L A BARRICADE
moindres reiiseig'nements sur Eexistence privée, les coutumes, les habitudes et jusqu'aux tics de r'Empereur et de ses généraux. 11 a devancé sur ce point toute la littérature napoléonienne, produite à la suite des nombreuses publications de mémoires, au développement de laquelle il n'a pas été étranger, tant fut considérable la popularité de son œuvre. 11 fait parler tous les généraux survivants de ces guerres héroïques, les Gouvion-Saint-Cyr, les Régnault de Saint-Jean-d’Angély, ou meme le vieux musicien Carafa et de préférence les humbles, les serviteurs ou les soldats, qui ne sont pas portés à amplifier ou à dénaturer. Il tâche d’en obtenir les détails les plus intimes et les plus infimes, heureux d’apprendre (|ue Napoléon ne se gantait jamais ({lie de la main g-auebe, qu’il portait tous les jours une culotte renouvelée de basin blanc, ({ii'il prisait, que sa cravache était toujours déchiquetée par la manie qu’il avait de s’en frapper continuellement les bottes. Il procède par cette longue préparation de minutieuse analyse comme pour un véritable travail de synthèse historique. Trois jours avant la mort d’Horace Yernet, il va chez le vieux maître mourant. On cause de Napoléon, même à cette heure, et Yernet couché, de sa main vacillante, lui trace le dessin de la bouche de l’Empereur.
Un collaborateur précieux de Meissonier fut cet orig-inal de Pillardeau (lï, dont Octave Gréarda décrit un portrait si pittoresque. C’était un ancien piqueur de l’Empereur, entiché jusqu’à la monomanie des choses militaires, au point
(1) Entretiens, p. 269-71.
(le s’imaginer, bien qu’il n’eût jamais porté les armes, qu’il (‘ût été soldat lui-meme. Il avait recueilli une collection importante de défroques militaires, et il aimait, dans l’intimité, avec ses frères et ses neveux, qu’il affublait comme lui, (à revêtir des uniformes de fantassin ou de dragon, en causant de ses campagnes imaginaires. Pillardeau savait beaucoup de choses sur Napoléon. Meissonier cultivait précieusement cette relation, faisant causer son voisin de campagne sur les sujets qui leur étaient cbers à tous deux et lui empinntant, à l’occasion, ses barnacbements, ses armements et ses costumes. 11 avait d’ailleurs constitué pour cette époque un musée des plus complet. 11 recueillait avidement tous les effets qui pouvaient provenir de la garderobe de Napoléon et faisait copi(*r littéralement les vêtements appartenant 'au Musée des Souverains ou à des particuliers.
Meissonier avait donc rêvé d’être le poète de cette geste extraordinaire.' Il s’était arrêté sur un choix de tableaux correspondant aux actes principaux de ce qui lui apparaissait comme la plus magnifique et la plus poignante tragédie.
Ce cycle devait comprendre cinq grandes pages : 1796^ ou l’aube radieuse de Castiglione, le premier rayon de la fortune et de la gloire. Bonaparte, précédé de cavaliers et suivi de son état-major, son pâle visage illuminé par le soleil qui se lève, passe au galop devant le front des troupes (|ui acclament leur chef en dressant leurs dra-
Sü LFÉllINO .
(Miisco du Louvre
peaux et leurs étendards et en élevant leurs chapeaux au bout de leurs baïonnettes.
1807 : c’est Friedland, Napoléon à Tapog-ée de sa gloire. (( J’ai voulu, dit Meissonier dans sa lettre à M. Stewart, qui avait acquis ce tableau, peindre l’amour, l’adoration des soldats pour le grand capitaine dans lequel ils ont foi et pour lequel ils sont prêts à mourir. » Sur un tertre à peine élevé au-dessus des moissons que fauche le galop furieux des cavaliers. Napoléon, le chapeau àla main, en uniforme des chasseurs de la garde, entouré de son étatmajor, précédé et suivi de ses guides, se tient en avant de la ligne de ses grenadiers, l’arme au bras ; il salue le torrent des cuirassiers qui passent en agitant leurs sabres et leurs trompettes et en poussant le cri de « Vive l’Empereur! » devant leur idole impassible.
1810 : c’est Erfurt, tableau qui ne fut guère que conçu. Meissonier avait appris que, lors de la réunion du Congrès, chaque souverain était annoncé par le héraut avec les nombreux titres qui s’attachaient à sa couronne. Lorsqu’ils étaient tous réunis, le héraut annonçait simplement : (( L’Empereur! » et Napoléon apparaissait dans le grand silence respectueux qui se faisait aussitôt.
1814 : rEmpereur marche en avant, sur son cheval blanc, la capote boutonnée, la main droite, tenant sa cravache, passée dans le parement, sur sa poitrine ; le visage est creusé profondément, l’œil à la fois soucieux et ardent. Derrière lui, les officiers de son état-major, les uns somnolents sur leurs hétes, les autres préoccupés et son-
su
MEISSONIEK.
geurs : J^ertliier, Diiroc, Gaiilaincourt, Drouot, Ney. celui-ci (ju’oii ne peut manquer de reconnaître cà la capote dont il ne passe jamais les manches. Le sol est delonce et couvert de neige ; les troupes s’avancent en colonnes dont les masses se défilent sur le ciel sinistre, froid et dur. (( 1814 : ce n’est pas la retraite de Russie, dit Meissonier, c’est la campagne de France (1). Les visages abattus, irrités, expriment le découragement, la défaillance, la trahison peut-être. Napoléon marche lentement, le corps affaissé, mais le regard en avant. Tout peut se réaliser encore si ceux qui le suivent partagent sa foi. »
Enfin 1815 î Sombre et funeste crépuscule! L’aigle enchaîné est conduit au rocher sur lequel il doit expirer. Napoléon, assis à l’arrière du Bellérophon^ qui cingle sur (Vihraltar, mesure sa grandeur à sa chute et, bien qu’irrémédiahlement vaincu, il espère encore peut-être.
Des cinq actes de cette tragédie, Meissonier n’accomplit guère que le deuxième et le quatrième. Castiglione^ entrepris seulement en 181)0, resta à l’état d’esquisse. La composition n’en est pas heureuse et ne l’avait peut-être pas (‘utièrement satisfait. Erfurt et le Bellérophon ne furent pas même ébauchés. Meissonier n’entreprit donc que le 1807 et le 1814. Ce dernier tableau, aujourd’hui entré au Louvre, grâce au legs Chauchard, a été commencé
(1) C’est pourquoi il y a injustice à comparer ce tableau, comme on l’a fait quelquefois, à la tragique Relraite de Riissie, de Charlet, du musée de Lyon. Le sujet n’est plus îe même, et ce qui intéresse dans le 1814, c’est moins la déroute des armées que la psychologie de l’Empereur à cette lieure critique.
so 1,1’ i: lu N O [DridU). i,’ l'.M i* i: u K iM< , sinv (Musée (lu lj()uvi'(‘.)
