CHANT TROISIÈME
J'ai bâti quelquefois ce projet fantastique De sortir un matin, dès le soleil levant, Afin de voir du jour le réveil magnifique.
Les pieds dans la rosée et les cheveux au vent. Debout sur le sommet du Janicule antique, La campagne derrière, et le Tibre devant
70 MELiENIS
Je disais : A demain I Mais on a ses paresses ;
Mais les soupers sont longs , mais on se couche lard ;
On a passé la nuit dans de folles ivresses ;
On comptait sans le vin, les dés et le hasard ;
Puis Lesbie, au malin, redouble ses caresses,
Et plus clair que le jour se lève son regard !..
Pourtant c'est un spectacle immense, je présume, Quand Taube radieuse à Tliorizon s'allume; L'ombre se mêle au jour et doit lutter d'abord; Mais bientôt, s'étalant sur la ville qui dort. Mille reflets d'azur font chatoyer la brume, Comme un velarium de soie, aux franges d'or I
Sur le ciel inondé de teintes purpurines,
Les aqueducs lointains dessinent leurs arceaux ;
Les palais blancs, assis par groupes inégaux,
MELiENIS 71
Se détachent en foule aux crêtes des colline?. Et le Tibre, au soleil, roulant ses blondes eaux, Semble un bandeau royal, semé de perles fines !
maîtres glorieux, vous les aviez connus, Vous les aviez connus ces spectacles sublimes ! Votre front se penchait au bord des hautes cimes. Le long des flots bruyants vous marchiez les pieds nus, Et du vaste Océan vous sondiez les abîmes, Sous le manteau brodé de l'antique Uranus !
Avec Toiseau qui chante et Tarbre qui murmure.
Vous mêliez votre vie à toute la nature ;
Vous aimiez les grands bois pleins de molles senteurs,
Les grands monts incUnés sur les vallons en fleurs ;
Et parfois des cités fuyant l'haleine impure.
Vous dormiez sur la mousse, à côté des pasteur?.
72 MELiENIS
C'est là ce qui vous fait ces notes inquiètes Qui tremblent à vos chants, comme des gouttelettes De rosée, et ces vers qui savent se plier Aux cadences du flot, sur son lit de gravier, Et ces mots si profonds, que le ciel, ô poètes ! Comme dans TOcéan, s'y mire tout entier I
Quoi qu'il en sqjt, le jour commençait à paraître Quand Paulus, dans la ville, arriva tout poudreux ; Bien que lettré, sans doute, et poète, peut-être, Il ne s'arrêta point à contempler les cieux ; Et Staphyle, à coup sûr, n'eût pu le reconnaître, Rouge et la toge au vent, ainsi qu'un furieux I
Le long des vieux remparts où court l'eau Julienne, Jusqu'au mont Viminal il gravit d'une haleine ; Parfois il lui semblait entendre à ses côtés
MEL^ENIS 73
Des murmures lointains, des pas précipités ; De mille visions sa tête toute pleine Bruissait eomme un flot. De joyeuses clartés
Tombaient du ciel rayé par des nuages roses ; Le rhéteur, sans rien voir, volait par les chemins. Et poussait des soupirs, et se tordait les mains. Tant qu'il donna du front contre tes portes closes, temple d'Esculape, asile des humains !
Le sort, comme un auteur, sait arranger les choses :
Le dieu qui nous guérit faillit tuer Paulus , Par contraste, et du coup Thistoire était finie ; Il en eut le cœur fade et la tête engourdie : « Si les dieux maintenant s'en mêlent, je n'ai plus » Que la corde, dit-il, pour accrocher ma vie I » Et son corps s'affaissa sur ses membres perclus.
74 MELiGNIS
Déjà, comme des yeux entr' ouvrant ses tavefnéS , Suburre au pied des monts s'éveillait avec bruit; Des buveurs chancelants sortaient de maint réduit, Au soleil du matin montrant leurs faces ternes. Ce pendant que la louve éteignait ses lanternes Et balayait au seuil les traces de la nuit.
On entendait au loin, dans les brumes vermeille^,
La ville remuer ; de moment en moment
Les esclaves des bains, comme un essaim d'abeilles.
Des thermes spacieux sortaient confusément ;
Tout reprenait la vie avec le mouvement ;
Paulus de ses deux mains se boucha les oreilles ; *
Puis fuyant au plus court, comme un cerf aux abois, Il descendit le mont : près du temple de Flore, Une vieille, accroupie à côté d'une amphore,
MELiENIS 75
Dans un poêlon cassé faisait frire des pois ; Paulus Teflfraya tant par son souffle sonore, Qu'en cornes, sur sa tête, elle allongea ses doigts !
Il n'en fallait pas plus pour craindre un maléfice, Notre homme olfrant aux yeux, depuis sa pâmoison, La pâleur de la mort ; c'était l'occasion De rehausser son teint par un peu d'artifice ; Le sixième quartier des dames est compHce, C'est là que dix marchands vendent le vermillon
Le rhéteur n'en prit pas : une force inconnue L'entraînait en aveugle ; au souffle des destins Il se laissait aller. Les objets incertains Flottaient autour de lui quand il franchit la rue ; Il ne put recouvrer la pensée et la vue Que sur le Pincius, la colline aux jardins.
