PRONONCÉ DANS LA BASILIQUE DE SAINT -SERNIN, A TOULOUSE
Le 7 mars 1884.
Implevitqite eum Spiritu Dei , sapientla , et inteUigenlia , et scientla,et omni doctrina.
Dieu le remplit de son Esprit; illui donna la sagesse, rintclligencc, la science et la plénitude de la doctrine.
(Exod. XXXV, 30.)
Éminence*, Messeigneurs ^, Mes Frères,
C'est le propre des grandes gloires de ne pas vieillir, mais de croître toujours en clarté. C'est surtout le privilège de la gloire des saints, parce que la lumière de Dieu, qui se reflète en eux, devient plus visible à mesure que pâlit l'éclat éphémère des renommées humaines. Que sera-ce quand sur un même front se réuniront les deux rayons de la sainteté et du génie? Où s'arrêtera l'ascension de cette aurore qui évoque
* S. E. le cardinal Desprez , archevêque de Toulouse.
* Ma»" Roagerie, évêque de Pamiers; M»"^ Fiard, évêque de Montauban; Ms"" Gaussai! , évêque nommé d'Oran; Ms"^ Lamothe-Tenet , recteur de Tlnstitut catholique de Toulouse.
à elle toutes les clartés? L'Esprit -Saint nous le dit: elle ne s'arrêtera pas ici-bas; tant qu'il y aura un progrès à faire dans la lumière, la gloire des saints docteurs montera sans cesse pour ne trouver son apogée qu*au plein midi du jour éternel : Justorum semita, quasi lux splendens, procedit et crescit usque in perfedumdiem*.
Et c'est une gloire de ce degré, une gloire du premier ordre, que nous venons célébrer aujourd'hui dans cette cité fameuse, tant de fois illustrée par ses propres enfants, mais qui, insatiable de renommée, semble avoir voulu s'approprier encore des souvenirs qui suffiraient à l'honneur de cent villes. Vieille basilique de Saint-Semin , d'où te vient cette prérogative d'abriter sous tes voûtes les plus riches trésors que la piété chrétienne puisse vénérer après ceux que Rome conserve au monde? Comment surtout Paris, Naples ou Cologne, après avoir eu sur toi l'avantage d'entendre les leçons du Docteur angélique , t'ont-iis laissé le privilège de veiller sur sa dépouille? Sans doute un saint pape dont il m'est doux plus qu'à tout autre de mêler le nom à la joie de cette fête, le bienheureux Urbain V, te désigna pour garder ce dépôt. Mais il ne fit pas un tel choix sans une inspiration du Ciel. Saint Dominique, en effet, n'avait -il pas une dette à acquitter envers une cité qui lui fut si chère? C'est près d'ici, au sanctuaire de Prouille, que le prieur d'Osma avait reçu d'un regard de Marie l'inspiration de ses deux
» Prov. IV, 18.
créations immortelles :.le Rosaire et l'Ordre de la Vérité. C'est là qu'il préludait à la formation des Frères Prêcheurs en confiant à la Mère de Dieu l'honneur et la vertu des viciées chrétiennes. C'est dans tes murs, ô Toulouse, qu'au lendemain de la guerre albigeoise il fondait le monastère de Saint- Romain, première maison de son ordre. Enfin c^st à Prouille encore qu'il tenait le premier chapitre où furent tracées les lois de cette nouvelle forme de vie alliant aux austérités du cloître et au ministère de la prière les labeurs de l'apostolat.
Les saints ne sont pas ingrats. Et parce qu'un père n'a pas de plus précieux trésor qu'un fils digne de lui, Dominique réservait à sa fidèle Toulouse la faveur de garder cette arche de la doctrine, ce tabernacle des pensées sublimes qui fut le chef de Thomas d'Aquin.
Éminence, vous avez voulu qu'un fils de l'Église de Paris, attaché par des liens bien chers à votre cité, vînt à son tour bégayer l'éloge de celui qui, tour à tour disciple et maître, projeta sur l'école parisienne les feux naissants dont l'éclat devait un jour illuminer le monde. Cet honneur, qui m'accable, est de ceux pourtant qu'on ne refuse pas. L'œuvre du haut enseignement catholique est trop évidemment l'espoir suprême de notre temps et de notre pays pour qu'un serviteur de cette grande cause, fût-il le plus obscur ou le plus impuissant, n'accueille pas avec transport l'occasion de rendre hommage au maître incomparable en qui se personnifie la doctrine sacrée.
Mes frères, je ne viens pas vous raconter la vie de
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saint Thomas d'Aquin ; je prétends encore moins résumer ici son œuvre et vous faire parcourir les régions diverses de cette prodigieuse synthèse. D'autres avant moi ont accompli cette tâche, et le souvenir d'une voix vénérable et chère, dont cet admirable éloge fut le dernier accent, suffirait à me décourager d'en renouveler l'entreprise*.
Ma prétention est plus modeste, mon dessein plus circonscrit; peut-être parce côté, et à défaut d'autre mérite, ne le trouverez-vous pas moins utile.
Je voudrais, mes frères, étudier quel fut, à l'égard des besoins de son temps, le rôle du Docteur angélique; puis, m'inspirant dé ses exemples, chercher avec vous comment les organes de la science sacrée doivent comprendre et remplir à l'égard du temps présent une mission à la fois pareille et diverse. Cette tâche déjà, je le sens, dépasse mes forces. Glorieux fils de Dominique, venez à mon secours!
Quand Dieu voulut se consacrer un tabernacle au milieu de son peuple, il discerna Beseleel et l'appela par son nom , nous dit le récit sacré : Vocavit Dominus ex nomine Beseleel *. Et comme Dieu ne trouve jamais une créature digne à l'avance de son choix, mais la fait digne par son choix: Deus dignosnon invenit, sed
' Mflr de la Bouillerie.
* Exod. XXXV, 30.
fcLcit, dit saint Augustin ; après avoir désigné Tartisan du tabernacle, le Seigneur le remplit de son Esprit; il répandit en lui la sagesse , Tintelligence , la science et tous les dons de l'invention et de la mise en œuvre : Implevitque eum Spiritu Dei, sapientia, et intelligentia, etscientia, et omni doctrina,ad excogitandum et faciendum opus. Tout ce que Tart peut créer au dehors, Dieu en traça le modèle dans la pensée de l'ouvrier: Quidquid fabre adveniri potest , dédit in corde ejus.
Le tabernacle de la nouvelle alliance contient des trésors plus précieux. La manne figurative y est remplacée par le vrai pain du ciel ; la verge de Moïse, par la croix rédemptrice; les tables de la loi de crainte, par la révélation de la loi d'amour.
Ce tabernacle, c'est l'Église; et la construction n'en est plus à faire. Un artiste plus rempli du Saint-Esprit que Beseleel, le Verbe de Dieu lui-même, en a conçu le plan et exécuté le dessin.
Toutefois, désireux d'associer les hommes à l'honneur d'un si grand ouvrage, le Christ n'a pas voulu le faire tout d'abord si achevé, qu'il n'y eût plus rien à y ajouter pour l'embellir. Ainsi, s'agit-il de la sainteté: il en fournit le parfait modèle, il en formule la loi, il en offre les ressources ; puis il attend de la fidélité de ses enfants ce supplément de beauté morale qui doit faire les. membres dignes de leur chef. S'agit -il de la doctrine : il en arrête les principes invariables, il en confie le dépôt aux mains sûres et fidèles de son Église, il place sur les lèvres de son Vicaire la sauvegarde
infaillible qui éloigne le péril d'erreur: custodiam ori , ostium circumstantiœ labiis *; puis il attend que le travail des docteurs ait mis en œuvre les éléments rationels et surnaturels contenus dans la révélation pour élever Tédifice majestueux de la science sacrée. Que dis-je ? Non , le Maître divin n'attend pas ses docteurs, il les suscite : il les appelle par leur nom alors qu'ils ne sont pas encore ; il va les chercher dans le néant de l'être et du mérite pour les convier à l'œuvre magistrale qui doit glorifier sa parole et forcer la superbe raison de l'homme à se prosterner devant la magnificence des pensées de Dieu.
A cause de cela les docteurs sont de tous les temps dans l'Église. Il en faut pour toutes les phases de ce développement qui doit conduire l'humanité croyante à une intelligence toujours plus profonde et plus complète de la révélation . fides quœrens intellectum. Mais jamais peut-être la nécessité d'un grand docteur ne s'était fait plus vivement sentir qu'au commencement du XIII® siècle.