(lès 1860; c’est le premier qui ait été con(;u par Meissonier, qui s’y prépara par trois années d’innombrables études. Le 1807^ qui est sa plus importante composition, puisqu’elle atteint 2'", 50 de largeur, est daté de 1875 ; il y travailla durant six ans et reprit ensuite ce sujet à Taquarelle en 1886-1887.
A crMé de ces représentations typiques et symboliques, Meissonier se laissa entraîner tout autour de son glorieux sujet; il s’arrêta, en passant, à d’autres épisodes de l’existence fabuleuse de son héros. Il ébauche une Veillée de Marengo^ inspirée d’une anecdote des Gabiers du capitaine Coignet ; il réalise, en dehors de son cycle, le 1805^ au musée frondé, dont la première esquisse date de 1874 et qu’il termina en 1877, avec sa longue fde de cuirassiers, alignés jusqu’à l’horizon, piétinant dans l’attente de l’Empereur.
On ne lira pas sans intérêt ce passage de Charles Blanc (1) sur cette composition si simple et si grandiose : « Chez Meissonier, la poésie est tout entière dans la vérité, mais dans une vérité qui pour d’autres serait inaperçue, et qu’il attrape par une observation raffinée. Chacun de ses personnages porte le caractère de son pays, accusé au plus vif ; il a l’air de tête particulier à la province où il est né. Voilà un régiment de cuirassiers qui ne sont pas seulement ceux du premier Empire, mais ceux de 1805. Chaque soldat a sa physionomie, j’allais dire sa biographie. Celui-ci a fait déjà plusieurs campagnes, il a été bronzé par le
(1) Les Beaux-Arts en 1878, p. 240-241.
MEISSüNIEh.
haie ; sa peau est (leveuiie (Uicui)’. Celui-là est ridé coium(‘ uu vétéran; cet autre, tout jeune encore, a eu sou avanceuKMit au choix. Il caresse sou cheval, qui piaffe dans la terre la ho urée.
« Parmi ces cavaliers, rangés sur une lig’ue qui fuit eu perspective et enfonce uu triangle dans ce tableau, il y a des masques énergiques et des masques bétes, des ligures futées et des tètes brutales. 11 y a des Gascons, des Provençaux, d(‘S Picards, des Francs-Comtois, des Bretons, et on les reconnaît à je ne sais quelle nuance indiquée au bout du pinceau, avec une infaillible tidélité. »
Le 1806 a été exécuté entre 1880 et 1880. L'Empereur, à cheval, sui* une légère hauteur, suivi de son état-major, a le visage tendu vers la bataille qui se dessine au loin, derrière une charge impétueuse de cuirassiers. Meissonier a aussi produit un petit tableau de rEmpereur entouré de son état-major, de face, dans le même aspect que le Napoléon 111 du Luxendjourg.
Mais, remontant de rEmpire à la Révolution, ou redesceudciiit (Fune époque à l’autre, il a peint surtout nombre de variations ou fantaisies mititaires à rimile ou à l’aquandle. Ouelques-uues sont im[)ortantes, comme le Guide. Il se })laît, dirait-on, à s’entraîner à son sujet de prédilection en le prenant par les moindres côtés, en traitant de petites scènes anecdoti(|ues, telles que Moreau et Dessoles ( 1 872-1 87b ) ; le Café ( 1 877) ; O/feier supérieur en reeonnaissanee ; les Deux Amis: Chatnjjionnef . 11 répète, enfin, sans se lasser, ses grenadiers de la Ré|)ubli(|ue, aux
(MetiopolUan Muséum, New-York.)
iMEISSONIER.
pantalons râpés, aux souliers éculés, le bicorne en arrière, rarmeaubras, en sentinelle en avant de quelque poste isolé, ou ses petits dragons en vedette, le casque ceint du tui*ban de léopard, la carabine sur la cuisse, la crinière au vent.
A la fin de sa vie, pendant les quinze dernières années spécialement, Meissonier continue l’oeuvre coniniencée, alternant les sujets de genre avec la peinture militaire, les reîtres et les lansquenets avec les dragons de la République et les cuirassiers de Napoléon; \q Chant Qi\di M adonna de l Baccio avec le 1807 . Mais il y est conduit par la nécessité. Ces sortes de travaux ne répondent plus à l’état de son esprit. Les histoires épisodiques le fatiguent, les « sujets » lui font borreur. 11 ne rêve plus que synthèses et allégories dans un ordre d’idées qui cadre assez mal avec ce qu’on sait de son talent. Je ne parle pas du Siège de Paris ou des Tuileries^ auxquels, naturellement, il doit donner une signification précise. Mais il songe, par exemple, à une singulière allégorie sur Tbiers, après sa mort (1), à une composition représentant « la Poésie inspirant la vie de l’Humanité entière et la nourrissant de son miel divin ». 11 voudrait aussi exécuter, pour la décoration de son hôtel, en dessus de porte, des allégories des arts, exprimés en fonction, c’est-à-dire la Peinture, la Sculpture, la Musique et l’Arcbitecture, représentées par un artiste au travail, tandis que, dans l’escalier, le Poète ferait vis-à-vis à l’apparition d’Homère à Hante.
(1) Entretiens, j). 310.
xAlEISSONIKR.
Lors delà distrihulion des commandes pour la décoration du Panllieon en 1875, le marquis de Cliennevières n’oublia pas Meissonier. Peut-être fût-ce sur la sug:g’estion de l’artisle lui-mème. Le mouument étant encore alfectê au culte et consacré à la mémoire delà patronne de Paiis, Meissonier avait reçu comme sujet : Sainte Geneviève ravitaillant Paris, su jet (jui, depuis, a été si magistralement traité à sa place par Puvis de Cliavannes. Ce thème, concret et déterminé, qui seiublait devoir bien répondre aux exigences de son esprit positif, (( ne l’emballe pas » pourtant. 11 eût révé une donnée plus g-randiose, une Jeanne d’Arc ou un Attila et, dans l’ardeur de son patriotisme exalté par les revers de la patrie, i! veut, du moins, employer cette décoration à la gloire de la France. 11 l’imagine, ainsi (jue le montre le dessin (‘onservé à l’Ecole des Beaux-Arts, sur un char de triomphe, suivie de tous les peuples, à l’exclusion de l’Allemagne.
Mais il sentit (ju’il était ti'op tard pour entreprendre une aussi vaste entreprise murale, (jui, malgré ses ambitions, était si peu dans ses moyens. Car, en vieillissant, suivant la loi commune, il se développe dans l’exagération de son sens naturel td, alors que son esprittente de voiries choses, non ])lus individuelleimmt, mais parleurs rapports et dans leui' (‘iisemble, qu’il veut dire le dei*nier mot de ce (ju’il a appris de la nature et de la vie, ses organes le trompent, sa manière se refroidit, sa précision tourne en sécheresse, et sa couleur perd de plus en plus ce (jui lui restait de sensibilité.
En dehors de ses velléités allégori(jues et décoratives.
(Musro (lu Louviv, coHoclion Chaiidiard.)