76 MELiENIS
L'heure était favorable et le lieu solitaire ; Sous un figuier sauvage il s'étendit par terre, Haletant et brisé. Dans les rameaux fleuris Les oiseaux s'appelaient avec de petits cris ; Ébloui de rayons, il ferma sa paupière, Et la paix, par degrés, revint à ses esprits.
Alors il vit passer, en confuses images,
La lune et le jardin, l'édile et sa fureur,
Marcia dans ses bras tremblante et sans couleur ;
Les valets effrayés courant sous les feuillages,
Sa fuite à travers champs ; puis, pesant son malheur,
Il comprit que le ciel était chargé d'orages ;
Qu'un édile est puissant quand il veut se venger ; Qu'il a les bras très-longs ; qu'avec des hyperboles On ne se tirait point d'un semblable danger ;
Que, s'il ne tenait pas à jouer de sots rôles, ^ ,
Il était temps de fuir la ville et les écoles ; Qu'il n'avait pas un as, et qu'il faudrait manger.
11 songeait bien parfois à la vieille Staphyle, A sa maison perdue au fond de la cité.
Mais il fallait narrer le tout à la sibylle.
Et c'était un moyen extrême, en vérité !
Sans compter le logis par les larves hanté , Vivre avec des serpents lui semblait diffiwle
Comme il en était là de sa réflexion,
11 entendit des coups frappés par intervalles.
Et tous accompagnés d'une exclamation,
De longs trépignements, de notes gutturales :
« Il en tient I — Il en a ! — Ferme sur les sandales !
» — Gaulois, pourquoi me fuir? J' en veux à ton poisson ! »
78 MRLiENlS
Le rhéteur aussitôt se souleva de terre
Tout machinalement, par curiosité I
Plongez le cœur humain dans la calamité,
Le bruit d'un moucheron suffit pour le distraire ;
C'est Tesprit, comme il est ; la peine et la misère
Aussi bien que Tenfance ont leur naïveté I
Un homme, à quelques pas, d'un costume assez riche, S'escrimait contre un arbre, et ses coups forcenés Tombaient, comme un torrent, sur le Gaulois postiche ; Quoique maigre, il avait les membres bien tournés. L'œil fixe, le pied leste, et portait un pois chiche. Tout comme Cicéron, au beau milieu du nez I
Son glaive était de bois ; une courte tunique Laissait voir ses genoux détachés avec arl, Un petit casque noir, au chiffre de César,
IMELiËMS 79
Descendait sur son front d'une façon comique, Il avait à l'oreille un anneau magnifique; Sa, tPge 3u$pendu6 ondulait à Técart.
Paulus suivit des yeux T étrange personnage ;
11 parait et frappait, se courbant à demi.
Et s'arrêtant parfois, sur sa jambe affermi :
« C'est un fou, pensa-t-il, ou c'est peut-être un sage,
» Les deux professions ont le même visage,
» On s'y trompe de loin ! — Je te salue, ami I »
Dit le gladiateur, apercevant notre homme, « C'est s'y prendre matin, mais je me fais le bras ! » Trouves-tu que mon jeu soit agréable, en somme? » — Moi ! répondit Paulus, j*ignore les combats. » — C'est un tort, compagnon, et quand on est de Rome, » On sait juger des coups. Tu ne me connais pas?
!gb MELiENIS
» On m'appelle Mirax. — Et moi, Paulus. — Je gage » Pour un homme lettré. — TuTasdit. — Moi, demain, >> Je vais me rendre au Cirque. — Et moi, j'ai l'avantage » D'aller un peu plus loin ; mais, pour ce long voyage, » J'ai la corde ou le Tibre, et je suis incertain!... » L'homme au glaive de bois mit son front dans sa main
Et parut réfléchir, puis relevant la face :
« J'ai peu d'amour, dit-il, pour le meilleur des deux ;
» Je n'aime pas mourir en faisant la grimace,]
» Les pendus sont trop noirs, les noyés sont trop bleus !
» Il faut savoir tomber, mais tomber avec grâce,
» Et rejeter la vie en regardant les dieux !
» Il faut donner à l'âme une large ouverture,
» Qu'elle parte d'un bond, comme un aigle puissant I
» Jeune homme, dit Mirax superbe et frémissant.
» Il faut jusqu'à la fin repecter sa nature ;
» Celui-là sait mourir qui, pour sa sépulture,
» Se fait un beau linceul de pourpre avec son sang I »
Il avait dans la voix une telle puissance,
Que Paulus, malgré lui, se voyait terrassé.
Il reprit : « Avant toi, jeune homme, j'ai passé
» Par les jours inquiets où tombe Tespérance !
>y J'ai pour cercueil alors choisi le Cirque immense,
» Où j'entrai, comme un mort, impassible et glacé ;
» J'étais libre, et je pris 1er 'métier des esclaves!
» J'ai vu le peuple entier bruire autour de moi,
» Et la fête chanter, sur mon front calme et froid,
» Comme un pâtre joyeux sur l'Etna gros de laves !
» Et puis plus fièrement j'agitai ces entraves
» Qu'on ne changerait pas pour un sceptre de roi !
