‹ MeissonierChapitre 2 sur 7 · PLANCHE IL — LES ORDONNANCES · texte numérisé non relu

PLANCHE IL — LES ORDONNANCES

(Collection Tommy Thierry. Musée du Louvre.,

Chaque tableau de Meissonier est un document qu’on peut utilement consulter si l’on veut fixer un détail de costume ou d’armement. Sa conscience sur ce point est demeurée proverbiale.

n’avait fait que resserrer plus étroitement l’inspiration des artistes dans les bornes de la tradition classique. Personnages romains, costumes romains, vertus romaines, tel était l’idéal dont le débutant qui n’était pas un révolté devait se constituer prisonnier! Certes la grande figure de David donnait à ce programme un peu froid et désespérément classique, un prestige magnifique. Mais, comme tous les grands artistes, David est exceptionnel, et il reste le seul qui, à une époque assez pauvre en génie, ait su peupler de chefsd’œuvre vivants l’école factice qui ne retentit plus maintenant que de l’écho de son nom. Il est vrai qu’en manière de rançon, il passa beaucoup de temps à peindre de grands tableaux qui n’occupent plus qu’une petite place dans son œuvre.

Au seuil du XIXe siècle, en 1799, naissait Eugène Delacroix. Celui-là apportait une âme

nouvelle et fit à lui seul une grande révolution française de la peinture...

Tel ne sera pas le rôle de Meissonier. Il n’a ni si tragiquement lutté, ni si immensément triomphé. Il n’a pas, comme l’autre, recommencé le Beau et donné d’autres formes à la gloire... lia su néanmoins graver son nom en caractères moyens mais précis — qui resteront longtemps lisibles — sur le marbre du temple.

Les débuts du peintre ? Selon la monotone et triste antienne, ils furent difficiles : les histoires des artistes aimés et admirés ont cela de commun avec les contes de fées qu’elles commencent toujours mal et finissent toujours bien (malheureusement elles finissent parfois longtemps après la mort du héros principal!).

Le père Meissonier était commissionnaire en denrées coloniales et produits chimiques, et il avait, rue des Écouffes, une boutique de drogueries et de comestibles qui abrita de son

plafond bas et de ses murs à tiroirs étiquetés de noms étranges, l’enfance de Jean-Louis- Ernest... Sa mère était une femme délicate, sensible à la musique, nous dit-on, et qui avait appris à peindre sur porcelaine et à exécuter des miniatures.

Faut-il voir dans le tendre et court passage que fit cette femme, morte jeune, dans la vie de l’enfant, la cause de la vocation artistique de celui-ci ? Le cœur se plaît à le penser et, pour ainsi dire, à l’espérer, bien qu’il semble que les parents lèguent à leurs enfants non pas une vocation — don mystérieux, d’origine inconnue, — mais plutôt un certain nombre d’aptitudes et de qualités nécessaires pour réaliser ce don quand il leur est, d’aventure, tombé du ciel.

Toujours est-il que, dans la maison de la rue des Écouffes, au fond d’une armoire, gisait une boîte de couleurs, qui avait servi à Mme Meissonier lorsqu’elle recevait des leçons

de miniature des mains autorisées de la célèbre Mme Jacottot. Avec la joie dont d’autres se fussent approprié un pot de confiture, le bambin s’empara de cette boîte magique, s’en servit, et, ce jour-là, commença en tâtonnant cette laborieuse mission qui ne devait cesser qu’avec lui-même.

Il ne fut pas très bon élève. On a conservé un bulletin qu’il mérita dans une institution de la rue des Francs-Bourgeois, à Paris, où se passa sa seconde enfance. Dans ce document, les autorités compétentes signalent que l’élève Ernest Meissonier montrait une tendance trop accentuée à dessiner sur ses cahiers au lieu d’écouter ses professeurs.

Ladite tendance ne laissait pas d’inquiéter M. Meissonier père. Il faut dire que, depuis quelques années, la question de la Peinture avait pris chez nous un caractère aigu. L’école romantique entrait résolument dans la lice, et

quelques-uns de ses champions se faisaient remarquer moins par leurs œuvres que par leurs longues barbes, et les défis publics qu’ils adressaient à l’ennemi traditionnel : la phalange des élèves de David. Et parmi ces derniers, on doit l’avouer, la plupart ne répondaient que par une réserve pincée... et de médiocres tableaux — à une exception près : l’admirable, la pure, l’impeccable exception du grand Jean- Dominique Ingres.

Les journaux, les cénacles, voire les salons, étaient tous plus ou moins partagés entre les romantiques et les classiques, les novateurs et les traditionnalistes, et prenaient part à une querelle qui grâce à la valeur des deux chefs — dont l’un était génial et l’autre était parfait — devait rester sans sanction aux yeux de la postérité.

Mais, on le conçoit, ces bouleversantes polémiques n’étaient pas pour rassurer un très

pacifique bourgeois déjà effaré d’avoir couvé un artiste. Et c’est alors qu’éclata un autre bulletin dénonciateur d’un maître de huitième dans une école de la rue de Jouy : “ Ernest a un penchant décidé pour le dessin. La simple vue d’une parure nous fait négliger très souvent nos devoirs essentiels. ” Cette appréciation si catégorique sous sa forme familière et même quelque peu incorrecte grammaticalement, était un sérieux cri d’alarme. Il fut sagement écouté par le père, et le jeune Ernest entra en qualité d’apprenti droguiste dans une maison de la rue des Lombards.

Et pourtant, à quelque temps de là, à force d’entêtement, l’adolescent avait vaincu la mauvaise volonté paternelle et obtenu d’exécuter des têtes au fusain et à l’estompe chez un certain Julien Potier dont le mince mérite artistique consistait uniquement à avoir obtenu, dans le temps, le grand prix de Rome.

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