Meissonier s’était aussi passioimé pourle/^?/. «Le nu, dit-il. est ce qu’il y a de plus beau au monde. » Cette déclaration est piquante de la part d’un maître (jui n’a pour ainsi dire traité que des gens babilles. On sait, il est vrai, qu’il s’attacba avec un très vif intérêt à la lig’ure de Samson, représentant pour lui le plus liant deg^ré de la beauté virile et de la force, qu’il essaie, de même, un Hercule et un Apollon. 11 n’est g^Lière, par contre, de femme nue dans son œuvre, si ce n’est celle qu’il dessina puispeig'nit à Taquarelle et à l’buile pour r Affaire Clémenceau, de son ami Alexandre Dumas. C’est que la femme occupe une très petite place dans son œuvre, de même qu’elle a excité peu de curiosités dans sa vie. Cœ n’est point qu’il n’ait su, à l’occasion, en traduire l’élég’ance et la grâce. Ses illustrations des Contes rémois en sont la preuve. Mais la femme ne remplit dans son œuvre peinte <|u’un rôle discret et accessoire ; il lui préfère de beaucouj) Fbomme, qu’il considère comme lui étant supérieur beauté : « Toute mon œuvre montre, dit-il, que je tiens h rendre riiomme avant tout. J’aimerais cent fois mieux avoir fait les Disciples et Etnmnüs que X Antiope. L’bomme est plus beau (jue la femme yl). » Et il ajoute fort justement, car il se possède et se connaît : « Les tendresses dupinceau ne sont pas mon désir ni mon fait (2). » Aussi les scènes amoureuses sont assez rares dans son œuvre et datent plus particulièrement des premières années, du temps, remarque judicieusement Burty, de ses Contes ré/nots.
(1) Entretiens, p. 143.
(2) IhitL, p. 78.
MEISSONIEU.
En ce (]ui concerne le porlrail, genre (jii'il fut conti‘ainl d'adoptin*, ne fût-ce (ju’à un point de vue de préoccupations écononii(|iu‘S, Meissonier ne pouvait manquer d’y aftirmer ses qualités exceptionnelles d’observateur el d’exécutant, bien qu’ils soient somamt, môme les meilleurs, ceux de ses ])ropres amis, d’une précision un peu pénible. La part réservée à la femme est ici encore très réduite ; de ])lus, dans la seconde partie de sa carrière, le modèle qu’il avait près de lui et (jue sa tendresse conjugale se plaisait à placer au premier rang de toutes les compositions où devait entrer la femme et jus(]ue dans l’allégorie de la Ville de Paris, avec sa haute taille, sa forte carrure, ses traits accentués et son allure virile, ne contribua pas a donner du charme a ses ci'éations féminines. Une seule ligure a trouvé grâce devant le pinceau sévèi*e du maître, c’est celle de Mme Sabatier, la Présidente^ (b‘ Baudelaire et de Théophile Gautier, singulière créature, qui sortit Picard de l’obscurité par b‘ beau porti*ait (ju’il lit d’elle en 1850. Meissonier, cette fois, a su dire avec bonheur, en deux portraits peints et une très vive aijuarelle, accjuise par b‘ Musée du Luxembourg, toute la séduction essentiellement féminiiK^ de son délicieux modèle.
lY
.Jugement général sue rJiouime et l'umvre. — Qualités i)roressionnelles de .Meissonier, sa teclini({ue. — Sa constitution organique : précision de sa vue (sa myopie) et dextérité de sa main. — Son caractère intellectuel et moral; goûts littéraires, arfisliqm's, tendances ])hilosoi»liiques ; logi(|ue
MEISSONIKR.
rigoureuse de son esprit correspondant à la netteté de sa vision. — Ses maîtres de prédilection ; antipathies. — Habitudes de travail et procédés. — Souci de la perfection idéale et de la documentation la plus exacte ; erreurs où ce souci Tentraîne. — Études du cheval; photographies instantanées; réduction mathématique du squelette. — Sa sculpture. — Son dessin; sa couleur; son sentiment du paysage. — Reproches adressés à Meissonier : accoutrements du passé, le fini dans l’infiniment petit. Place qu’il a occupée dans son temps et intluence qu’il a exercée. — Conclusion.
11 est malaise de fixer f étendue de l'œuvre de Meissoiiier. Eu dehors des tableaux qui fout rendu ctdèbre. il a produit un si grand uomlire de morceaux, soit comme études, soit pour répondre aux demandes continues des amateurs et des marcbands î Que fou considère que, a sa mort, en dehors de ce qu’il laissait à l’État et à sa famille, le catalogue de sa vente comprenail 394 numéros de peintures, et 1011 d’aquarelles et de dessins ! Ces cbitiVes. à eux seuls, sont éloquents si l’on pense avec quel soin et ({uelle conscience était achevé le moindre ouvrage. Ils attestent un lalieur prodig-ieux, une vie singulièrement remplie. C’est que, en elfet, dans cette vie. il semble que la principale passion ait été le travail. 11 reconnaît, lui-méme. que sa « faculté de travail est extrême ». « Je ne me souviens pas, dit-il (1), dans ma vie, de m’étre ennuyé à faire une besogne quelconque, » et il ajoute ailleurs : « Il n’y a réellement de chose amusante au monde que celle qui vous donne énormément de mal. »
Meissonier avait, évidemment, une organisation exceptionnelle : il jouissait d'une parfaite santé de corps et
(i) Entretiens, p. 2'M.
(l’esprit; il possédait une gi'ande vigueur physique qui se traduisait par un besoin d’action continue et se dépensait en exercices de toute sorte. De taille petite, il était musclé, solide et résistant à la fatigue. Sa main avait une sûreté et une dextérité d’ouvrier japonais ; elle était propre à tous les ouvrages, et il n’y a pas d’instrument qui ait pu dire avec tant de décision et d’ampleur de si petites choses. Sa vue était d’une puissance rare et d’une finesse peu commune. Elle péchait peut-être par l’excès de ses (jualités, car elle perçoit à distance le détail aussi bien que l’ensemble, et maintes fois, on l’a souv(*nt remarqué, l’intérêt qu’il porte malgré lui à des détails dans les personnages même les plus éloignés, détruit, dans certains de ses tableaux, le sentiment de la perspective aérienne. Il est, d’ailleurs, très myope, et cela explique bien deschoses. S’il peut, en effet, s’appliquer à son travail sans loupe, il n’en est pas de même pour examiner le modèle. Sa courte vue le gêne, reconnaît-il, et il est obligé de le regarder avec une petite lorgnette qu’il a constamment près de lui. On com- ])rend dès lors qu’il voieles objets un peu détacbés de l’air, comme il arrive toujours par l’effet du verre.
