‹ Meissonier; etude suivie d'une biographieChapitre 8 sur 10 · L'HOMME A LA FENETRE · texte numérisé non relu

L'HOMME A LA FENETRE

JDOVIC BASCUET EDITEUR -PARIS IMF.CHAKDON-WITTMANM

LA VIE DE MEISSONIER 73

Batterie (l'artillerie ( 1 870 1 , aquarelle.

i Vendue 0000 IVancs.i

raison avec ce phénomène humain, qui consiste à tracer des traits, à étaler des couleurs sur une surlace et à l'aire palpiter un être, violent ou doux, enivré ou désespéré, gai ou morose, sous les apparences que lui prête le costume ou le centre.

M. Henriquel-Dupont répondait un jour à Meissonier, lui témoignant le désir de lui voir graver une de ses compositions : « Mon cher maître, lorsqu'un graveur examine un tableau, il se demande tout d'abord ce qu'il en pourrait supprimer. Quand j'étudie une de vos œuvres, je m'aperçois tout de suite que je n'en pourrais rien retrancher. » Celte observation topique et louangeuse du savant buriniste formule très exactement le mot dernier de l'œuvre du peintre : tout y est à rendre, parce que tout, observé par un regard aigu et un jugement sagace, y est expressif et nécessaire. « Je peins comme tout le monde, faisait-il répondre à un peintre de petits sujets qui insistait pour entrer dans son atelier, seulement, je regarde toujours. Lorsque je peins le pied d'un fauteuil, au besoin je me lève, et je vais tout près en prendre la forme précise. Savoir regarder est l'important. » C'est faute d'avoir su « regarder ses tableaux » que tous les lithographes, les burinistes et les aquafortistes qui ont tenté l'aventure ont échoué. Ce dessin net et décidé, cette touche franche et sûre qui coupe par facettes comme le ciseau entame le bois, cette attention accordée à l'aspect propre aux diverses substances, exigent, nous le comprenons, des facultés d'assimilation fort rares. Jules Jacquemart lui-même, que l'on sait si consciencieux, n'a pas imprimé le caractère distinctif à un grand dessin où l'on voit les populations lorraines

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défilant, à Nancy, devant la préfecture, et acclamant l'impératrice Eugénie. Il a hésité devant une accentuation un peu plus chargée de la vie remuante des hommes et des choses.

Le pli des vêtements a dans les portraits ou chez les personnages de Meissonier une importance qui, loin d'être exagérée, ne fait que traduire ouvertement les habitudes de fortune, de travail, de caractère du modèle ou du type. Je tiens de Louis Steinheil à ce propos une anecdote parlante.

Quand Meissonier se maria, il avait déjà composé une partie de sa « bibliothèque de travail », c'est-à-dire une incomparable suite de culottes courtes en ratine, de bas chinés, de souliers à boucles, de gilets longs, de vestes à poches, de chapeaux de feutre, de perruques, de cannes en jonc, de bijoux d'hommes et de femmes. Le marché des vêtements, au Temple, offrait à bas prix, aux costumières et aux artistes, toute la défroque du dix-huitième siècle. Meissonier avait réuni de quoi habiller, de pied en cap, paysans, bourgeois, financiers, gardes françaises. Il lui manquait du linge ! Le linge, pour cent causes, est ce qui se survit le moins. En vain il faisait tailler par sa femme chemises, jabots, manchettes. Quand il étudiait une gravure d'après Gravelot, ou une eau-forte de Chodowieçki, il se rendait compte que le linge ne rendait pas les mêmes plis que le linge dont il venait de revêtir son modèle. Il se dépitait, redoublait les scènes. Un jour, il rentra triomphant. Il était allé à la Bibliothèque royale, avait demandé Y Encyclopédie, et à l'article Lingère il avait appris que la toile ou la batiste se taillait en biais et non de droit (il, comme font aujourd'hui les couturières. De là, des plis plus souples... L'ombre de Diderot dut sourire !

Meissonier est un de nos grands portraitistes. Il ne songe pas à faire d'un portrait une composition où l'accessoire écrase le modèle, il sait accompagner son modèle de ce qui évoque le centre de ce qui lui est habituel. Il l'observe longtemps, se rend compte de sa pose coutumière, de son geste familier, même de sa grimace. Dans le portrait de M. Alexandre Dumas fils, au sourire ironique, au regard en vrille, il a mis en évidence des longues jambes sans mollets qui décèlent un atavisme nègre, et l'importance accordée à un meuble en bois sculpté décèle le goût de l'amateur pour les collections.