82 MËLiENIS
» Connais-tu cette vie efifrayante et sublime, » Ce triomphe d'un jour si lugubre et si beau, » Ce dédain pour la foule, imbécile troupeau, » Qu'au fond d'un bouge obscur la vieillesse décime? » Ces plaisirs, suspendus au penchant d'un abîme ! » Ces voluptés, râlant sur le bord d'un tombeau I
» Sais-tu la frénésie et toutes les tendresses » Qu'à ceux qui vont périr la femme garde encor? » Sais-tu l'âpre bonheur d'abandonner au sort » Un front tout bourdonnant de royales ivresses, » Et de baiser ces mains aux lascives caresses » Dont le pouce charmant demandera ta mort?.., ï^
Et Mirax, l'œil en feu, la narine gonflée, Parcourait du regard le rhéteur ébloui ; Paulus sentait sa vie à ce souffle ébranlée.
MELiËNIS 83
Des horizons nouveaux s'entr' ouvraient devant lui ; Alors, pour soulager son âme désolée.
Dans le sein de Mirax il versa son ennui.
Il dit tout : sa jeunesse insouciante et fière. Les soins de Staphyla, ses travaux, son amour : Le vieux gladiateur souriait comme un père :
« Viens avec moi, dit-il, viens mourir à ton tour ! » Foule aux pieds, ô mon fils, les choses de la terre ; » Laissons faire aux destins, ils savent notre jour ! . . .
*» — J'y consens, dit Paulus, mais je crois difficile » D'éviter bien longtemps le regard de T édile... » — Qu'importe, dit Mirax, l'édile et son regard?' » Jeune homme, on ne craint rien quand on estàCésai » On n'ira pas chercher le rhéteur, sois tranquille, » Sous le casque de fer et le double cuissard I »
Paulus suivit Mirax, prenant un moyen terme Entre vivre et mourir, en vrai logicien.
Les dames en riront, je le présume bien :
Les dames aux héros demandent un bras ferme Qui ne s'amuse pas à gratter Tépiderme ; Mais je suis scrupuleux comme un historien.
Ce fut pour le laniste une bonne fortune, Quand il vit le rhéteur si robuste et si fort. A porter la cuirasse on Texerça d'abord.
Puis on le mit bientôt à la règle commune.
Et Paulus, pour l'arène oubliant la tribune, A son nouvel état se pliait sans effort.
Il reçut par écrit les préceptes d'usage.
Et creusa le poteau sous ses coups assidus ; Dans la botte de bronze il meurtrit ses pieds nus,
RIELiËMS 85
La mentonnière d'or étreignit son visage ; Au bout de quelques mois il avait l'avantage D'égaler en vigueur les maîtres reconnus.
Il savait imiter le Samnite intfépide
Qui secoue au combat son panache ondoyant,
L'Andabate aux yeux clos, le Thrace diligent,
Le svelte rétiaire, à la lance trifide.
Menaçant du filet le mirmillon rapide
Dont le casque gaulois porte un poisson d'argent !
Il devait à Mirax la vertu singulière
De fixer son regard, sans baisser la paupière.
Et de tenir son souffle aussi bien qu'un plongeur I . . .
Cette vie, après tout, convenait au rhéteur.
Pour vous peindre en trois mots son régime ordinaire :
Il buvait et mangeait comme un gladiateur I
86 MELiflMS
Mirax avait raison, Paulus vécut sans crainte, Comme un songe mauvais, le passé s'envola.
Une fois, à Suburre, il revit Staphyla, Mais, pour conter la chose, il employa la feinte , Après les premiers cris, la vieille fut contrainte De le trouver fort beau sous ce costume-là I
Je ne vous dirai pas ses amis de Técole,
Stratophanès le Grec, Glaphyre le Germain,
Hégon, qui vint un jour du pays de la Gaule, •
Et sait vider d'un trait une amphore de vin.
Ni le nègre Labrax dont la matrone est folle.
Et qui tourne, au combat, deux glaives dans sa main I
Bien qu'il les aimât tous, il préférait encore Mirax, son vieil ami, plus grave et sérieux ; Souvent, après la lutte, on les voyait tous den
MELiËNIS 87
Appuyés sur Tépée ou le trident sonore, Jeter des mots profonds que le vulgaire ignore, Touchant la vie humaine et T essence des dieux ! .
Quant à ses passions, depuis son aventure.
Elles dormaient en lui ; son cœur était fermé Comme un coflfre d'avare, à la triple serrure ! Les femmes y perdaient leur regard enflammé : Il avait sur le corps une solide armure.
Et, tout autour de Tâme, un souvenir aimé 1
Pour la première fois Paulus était fidèle ; Fille de Marcius I il revoyait encor.
Et tes cheveux tressés, et ta noire prunelle, Et ta gorge inquiète où glisse un collier d'or I Mais tu ne venais pas à sa voix qui t'appelle ; N'ayant plus rien au monde, il attendait la morti
88 MELiEMS
Le hasard le servit; T école était placée»
Près du temple du Faune, au mont Lateranus ;
Un jour qu'il descendait, roulant dans sa pensée
Sa fortune bizarre et ses amours perdus,
.n vit à quelques pas une foule amassée
Qui poussait vers les cieux des rires éperdus I . . .
Un petit honune étrange, aux mobiles paupières S'agitait, au milieu du groupe triomphant.