Au point de vue intellectuel et moral, son intelligence est robuste, mais elle est positive et son rayon est borné en étendue et en pi’ofondeur. 11 a beaucoup de bon sens, mais pas d’esprit. En fait de philosophie ou de métaphysi(jue, les grands problèmes ne le troublent pas. C’est un bomme à certitudes. 11 aiïiie mieux acceptei* sans comprendre. Le mystère n’est pas son fait, pas plus dans la
philosophie que clans Fart. Aussi n’a-l-il jamais voulu lire Renan et la Vie de Jésus. 11 veut « croire, tout bonnement, tout simplement, comme un enfant ». Sa raison est droite et ferme ; il a, dans le cercle étroit de ses préoccupations, un besoin rig-oureux de logique ; il faut qu’en tout il sente (( la raison des choses ». « Quand je fais un pli, par exemple, dit-il, il fautque j’en sente lanaissance (1). » Sa sensibilité est purement organique. Son imagination est ardente et toujours en activité, mais exclusivement dans l’ordre représentatif. Sa mémoire pittoresque est très riche et son esprit d’observation sans cesse en éveil. Il écoute tout, entend tout, voit tout, ne perd rien. Quand il travaille à ses tableaux sur Napoléon, il questionne tout le monde ; il estime que sur certains points le brosseur d’un général est plus intéressant que le général lui-même. Ainsi c’est en chemin de fer, de la bouche d’un officier qui était présent à Leipzig, qu’il obtint ce renseignement, dont il s’est si utilement servi dans son 1814^ de la capote de Ney, dont les manches n’étaient jamais passées. Son rêve est toujours précis, son horizon jamais très éloigné et toujours très net. Sa personnalité ne se mêle jamais aux choses.
Ses goûts traduisent la nature de son intelligence. En littérature, ses livres aimés sont Homère, qui lui donne toujours envie de peindre, La Fontaine, Le Sage et la littérature dramatique du grand siècle. 11 retrouve en ces auteurs soit l’image précise de la vie, soit le mou-
(1) Entretiens, p. 230.
MEISSONIEK.
venient cl l’aclion. Car il a en ({iiel(|iie sorte un tempérament scénique. Ses tableaux, nous l’avons vu, sont de véritables scènes muettes à un ou plusieurs personnages, où les ])rincipaux éléments qui agissent sur les spectateurs proviennent de l’expression, de la mimique, du choix du moment dans l’action et de l’emploi dos accessoires. 11 dit, d’ailleurs, justement des peintres et surtout de luimême « qu’ils sont toujours plus ou moins comédiens, qu’ils ont l’instinct de la pose et du geste ».
Aussi, parmi les modernes, goùte-l-il particulièrement Ponsard et Emile Augier ; il faille portrait de celui-ci, dessine les costumes de ses pièces et le place en personne dans son Décaméron des poètes. Déjà, en 1862, Tbéopbile Gautier remar(|uait cette affinité avec « l’École du bon sens » comme une des caractéristiques de l’esprit de Meissonier. En somme, pour compléter son portrait, on peut dire (jue c’était un type de bonne bourgeoisie française, raisonnable et pondéré, malgré sa vivacité, droit et indépendant, en ayant toutes les vertus solides et aussi tous les préjugés. Il croit, par exemple, que les protestants ne peuvent être artistes, et il oublie seulement Rembrandt, il goûte fort Meyerbeer, mais ne peut sentir Wagner. Il est croyant et catholique, mais républicain et anticlérical, conservateur mais démocrate, en souvenir du fouriérisme, dont il fut, comme beaucoup, un peu teinté au début.
En ce (jui concerne son sentiment pour les maîtres, en dehors des Elamands et des Hollandais qui furent ses premiers guides, d’üstade et de Terburg, qu’il apprécie spécia-
(Musée Coudé, à Gliantilly.)
"yct.
loment, et surtout de Rembrandt, pour (jui. chose curieuse, il professe uu vrai culte, il était, à ses dedjuts, très porté vers les Allemands : Durer et Holbeiii, et le portrait de MmeFerriot, peint en 1834, est conçu sous cette intluence. Il n’eut jamais grand g’oùt pour l’antique et préférait les Florentins aux Vénitiens, ce qui est en conformité avec son tempérament de dessinateur plutôt que de coloriste. 11 ne put jamais, pourtant, souffrir Ingres, qu’il trouvait stérib', plein de réminiscences et dont il n’aimait pas, nous verrons pourquoi, le dessin par contour. Peut-être y avait-il, du reste, dans ce sentiment, comme dans celui qu’il marqua plus tard pour Courbet, qu’il détestait cordialement, um‘ (|uestion d’oj'dre tout pei'sonnel. 11 était fidèle à ses souvenirs de jeunesse, de l’époque où il était mêlé cà ses camarades romantiques, vivant avec eux au milieu des éternelles luttes contre les jurys. Car il était très indépendant par nature et aimait à se rappeler qu’il n’était passé par aucune école ni aucune académie ; il donna, plus tard, maintes preuves de cette indépendance. Par contre, il eut toujours pour Delacroix um* admiration extrême, qui lui était rendue par l’estime sincère du g'rand romantique. Le contraste de leur nature respective n’avait sans doute pas nui à leur amitié.
Dans son travail, Meissonier se montrait très réfléchi mais aussi très empoidé et, comme l’écrit fort justement Burty, (( il avait un esprit froid avec l’imagination vive et un tempérament sanguin », 11 procède toujours de verve et
lOÜ
MKISSONIER.
(lt‘ fougue. Presque jamais il ne fait (Ees([uisse. « Je p(‘iiis tout de suite, ditdl, ardemment, sans préparation, sans ealcul (1 ). » «Je conçois 1<‘ tableau^ dit-il encore. Je l’exécute à même devant la nature. Elle peut inopinément me donner un meilleur mouvement ({ue celui auquel j(‘ pensais. » La nature, en elfet, est son constant modèle. « J’aurais pu davantage entraîner ma mémoire, dit-il. J’aime mieux courir à la source : la nature. Pour m’empôcher de consulter la nature, il faudrait m’enfermer en loge sans modèle. N’y eùt-il qu’une glace, je m’en servirais pour me poser à moiméme. » Mais, avant de commencer un tableau, il le médite longuement. (( Croire à son sujet, dit-il (2), car il est bon de le faire toujours parler, croire à son sujet est la première condition pour composer. Et l’on ne croit qu’après avoir longtemps médité, longtemps laissé battre son cœur à l’unisson de ses personnages, que lorsqu’on les a vécus, lorsqu’on en rêve. Que de nuits, ajoute-t-il. Napoléon a traversé mon sommeil ! »
11 fait un nombre d’études considérable. 11 éprouve, d’ailleurs, un plaisir extrême à ce travail d(‘ croquis et de notes sur nature « sans la fatigue de la stimcture continue du tableau ». Pour le 1807, qui resta quatorze ans sur son cbevalet, chacun de ses chevaux, comme chacun des personnages, avait son dossi(‘r d’études. Cet homme si sûr de sa main et de sa vision recommence, en elfet, constamment ce qui paraîtrait achevé à tout autre ; il ne
(1) EnlreLiens, p. 207.
(2) Ibid., p. Cl.
Cliché Georges Pelit.
im
reprend jamais sur sa peinture ; s’il n’est pas satisfait, il détruit et il reconiinence ; il tâtonne sur un calque (jii’il pose sur tableau, de manière à bien voir ce (ju’il faut faire délinitivem(mt. On en voit un exemple, au Louvre, dans la petite étude des Cbarmettes où les personnag’es peints sur un cabjue sont collés sur le panneau. Toute son habileté, toute sa science ne lui servent de rien, dans sa volonté tenace de rester exactement dans ce qu’il veut dire et de le dire entièrement, dans son horreur de l’à peu près, dans son souci de la perfection.