Alors, en effet, et depuis longtemps l'ère patristique est close. Les grandes voix qui, à l'Orient et l'Occident, avaient servi d'organes à la tradition, ont cessé de retentir. Le temps n'est plus où l'interprétation des saintes Écritures donnait lieu à ces larges expositions auxquelles se complaisait le génie souple et abondant des Augustin et des Ambroise, des Basile et des Ghrysostome, des Grégoire et des Léon. L'Église, grâce au
* Ps. CXL, 3.
labeur de ces géants, a traversé victorieusement les passes difficiles des grandes hérésies. La pensée catholique, clairement dégagée par les docteurs, a trouvé sa formule autorisée et définitive dans les sentences des grands conciles. Mais cette période, qui est pour la vérité chrétienne celle du développement, est, pour le vieille société romaine, celle de la ruine définitive. La barbarie a rompu les digues , elle couvre l'Europe entière; avant que de ses éléments confus sorte une civilisation nouvelle, il faut traverser une phase ténébreuse, durant laquelle tout dans les écoles se réduit à la répétition monotone de quelques formules sauvées de Toubli. Ces stériles exercices épuisent l'efibrt intellectuel, sans que les louables tentatives de Qiarlemagne réussissent à le porter plus haut. C'est l'ère des grammairiens.
Le x® siècle passe avec ses hontes ; l'an iOOO ne voit pas finir le monde , et voici de toutes parts un renouveau qui s'annonce. Renouveau de l'art, que ne contente plus la reproduction des modèles empruntés aux civilisations païennes; tandis que l'Europe rajeunie se couvre, comme on l'a dit, « d'une robe blanche d'églises * , » on voit le style roman dessiner partout ses formes discrètes et nobles, gracieuses et pures, et préluder avec bonheur (puisque je parle à Saint- Sernin, je devrais dire avec magnificence) aux essais plus hardis qui trouveront leur couronnement dans les splendeurs du gothique. Renouveau de la pensée
1 Quicherat , Leçons d'Archéologie à Técole des Chartes.
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que le Trivium et le Quadrivium ne suffisent plus à enchaîner, et que les écrits d'Aristote, tirés de l'oubli par les Arabes, précipitent dans les recherches curieuses de la logique et de la métaphysique. Écoutez ce bruit confus qui monte de Paris : c'est le fracas des disputes dont la montagne Sainte-Geneviève, le cloître Notre-Dame et le cloître Saint -Victor se renvoient les échos. Là on se passionne pour ou contre la réalité des universaux ; là on perd de vue les limites qui séparent le dogme révélé des problèmes livrés à la libre controverse; là Roscelin et Abélard apprennent à leurs dépens ce que l'orgueil de l'homme risque à vouloir pénétrer les mystères de Dieu. C'est l'ère des dialecticiens.
Certes, ce fut un beau réveil de l'esprit humain; et si Taixleur de la recherche , la curiosité hardie, l'éloquence l>assionnée mise au service de la pensée audacieuse, suffisaient à mesurer la valeur intellectuelle d'une époque, peut-être faudrait -il réformer le jugement de l'histoire, qui , sans refuser son estime aux efforts inquiets du xii° siècle, réserve son admiration pour les sereines beautés qu'enfanta le xui«. Mais non, mes frères, l'histoire ne s'est pas trompée : chercher n'est pas tout, il faut chercher dans la vraie voie. Et, puisque nous parlons de la science sacrée , introduire dans l'exposition du dogme les méthodes rigoureuses de la dialectique, c'était sans doute une œuvre utile et nécessaire; mais prétendre tout réduire à l'analyse rationnelle, chercher dans Aristote et non pas dans les témoins de la tradition l'interprétation des Écritures ,
c'était faire évidemment fausse route, et exposer la doctrine chrétienne à une altération funeste. Ainsi le dogme maintient en Dieu l'unité de nature et la trinité des personnes ; Roscelin survient, armé des catégories d'Aristote ; il faut que la Trinité se plie aux exigences des prédicaments : c'est l'unité de la nature qui sera compromise. Abélard accourt, muni du même texte: il veut sauver l'unité divine, mais son conceptualisme l'oblige de ramener la distinction des personnes à une distinction de raison. Ainsi encore le dogme garantit sous l'apparence du pain la réalité du corps du Sauveur. Bérenger se présente : il a cherché à concilier la transsubstantiation avec l'idée qu'Aristote lui a donnée de la substance, et il n'y pas réussi. Donc, pour lui , la substance du pain demeure dans le sacrement, et la présence du Christ y est purement figurative.
O abus du raisonnement! Si l'on n'y remédie, c'en est fait de la tradition fidèle , qui garde au monde la pure doctrine de Jésus-Christ ! Entendez le cri d'alarme des sentinelles vigilantes. Lanfranc s'indigne, saint Bernard est épouvanté, l'Université de Paris prend peur à son tour, un concile se résout à tarir le mal dans sa source % et les écrits d*Aristote sont condamnés.
^ Le concile de Paris , tenu en 1210 , sous la présidence de Pierre de Corbeil. Depuis le milieu du xi« siècle jusqu'au premier tiers du XIII*, les saints docteurs, les universités, les papes ne cessent de protester contre les écarts de doctrine introduits au nom de Taristotélisme. En 1231 , Grégoire IX renouvelle encore les défenses du concile de Paris.
Hé quoi ! si peu de temps avant Albert le Grand et Thomas d'Aquin! Quarante ans à peine sépareront le moment où l'Église jette Tanathème au Stagyrite et celui où ses plus grands docteurs l'invoquent et le commentent! Oui, mes frères, et il n'y a pas de contradiction dans cette conduite. Ce que l'Église condamne au xii« siècle, c'est la substitution de la métaphysique, personnifiée dans un homme, aux témoignages authentiques qui formulent la révélation de Dieu. Ce que l'Église approuve et encourage dans l'œuvre scolastique du xiii« siècle, c'est la coordination rationnelle des éléments révélés, puisés aux sources pures de l'Écriture et de la tradition.
Que serait-il arrivé, mes frères, si le mouvement du xii« siècle n'eût pas été ramené dans la vraie voie? Un mal plus profond et plus universel que la Réforme protestante menaçait le christianisme. L'œuvre de Luther était avancée de quatre siècles ; celle de Kant peut-être anticipait de six siècles; la société chrétienne redevenait païenne par engouement philosophique , comme elle fut tentée de le devenir plus tard par engouement littéraire , comme elle tend à le devenir aujourd'hui par engouement scientifique. Et ce fléau s'abattait sur l'Église, alors que le dogme était bien complet sans doute depuis l'âge apostolique; alors que les formules du dogme étaient bien fixées depuis la période patristique et conciliaire; mais alors aussi que la science du dogme n'était pas encore faite et que le besoin d'une théologie scientifique tourmentait partout à la fois les esprits chercheurs , sans que
rien dans l'héritage du passé vînt donner satisfaction à cette exigence légitime.
En vérité, le péril était immense, et rien ne s'explique mieux que les angoisses d'un saint Bernard devant cette agitation pleine de menaces.
Levez -vous donc , Seigneur, et venez au secours de votre Église.
Vous voyez bien ce qu'il lui faut. Elle a un tabernacle à construire dont le modèle ne s'est vu nulle part. Il faut qu'elle trouve un Beseleel , un homme d'invention et de mise en œuvre : ad excogitandum et faciendum opus. Ou plutôt , Seigneur, il faut que vous le trouviez pour elle. Et parce que votre manière à vous de trouver vos instruments, c'est de les faire , il faut, ô Christ béni, que vous prépariez quelque part l'artisan choisi, l'archiiecte prédestiné de la grande synthèse catholique. Il faut que vous versiez abondamment dans son âme l'Esprit de Dieu , car il s'agit de réformer par lui l'esprit de l'homme. Implevitque eum Spiritu Dei^. Il faut que vous le fassiez humble, car il s'agit de guérir les maux de l'orgueil , et que quand l'orgueil va jusqu'à la folie, l'humilité seule donne la sagesse : et sapienlia. Il faut cependant que vous le fassiez puissant par le génie; car il n'est pas question de réduire la raison au silence, mais de redresser sa voie et d'agrandir ses horizons : et intelligentla. Il faut encore que vous l'enrichissiez d'un trésor de savoir; car, pour coordonner en un vaste système
< Ëxod. loc, cU.
toutes les pensées de l'homme et toute la révélation de Dieu, il est nécessaire d'avoir parcouru le cercle entier des connaissances acquises : et sdentia. A ce prix seulement l'homme que votre Église attend pourra dessiner et bâtir l'édifice complet de la science sacrée : et omni doctrina.