Le portrait de M. Gustave Delahante, peint vers 1865, était frappant de vérité, d'intelligence et de force au repos : des yeux d'homme d'argent qui lisent dans le fond de vos yeux, une bouche qu'empourpre la sensualité, des mains élégantes, un torse puissant envahi par l'obésité précoce, un masque intelligent dont les plans sont demeurés fermes, une distinction de race, un épicurien qui fait de grosses affaires à la Bourse, un ensemble de peinture d'un style tout français, rappelait certains portraits de financiers du dix-huitième siècle, par Louis Tocqué. A mon sens, c'est une des œuvres les plus fortes qu'ait produites l'Ecole moderne.

Un autre portrait plus calme n'est pas moins parfait. Exposé au printemps

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de 1882, au Cercle de la place Vendôme, il fut vu de nouveau au Salon triennal de 1883: celui de M. Viclor Lefranc, un des types de la bourgeoisie française mêlée à la politique. Meissonier l'a montré dans son cabinet d'avocat assis entre

Un Homme d'armes.

des tables chargées de livres lus, annotés à l'aide de petits papiers qui dépassent le rouge de la tranche, les mains appuyées, en homme de conseil qui écoute et va répondre, sur les bras d'un fauteuil d'acajou. Ces mains, prodigieusement bien dessinées, aux ongles fortement enchâssés, aux veines saillantes sur un épidémie qu'a pâli la lumière tamisée d'un intérieur rarement quitté, donnent une façon de

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naturel, si rare aujourd'hui aux portraits officiels. M. Victor Lefranc, alors plus que septuagénaire, était pris dans un gilet large et dans une redingote large aussi, avec une cravate de satin noir nouée lâche. La familiarité de ces détails n'a pour le contemporain qu'un intérêt banal : les générations qui suivent y chercheront l'habillement spécial à une classe pendant un passage donné de l'histoire. Le visage en pleine lumière disait bien la volonté tenace du sang basque et l'honnêteté d'une vie vouée au pays plus qu'à la fortune. Le maître a eu le tact de ne pas chercher à dissimuler que les paupières de l'un des yeux de M. Lefranc ne s'étaient jamais décloses : une bouche fine et discrète sur un menton carré; de courts favoris blancs et des cheveux en touffes, aux lumières argentées. La couleur générale était rougeàtre ; on peut souvent constater cette tonalité dans les dernières œuvres de Meissonier.

A ce même Salon triennal, on pouvait voir aussi le portrait de la femme d'un riche Américain fixé à Paris, Mme Mackay. Elle était debout, en toilette de sortie, boutonnant un long gant de peau de Suède, laissant la lumière caresser les veines bleues et le dos rose de son autre main. L'aspect était un peu métallique, mais, de près, on demeurait confondu de la justesse expressive du dessin dans la sinuosité des paupières, l'arc des lèvres, les attaches des phalanges, la poussée du sangsous la peau.

Meissonier n'a d'ailleurs que rarement peint la femme. On avait de lui des portraits de famille. En 1886, il a peint une femme chantant auprès d'un homme assis à un orgue, qui se retourne vers elle et la contemple avec des yeux mouillés. Il y avait là plutôt des intentions. La grâce faisait défaut, cette grâce qui peut établir la réputation de charme d'une femme laide en tout le reste. Probablement cet être « ondoyant et divers » ne pose pas assez correctement; trop de mouvements nerveux en modifient l'attitude, la physionomie, les traits. Tels les nuages passent sur le paysage pendant ces journées où l'électricité tend les nerfs de la nature.

Il nous faudrait remonter en arrière, au Salon de 1850-51, pour rencontrer

Un Carrosse au dix-huitième siècle (dessin à la plume).

Élude de dragon.

Vendu 22,500 francs

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un des tableaux qui vont nous conduire aux sujets modernes. Il avait pour titre : Souvenir de guerre civile. Ce « souvenir sinistre», Meissonier l'avait recueilli durant les événements de juin 1848 : la scène s'éclairait des premières lueurs du jour ; des cadavres, en pantalon rouge, étaient entrevus à travers les pavés amoncelés d'une barricade; la rue était complètement déserte, d'un vide et d'un silence effrayants. Le tableau, tout petit, était très simplement peint. Meissonier en avait répété, pour Eugène Delacroix, une aquarelle peut-être plus éloquente encore.