Ce souci delà perfection idéale est une des particularités les plus touchautes de sa nature ; c’est une de ses plus nobles et de ses plus dang-ereuses qualités. Il revient constamment sur ce sujet, comme en témoignent ses (( Partout où je rencontre la perfection, dit-il (1), elle me donne une profonde jouissance même dans une chose ordinaire. » « Je fais vite, avec netteté et emportement, dit-il encore, mais je suis long à rendre délînitivement. Le sentiment de l’idéal grandit â mesure que j’avance ; le besoin de perfection chez moi est impérieux. » Aussi, pour lui, ce dicton « le mieux estrennemidu bien » n’est-il qu’un dicton de paresseux. Jamais il ne signe un tableau « tant que la chose n’est pas linie selon son âme ».
C’est cette préoccupation de perfection qui, jointe à son optique particulière, l’a poussé à l’exagération du fini, dont il a répandu le goût près de sa clientèle bourgeoise de gros (inanciers. Avec l’âge et les modifications de sa vision, ce
(1) Entretiens, p. 203.
MEISSÜNIEH.
style paraclievé qui veut tout dire ôte <à l’œuvre sa spontanéité, sa fraîcheur, son ensemble et son liarinonii'.
Ce scrupule de perfection est naturellement accoinpag’né d’un scrupule extrême de documentation. Depuis le jour où il commença les dessins de la Chaumière indienne.^ sa maison était devenue un véritable musée. L’effort pour retrouver rexactitude sur des temps où d’auti’es, avant lui, avaient exprimé la réalité intégralement, sans difficulté. av(‘cun accent aisé et primesautier pai*ce que c’était la leur. <‘st complètement perdu pour nous. 11 y a là un mérite d’érudition qui ne nous intéresse pas et qui, âu contraire, nous gêne comme un élément de distraction à côté. En dehors des caractères d’humanité généi*ale(juinous touchent et nous émeuvent, nous demanderons toujours lavéritahh' couleur d’un temps aux contemporains. Aucun des reîtres, des lansquenets, des gentilshommes Louis XIII de Meissonier, ne vaudra, à ce point de vue, le moindre Terhurg, le moindre Palamèdes ou le moindre Abraham Bosse. Et tous ses liseurs, fumeurs, abbés, gardes françaises ne parviendront à nous dire sur leur temps ce qu'en ont dit avec tant de gi*àc(‘, de vivacité et de spontanéité, les Gravelot, les Moreau le Jeune, les Saint-Aubin et les Olliviei*.
XoLis trouvons touchant, mais puéril aussi ce besoin maladif d’exactitude qui pousse Meissoni(‘r à faire fahri(juer en miniatur(‘ par un orfèvre le carrosse de la Visite au château, qui le porte à bouleverser toute une bibliothèque avant de trouvcualans V Enci/c/opédie\e^ cbapitn* où il apprend (|ue le linon se taillait de biais et non de droit fil.
SABATIER, (aquarelle.
(Musée'du Luxembourg.)
Le (locuinent, sans doute, ne le refroidit pas ; au contraire, il semble l’exalter, car, ainsi qu’il le dit conslammenl, il a une nature d’historien autant (|ue de peintre. Le inallieiir est (jue nous, nous ne lui demandons ({ue de la peinture et (|ue, si ce travail est légitimé en ce qui concerne les pages exclusivement historiques qu’il a entreprises, il n’a pas d’attrait pour des tableaux de mœurs dont l’iiistoire est déjà faite.
Le ({u’il y a de curieux, d’ailleurs, c’est (ju’il y a en Meissonier une étrang’e contradiction. 11 fait de l’iiistoire et, lorsqu’il semble en faire vraiment, lorscju’il célèl)re des héros comme Napoléon, tout est d’une exactitude rig’oureuse (juant aux individus, aux costumes et aux accessoires, et, cependant, il ne peut s’astreindre à la représentation d’un fait réel. Si, dans le 1814, le 1805, le 1806 ou le 1807 il lui avait fallu préciser la bataille ou l’instant de la bataille, il nous dit lui-mème qu’il se fût aussitôt embarrassé et refroidi. C'est en cela, peut-être, ({u’il justifie ses P ré te n tio ns s y n t lié t i (j u e s .
Ce souci (ju’il a des accessoires, il le porte plus légitimement sur les sujets. Cet œil si clairvoyant et si droit, cette mémoire si bien meublée ne lui suffisent pas. S’il sent en lui la moindre hésitation, il s’entoure de toutes les garanties possibles. Ainsi le cheval a fait l’objet tout spécial d’une étude suivie. 11 a beaucoup peint de chevaux, et il a été le premier à les peindre dans la vérité de leur allure comme dans la compréhension juste de leur beauté. Mais quelle peine a-t-il éparg’née pour arriver à cette connaissance
intime de la bêle! Non seulement il (‘sten eontael (jiiotidien avec elle, l'observant en liberté sur ses pelouses, faisant eonstruire une sorte de cbemin de fer dans son pare de Poissy poui' pouvoir noter son pas à la course, mais ce fut pour lui une joie sans égalé lorsqu’il put vérifier les dilférentes attitudes du pas, du trot et du galop par le contrôb‘ de la pliotograpliie instantanée. Les pliotograpbies de chevaux en mouvement de M. Leland Stanford et de Muybridge furent pour lui une précieuse découverte.
De plus, il procédait par mensurations. 11 s’était fait établir, par réduction mathématique, un petit s(juelette de cheval parfait, dont on lui exécutait de nombreux exem- })laires en plâtre dui-ci ou en bois. Ces petits S(|uelettes articulés servaient d’armatures aux maquettes en cire ({u’il se plaisait à faire, suivant le procédé usité déjà parles Hollandais, pour trouver plus vite le mouvement et posséder ensuite une étude ({ui lui donnât la pleine sensation du relief; il y prit un certain goût pour la sculpture et a exécuté quelques morceaux qui montrent ce dont il eût été capable.
('.e ({ui, du reste, caractérise le dessin de ce grand dessinaleui*, (‘’est le sentiment du relief : le modelé^ ainsi qu’il le dit lui-méme : « Je n’emplis pas un contour, je procède' comme un sculpteui* en eberebant le i*elief. » Il a peine à dessiner un contour, et il assure ({ue c’est une raison pour bujuelle il fut toujours embarrassé d’apprendre' le elessin aux autres. « J’ai perelu riiabitude de dessiner un contour parce ejue, en peignant, je mets tout de suite le relief, par
Cliclié Neurdein.
niasse. » Il donne un autre motif judicieux de sa préoccupation du relief : (( Plus on fait petit, dit-il, plus il faut accuser liardiinent le relief. Plus on fait grand, plus il faut le noyer, l’atténuer. Si on travaillait une figure grande comme nature, comme un de ces bonshommes, ce serait insupportable. » Il est clair, en eflfet, ({u’oii irait droit au « trompe-Foeil ».