Mais qu'ai -je fait, mes frères? Je voulais seulement indiquer à l'avance les exigences d'un grand rôle, et, malgré moi , c'est un portrait que je viens de peindre. 1^ sainteté qui fait déborder Dieu dans le vase trop étroit d'un cœur d'homme, l'humilité qui entraîne le fils d'un puissant seigneur à fuir le château paternel |K)ur cacher sous la robe du Frère Prêcheur sa noblesse et ses charmes; la sagesse, la sûreté presque infaillible du bon sens accompagnant la raison dans ses explorations les plus hardies et la préservant des écueils ; le respect de la tradition s'alliant à la passion de la recherche , et rattachant à l'autorité des Pères de l'Église les conclusions de la scolastique; l'érudition ajoutant à la puissance du génie et l'empêchant de s'absorber dans l'isolement de ses pensées: ne sont-ce pas là les traits principaux qui serviraient à esquisser l'image du Docteur angélique? Tel le xiii® siècle l'a connu, maître à vingt-cinq ans, et terminant à quarante-neuf la carrière la plus pleine qu'ait jamais fournie une vie d'homme. Tels les siècles suivants l'ont contemplé dans la lumière grandissante d'une gloire qui est devenue celle de la vérité catholique et celle de l'esprit humain. Tel l'Église l'a proclamé, lorsque l'auguste assemblée de Trente, pour présider à ses
feu.
luttes contre l'eireur, plaçait en face de la sainte Bible la Somme théologique de Thomas d'Aquin.
Dominique î aviez -vous entre^ni cet avenir quand vous fondiez l'ordre des Frères Prêcheurs ? Vous pensiez surtout à ce pauvre peuple abusé par Thérésie albigeoise, à cette société chrétienne gâtée par le plaisir et par le relâchement de la discipline. En un mot, vous vouliez donner à l'Église de Jésus- Christ des apôtres. Dieu a reçu votre offrande, mais en y ajoutant un nouveau prix. L'Église a besoin d'apôtres dans tous les temps : il est des heures de sa vie militante où elle ne peut être sauvée que par les docteurs. Et quel docteur servit jamais sa cause comme le maître sublime que vous lui avez légué?
Lorsque saint Dominique et saint François se rencontrèrent à Rome dans cet embrassement fraternel qu'a immortalisé le pinceau du moine de Fiesole, Innocent III hésita d'abord à consacrer leur double entreprise. Mais un songe lui montra la basilique du Latran secouée par un tremblement de terre et soutenue seulement par deux colonnes que rien ne pouvait ébranler ; et il lui fut dit intérieurement que ces deux appuis de l'Église seraient l'ordre des Mineurs et celui des Prêcheurs. Alors, sans plus tarder, il donna aux projets des deux saints fondateurs la sanction apostolique.
Et les deux armées des pauvres de Jésus -Christ ont commencé leur marche à travers l'histoire ; l'une représentant surtout la folie de la Croix, l'autre, la sagesse de l'Évangile; toutes deux néanmoins échangeant continuellement leurs mérites et leurs gloires
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au service du même maître. Ah ! s'il m'était permis d'introduire une variante dans l'interprétation du songe d'Innocent III , je dirais que ces deux colonnes symbolisent la sainteté et la science. Voilà les appuis de l'Église. Elle ne peut se passer d'aucun de ces deux soutiens. La sainteté sans la science ne lui permettrait pas de remplir tout son rôle ici -bas. La science sans )a sainteté la laisserait encore bien plus loin du but qu'elle poursuit. Parce que vous avez réuni sur votre front, à la couronne du génie, l'auréole de la sainteté, à cause de cela , ô Thomas 1 vous valez à vous seul les deux colonnes du temple; et l'Église reconnaissante fait écho à la parole du Sauveur proclamant que vous l'avez bien servi : Bene scripsisti de me, Thoma!
Saint Thomas a bien rempli sa tâche ; mais l'œuvre qu'il a faite se recommence toujours. Et puisque j'ai l'honneur déparier devant un prince de l'Église, devant les pasteurs du peuple, devant les maîtres de la doctrine, c'est-à-dire devant tous ceux qui ont le soin des âmes et de la vérité; puisque je viens ici comme l'humble délégué de cette Église et de cette école de Paris, qui rayonne encore, après six siècles, d'un reflet de gloire emprunté à Thomas d'Aquin , j'ai le droit, mes frères, j'ai le devoir de déterminer ce que sera notre tâche à nous-mêmes; quel rôle nous avons à remplir à l'égard de la science de notre temps.
Mais ne craignez pas que cette recherche nécessaire m'entraîne loin du grand souvenir qui nous rassemble. Non, car notre rôle ne m'apparaît pas séparable de l'œuvre du maître que nous honorons aujourd'hui. Nous n'acquitterons pleinement notre dette envers le temps présent que si , les yeux fixés sur le Docteur angélique, nous nous montrons tour à tour ses disciples et ses imitateurs.
Ses disciples avant tout. Certes , il y a là déjà de quoi défrayer notre ambition studieuse. Et plût à Dieu que le culte d'un tel maître n'eût jamais connu d'éclipse parmi nous! Hélas! faut-il l'avouer? une interruption déplorable est venue couper la tradition des écoles catholiques. « Otez Thomas, disait Luther, et je renverserai toute l'Église. » Qui le croirait? Il s'est trouvé des catholiques pour seconder le vœu de Luther. On a ôté Thomas, sinon de la théologie, qui est pleine de lui, du moins de la philosophie, qui gardait la clef de sa doctrine. Un puissant esprit a eu cette audace; il n'a point vu de péril à tout faire dater de lui-même, et les dépositaires de la tradition parmi nous l'ont laissé faire. Bossuet, si sévère pour les hardiesses de certains théologiens catholiques, n'a d'abord que des complaisances pour la révolution cartésienne , dont il saura plus tard entrevoir et prédire les funestes conséquences. Après lui , un mouvement irrésistible entraîne la philosophie dans le courant nouveau. Un divorce étrange s'opère entre la métaphysique et la science du dogme. La première s'enfonce de plus en plus dans les voies aventureuses d'où elle ne pourra plus
sortir que par des issues d'erreur, sacrifiant une vérité à l'autre, faute de pouvoir les mettre d'accord, niant la matière pour maintenir les droits de l'esprit, ou niant l'esprit pour assurer la réalité de la matière; ôtant à la raison sa force pour faire régner l'autorité, ou faisant du mépris de toute autorité une condition d'existence pour la raison. Et tandis que la philosophie s'égare de la sorte, la théologie, gardant sa direction première, continue de dicter des formules dont ses adeptes semblent avoir perdu le sens. De là, pour la science sacrée, un affaiblissement croissant, qui va bientôt jusqu'à l'annulation totale. Le mouvement philosophique, le mouvement scientifique s'accomplissent en dehors de l'Église; la culture théologique est confinée dans une région fermée, où elle produit des fruits médiocres , et d'où ne rayonne au dehors aucune influence directrice. Une sorte d'accord tacite s'établit entre les représentants de l'orthodoxie et les organes les moins compromis de la philosophie séparée, pour délimiter un terrain commun, sur lequel les uns pourront construire le temple du dogme, les autres l'édifice de la religion naturelle. Mais bientôt ce spiritualisme infirme est assiégé par des ennemis inattendus; les négations scientifiques élargissent tous les jours les brèches ouvertes dans ses remparts. Les tenants de l'éclectisme entrent en pourparlers avec l'ennemi; hier ils lui livraient la personnalité de Dieu, aujourd'hui ils lui abandonnent la réalité des corps , demain ils lui sacrifieront la substantialité de l'âme. Et les croyants éperdus se retournent vers les maîtres
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de leurs jeunes années, pour demander des forces contre l'envahisseur. Vain espoir 1 ce ne sont ni les Descartes ni les Malebranche qui protégeront la raison humaine contre les attaques du positivisme , ou qui sauveront le dogme chrétien du naufrage de la raison. Que faire alors? Faut- il capituler, comme ont fait les philosophes? Mais nous gardons la doctrine révélée : c'est une citadelle qu'on ne rend jamais !
Écoutez, écoutez ! La voix de Pierre a retenti. Il était temps qu'elle se fît entendre. La France chrétienne s'était trop longtemps déshabituée de la suivre. Et que de malheurs elle se fût épargnés si elle s'y fût montrée plus attentive! Notre siècle, qui a vu se dérouler les conséquences fatales des erreurs accumulées par le siècle précédent, est aussi, disons -le à son honneur, l'âge des grandes réparations. Ce mélange d'opinions erronées et de dispositions défiantes , qui , sans jamais séparer du saint- siège l'Église de France, ralentissait néanmoins les communications du chef aux membres , a disparu dans un concert de foi , de docilité , de confiance et de dévouement. S'agit -il de rappeler à une génération ivre de liberté les principes qu'aucune société ne peut méconnaître sans périr, la parole de Pie IX suffira à triompher des préjugés les plus tenaces et des plus généreuses illusions. S'agit- il de ramener la philosophie chrétienne dans sa vraie voie , la parole de Léon XIII achèvera de désabuser ceux que fascinait encore le préjugé cartésien, ce gallicanisme de la raison, et rendra au mouvement de la pensée catholique son orientation véritable en lui
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montrant son guide dans la personne de saint Thomas d'Aquin.
