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COROT

UN jour — ce n’était ni en temps de guerre, ni en temps de manœuvres, — par un matin de juillet où le soleil brillait radieusement, un escadron de cuirassiers passa au galop dans un magnifique champ de blés mûrs, près de Poiss}^, alors que tout autour s’étendaient des terrains en friche et des herbages...

Quand la trombe des chevaux et des hommes eut, ainsi qu’un étincelant météore, dévasté et couché les grands blés d’or, deux hommes restèrent là, à contempler ce spectacle avec une évidente satisfaction et un intérêt non dissimulé.

Il y en avait un grand et un petit. Le grand était le colonel Dupressoir, qui avait commandé le mouvement. L’autre, un vieillard aux jambes courtes, au teint coloré, à la longue barbe blanche et soyeuse, à l’œil singulièrement expressif, était le peintre Meissonier. Celui-ci était arrivé à ses fins : il avait obtenu, à force d’instances — et d’indemnités, — que les cavaliers passassent à travers le champ, afin d’étudier ensuite sur nature, pour un tableau en train : 1807, comment les blés étaient foulés et cassés par la ruée d’une charge...

Tout l’artiste dont nous allons étudier l’œuvre en même temps que la vie, est

dans cette anecdote. Elle révèle un des côtés les plus typiques de son tempérament et, en conséquence, de son talent : le souci constant et scrupuleux, maintenu même au prix de sacrifices qui paraîtraient disproportionnés aux profanes, de traduire la nature telle qu’elle est. C’est cette noble préoccupation — et nous en trouverons d’autres exemples au cours d’une destinée artistique dont elle fut le caractère dominant — qui lui faisait dire à ses disciples, avec une conviction qui commandait le respect : “ Si je dessinais un cheval de chic} je croirais faire une insulte à la nature ! ”

Et c’est parce qu’il concevait de la sorte son idéal, que l’impeccable peintre de tant de types et de scènes militaires n’a jamais représenté de mêlées, de batailles. Ce n’est pas qu’il n’en eût pas l’envie, qu’il n’en nourrît pas le rêve. Mais il n’avait jamais vu de batailles ; on ne reconstitue pas une bataille comme un défilé ou un

fragment de la vie des camps... Alors, il n’en peignit pas, parce qu’il estimait, non sans grandeur, quil ne savait pas ce que c’était ...

Rappelons-nous cette disposition d’esprit ; soulignons-la dans notre mémoire... A elle seule elle définit vaguement l’artiste dont nous nous occupons, et toute la longue, riche et fructueuse carrière de celui-ci va nous apparaître comme une application heureuse et variée de ce grand principe : respect dévot et inflexible de la réalité.

Lorsque Jean-Louis-Ernest Meissonier naquit à Lyon, en 1815, dans le couchant du soleil impérial, ce n’étaient pas précisément les idées qui prédominaient dans notre École nationale. L’art pictural, pour ne parler que de celui-là, avait eu un essor laborieux et officiel avant et pendant le Premier Empire, et l’influence antique, si sensible dans le langage puis les mœurs et les modes de la fin du XVIIIe siècle,

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