Et l'on applaudissait, tandis que maint enfant Le tirait par l'oreille et lui jetait des pierres ; L'assemblée était sourde à toutes ses prières , Il tournait et sautait de colère étouffant I
Ce fut une surprise à peindre difficile, Quand Paulus aperçut le bouffon de T édile I Il écarta la foule, et, debout près du nain :
« Je le connais, » dit-il, en étendant la main. A ce commandement le peuple fut docile.
Car le soleil frappait sur son casque d'airain ;
Il portait son manteau d'une façon si fiere,
Que Coracoïdès ne le reconnut pas.
— Aux jambes du bouffon Paulus réglait son pas. —
Il apprit que le nain, resté seul en arrière.
S'était perdu dans Rome, et qu'aux Thermes, là-bas.
Il allait retrouver sa maîtresse en litière...
« Marcia ! Marcia ! dit Paulus palpitant,
» Marcia près de moi I Marcia que j'adore !
» Parle I de son rhéteur se souvient-elle encore?
» — C'est lui I dit le bouffon . — Silence ! on nous entend,'
» Je te conterai tout. . . mais il faut qu'on l'ignore,
» Parlons bas : la maîtresse. . . — Elle vous aime tant !
90 MELiËNlS
» Vingt fois, sans vous trouver, j'ai couru par la vUle, » Elle voulait mourir ! — Et Fédile? — L'édilo » S'abandonna d'abord à des cris furieux^ .
» Il demandait vengeance, il maudissait les dieux I » Plus tard on vous crut mort, puis pour chasser sa bile, » Il a bu quatre jours, et s'en est trouvé mieux I n^
En bénissant le ciel, Paulus prit ses tablettes. Et d'une main tremblante il y traça son nom : « Pour Marcia, pars vite, il faut que tu promettes » De garder sur ce point un silence profond ! ... » A peine eut-il jeté ces phrases inquiètes, Qu'aux Thermes de Commode il s'élança d'un bond.
Aimez-vous le Forum où bruit la parole?
Les temples où les dieux regardent les humains?
Les grands tombeaux semés sur le bord des chemins?
Les aqueducs, portant un fleuve sur Tépaule?
L'obélisque étranger? les ponts? le Capitole? Le Cirque ou le Sénat? -^ Moi, j'adore les bains !
C'est un goût dépravé, m'objecteront les sages, Nos pères se baignaient aux fleuves murmurants. Ils ne connaissaient pas les parfums enivrants • Que le Nil vagabond porte sur ses rivages ; Ils s'étendaient mouillés sous les larges feuillages, Pour sécher au soleil l'écume des torrents ! . . .
Les sages disent vrai ; mais ils auront beau faire. Le malobathre est doux, la myrrhe a des appas, Le bain tiède est parfait, pris avant les repas, Et je ne comprends point qu'il soit fort nécessaire,
Pour mériter son nom, que la vertu sur terre Sente toujours le bouc et ne se peigne pas.
9^ MEL/ËNIS
Si les bains sont fermés, où trouver le poète, Avec les baladins et les maîtres barbus?
D'ailleurs, grâce à nos lois, la réforme est complète, Les sexes aujourd'hui ne s'y confondent plus; Dans des thermes à part la matrone discrète Suspend au clou doré son collier de Phallus I
Quand Paulus eut alteint le premier vestibule. Il ne s'arrêta point à voir de tous côtés Les murs de granit rose et de marbre incrustés. Il oublia de même, au bord de leur cellule.
Les bustes de César, de Vénus et d'Hercule Que la voûte inondait de mobiles clartés !
Son cothurne en cuir bleu frappait les mosaïques, Devant lui s'allongeaient les vastes corridors ; Les excdres couverts de dômes magnifiques
MEL^NIS âd
S'emplissaient vaguement des clameurs du dehors, Tandis que sur des bancs Técole des stoïques De la philosophie étalait les trésors.
La foule grossissait; plus loin, sous les platanes. Traînant la toge jaune et les rouges patins, Parmi les promeneurs glissaient les courtisanes ; Le crotale au bruit sec claquait dans les jardins, Et des sauteurs d'Egypte aux robes diaphanes Bondissaient sur la corde, avec des vases pleins.
Mais une ombre, ô Paulus ! s'étendit sur ta vue Et tu sentis passer comme un frisson de mort ; Sur des coussins soyeux mollement étendue, Marcia s'avançait, belle, mais pale encor; Et le col allongé, par la longue avenue.
Quatre esclaves portaient la litière aux pieds d'or !
91 MBLiBNIS
Des valets escortant leur jeune souveraine Marchaient au pas, couverts du capuchon de laine ; Elle semblait rêver, et sur son front charmant. Son bras gauche arrondi remontait doucement.
Tandis que l'autre main de roses toute pleine, Comme des papillons les effeuillait au vent !
Un murmure flatteur courait sur son passage, La foule s'écartait, en la suivant des yeux ; Ainsi la mer s'abaisse et les flots amoureux Frémissent, quand de loin, sur un blanc coquillage. Le front ceint de corail et de mousse sauvage, Thétis vogue en silence entre l'onde et les cieux I
Paulus le cœur en feu jeta sur la litière
Un de ces longs regards où l'âme tout entière
S'échappe!... Seul, perdu parmi les assistants^
MELiGNIS 95
Au-dessus de la foule il la revit longtemps, Et son front retomba plus glacé qu'une pierre, Quand elle disparut sous les rameaux flottants.