Et nous voici maintenant à vos pieds, ô Maître de la doctrine ! Dociles à Tappel du grand pontife qui a restauré votre hégémonie dans les écoles catholiques, nous venons nous déclarer ouvertement et sincèrement vos disciples. Nous avons éprouvé toutes les bases nouvelles qu'on a voulu donner au savoir, et nous les avons trouvées chancdantes. Après bien des explorations inutiles, bien des essais infructueux, nous avons tardivement retrouvé le fondement solide cimenté par vos robustes mains. C'est sur ce roc que nous voulons bâtir, et nous ne permettrons plus qu'on nous en sépare. Attendite ad petram unde excisi esiis, et ad cavemam lad de qiiaprœcisi estis^.
Disciples de saint Thomas, Messieurs, nous le sommes, nous le serons toujours. Mais ce rôle n'épuise pas nos devoirs ; il faut que nous soyons aussi ses imitateurs.
Peut-être n'apercevez-vous pas tout d'abord la diflférence qui sépare ces deux rôles : elle est profonde pourtant. Le disciple s'approprie l'enseignement du maître; l'imitateur reproduit l'eiTort personnel qui a conduit le maître à la conquête de sa doctrine. Le disciple apprendra ce que saint Thomas savait; l'imitateur s'inspirera de son exemple et se ser\'ira de ses procédés pour découvrir des vérités nouvelles.
Est-ce manquer de respect au Docteur angélique,
* Is. Ll, i.
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que d'annoncer la prétention d'ajouter à son trésor? Non, mes frères; car c'est tenter ce qu'il n'eût pas manqué de faire s'il eût vécu au milieu de nous. Estce du moins céder à une présomption téméraire? Non encore; car ce n'est pas nous mettre au-dessus du maître , c'est le suivre de loin dans une voie où son génie créateur nous a précédés. Quand on considère ce que l'Ange de l'école a su accomplir dans cette pénurie de ressources , dans cet isolement de la pensée , avec des documents tronqués , des manuscrits imparfaits , sans aucun de ces secours qui facilitent aujourd'hui la recherche: collections d'auteurs, éditions critiques , répertoires et compilations de toutes sortes ; — voilà pour l'œuvre de l'érudit ; — dans cet état rudimentaire des sciences naturelles, avec le concours périlleux et trompeur qu'une physique sans réalité apportait à la métaphysique ; — voilà pour l'œuvre du philosophe ; — on demeure confondu devant l'immensité du labeur et l'étonnante valeur du résultat. On se demande comment un chercheur si dépourvu a pu trouver tant de choses, comment un observateur si mal secondé a pu serrer de si près la nature; et là ne s'arrête même pas notre surprise. On admire ce théologien qui a su puiser dans quelques écrits mêlés le pur esprit de la tradition catholique, à ce point qu'aujourd'hui encore il n'est guère de question dogmatique qui ne rencontre sa solution dans un article de saint Thomas. Mais surtout on regarde avec stupéfaction ce penseur du moyen âge, qui a pu du même coup adapter au spiritualisme chrétien la grandiose concep- I 15
lion d'Arislotc sur la hiérarchie de l'être, et préparer, six siècles d'avance, le terrain de la conciliation entre lu métaphysique et les sciences.
Mais plus saint Thomas nous parait supérieur à son temps par le parti qu'il a tiré des plus pauvres ressources, plus il devient évident pour nous que, placé dans les conditions privilégiées qui nous sont faites, il eût porté beaucoup plus haut l'effort de son génie. Dés lors , quand nous voulons appeler sur nos travaux son patronage, nous n'avons pas le droit de nous borner à répéter des formules dont quelques-unes peutêtre ne contenteraient plus aujourd'hui leur immortel auteur. Ce serait abdiquer l'autonomie de notre pensée; et saint Thomas ne se sentirait pas dignement honoré par un culte servile. S'essayer à le continuer, c'est le glorilier encore ; et s'il ne dépend pas de nous de lui ressembler par le génie, nous pouvons et nous devons lui emprunter sa méthode. Tout apprendre, tout exploiter, chercher dans l'étude des faits la trace idéale qui mène aux principes , tel fut le procédé du maître: fermer après lui l'ère de la recherche, tenir pour non avenues les découvertes accumulées par l'esprit humain depuis des siècles, ou croire que ces réalités, ignorées de nos pères, n'ont rien à voir, soit avec la science du dogme, soit avec cette synthèse des sciences qui s'appelle la philosophie, c'est faire le contraire de ce qu'il a fait de son temps , le contraire surtout de ce qu'il eût fait à notre place, et c'est là une étrange façon de nous déclarer ses disciples.
Nous avons vu à travers quels périls le xii® siècle
avait tenté la synthèse catholique, avec quel bonheur le xin® siècle Ta réalisée par l'organe de Thomas d'Aquin. Dira-t-on que le besoin de synthèse ne se fasse plus sentir aujourd'hui? Mais ce besoin est de tous les temps; c'est une loi de l'esprit humain. Quoi! depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, l'humanité est en travail ; on a renouvelé l'histoire, on a frappé le roc du passé, et l'on a fait jaillir des souvenirs ignorés ; on a créé (le mot n'est pas trop fort) la science de la nature, de ses lois, de ses forces; et il n'y aurait rien à faire pour ramener à l'unité tous ces éléments épars? Mais d'avance cela n'est pas possible, et je défie qu'à la question ainsi posée on ose faire une réponse négative.
Non, l'effort nouveau n'est pas inutile; mais ce qu'on peut dire avec vérité, c'est que, en devenant chaque jour plus nécessaire, il ne cesse de devenir plus malaisé. Saint Thomas a triomphé d'une difficulté énorme : la pauvreté des documents ; nous succombons sous le poids d'une difficulté qui n'est pas moindre : l'immensité de nos richesses.
Je le sais. Mais qu'importe? Il ne dépendait pas de saint Thomas d'être riche; il ne dépend pas de nous d'être pauvres. Il n'a consulté que le besoin de l'Église et des âmes, et avec des matériaux imparfaits il a construit un splendide édifice. Inspirons -nous des mêmes nécessités, et mettons la main à une œuvre pareille.
La théologie nous attend. Connaissant mieux l'histoire et les documents de la tradition , nous sommes
mieux placés pour suivre les phases que parcourt, dans rintégrité permanente de la doctrine révélée, le développement scientifique du dogme. Nous n'avons pas le droit de laisser à nos ennemis le champ libre pour travestir nos origines et pour ruiner notre foi, en racontant à leur manière comment elle s'est formée.
L'exégèse biblique nous attend. Autrefois la Bible était regardée comme le plus ancien des livres , et l'on ne savait rien de l'antique Orient que oe qu'elle en raconte en passant. Aujourd'hui l'Egypte et la Chaldée livrent les secrets de leurs monuments enfouis. L'orthodoxie, sans rien abandonner de son domaine, sent le besoin de changer sa ligne de défense. Nous n'avons pas le droit de laisser tourner contre nous une science nouvelle^ qui peut bien déconcerter certaines conceptions vieillies, mais qui ne rencontre sur son chemin aucun enseignement de l'Église pour lui barrer le passage, et qu'il dépend de nous de faire servir au triomphe de la vérité révélée.
L'apologétique chrétienne nous attend. Elle aussi est contrainte de faire front à de nouveaux ennemis. Autrefois on ne contestait guère que la religion des Hébreux gardât le dépôt des traditions primitives; dès lors tout ce qui dans les religions anciennes apparaissait conforme aux enseignements de Moïse, semblait un emprunt fait par le paganisme aux sources d'où dérivent nos croyances. Aujourd'hui on veut appliquer à l'histoire des formes religieuses la prétendue loi de l'évolution. L'esprit humain serait un ond uniforme sur lequel le génie des différents âges
et des peuples divers viendrait broder la variété des dogmes, sans qu'aucun d'eux puisse prétendre plutôt qu'un autre à une origine divine. Partout donc où l'on signale une analogie entre les fausses religions et les véritables, nos adversaires triomphent; et ce que nous avons à leur montrer, c'est surtout le caractère inimitable et transcendant de la doctrine révélée.
