans le second tiers du dix-neuvième siècle, les Delacroix, les Rousseau, les Millet, les Courbet, les Daumier. Il n'ouvre point aux imaginations cet « au-delà » si cher aux âmes éprises de la poésie ; mais il note les conditions essentielles de la réalité avec la précision de la science qui donne aux esprits modernes une pâture nouvelle mais non moins tentante que le rêve.
Puiuppe BURTY.
La Maison de Meissonier, boulevard Malesherbes