Ce fut comme un éclair qui déchire la nue.
Après la vision Tombre se fit en lui ; Il sentit de son corps la vigueur abattue.
Et s'avança courbé sous son immense ennui ; Le xyste s'emplissait et l'heure était venue Où Rome dans les flots se plonge avant la nuit.
Des hommes demi-nus, le long du péristyle.
Se chauffaient au soleil quand Paulus y passa ; Peut-être qu'ils songeaient au médecin Musa, Se rappelant encor, problème difficile.
Qu'à Tempereur Auguste un bain froid fut utile, Et que dans un bain froid Marcellus trépassa.
Paulus se décida pour la chambre aux étuves.
Et s'assit en jetant une pièce au gardien ; La douleur est prodigue et ne calcule rien :
Exhalant alentour ses brûlantes effluves, L'eau du Tibre fumait dans le granit des cuves ; Il choisit un vaisseau de marbre phrygien !
Il voulut la fiole en corne de gazelle,
Et pour gratter sa peau la ratissoire d'or ;
Dans le bain chaud d'usage on le plongea d'abord.
Puis l'esclave vida sur son corps qui ruisselle
L'ampoule d'eau glacée, et pour marquer son zèle,
De la double palette il le frappa plus fort.
Notre homme était moins triste en quittant la baignoire, Dans la salle aux parfums on lustra ses cheveux. Les vases ciselés, les trépieds pleins de feux.
MELiENIS 97
Les drogues, les onguents, s'étalaient avec gloire Sur une grande table en marbre précieux Que portait à son dos un léopard d'ivoire.
Des tableaux s'accrochaient aux murs étincelants :
Vénus aux bras de Mars, et Vulcain dans son âlre,
Hélène avec Paris, puis un groupe folâtre
De cygnes irrités et de jeunes enfants.
Puis, dans un médaillon, Antoine et Cléopâtre
Sur un char de triomphe attelé d'éléphants.
— Cléopâtre I encor toi ! voluptueux génie !
Type éternel de grâce et de virilité I
Non, non, tu n'aimais pas, c'est une calomnie
Que jettera sur toi la médiocrité .
Sous le bois odorant qui couvre ta momie.
Ton cœur n'est pas plus froid qu'au temps de ta beauté !
98 MELi£Nf8
Assise au bord'du Nil, ô courtisane blonde, Tu tendais aux vaincpieurs Ion filet captieux ; Tu les endormis tous d'une ivresse profonde, Et tu les vis tomber, tes amants, glorieux !
Sans qu'ils aient eu jamais, en échange du monde. Une larme d'amour échappée à tes yeux I
— Si j'étais, pour ma part, disciple d'Hippocrate,
Si j'avais de la vie observé les ressorts,
Je dirais les liens de l'esprit et du corps,
Et comment le plaisir nous fait gonfler la rate. Et pourquoi, quand le derme en suant se dilate,
Nous sentons s'engourdir nos chagrins les plus forts !
Par Paulus aujourd'hui la preuve en est fournie : Il entra plein de doute et sortit plein d'espoir ; Des enfants, sous le xyste, exercés par devoir.
MELiËNIS 99
Roulaient le cercle en cuivre ou fouettaient la toupie, Tandis qu'un grand vieillard, couvert d'un manteau noir. Contemplait gravement cette bande étourdie ;
Son crâne reluisait comme un marbre poli.
Sa barbe aux flots d'argent tombait large et splendide,
Un nez majestueux comme iine pyramide
Descendait sur sa bouche, avec pompe établi ;
On Teût pris pour une ombre, à voir son front pâli,
Mais, sous son sourcil blanc, roulait un œil rapide «
Paulus n'eut pas besoin de regarder deux fois :
C'était Polydamas, le maître d'éloquence ;
De quelque période il marquait la cadence,
Car il frappait la terre en comptant sur ses doigts ;
Notre gladiateur oublia sa prudence*:
« Salut, maître, » dit-il en élevant la voix.
Le bon Polydamas, qui ne Taltendait guère, Du côté de Paulus se tourna lentement.
Et parcourut des yeux le manteau militaire, La cuirasse, le casque et tout le vêtement ; Puis soudain, le vieillard fit un pas en arrière, Pareil au voyageur qui rencontre un serpent I
« Paulus ! s'écria-t-il, quelle métamorphose I
» En croirai-je mes yeux? est-ce un songe menteur?
» Que veut ce casque énorme et ce fer destructeur?
» Où sont les arguments pour expliquer la chose?
» Où? quand? comment? pourquoi? qui t'aida? quelle cause !
Paulus dit simplement : « Je suis gladiateur ! »
Il ajouta : « Par goût I » Ce fut le coup de grâce ! « Eheu ! dit le vieillard, les orateurs s'en vont I » De ses vieux fondements le monde se déplace.
MELiENIS 401
» Le corps se prostitue et Tesprit se corrompt ! » On bâtira le cirque au sommet du Parnasse ; » Quand nous n'y serons plus , les baladins viendront !
» Qui s'occupe aujourd'hui de faconde et de style? » Qui sait plier la phrase aux flexibles tissus? » race dépravée I ô jeunesse imbécile !