La philosophie nous attend. Descartes l'a isolée de l'expérience; les modernes continuent de l'éloigner de la réalité par l'idéalisme, et ne savent l'y ramener que par le matérialisme. Saint Thomas, je l'ai dit, garde le terrain vrai de la rencontre entre la métaphysique et la science de l'univers. Encore est- il qu'il faut nous approprier les connaissances positives sans lesquelles tout essai de synthèse rationnelle n'obtiendra qu'un accueil dédaigneux de la part des hommes familiers avec les faits.
Voilà, Messieurs, notre tâche. Mais, me direz- vous, où sera le géant de taille à l'entreprendre?
Si Dieu nous rendait un saint Thomas, nous pourrions espérer de voir paraître un jour la Somme théologique et philosophique du xix^ siècle. C'est le propre des génies du premier ordre de ramener à l'unité la diversité presque infinie des données positives.
Mais Dieu seul allume où il lui plaît la flamme du génie, et il le fait rarement sans avoir préparé un si grand ouvrage.
Saint Thomas lui-même n'est pas apparu comme un météore isolé au milieu de son siècle. L'activité intellectuelle du xii® siècle avait enfanté les grandes
écoles. Les écoles, à leur tour, avaient produit les grands maîtres. Quand Thomas se leva , Pierre Lombard, se survivant dans son œuvre, tenait déjà ce sceptre des Sentences qu'il a gardé pendant tant de siècles; Alexandre de Halès avait porté bien haut la gloire scientifique de l'école franciscaine; Albert le Grand jouissait d'une renommée qui ne permettait à personne de supposer qu'un de ses disciples pût jamais la faire pâlir. Thomas est venu , et de tous les travaux de ses devanciers il a fait comme le socle du monument que Dieu lui réservait d'élever à la doctrine sacrée.
Eh bien , mes frères , Dieu nous destine-t-il un géant des temps nouveaux pour renouveler, en l'adaptant aux besoins de notre âge, l'œuvre du Docteur angélique ? Je l'ignore ; mais ce que je sais bien , c'est qu'il nous demande de travailler comme pour préparer sa venue.
Nos richesses nous accablent. Mais qui oblige chacun de nous d'embrasser toute la tâche? Et ne voyez vous pas naître et grandir autour de vous ces intitutions divinement désignées pour distribuer entre leurs membres les éléments variés de ce labeur? Les universités catholiques, voilà les instruments que la Providence a choisis pour rendre possible l'œuvre nécessaire de la synthèse catholique !
Là seulement la vérité peut être poursuivie en même temps dans toutes les voies; là les aptitudes et les vocations décident des recherches ; là les connaissances les plus variées s'appuient et se fécondent entre elles; là s'accumulent les instruments de tra-
vail , les procédés d'investigation , les traditions scientifiques. Et parce que cette science multiple et chercheuse, hardie et sincère, naît, grandit et se perfectionne dans un milieu chrétien, parce que les maîtres qui la distribuent, les disciples qui la reçoivent, les savants qui la font progresser, sont des croyants fidèles ; parce que c'est l'Église qui a provoqué, encouragé, béni la création de ces foyers scientifiques, à cause de cela il nous est permis de saluer dans les débuts modestes de ce haut enseignement catholique l'aurore des grandes clartés que Dieu s'apprête à faire lever sur notre temps.
Ah I vous vous demandez pourquoi ces œuvres difficiles sont nées à notre époque troublée, parmi les luttes qui semblent contraster avec les préoccupations sereines du haut savoir! pourquoi ces œuvres coûteuses viennent prélever sur votre générosité de nouveaux tributs, à l'heure où tant de charges vous accablent? Mes frères, Dieu sait ce qu'il fait. Plus tôt, c'eût été trop tôt: le renouvellement des connaissances n'était qu'au début. Plus tard, ce serait trop tard : la synthèse des sciences serait faite sans nous , et à cause de cela elle serait faite contre Dieu. Mais maintenant c'est l'heure : catholiques , debout I à la voix de vos pasteurs , à la voix du Pontife suprême , vous vous armerez pour tous les combats : ici sur le terrain de l'école populaire , là sur celui de la charité , ailleurs dans le domaine du culte public , un peu plus loin sur le théâtre des intérêts sociaux , partout où il y a une vérité à professer, un droit à protéger, une
liberté à défendre. C'est bien, c'est votre devoir; mais ce n'est pas tout votre devoir, et dusse- je vous paraître ou paradoxal ou intéressé dans mon ardeur à plaider une cause qui me touche de trop près , je dirai ma pensée tout entière : ces œuvres salutaires et saintes ne sont pas l'élément principal de l'action catholique de nos jours. Avant tout il faut que Dieu règne; que Jésus-Christ soit connu, aimé, servi. Donc avant tout que la foi soit sauvée, la foi qui nous apprend à connaître Dieu et à aimer Jésus-Christ. Eh bien, mes frères, la foi est menacée. Par qui? Par la politique? Non , la politique peut faire souffrir les croyants , elle ne peut pas tuer la croyance. La foi est mise en péril surtout par la haute science. Donc il ne suffit pas de la défendre par la charité ou par l'enseignement populaire. On empoisonne les âmes avec la science athée; le monde cherche de la science chrétienne; il vous en demande, c'est le pain des intelligences : Parvulipetierunt panem. Voulez -vous qu'on vous reproche un jour de le leur avoir refusé? Et non erat qui frangerct
Mes frères , aviez-vous compris de la sorte nos universités catholiques? Vous y aviez vu peut-être une tentative honnête pour répéter, avec plus de garanties contre l'erreur, les leçons des savants qui ne partagent pas nos croyances. Vous y aviez vu encore une protection pour la jeunesse chrétienne à travers cette crise périlleuse qui l'attend à l'issue des premières études.
* Thren. iv, 4.
Nos universités sont bien cela ; mais elles sont quelque chose d'infiniment plus grand. Elles sont les officines de cette grande élaboration d*où doit sortir une synthèse scientifique et chrétienne, destinée à soumettre à Dieu la science et à glorifier la foi. A ce titre, elles tiennent aux plus chères espérances de TÉglise, et je m'explique par là la sollicitude qu'elles lui inspirent. Ce que je ne m'expliquerais pas , ce serait de la part des enfants de l'Église un refroidissement de zèle pour les soutenir et les diriger jusqu'au terme de leurs glorieuses destinées.
saint Thomas ! nous allons porter en un triomphal cortège ce chef auguste , qui fut le vase de vos pensées , les restes de ce corps vénérable qu'anima votre grande âme. Du haut du ciel , à votre tour, jetez les yeux sur d'autres restes. Voyez les débris des grandes écoles catholiques qui retentirent autrefois de vos accents immortels. Que sont devenues les universités de l'Église? Les orages du passé les ont renversées. Ces grands corps vivants sont tombés en poussière. Mais l'Esprit de Dieu sait ranimer la cendre et rendre aux ossements desséchés le mouvement et la vie. Maître, rallumez les foyers de la science catholique. Multipliez parmi nous vos disciples. Suscitezvous des imitateurs. Faites plus, si Dieu le permet : venez, venez revivre dans un autre vous-même, pour faire triompher sur la terre la vérité qui règne aux cieux. Amen.
ÎPAXEG'^^OIIE IC B. mmE m LUXEMBOURG
rHOÎîO^'Ct 1 l,J'G3KY-EX-BimROIS rOUI^ X.S ClKâXJIÂME CKXTSXJkIRE DE SA. MOKT
le B jidll0t lSfi7.
£fj2 mamorio iOiemum, in kftteéicilone , et OTfui ooTMm puUmient -êe ton» swo.
<E0CU. XLVI, i\.)
■Qnt f« iDérooire sent bénie, et (|a*iiiie Ycrtu R'tcaDâacnte ns^oiflEie de «n tombeaa!
Mes Frères,
Dieu, qui susi^ite les saints selon le besoin des temps, sait aussi, |x>ur n*|x>ndre à des nécessités nouvelles, réveiller leur mémoire et la venger de Toubli. La solennité présente en est la preuve. Après avoir tenu une si grande place dans le cœur de la catholique Lorraine, des vieilles cités de Paris et d'Avignon, le sou-
* Ije cardinal Lanj^énieux, archevêque de Reims.