Ml ‘issonier se croyait sensible à la couleur, comme il se croyait sensible à la musique. Cependant il admire plus qu’il ne goûte les Vénitiens. Aussi sa couleur manque-t-elle souvent de chaleur et (riiarmonie. Ses sonorités sont nettes, franches, mais souvent un peu métalliques. Ses accords sont parfois assez aigus ; de plus, dans ses derniers ouvrages, suivant la juste ol)servation de Burty, on peut constater une certaine tonalité rougeâtre assez désagréable. Sauf à ses débuts peut-être, sa coloration n’a pas toujours la transparence et la profondeur ; elle ignore le mystère. 11 en est de même de sa lumière, plus volontiers choisie, du reste, dans la plénitude du grand jour, et de son atmosphère, qui manque d’enveloppe. Aussi a-t-il mieux réussi les paysages méridionaux, particulièrement ceux d’Antibes, où il séjourna à plusieurs reprises à partir de 1873. De ce coté, il n’a pas été sans exercer quelque intluence sur le retour au paysage provençal, qui était abandonné depuis le mouvement local des Loubon, des Guigou, etc. Dans les derniers temps de sa vie, il était très attaché à Venise. Il se plut à y peindre des scènes vénitiennes, où sa femme, en costume du xvi® siècle, jouait
le principal rôle, oubliant les bons conseils de Gbenavard, (jui le détouriuiit de ces sujets qu’on avait traités autrefois mieux (ju’on ne saurait le faire aujourd’bui. 11 se croyait apte, en ce cas, à les entreprendre, parce qu’il avait, pensait-il, vécu à Venise, qu’il était devenu Italien, qu’il était imprégné de l’air du pays. Mais il n’était pas devenu un Italien du xv!*" siècle, et tout ce qui lui aurait été loisible de faire, ce sont des gondoliers et des gondoles. A vrai dire, il en a bien fait, mais il a traité ce beau ciel cbangeant et nuancé, ces canaux somnolents et ces palais vétustes, toutes ces choses éloquentes sur lesquelles la nature et le temps se sont associés pour réaliser les plus cbaudes et les plus expressives liarmonies, avec une palette, hélas! bien froide et des brosses par trop sûres d’elles!
Au total, s’il est permis de juger à cette heure la figure de Meissonier, la postérité, semble-t-il, aura deux griefs principaux contre sa mémoire : elle lui reprochera ces déguisements et ces accoutrements du passé, d’un pittoi*esque facile, de l’invention desquels il n’est, sans doute, ])as entièrement responsable, mais qu’il eut le tort de répandre et qu’il imposa par le documentarisme à outrance de son érudition, au lieu de réagir contre les habitudes de sa génération et de faire l’effort, dont il était presque seul capable alors, pour la ramener à trouver une expression artistique aux formes de la vie présente. Ce rôle, il l’abandonna aux réalisles groupés autour de ce Courbet tant méprisé.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que ce reproche lui a été
(Musée du Louvre.)
Cliché Braun, Clémenl et C‘e.
BLAINCHISSEUSES A AMIBES.
adressé, et Meissonier, qui connaissait ces critiques, s’en défendait fort mal, nous l’avons vu. Le succèsde ses reîtres, de ses gentilshommes, de tous ses personnag’es déguisés eut pour notre école le plus regrettable résultat. Il maintint notre peinture de genre et de mœurs dans cette situation fausse de faire faillite à sa mission, qui est de traduire la vie intime de son temps, pour constituer, avec des formes d’emprunt, un art factice destiné à des dilettanti superti ciels.
On a reproché aussi depuis longtemps à 31eissonier de s’être laissé entraînei* par la conformation spéciale de sa vision et l’adresse sans égale de sa main à cette perfection littérale qui devint son idéal, à ces tours de force de fini dans l’infiniment petit, obtenus dans ses Joueurs de boules, grands à peine comme un livre, ou dans cette minuscule peinture devenue célèbre sous le titre de la Pièce de cent sous, qui firent s’extasier la badauderie des amateurs de la haute bourgeoisie (inancière du second Empire. Elle couvrit de monceaux d’or ces petits chefs-d’œuvre : mais elle exerça une action en retour sur leur auteur et intlua sur certains de ses travaux, dans lesquels il sacrifia ses vraies (jualités pittoresques au souci de cette perfection stérile et vaine. C’est le second grief, peut-on croire, que lui gardera l’avenir.
Ces réserves faites, — et on ne pouvait manquer de les faire, — on ne peut contester que Meissonier n’ait occupé et ne mérite de garder une place de premier rang parmi les maîtres de son époque. Entre le monde figé des inspirations
IradilioniielJes et les éluculjrations liàtives el turbulentes du romantisme, entre la froideur et la pauvreté des uns, l’insufllsance ou les outrances des autres, Meissonier apparaît comme une glorieuse exception. Immédiatement, par instinct, par nature, sans elfort, sans volonté préconçue, il va droit à la vérité. C’est sa seule passion et sa loi. Il a (( riiorreur del'à peu prés, de l’escamotage », et, ainsi qu’il peut le déclarer plus tard avec simplicité et avec un légitime orgueil, sa vie s’est passée à clierclier la vérité. Cette vérité, sans doute, est d’un ordre spécial. Cette vérité, ce n’est pas seulement la vraisemblance, c’est surtout l’exactitude, c’est le besoin de traduire la réalité tout entière. Comme il le dit si bien, sa peinture « ne laisse pas place aux conjectures. Elle ne permet pas de douter de la réalité de la conception ». Pour lui, la peinture « ne peut représenter que le fait, lacbose accomplie ». Avec la lucidité habituelle de sa conscience, il se définit lui-méme heureusement quand il se classe autant comme un historien que comme un peintre. 11 faut revenir sur ce point, car il y revient constamment luimeme. On ne saurait mieux exprimer (jiie lui ce don rare de résurrection du passé qui fait son originalité : « Quand on me raconte un fait historique, dit-il à sa coididente de tous les jours (1), je le vois en chair et en os. La scène se reconstitue soudain à mes yeux telle (ju’elle fut. Tout se passe réellement, immédiatement sous mes yeux. J’entre en scène, je Amis les gens, sous leurs armes ou dans leurs vêtements, avec les ligures qu’ils avaient alors. (Test une
(1) Entretiens, p. 175.
(La cire originale est au Musée du Louvre.)
incarnation ardente, involontaire, qui me donne d’autres sensations qu’à vous. Leurs maisons, leurs meubles, leurs habitudes, tout m’est familier et connu; j’entre dans leurs sentiments, je les comprends. L’assimilation est rapide, profonde, ineffaçable. » 11 songe tout éveillé dans le jjassé. qu’il voit avec une clarté qui n’est pas celle du rêve. Mais, s’il est un incomparable témoin, supérieurement informé et clairvoyant, il n’est pas un spectateur ému. 11 ne cherche pas à sug'g'érer, à évoquer, mais à réaliser et à reconstituer ; il n’essaie pas de persuader, il veut convaincre. 11 ne laisse aucun travail à l’imag-ination des autres, a II n’y a rien h retrancher, » disait de son art le graveur Henriquel. 11 n’y a aussi rien à ajouter. Let esprit de réalisation documentaire, érudite, se retrouvera un peu plus tard chez son confrère Gérôme, qui appuie son réalisme sur l’archéologie et rethnog’raphie ; il est essentiellement différent du caractère des principaux contemporains qui ont pris quelque place dans la peinture d’histoire : tels, par exemple, Robert- Fleury et surtout le maître anversois Henri Leys, car ceux-ci ont compris leur art dans un sens plus larg-ement pittoresque de résurrection en agissant sur nous, l’un par la chaleur rayonnante de l’émotion, l’autre par l’arclieïsme expressif de son dessin et la vertu communicative de ses colorations localisées.