» Qu'as-tu fait maintenant des préceptes reçus? » Où vont ces Romains-là qui courent par la ville? » Voir grimacer des nains ou danser des bossus !
» Le lieu des arguments, est-ce le cirque immonde?
» Tullius en cuirasse avait-il combattu ?
» Le pathos tombera dans une nuit profonde I
» La logique elle-même y perdra sa vertu I . . .
» — Maître, dit l'écolier, je ne sais pas au monde
» Syllogisme plus fort qu'un glaive bien pointu ;
102 MELiBNIS
» L'escrime est, après tout, la sœur de Téloquence ; » Qu'on manie une phrase ou qu'on tourne un poignard » C'est de la rhétorique, ô maître, et c'est de l'art; » Épée ou preuve en main, on recule, on avance ; » Parer ou réfuter, quelle est la différence? » Je plais par mon aigrette et touche par mon dard I
» Seulement, reprit-il, l'arène est élargie,
» Et le cœur bondit mieux sous le baudrier d'or I . . .
» — Mais la gloire, ô mon fils I — La gloire que j'envie,
» C'est le vin ! c'est l'amour ! et la joyeuse vie I
» L'autre n'est qu'un son creux sur le tombeau d'un morti
» — Eheu ! » dit le vieillard en soupirant plus fort.
De sa main vénérable il se voila la face.
Et leva lentement son bras droit vers les cieux ;
Longtemps il demeura calme et silencieux
MËL^NIS 103
Sur les débris de Tart, comme Thomrne d'Horace 1 Puis drapant sa tunique^ il sortit de la place, Plus digne et plus posé qu'un exorde pompeux !
— Or, le jour approchait où Paulus, sur la scène, Devait paraître aussi pour la première fois ; C'était un grand spectacle ; on avait fait un choix Parmi les combattants de la cité romaine ; Un certain Varolus, un affranchi, je crois, Contre ceux de César devant tenir l'arène
Commode alors régnait, ce prince vigoureux Qui, de sa propre main, tua deux tigres, deux Éléphants, trois hons, six chevaux de rivière ; Commode Amazonien ! demi-dieu sur la terre.
Dont les titres divins étaient assez nombreux Pour désigner les mois pendant l'année entière 1
104 MËLiGNIS
Il fit par le sénat décréter Tâge d'or,
Et prit le nom d'Hercule en s'asseyant au trône I
Souvent dans le grand cirque il luttait en personne.
Portant avec fierté l'habit du Sécutor ;
Par douze mille fois il obtint la couronne ;
Outre les baladins, le peuple l'aimait forti
La ville attendait donc la bataillé annoncée, Et déjà les paris s'engageaient au hasard, Les uns pour Varolus, les autres pour César, Tandis que des gardiens la cohorte empressée Couvrait de sable neuf le sol du Colysée, Et du dais de Commode étendait le brocart !
Enfin, l'heure sonna : la foule impatiente Inonda les gradins et les couloirs obscurs, S' élevant par degrés le long des vastes murs,
MËL^NIS 105
Ainsi qu'un vin fumeux dans la coupe écumante ; Le soleil, çà et là, sous la toile ondoyante, Comme des flèches d'or, dardait ses rayons purs ;
Les tubes embaumés vomissaient dans l'arène.
Par des conduits secrets, la myrrhe et le safran ; On sentait osciller le nuage odorant.
Et l'on voyait mêlés, dans chaque loge pleine, Au pétase à longs bords, le capuchon de laine, Et la mitre lascive, au réseau transparent.
Le vaste Podium aux barrières solides Près du trône éclatant montrait ses places vides. Les vestales, à droite, avaient leur pavillon ; A gauche, Varolus, l'heureux amphitryon :
11 saluait la foule avec des airs splendides. Et s'épanouissait de satisfaction.
Les chevaliers couverts de tuniques pareilles. Et sur quatorze rangs^ près de rorchestre assis. Des sièges réservés occupaient les tapis ; Le peuple de la fête attendait les merveilles, Et déjà, se penchant sur les gradins noircis, Bcmrdonnait dans les airs comme un essaim d'abeilles.
On entendit d'abord les sons capricieux De la lyre mêlée aux flûtes de Sicile, Et du milieu du Cirque un théâtre mobile Se dressa tout chargé de danseurs gracieux ; Des nuages flottaient autour du chœur agile.
Et la scène de loin représentait les cieux :
Sur un autel d'azur paré de blanches toiles,
Au centre de la danse éclatait le soleil ;
Les astres inconnus ceints d'un bandeau vermeil
MELiENIS 107
Se groupaient dans Tespace en agitant leurs voiles ; Les luths sonnaient toujours» et parmi les étoiles Sept planètes tournaient en pompeux appareil.
Deux jeunes gens tout nus se suivaient en silence, L'un tenant une flèche, et l'autre une balance ; Entre eux, couvert d'écaillé et gonflé de poison. Un troisième rampait ainsi qu'un scorpion ; D'autres venaient, portant la robe de l'enfance, Les cornes d'un bélier ou la peau d'un lion.^
Et vous passiez aussi, comètes vagabondes.
Secouant dans le ciel vos chevelures blondes. Pleines de poudre d'or, de perles, de saphyrs ; Tout cela tournoyait au souffle des zéphyrs, Et plus joyeusement semblaient rouler les mondes, Quand la flûte amoureuse étalait ses soupirs !