* M»»" Gonindard , naguère évêque de Verdun , récemmeDt nommé coadjuteur de Rennes; NX. SS. Thibaudier, évêque de Soissons; de Rriey, évêque de Saint -Dié; Sourrieu, évêque de Châlons; Lame, évêque de Langres.
venir du bienheureux Pierre de Luxembourg s'était comme effacé parmi nous. Et voici que depuis trente ans un souffle de Dieu a passé sur sa tombe, pour remuer sa cendre endormie et renouveler son culte. Aux deux extrémités de notre France, Ligny célèbre sa naissance, Avignon sa bienheureuse mort. Paris ne pouvait manquer à ce rendez-vous de la reconnaissance. Votre volonté, Messeigneurs , m'impose le périlleux honneur de lui servir d'interprète en rappelant les liens qui unirent le jeune saint à notre Église métropolitaine et à notre vieille université. Peut-être, en traduisant les sentiments qui animent tout cet auditoire, aurai- je encore la bonne fortune de servir en quelque chose les intérêts d'une œuvre qui occupe aujourd'hui le premier rang dans les sollicitudes de l'Église : l'œuvre de l'éducation chrétienne.
Tout d'abord, Messeigneurs et mes frères, embrassons d'un rapide regard la carrière si courte et si pleine de notre saint. Dix -huit années la circonscrivent. Dans ces étroites limites pourtant, que de merveilles ! En cet enfant prédestiné l'humilité résiste aux privilèges de la naissance et à la séduction des grandeurs , la mortification aux attraits du plaisir, l'austérité de l'étude aux exemples de l'oisiveté, le respect de la discipHne au relâchement universel, l'amour de l'Église aux épreuves du schisme. A dix ans, sa formation commence à l'école épiscopale de Notre-Dame. Tour à tour écolier à Paris, otage et captif chez les Anglais, chanoine de Paris, évêque de Metz et cardinal, il demeure égal à lui-même en cette prodigieuse
\m MÉLANGEF ORATIJIHËB
inrtuiH'. : et quand, ù dix- huit an&, i& gnerl vient le tnip|»ei\ elle, le trouve à Avignon , prisonniier «de FcAéissantMi, portant ^ses honneurs comme un jcn^ pleurant ftui' If^ maux dv 1'Ëgi»e et méditant de ^jfcsle? entreprtftes pour Textinction du schisme qui la>(&é9o8e.
Ati î mes trèi-es, iv ravissant "S}»ectaole!î 3r«st-ce pas iv cas (remprunte!* ù notre grand liossudt la tboodiante U|K>stn)piie qu il jetait aux âmes maintes en tterniiifant «on sulihme discours «ur l'unité de nÉg&e? Alors au«si Vnw pouvait redouter le schisme. L'wéifpie de Meiutx venait de i^ignalei* le y>éril; il arail pirlé aox (mstiMirs le langage de la raison et celui delà foi; pais tout lï coiifK renoiKUint ù enseigner, il se iàii4 suppliant; il ne roganle plus les docteurs, mais lies ôdfcèles, et parmi eux il cherche k^ saints, «c Aines simples, s'«*crir*-t-il, àrnes cachées aux veux des ÎMMBiaes et (uiché(^ firincifïalement à vos jiropres yeux, où èteevoirs dans c(»t auditoire, afin que je vous adresse ma jiaroleV... «le vous parle sans vous connaître, âmes dégoûU'^is du siècle.. Ah î comment avez- vous pu en éditer la contagion? Ciommcnt est-ce que cette face extérieure du monde ne vous a j»as éblouies? Quelle grâce \*ous a jirésen'ées de la vanité ? »
Je J avoue, mes frères, en lisant la vie de Pierre de LuieiritK)urg, cette interrogation montait naturellen^ent de mon cœur a mes lèvres. Aujourd'hui je viens la formuler devant vous. Si vous le voulez bien , nous Tadresserons ensemble à ce bienheureux enfant de votre i^ays. O Pierre, qui donc a f>u vous garder de la corruption étalée sous vos regards? Et il nous répon-
dra sans doute avec saint Paul : Gratta Dei per Jesum Christum : « La grâce de Dieu par Jésus -Christ. » Mais la grâce de Dieu prend des formes visibles, et Jésus- Qirist a coutume de se servir d'instruments humains pour faire prévaloir les desseins de son amour. Quels furent ces moyens providentiels auxquels le serviteur de Dieu dut Torigine et les progrès de sa sainteté? Un seul mot les résume tous : c'est l'éducation.
Au foyer domestique Pierre a trouvé une sainte mère; plus tard il a rencontré la discipline virile et chrétienne de l'université de Paris. D'autres que lui sans doute, ses frères même, ont connu de semblables avantages sans en tirer le même parti. C'est la preuve que rien ne saurait remplacer, dans la formation morale de l'homme, l'efTort personnel et le bon usage de la liberté. Mais sans le secours de cette double éducation, les germes précieux déposés en l'âme du Bienheureux par la grâce baptismale fussent demeurés stériles. Tel est l'enseignement que nous apporte l'histoire de sa vie; et l'histoire du temps présent nous invite par de sinistres avertissements à méditer cette leçon.
On a tant calomnié le passé depuis cent ans , que tout homme de cœur, tout homme de foi hésite à rappeler les tristesses de ces âges, qui connurent aussi tant de grandeurs. Il semble qu'en signalant des misères trop réelles , on fasse cause commune avec ces
contempteurs stupides qui ne veulent rien Revoir aux si(H:les chrétiens. Ce scrupule, mes frères, ne saurait nous arrêter. D^abord, on Ta dit avec raison, l'Église n*a l)esoin que de la vérité; car, si ses en&nts et parfois ses ministres ont, parleurs faiblesses, attiré sur elle le mépris des méchants, elle-même du moins, dans les actes qui l'engagent, n'a jamais trahi la cause du Christ, son Époux; elle n'a jamais laissé fléchir l'idéal moral qu'elle avait mission de montrer au monde; elle n'a jamais pris son parti des atteintes l>ortées à la loi de Dieu ; elle n'a jamais renoncé à la poui*suite des abus et des désordres, aussi bien dans les rangs de sa propre milice qu'au sein de la société séculière. Pour faire prévaloir le droit sur la violence, pour défendi*e la dignité du sacerdoce, la sainteté du mariage, l'inviolabilité du serment, elle a soutenu des combats héroïques et subi toutes les persécutions. Dans ses luttes contre les passions corruptrices, elle n'a jamais fait acception de personnes : des clercs, des évoques, des rois, des cités, des peuples, ont tour à tour expérimenté la vigueur de sa résistance au mal. Une telle fidélité au parti de l'honneur et de la vertu suffirait à distinguer l'Église de toute institution humaine, et servirait seule de réponse à ceux qui lui reprochent des fautes dont elle ne fut jamais la complice.
Ce n'est pas tout, mes frères; l'Église a fait autre chose que protester contre le mal , elle a fait fleurir le bien. L'esprit de Dieu qui l'anime ne se retire des méchants que pour porter ses inspirations aux âmes
humbles et fidèles. Alors on voit apparaître les saints. L'Écriture nous a décrit leur entrée sur la scène du monde : c'est le lis qui croît entre les épines; c'est la brebis que Dieu envoie au milieu des loups. Noble et sainte vengeance de la vertu qui relève les défis du vice et fait mûrir les fruits du ciel parmi les corruptions de la terre. Mais comment voulez -vous dès lors raconter les victoires de la grâce sans montrer l'ennemi dont elle a su triompher?
Pierre de Luxembourg vint au monde à la fin de l'époque féodale, alors que la chevalerie, toujours vaillante, avait oublié le désintéressement, alors aussi que les grandes charges de l'Église servaient surtout à défrayer les ambitions qui ne trouvaient pas à se faire leur part dans le siècle. Ce qui est admirable dans ce pieux enfant, c'est que là où d'autres ont rencontré les entraînements qui égarent, il a su se frayer à lui-même le chemin du salut. Précurseur en cela du grand Charles Borromée, il est jeté malgré lui au milieu des abus criants , dont son élévation prématurée doit à la fois fournir la preuve et préparer le remède. Mais là s'aiTète la ressemblance. Soutenu par les papes et par l'autorité du concile de Trente, saint Charles poursuivra pendant plus de vingt ans avec une invincible constance l'œuvre de la réforme ecclésiastique. A sa mort, l'Église de Milan présentera le spectacle achevé de la discipline chrétienne et des mœurs évangéliques. Hélas I Pierre de Luxembourg n'a pas connu ces joies. Deux siècles le séparent de l'âge du grand réformateur. L'époque où il paraît n'est pas celle où l'Église
{)anse ses plaies , c'est le moment où elle reçoit les plus cruelles blessures. Partout l'oubli des règles a encouragé le désordre. Un long exil a séparé la papauté de son siège. La France va bientôt expier le périlleux avantage qu'elle s'est donné en paraissant retenir pour elle seule ce qui est le commun trésor de tous les peuples chrétiens. Pierre n'avait que neuf ans lorsque s'ouvrit à Rome , avec la succession de Grégoire XI , l'ère à jamais néfaste du grand schisme d'Occident. Quel temps, mes frères ! Et qui pourrait y penser sans frémir? L'Église a connu d'autres schismes, mais où le droit du moins n'était pas douteux , où la bonne foi ne pouvait s'égarer; où l'on voyait d'un côté l'astuce et la violence au service de l'occupation ; de l'autre, le pouvoir légitime soutenu par tous les vrais enfants de Dieu, schismes passagers d'ailleurs, et qui prenaient fin sans laisser de trace.