D'autre part, toutefois, — et il faut rendre à Meissonier cet hommage, — ces qualités mêmes d’historien, cette haute probité, cette conscience sans défaillance, cet esprit de raison, de méthode et de log’ique ont exercé la plus salu-
taire inlluence sur notre école et l'ont ramenée, par des moyens sans doute un p(‘u ten*e à terre, dans la voie de sa vraie tradition de sobriété, de tenue, de clarté el de précision. Si, mallieureusement, à sa suite, la peinture de g-enre s’est cantonnée dans les accoutrements et les décors d’un passé depuis longtemps enseveli, elle a, néanmoins, gardé, à son exemple, une certaine dignité, une indiscutable tenue et même une valeur pittoresque (|u’on n’observe pas dans d’autres écoles. A l’étranger môme, son intluence sur la peinture de genre, par les bons et les mauvais côtés, s’est répandue grâce à quelques-uns de ses disciples, dont Je plus célèbre est l’Espagnol Fortuny. n.
-Dans la peinture d’bistoire, l’action exercée par Meissonier a été peut-être plus efficace et plus utile. Il a marché avec l'évolution historique moderne, dans ses vues nouvelles de reconstruction de l'existence du passé, basées sur l’étude critique des documents et des monuments, tout en tenant compte des lois de la vie et de la psycliologie humaine. J1 a rendu le public, désormais mieux informé, plus exigeant, et il a conduit les peintres d’bistoire, quels ([u’ils fussent, même les plus éloignés en apparence de son orientation, à ne plus se contenter des vieux bric-à-brac de théâtre et à cbercber l’inlérêt ou l’émotion dans la vérité.
En deliorsde cette inlluence, qui, |)endanl un demi-siècle, a été universelle, Meissonier, par ses mérites propres, quelles que soient les réserves (ju’on ait pu et qu’on ait du faire, restera, il faut le répéter, à cette heure où la faveur du public dirigeant s’est détachée assez injustement de lui.
comme une des ligures principales de l’art dans la deuxième moitié du xix® siècle. Si on le compare aces Hollandais dont il a été le disciple et le continuateur, il n’a certainement pas leurs qualités de coloristes et de luministes, mais il a sur eux une certaine supérioiâté, quelque chose quiest bien de race, non seulement ce don expressif de physionomie et de mimique, cette pénétration profonde et intime de toute l’individualité cachée d’un être vivant, mais cette beauté de dessin, cette grande tenue, ce style, pour tout dire, qui apparente Meissonier aux plus grands réalistes de notre école, David ou Ingres. Ses succès, ses honneurs, le haut prix auquel atteignirent ses œuvres, toute cette gloire prématurée qui l’entoura durant sa vie, devaient fatalement être suixds d’un mouvement de réaction. Les habitudes qui nous ont été faites depuis par le relâchement des méthodes sûres, des bonnes pratiques, notre dilettantisme exaspéré qui trouve une satisfaction singulière à découvrir et à deviner, tout cela nous rend sévères pour un art qui nous paraît trop insister et trop dire. On en reviendra et on y reviendra. Sans exagérations, cette fois, et sans engouement, on reportera cette noble et digne figure d’admirable ouvrier, d’honnête et de vaillant artiste, à la place qu’elle occupait et qu’elle mérite de garder, et ceux qui nous suivront ne marchanderont plus leur admiration ni leur respect à ce maître que le critique Thoré, — qui, certes, n’est pas suspect, car, à l’heure des succès, il manqua plus d’une fois d’indulgence, — appelait « un peintre de petites proportions, mais de grande manière ».
BIBLIOGRAPHIE
La vie et l’œuvre de Meissonier ont fait l’objet d'un nombre très considérable d’études, nionogra|diies distinctes ou critiques comprises dans des comptes rendus généraux d’expositions. Sources dernières, nous ne pouvons indiquer que les principales. Il n’est guère, par exemple, de salons auxquels ait participé Meissonier où ses œuvres n’aient fait l’objet d’un examen spécial. Il suffit de consulter, à la date, les grands recueils artistiques : l'Artiste, la Gazette des Beaux-Arts, l'Art, etc.
Parmi les monographies, la plus importante est aujourd’liui le volume publié par sa veuve : Meissonier, d'après ses Entretiens... avec une Introduction par Octave Gréabd. Cette publication comprend 299 illustrations et un essai de classement chronologique, insuffisant, mais utile, de l’œuvre de Meissonier. Les notes ont été recueillies par la veuve du maître et elles ont tout le caractère de l’exactitude.
Vient ensuite la série nombreuse des études de Philippe Burtv, qui s’était employé, avec son esprit patient, méticuleux et avisé, à rechercher toutes les indications sur l’œuvre peint ou gravé du maître. Ses papiers, aujourd’hui entre les mains de M. Maurice Tourneux, qui nous les a obligeamment communiqués et où nous avons puisé maints renseignements, complètent, d’une façon qui semble définitive, les renseignements publiés antérieurement par lui. Il faut signaler sous sa signature :
Ph. Burty, Le monde artistique; Un tableau de M. Meissonier : le 1807
. {La IJberlé, 16 novembre 1860). — Les Contes rémois, par le comte Louis de Ghevigné. Dessins de MM. Meissonier et Foulquier, gravés jiar Lavoignat, Imprimés par J. Claye. Paris, Michel Lévy, juin 1861 (Compte rendu critique de ce livre : Gazette des Beaux-Arts, 1861, l. XI, J). 186). — Les eauæ-fortes et les bois de M. Meissonier {Gazette des Beaux-Arts, t. XII, 1862, }>. 429). — L'œuvre de M. Meissonier et les pkolograpkies de M. Binqham {Gazette des Beaux-Arts, t. XX, 1er janvier 18G6). — La Collection Demidoff {k \)TO\iOS> de la vente prochaine à l’Hôtel Drouot) (œuvres de Meissonier : La Lecture chez Diderot; la Drometiade ci Saint-Germain ; Le Peux de Saint-Cloud) {La Liberté, 27 janvier 1868), — Salon de 1880. L’Art (à propos de Meissonier et de Gemito). — Exposition du cercle « des Mirlitons » (à propos du portrait de M. r<c/o;* Lefranc) {La Bépublicjue /Lançaise. 14 février 1882), — Exposition nationale de 1883. II. M. Meissonier et M. .Jules Dupré {La Bépublique fra.:çaise, 26 septembre 1883). — silion Meissonier {Bépublique française, 24 mai 1884). (Article assez malveillant, tout à fait imjirévu sous la jilume de Burty. La raison visible est que l’exposition a été organisée par un autre, jiar Ch. Pillet, qui a rédigé
BIBLIOGRAPHIE
également le catalogue, ridiculisé par Burty.) — J.-L. Ernest Meissonier, paru en 1884, pour l’Amérique (Bascliet, éditeur) ; reparu en mai 1885, en France, Baschet, Boussod et G'®, éd. {Galeries des Artistes modernes): reparu encore sous le titre suivant; Meissonier, \idiV Gustave Larroumet, membre de l'institut ; étude suivie d’une biographie Philippe Burty , Lud. Baschet, édit., paru en 6 livraisons à partir du 7 juin 1893. 84 reju’Oductions en simili et 10 liéliogravures.