L'Olympe disparut; puis une jeune fille.
Belle comme Vénus quand elle sort des flots, '* *
Accourut en dansant auprès d'une charmille ' •*' '^*
Où Silène ronflait étendu sur le dos.
Rieuse, elle agitait autour du dieu des pots
Sa main blanche et légère où sonne une coquille. '" '^
Le dieu se réveillait : son œil plein de désir " ^ * Parcourait étonné la nymphe toute nue ; ' • i
Il se tordait les bras, ne pouvant la saisir, '* *
Et, comme un amoureux, il regardait la nue ; Puis tremblant, et la main d'un thyrse soutenue, Il se levait tout droit, retombant à plaisir. ""'*
Et le peuple riait. La danseuse lascive *
Tournant, tournant sanis cesse alentour ^u vieilla'éd/ Aiguillonnait ses sens du geste et du régâfrd ; '"■' •
MBLifiNIS 109
Le spectacle touchait à là scène un peu vive Où l'austère Gatou, dans sa pudeur naïve.
Abandonnait la place, indigné contre Tart.
Tout à coup un grand bruit ébranla le portique :
« L'empereur I l'empereur I » La foule, en un moment,
Se tourna vers la porte avec empressement.
Et le sénat, orné du laticlave antique.
Le front ceint de lauriers, défilait lentement,
Grave, et réglant son pas aux sons de la musiquer.
Puis venaient les licteurs aux faisceaux éclatants. Puis les prétoriens en large manipule Portant, devant Gésar, les insignes d'Hercule, Les hérauts glapissaient, et tous les assistants, A chacun de ses noms lancés du vestibule.
Gomme des flots troublés se remuaient longtemps
110 MELifiNIS
« César I — Aurélius I — Lucius ! — Débcnnàîf e 1 — » Auguste I — Bien-Heureux I — Gouverneur de la terre !h Très-Grand I — Britannicus I — Invincible I — Romain !— » Hercule ! — Généreux I — Pontife Souverain ! — » Vingt fois tribun du peuple ! — Empereur I — Consulaire ! - » Au peuple, aux chevaliers, salut 1 »Et, dans sa main.
Tenant comme Mercure un riche caducée.
Commode enfin parut. Sa tunique plissèe Flottait couleur (Je pourpre et perlée à son bord. Il avait un manteau tissu de soie et d'or.
D'un cercle étincelant sa tête était pressée, ' Son costume semblait celui d'un Sécutor.
« Longue vie à César ! » cria la foule immense. Et le vaste empereur, sous son grand pavillon. Comme un dieu couronné, vint s'asseoir en silence;
MELyENtS 4M
Sur une chaise d'or préparée à ravance On posa la massue et la peau de lion ; Puis le maître des jeux fit sonner le clairon.
Le théâtre aussitôt disparut de lui-même ;
La lutte commençait, et les gladiateurs
Firent irruption aux yeux des spectateurs :
Les deux partis rivaux avaient pris un emblème,
Et chacun à l'épaule étalait ses couleurs.
Qui le blanc, qui le vert, — Tatlente fut suprême !
Du peuple frémissant tomba la grande voix.
Je ne vous dirai pas l'adresse, la science Que chacun déploya dans cette circonstance.
Les coups portés sans cesse et parés mille fois, La grâce des lutteurs, et les glaives de bois Qui voltigeaient dans l'air et frappaient en cadence.
lie 0JiVjRwt%
Le prélude oMotané 8è >proiôtDgea Ibngtëmj^ ': « Du fer 1 Itftf (feri # huriait'ià' foiile impâïieiÈte; L'fescriEi8'à'ài*rt«;' k tl^ï^tte'Bruyànté ' '" Tordit sa note rauque et ses sons palpitants. Et Ton vit, recouverts d'une armure éclatante. Des groupes opposés, sottit deux combattants I
' . M. «il
Celui de Varolus était jeune et rapide, = «^ «
Il s'élançait par sauts, puis rebroussait chemin, * Svelte, un poignard aux dents, une coi*de à'W^tiîKil^ï^ L'autre, fixant sur lui son regard intrépide. Lentement sur le sol posa son pied solide...