Ici quel spectacle différent! C'est un doute effroyable qui pèse sur l'Église entière. Deux papes sont élus par le même collège à quelques jours de distance : l'un a pour lui l'antériorité des suffrages; l'autre, les apparences d'une élection plus libre et plus pure. Bientôt la division qui les oppose l'un à l'autre va s'étendre à tout le peuple fidèle. La chrétienté se partage en deux obédiences qui se renvoient l'anathème, les saints eux-mêmes hésitent et quelquefois s'égarent. Catherine de Sienne et Vincent Ferrier, tous deux enfants de saint Dominique, ne reconnaîtront pas le même pontife. Et ce désordre inouï va durer quarante ans, comme si la prolongation d'une telle épreuve eût été
nécessaire pour montrer qu'une institution capable de la supporter sans périr est véritablement et divinement immortelle.
Placé par sa naissance dans l'obédience du pontife estimable , en qui la postérité mieux éclairée a dû reconnaître un antipape , Pierre reçut sans doute de sa main les faveurs qui prévinrent sa jeunesse ; mais ce ne fut que pour gémir plus amèrement sur des maux qu'il voyait de plus près. Et telle fut dans l'acceptation des honneurs la pureté de ses intentions , telle fut dans l'usage des dignités la perfection de sa vertu, que le saint-siège, après le schisme, n'hésita pas à proclamer sa sainteté. Touchant rapprochement: Qément VII d'Avignon, usant avec bonne foi d'un pouvoir usurpé, confie à Pierre de Luxembourg l'Église de Metz et l'appelle aux honneurs de la pourpre. Un siècle et demi se passe, et Qément VII de Rome inscrit le sectateur de l'antipape au nombre des Bienheureux !
Tel est, mes frères, le cadre historique au milieu duquel vient se placer l'innocente vie de celui dont Ligny fut le berceau. Il est temps de vous montrer le saint enfant lui-même croissant en grâce et en sagesse sous l'action de deux influences protectrices : celle de sa mère et celle de l'école de Paris.
im MÉULNGES ORATOIRES
C olAîcnl de puissants princes que les seigneurs de lAixomboui^. Ligny, leur principal domaine, relevait i\o. \^ couronne de France. Fidèles à la cause française, on ces lomps où la féodalité, établie dans toute TEum|v, inspirait une forme de patriotisme si différente do la nAtiv, les comtes de Ligny avaient fait de votre cité la forteresse do leur puissance. C'est là qu'ils venaient so ro^x^ser de leur vie guerroyante, après tant <lo hardies che\*auchées dirigées tantôt contre la cité do Mot7., ou contjne les princes d'Allemagne, tantôt au sonioo du roi contre les Anglais, ces redoutables onnomis do rmiilé française. Ligny leur devait ces solides (h^fonsos qui la faisaient appeler la ViUe aux helhii tours. Dans cette race rivale des rois, la fierté, la vaillance, étaient héréditaires. Le vice plus d'une fois y côtoya la vertu; mais jamais la vertu n'en fut absente. Nous la vovons reluire d'un vif éclat dans les
l>aivnts do celui que nous honorons aujourd'hui. Guy de Luxembourg, comte de Ligny, méritait à plus d'un titre d\Hre le père d'un bienheureux. Dans sa courte carrière, toute remplie de hauts faits, toute dévouée à la cause nationale que Charles V défendait par sa sagesse et du Guesclin par son épée, que bientôt devait sauver d'une ruine totale l'héroïsme inspiré de la Pucelle d'Orléans , il sut allier à la valeur guerrière le respect des faibles, l'amour des pauvres, le souci de la justice.
le goût de la prière et l'austérité de la vie. Mais, tombé jeune encore au champ d'honneur, il laissa bientôt à sa pieuse épouse le soin d'élever des chevaliers pour la terre et un saint pour le ciel.
La voilà donc aux prises avec la plus lourde des tâches, cette héroïne chrétienne! Entre tous ses fils, elle a discerné de bonne heure celui dont l'âme angélique attirera les regards du Tout - Puissant. Les prédilections de la veuve sont conformes aux prédilections de Dieu. Pierre vécut bien peu d'années sous la tutelle maternelle, mais n'est-ce pas le vrai privilège des mères que cette première culture qui imprime à une vie tout entière la marque surnaturelle? mères ! si vous saviez le don de Dieu, et quelle puissance vous est donnée pour pétrir ces jeunes âmes ! Si vous saviez ce que vos paroles de foi et d'amour opèrent dans les profondeurs d'un cœur qui s'ignore encore, mais qui en retrouvera un jour en lui-même, aux heures de crise, l'impérissable écho! La comtesse Mahaut comprit la grandeur d'une tâche à laquelle une mort prématurée allait sitôt la ravir. Tendre aux caresses de son enfant, elle fut impitoyable à ses défauts. Sous sa forte discipline, Pierre apprit à dompter l'orgueil et Taoïsme que sa bouillante nature commençait à laisser paraître.
Bientôt l'humilité, la charité, la mortification, prirent en lui la place des vices naissants. C'était merveille de le voir s'attendrir aux souffrances des pauvres et s'exercer lui-même à souffrir. L'œuvre propre à la mère était accomplie. Pierre ! le Dieu jaloux voulait votre
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cœur pour lui seul. Il appelle à lui celle qui fut pour vous rinitiatrice de la sainteté, afin que votre tendresse filiale conspire avec la divine charité pour tourner vers le ciel tous vos désirs. Telle est, mes frères, la conduite austère que Dieu garde envers ses £avoris. Et, je vous le demande, n'était-ce pas déjà l'âme d'un saint qui animait le corps frêle de cet enfant de dix ans et reluisait en son doux visage lorsque, sur l'avis de son tuteur, Pierre quitta la terre de Lorraine avec son plus jeune frère, pour aller recueillir les trésors de science et de sagesse qu'offrait à ses nourrissons rUniversité de Paris ?
Mes frères , ce n'est pas un récit que vous attendez de moi ; les faits de cette histoire vous sont connus. C'est un tableau que je dois essayer de vous peindre, pour vous montrer dans cette jeune âme l'action puissante de la grâce. Laissons donc rapidement courir les années , et contemplons au passage le progrès plus rapide encore des vertus de notre saint. Le voici à l'école Notre-Dame. Sa naissance et le train de maison qui l'accompagne devraient le distinguer des pauvres clercs ; son humilité cherche sans cesse à le confondre dans leurs rangs. Mais il est des signes qui malgré lui le trahissent: c'est l'abondance de ses aumônes, qui fait de lui l'ami de tous les pauvres ; c'est son ardeur aux exercices de la prière et de l'étude ; c'est l'intrépide courage qu'il déploie contre lui-même pour mater son corps par les veilles, par les jeûnes, par de rigoureuses austérités. Nous retrouvons ici le chevalier qui compte pour peu la peine , et met l'honneur
au-dessus de tout; seulement c'est le chevalier de Jésus-Christ, et l'honneur qu'il poursuit n'est pas le sien propre, c'est la gloire de son maître. Déjà il a juré de n'avoir pas d'autre amour que Dieu, d'autre épouse que son Église. Noble Valéran , n'essayez pas de remuer dans le cœur de votre frèra la fibre des ambitions terrestres ! S'il faut quitter le cloître Notre-Dame pour aller vous remplacer comme otage au pouvoir des Anglais, vous le trouverez prêt à ce sacrifice. Mais tel vous l'avez vu élève du sanctuaire, tel Calais le connaîtra, embellissant la captivité par la sérénité de son âme, et forçant le respect, l'admiration de ses ennemis.