La guerre d'Italie fut l'occasion qui transforma en peintre militaire le peintre de sujets de genre. Des souvenirs dor- L'Enfant prodigue. maient en lui depuis les études faites

(ve„dU 400 rrancs., d'après des uniformes et de vieux braves, dans le jardin de Léon Cogniet. Ils s'éveillèrent avec intensité lorsque la guerre fut déclarée à l'Autriche. Meissonier se fit attacher à l'état-major, lisonsnous dans des notes qui émanent directement de l'artiste, et résolut d'être le Van der Meulen de la campagne. Il suivit toutes les opérations, prenant des croquis et des notes, et assista à la bataille de Solférino... Je demandais un jour à Meissonier si Napoléon III avait posé pour son Solférino. « Certainement, me répondit-il, et c'était là ce qui me préoccupait le plus. Vous savez mon amour de l'exactitude. J'étais retourné à Solférino pour refaire, d'après nature, le paysage du champ de bataille. Vous comprenez de quelle importance il était pour moi que l'Empereur posât, ne fût-ce que cinq minutes : je m'y pris, je crois, assez adroitement. Je me mis d'abord à ébaucher le tableau, puis j'invitai un officier de mes amis à venir m'en donner son avis, d'ailleurs tout militaire. Cet officier avait été à Solférino, je le savais. Je m'arrangeai de façon à lui faire raconter la part qu'il avait prise au combat, et de fil en aiguille j'en vins à lui proposer de le représenter parmi mes personnages. Il accepta avec joie. Le portrait fait et réussi, il en parla à d'autres officiers, ses camarades, qui vinrent le voir et s'offrirent à leur tour à me servir de modèles. L'un d'eux connaissait le maréchal Magnan, qui m'amena Fleury, lequel me conduisit Lebœuf.

« Ce dernier m'engagea à montrer mon travail à l'Empereur, et me fit inviter, à cet effet, à aller à Fontainebleau. Napoléon III me reçut avec affabilité et après avoir examiné longuement la toile sur laquelle il ne manquait plus qu'un seul personnage, il me demanda quel était, à mon idée, ce personnage. — Mais vous,

mm

Souvenir de guerre civile. — La Barricade.

(Appartient à M|up Arthur Stevens.)

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sire. — Vous ferez donc mon portrait? fit-il. Comment cela? — De souvenir et en m'aidant de documents populaires. - - Tout cela ne vaudra pas une séance, reprit l'Empereur. N'est-ce pas votre avis, monsieur Meissonier? — Sans doute,

Li Tapisserie (sanguine).

( Vendue 300 francs.)

sire, mais... — Eh bien! rien n'est plus simple, montons à cheval tous les deux, et nous allons faire un tour de promenade, nous causerons et vous m'étudierez à votre aise.

« Ravi de l'occasion qui s'offrait, continua le peintre, j'eus bâti bien vite le plan le plus méphistophélique. Mon vieil ami Jadin a précisément son atelier à

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Fontainebleau. Je m'arrangeai de façon à diriger la promenade du côté de cet atelier, et quand nous fûmes à la porte, je proposai hardiment à l'Empereur de rendre visite au bon Jadin. Il accepta en riant et nous voilà tombant tous les deux chez Jadin, qui ne nous attendait ni l'un ni l'autre et qui fumait sa pipe en vareuse. L'Empereur, que cette aventure amusait extrêmement, ne voulut pas que Jadin se dérangeât. Il roula une cigarette, et, s'étant assis à califourchon sur une chaise, il s'abandonna à la causerie. Moi, j'avais empoigné le premier crayon venu et je dessinais. La séance improvisée dura une bonne demi-heure.

Elle m'a servi à exécuter non seulement le Solférino, mais encore l'autre petit panneau qui est aussi au Luxembourg. »

La guerre de 1870-71, lisons-nous encore dans les notes du maître, avait produit sur Meissonier une impression profonde, car nul n'était plus patriote que notre artiste.

Comme il l'avait fait pour la campagne d'Italie, il résolut de suivre les opérations de notre armée. Hélas ! il espérait assister à des victoires et il ne fut témoin que de désastres.

Gomme il connaissait nombre d'officiers de l'armée de Metz, il alla les rejoindre sous cette ville. Du plus loin qu'ils l'aperçurent sur son petit cheval blanc, ils vinrent à sa rencontre : « Arrivez, lui disaient-ils, nous allons vous en fournir des sujets de tableaux!... » Car le temps était encore à l'espérance, et l'on eût été mal reçu alors de prédire à ces braves gens ce qui devait arriver de leurs drapeaux.