« Mirax 1 » cria le peuple en se levant sotidain. ' '
C'était lui ! le vainqueur ! le héros de la ville I "
Mirax au bras de fer, au glaive triomphant; *^
Sans doute il dédaignait son adversaire agile, ^ '^ '
^^^rL^Emf^ lis
Lui, vieux4^(liïyfftur,i,en,faieei(fuii ôftfeM» .hui n.| jj Lejeun^jK»B?îpfi,éçHWpiitjdftnftwiij^ge!in«^^ ud » Comme un c^fi^l, ,yW3.ǧ i?fi^9W ^mMvym\Hnw^^ \\
• M,. il,} • » 'Miii;i n. 111(1 î- ■-.! } 3 /H''* l'i'l Aif II?.» ! î3
Mirax seii^)^j|; . jp^er j ,(1». l^wt de.soa jèpée ., | . m . . - -.(! Il agaçait son homme et lui piquait la peau ; Déjà le sang vermeil coulait en maint ruisseau, La cuirasse s' ouy r^ j p^r le fer découpée, / 1 i : u ,. ) Et de perlesde pourprç en mille endroits jaspée, I Les siça^t, m çQura^t sur le s^le nouveau I . ^ ^
Il fallait en finir avep le rétjaii-e, . \ï ,
Mirax leva son glaive et le pressa plus fort : Les pouces se dressaient pour demander la mort, Mais un cri formidable ewipjit la sMte entièreH4.h : ) Mirax, les yçms^ ^wglaniteb, row¥tida«fi l^,pow3sièrfijA Tordant spp pou, nerveux dans!.le:ûçeu4 qui-itemoï^ii^
114 MELvËNlS
« Il est pris ! il est pris 1 » dit la foule étoaoée. Yarolus triomphait, l'honneur de la journée Lui semblait garanti par ce coup de bonheur ; La lame flamboyait dans la main du vainqueur, César était muet, la mort fut ordonnée ; Mais Mirax se dressa de toute sa hauteur I
Il fut calme et subUme, en cet instant suprême, Et leva sur la foule un regard assuré :
« Pourquoi trembler? dit-il au rétiaire blême, » C'est le peuple, ô mon fils I et j'étais préparé ; » Il aime à voir tomber qui porte un diadème, » Et se venge à sa mort de l'avoir admiré I »
Alors jetant au loin sa cuirasse pesante.
Il tendit son cou nu sous l'acier du poignard. Puis, tourné vers la foule, et d'une voix puissante
« Frappe, enfant I em4-il| et salut à César I».» » Le sang jaillit k flots par la gorge béante.
Et Mirax se souvint de tomber avec art I
Un homme ayant au front les ailes de Mercure, Du bout de son fer chaud vint lui toucher le corps, La chair en frémissant cria sous la brûlure, Mais Tombre de Mirax voyageait che^ les morts ; Avec le croc d'usage on le tira dehors ; Sur le sable rougi traînait sa chevelure.
Un nouveau combattant aux couleurs de César S'élança tout armé quand T arène fut vide ; Son aigrette flottait ainsi qu'un étendard ; L'œil rempli d'un feu sombre et la face livide, Il regarda longtemps fumer le sable humide.
Et, se courbant à terre, y trempa son poignard.
tX'd ;îII 'i'j[ih)i \i^{\- !M..f!| -Juin i.i; ,f . :,()
Il semblait jeune encore ; une belle tournure,
La taille vigoureuse et flexible à la fois ;
Un sein large battait sous sa cuirasse dure,
Son pied ferme était pris dans le soulier gaulois,
Et de sa longue épée à riche ciselure
Le pommeau garni d'or luisait entre ses doigts...
■ ■ ■ ■ ■'•;?■ .; î!' (' il' ii< 1*^
C'était un inconnu. La paupière baissée,
Il semblait éviter les regards curieux ; Un gladiateur tbrace, à la taille élancée.
S'avançait contre lui d'un pas audacieux; La lutte s'engagea, furibonde, insensée.
Et les glaives croisés élincelaient aux yeux.
Ce n'était plus le jeu, ce n'était plus la grâce. Mais un combat farouche, un sombre tourbillon. Où, pour frapper au cœur, le fer cherche sa place.
MELiGNIS in
Où chaque combattant rugit comme un lion ;
La poussière autour d'eux voltigeait dans l'espace;
Un silence de mort planait sur Faction.
On entendait les coups sonner, comme en automne La grêle sur les murs; le peuple, pour mieux voir, Se penchait, palpitant de terreur et d'espoû*; César tout ébloui se tordait sur son trône :
« Aux mânes de MiraxI i> dit une voix qui tonne ; Et le Thrace tomba dans les flots d'un sang noir I
Le vainqueur attendit un second adversaire ;
Ses yeux fauves brillaient comme un feu dans la nuit.
Son glaive ruisselant dégouttait sur la terre.
Et de la populace il écoutait le bruit;
Un Samnite parut et mordit la poussière.
Puis un troisième encore, et d'autres après lui.
448 MBLifiNIS
Six fois le croc de fer s'abattit sur l'^ène»
Six (m le cri d'adieu salua Tempereur,
Et, comme ud moissonneur qui fauche dans la plaine,
L'inconnu sur son front essuyait la sueur,
Puis il vida d'un trait, pour calmer son ardeur.
De cendre et d'eau tiédie une patère pleine.
On vit en même temps un spectacle inouï :
Commode l'empereur franchit la balustrade, Et lui-même au jeune homme il donna l'aGcolade i « Grâce à toi, cria-t-il, je triomphe aujourd'hui I » Tu peux de mes faveurs essayer l'escalade, » Comme tu fus le mien, je serai ton sçpui. )>
Il saisit la couronne aux longs rubans de laine Et voulut la poser sur le front du vainqueur ; Le léger tambourin, la flûte lydienne
MELiËNIS 149
Jetaient leur note grêle à Timmense clameur :
« Son nom ! » criait le peuple en respirant à peine ;
Le héraut répondit : « C'est Paulus le rhéteur ! »
« C'est Paulus ! » A ce nom qui sur la foule plane, Deux cris longs et perçants montèrent vers les cieux : L'un partait de Torchestre où va la courtisane, Et Tautre des gradins ornés de lits soyeux Où, sous le blanc réseau d'un voile diaphane, La matrone se cache aux regards envieux.
>fi'*IT. ï