Sur la première partie de la carrière du maître, voir les écrits de Théophile Gautier: Les Beaux-Arts en Europe, 1835. — Abécédaire du Saloir''de 1861 (Dentu, éd., p. 278-281). — Meissonier {Gazette des Beaux-Arts, 1862, t. XII, p. 419-428) '-?
Ensuite : Jean-Louis-Ernest Meissonier, plaquette nécrologique, comprenant l'indication de tous les titres et qualités du défunt, le procès-verhal des obsèques et les discours de M. Léon Bourgeois, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, du comte Henri Delaborde, secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, et Puvis de Chavannes, au nom de la Société nationale des Beaux-Arts : avec une liéliogravure, portrait du maître, 1892.
Comte Henri Delaborde, Xotice sur la vie et tes ouvrages de M. Meisso- 7iier, lue dans la séance publique annuelle du 29 octobre 1892. Paris, irmin-Didot, 1892.
E. Chesxeau, M. Meissonie)', Opinion nationale, 12 décembre 1861 (au sujet de l’élection de Meissonier à l’Académie des Beaux-Arts).
Ch. Clément, Variétés. La bataille de Solférino ; Napoléon pendant la campagne de France, par M. Meissonier {Les Débats, 13 août 1863). (Article réimprimé dans le volume du même auteur : Études sur les Beaux-Arts en France, Michel Lévy, éd., 1863.) — Deuxième série de Peintres et sculpteurs contemporains. Artistes vivants au l®r janvier 1881. Notices par Jules Claretie ; portraits gravés à l’eau-forte par Massard. H® livraison : Meissonier. Librairie des Bibliophiles, in-8, 1881
A l’occasion de l’exposition de l’œuvre du maître, galeries Petit, 1884 (Voir plus bas, l’indication des catalogues), ont paru les articles suivants :
Paul Mantz, Les œuvres de M. Meissonier {Le Temps, 20 juillet 1884).
André Michel, Exposition des œuvres de M. Meissonier, 1884 {Gazette des Beaux-Arts, 2® période, t. XXX, p. 3-18; réimprimé dans : Notes sur l'Art moderne, A. Colin, éd., 1896).
Au lendemain de la mort du maître : Paul Mantz. Meissonier {Le Temps,
2 féATier 1891). Jugement général sur le maître au lendemain de sa mort.
Louis Gonse, Meissonier {Gazette des Beaiix-.-irts, 1891. 3® période. V, p. 177-180).
E. Bonnaffé, Documents inédits pour la biographie de Meissonier (Notes et lettres, à propos de dessins à exécuter au Musée d’artillerie pour une publication de E. Piot, avec une lettre relative à ses velléités politiques) {Gazette des Beaux-Arts, 3® période. 1891. t. VI, p. 128).
BIBLIOGRAPHIE
Alexandre Dumas fils, Meissoniep {Le Figaro, 3 mars 1893). Reproduit comme préface au catalogue de l’exposition, galeries Georges Petit.
G. Duhousset, Proportions comparatives de V homme et du c/<cro/ (Le cheval chez Meissonier) (Gaj:ette des Beaux-Arts, 3® période, 1891, t. V, p. 397-98). Les Cires de Meissonier (à propos du cheval dans l’œuvre de Meissonier) {Magasin pittoresque, la juin 1893),
Parmi les autres critiques plus particulièrement instructives sur Partiste et sur l’œuvre, nous signalerons enfin: Edmond About, Fos aidistes au Salon de 1857, Hachette, éd., 1858, ch. xni, p. 155-166. — Ernest Chesneau, Les Nations rivales dans l'art, Didier, éd., 1868, p. 241-248. Jules Clareïie, Peintres et sculpteurs contemporains. Charpentier, éd.,
1874, p. 23-25. Pierre Pétuoz, L’Art et la Critique en France (.Meissonier, peintre d’histoire, à proj)OS du 1814), p. 194-196, Germer-Baillière, édit.,
1875. Charles Blanc, Les Beaux-Arts en /rÇ7r9, Renouard, éd., p. 240-242. Jules Breton, Nos Peintres du siècle. Société d’éditions artistiques, Paris, s. d., p. 168-173, etc.
Catalogues des œuvres de Meissonier à l’occasion de di^'erses expositions de ses œuvres, ventes, etc. : Les œuvres complètes de E. Meissonier publiées par E. Décadré et Ci®, phot. -éditeurs, 56, rue de La-Rocheroucault, et 18 bis, boulevard des Italiens. — Catalogue de l’Exposition Meissonier, galeries Georges Petit, oj-ganisée au profit de l’OEuvre de l’hospitalité de nuit, du 24 mai au 24 juillet 1884. Préface par M. Ch. Pillet. — Exposition d/(?/.s\s‘o/ac/’. Catalogue de l’exposition posthume de l’œ'uvre de Meissonier, organisée galeries Georges Petit, en mars 1893. Préface d’Alexandre Dumas tîls (parue en même tem])S dans le Eigaro de mars). Edition illustrée avec eaux-fortes par Boulard, Champollion, Courty, Focillon, Lalauze, Mignon, Waltner, etc. — Exposition Meissonier, même catalogue, édition ordinaire, in-8, sans illustration, 1893. — Jean-Louis-Ernest Meissonier, Catalogue de l’exposition des œuvres de Meissonier, organisée par sa veuve, à l’École des Beaux-Arts, en avril 1893. Préface du comte Henri Delaborde et fragments de notes ]iarues depuis dans les Entretiens, accompagnant l’indication des ouvrages exposés. 5 eaux-fortes : le Siège de J*aris, jiar Burney, et 4 portraits de Meissonier, par Waltner, Monziès et Lalauze. — L’Atelier Meissonier. Catalogue des tableaux, études peintes, aquarelles et dessins, composant l’atelier Meissonier. Galeries Georges Petit, ventes des 12, 13, 15, 18, 19 et 20 mai 1893. Exposition des 16 et 17 mai. Édition illustrée, avec description des ouvrages, grand in-4 et 70 planches en héliogravure. — L’Atelier Meissonier. Résumé du précédent catalogue, sans descriptions ni reproductions, in-8. — Aquarelles, études peinteset dessins, par E. Meissonier. Catalogue illustré de 3 reproductions en fac-similé des ouvrages mis en vente publique à l’Hotel Drouot, salle II, le mercredi 24 avril 1901.