Meissonier fut admis aux mess des officiers et il fut de leur « popote ». 11 vivait avec l'état-major, sympathique à tous et considéré comme le futur peintre des succès promis. Mais bientôt le ciel s'assombrit. La fortune désertait décidément ces braves, et l'artiste, avec un rare sentiment de délicatesse, comprit que sa présence jurait avec la tristesse de gens qui se sentaient trahis.

Fumeur flamand.

( D';i|)i-ès une eau-forte de Rajon, éditée par Boussod, Valadon et 00

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« A quoi serviriez-vous ici? lui dirent quelques amis. Mourir de faim ou de soil' avec nous, ou vous faire tuer tout bêtement par un obus. Ce n'est pas voire métier, d'abord, et vous en avez un par lequel vous appartenez à la gloire du pays. Vous serez peut-être plus heureux à Paris ! »

Malgré son vif désir de partager leurs chances suprêmes, Meissonier se rendit à leurs supplications. Il partit la veille même de la bataille de Borny, muni de deux laissez-passer avec cachets. Il montait un cheval auquel il tenait énormément, ayant d'ailleurs laissé les autres à Metz, au service de ses amis. Cette odyssée d'un homme de cinquante-six ans sur les chemins est une des choses qui ne peuvent être racontées que par lui. Il avait suivi la route de Verdun, et à chaque instant il était pris pour un espion et arrêté. A Etairi, on l'emprisonna et il ne dut qu'à sa grande notoriété d'être mis en liberté. Trois jours après, il arrivait à Poissy, où son premier soin fut d'organiser une garde nationale. Mais quand, après Sedan, Paris fut investi, Meissonier courut s'y enfermer en toute hûte.

Nous pourrions ajouter que l'une des toutes premières audiences qu'accorda le ministre de la Guerre, Léon Gambetta, le lendemain du 4 septembre, était sollicitée par Meissonier. Il venait s'offrir pour le service de la patrie. Il sollicitait une préfecture dans les départements envahis ou menacés. On le calma. On lui donna un grade élevé dans l'état-major de la garde nationale. La population parisienne, qui voyait passer de-ci de-là, sur les boulevards, ce petit homme rougeaud, à longue barbe grise, les cuisses moulées par une culotte de peau de daim, l'acclama souvent comme le colonel général des sapeurs.

L'artiste, lisons-nous encore dans des notes inédites qu'on nous confie, avait projeté de célébrer cette défense de Paris, par un tableau qu'il voulait offrir à la Ville. Ce tableau, demeuré à l'état d'esquisse, devait mesurer des proportions monumentales. Debout sur une colline, Paris, figuré par une grande femme drapée. de blanc, tient à la main le tronçon d'une épée brisée. Dans les plis de sa traîne, un jeune homme gît comme enseveli :

Le Liseur.

(D'après une eau-forte de Rajon, éditée par Boussod Valadon et C,c

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c'est Henri Regnault. Divers autres personnages, parmi lesquels on reconnaît Ernest Baroche, Franceschi et d'autres victimes du siège, se groupent derrière. Au premier plan, un cheval blessé cherche à se redresser en hennissant. A gauche, dans le ciel ténébreux, aux lueurs fantastiques, on voit venir une sorte de déesse exterminatrice, qui est la Famine ; elle tient sur le poing l'aigle de Prusse aux ailes ouvertes et battantes comme celles d'un faucon.. .

On a parfois, et méchamment, accusé Meissonier d'user trop de la photographie. Je ne doute pas qu'à l'exemplede tous les artistes, il se soit privé de lui demander un renseignement sur une allure, sur un costume, dont il gardait une épreuve sous les yeux. Non seulement cela est légitime, mais cela est intelligent, car souvent f objectif a piqué plus avant que le regard, et immobilisé ce qui avait passé trop vite devant la vue distraite. Mais j'ai eu une preuve, palpable et décisive pour quiconque conserverait cette mauvaise pensée d'abus de l'instrument, qu'il travaillait avec acharnement sur nature.

En 1862, j'allais à la maison de campagne de l'artiste, à Poissy; le concierge me dit : « Monsieur est à ses ateliers de la cour. » Je pénétrai clans cet atelier, assez vaste, encombré d'esquisses de tout genre, avec des études de chevaux modelés à la cire posées-sur des tablettes. J'attendais, lorsque, cherchant d'où filtrait un filet de vive lumière, par l'hiatus d'une porte, j'aperçus dans une petite cour attenant au chalet, Meissonier, en plein soleil, sur un chevalet simulant un cheval ; bottes fortes, culotte de casimir blanc, uniforme de grenadier de la garde impériale, décorations sur la poitrine, et, par-dessus, la « redingote grise ».

Voltigeur.

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