Le prisonnier est délivré, l'écolier est devenu l'un des chanoines de l'illustre métropole. Déjà son nom comme sa vertu attire les regards du pontife d'Avignon. Les bénéfices ecclésiastiques lui sont prodigués, pour élever sa condition dans l'Église au niveau de son rang princier dans le siècle. Pierre n'a que quatorze ans : peut- il résister au pape? Non; mais un sûr instinct des choses surnaturelles lui dit que tel n'est pas l'ordre de Dieu. « C'est chose terrible, s'écrie-t-il, de posséder des dignités sans y faire résidence. » En attendant qu'il puisse conformer son état de vie à la lettre des saints canons, il s'applique à en garder l'esprit. Les revenus de l'Église ne font que passer par ses mains. Ses aumônes le réduisent à la pauvreté, et font plus d'une fois murmurer autour de lui les avocats de la prudence humaine.
Une sagesse précoce révèle dans les âmes pures la
firf^uiw flr l'EHprH i^ IDxirai™ Qo^on conflit s'élève nntrf' !*• (ihiifùtn' iiv 5i«iiiM»-IDiMnDe ei Tuniversité de Pam.. (-'(^t ù (*.f nhoiinnie BârdliaBarat que sera dévolue Ik TfitHHinn Rfincûliatrine .; ftl iia :5i«&lfefice d'un si jeune nrhf trf' iuiiini n'iHaudre '\e IBittii^ <flm mespectant les traditiriîtf Aef^ doiroi corps^ Jtraqqiidl^ iiQ se Eût gloire d'ap-
Tl <^>Utrt rljt (fu^ tnof^ '}fô; .&&>iibs de TÉglise dans ce i;(irrif»s â^vraiorit oamctonriir ii «ercalllher celui qui les avait fin hïfimpuT. 3..'Wè^e Ae îlkttz Tîeol de mourir. La TicitiJe n'rti' \mT^mt s^ppsjttmA i Tobèlience romaine. ï rf» îfuïpf 'âAvifrnrm vena «"aittacAier cette illustre Église, rt irSfrrr TY^c^il k gn iTusf jums mmvesljture épiscopale. Tti ftiatiTf ^ïl 7T«îs<ffiti 1^ ^wliipe «die l^'orgueil : l'ami de I^iK^n ^^frvfbnnce âftx^a'ntj^fitf' éuiirs Qliumilité. Deux mois <»inlJi>ffrs >àt TYttîraite ï^rrrfrwïâe. de priiène perpétuelle, d'i^rAvjwntvi^ îpf'fnitieTïoes;, sna-fifiront à peine à calmer ses ïemnwaT^ Knfin il crmi veccmimire dans son élection r^ppeJ =d^<wj ïiAwt. D AillMaTs 13 y a, lui dit-on « quelque danger à ocwarir: car Metz est loin d'être soumise. Devant Timage du sachlîce, le chevalier de Dieu se netrouw, t Allons^ dit-îK piiisquon m'a fait évêque, il est temps de montrer que je ne suis plus un enfant. 1 El le \*oilà parti pour prendre possession de son siège.
L'art chrétien a popularisé la scène touchante de cette entrée pacifique où tout, jusqu'à Fhumble monture du jeune pontife, rappelle l'entrée du Sauveur à Jérusalem. Hélas! la ressemblance ne sera que trop frappante. Si la vertu de Pierre- lui gagne des cœurs,
sa douceur sera impuissante à dominer la turbulence des bourgeois , les compétitions des princes , à écarter de son troupeau le fléau des guerres , à réprimer les désordres et les crimes de cette époque d'anarchie religieuse et politique; son frère lui-même, par ses prétentions arrogantes, augmentera les difficultés de sa tâche. Parmi tant d'épreuves Pierre ne faiblit pas ; son recours est en Dieu, sa consolation est la prière, sa vengeance est l'aumône, et s'il en faut un autre, la pénitence la lui fournit : il se venge contre lui-même des péchés de son peuple.
Au milieu de tant de travaux, les honneurs, qu'il fuyait, continuaient de pleuvoir sur sa tête. Le pontife d'Avignon, presque aussitôt après l'avoir fait évêque, l'avait investi de la dignité cardinalice. Et maintenant , jaloux d'attacher à sa cour un jeune prélat bien fait pour l'honorer, il l'appelait près de lui pour jouir du spectacle de ses vertus, et mettre à profit sa surprenante maturité.
Voilà donc notre Bienheureux en route pour Avignon. Pensez-vous qu'il se laisse enivrer par tant de faveurs? Loin de là; car, de quelque côté qu'il regarde, il ne trouve que des sujets de tristesse : derrière lui cette Église de Metz, qu'il a commencé d'aimer, de servir, et qu'il laisse livrée aux factions ; devant lui, cette cour pontificale où il redoute la rencontre de l'esprit du siècle. Et il pleure en s'humiliant devant Dieu, tandis que le monde l'honore. Larmes des saints, vous êtes la rosée du ciel qui empêche la divine semence de périr sur notre terre aride. Dou-
lOâ MÉLANGES ORATOIRES
leurs saciws que le inonde ne comprend pas, vous iMcit« on un cœur innocent, la protestation de l'Esprit de Dieu contre les altérations introduites par la main des hommes dans le plus bel ouvrage de son amour!
I^ïris revoit au passage l'ancien écolier devenu cardinal. Pierre a mille peines à s'arracher de ce lieu. Là il n a connu que les joies de la prière et de l'étude; c e^^t là qu'il est devenu vraiment le disciple de Jésus- CJîrist, Oh ! s*il y |K)uvait fixer son séjour ! Mais l'ordre du ivqK* le presse. Il faut gagner Avignon, il 6mt recevoir les insignes d'une dignité qui lui pèse; il faut i^tre témoin dos malheurs du schisme, du relâchement de la discipline, des abus et des scandales. Oui, Pierre^ il le faut; car, tandis que vous contemplez ces tristesst^s, la cour du pontife est témoin de vos verlus. Votiv humilité chaque jour plus profonde, vos austérités qui égalent celles des anachorètes, votre oraison continuée à travers les nuits, vos aumônes, (jui font de votre maison le rendez -vous des pauvres et vous font sentir plus d'une fois le dénuement , voilà autant de démentis que Dieu donne par vous à ceux qui déshonorent son Église, voilà autant de témoignages qui empêchent la morale mondaine de prescrire contre l'Église !
Aussi bien c'est là toute la vocation de notre Bienheureux. Dieu l'avait choisi , non pour mettre fin aux maux de son Église, mais pour montrer qu'à travers tant de désordres la sève de la vie surnaturelle n'était point épuisée, et qu'alors comme toujours il
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su£Bsait de le vouloir pour être saint. Et maintenant l'exilé peut chanter le cantique de la délivrance. La fin de son épreuve est proche. Chacun en lit déjà le triste présage sur son visage, où la pâle mort a marqué son empreinte. Est- il seul à Tignorer? Ou, au contraire, averti de son prochain départ, le soldat de Dieu veut-il être trouvé en armes pour le service de son maître? Toujours est- il qu'il a formé de vastes desseins. Il ne peut prendre son parti de la prolongation du schisme. Il partira , il ira demander au roi de France de faire la paix avec l'Anglais pour appliquer toutes ses forces à la pacification de l'Église. De là il passera en Angleterre, il ira jusqu'en Allemagne, il parcourra l'Europe, et arrachera aux princes, à force de supplications et de remontrances, l'accord d'où doit résulter la fin des maux qui désolent l'Église. Pierre, cette ambition -là est digne de votre grand cœur. Mais Dieu se contente du sacrifice offert. Hélas! le monde n'est pas prêt encore à mériter le bien que vous lui préparez; mais le ciel est prêt à vous en donner la récompense. La maladie terrasse, avant qu'il ait pu partir, le messager généreux de la paix chrétienne. Il meurt en pénitent, lui dont l'âme a ignoré la souillure, et les princes de l'Église, témoins de cette agonie triomphante, disent, par avance dans leur cœur, les paroles que la liturgie chantera deux siècles plus tard sur la tombe de Louis de Gonzague : Innocentem non secuti, pœnitentem imitemur: « Si nous n'avons pas son innocence, empruntons -lui sa pénitence 1 2»
J'ai tenté, Messeigneurs et mes frères, d'ébaucher devant vous la douce image de Pierre de Luxembourg, Je pourrais m'attarder maintenant à vous peindre le deuil d'Avignon, la Provence en pleurs, les larmes d'un pontife mêlées à celles des pauvres , les princes, les docteurs accourant au saint tombeau et confondus dans la prière avec les humbles et les petits que Pierre avait tant aimés.
Je pourrais vous montrer les miracles répondant à la foi du peuple et manifestant la sainteté de celui qu'on invoque: le corps fracassé d'un enfant reprenant la vie au contact de la pierre sépulcrale du Bienheureux; le véritable Clément VII accordant les honneurs du ciel à celui que l'usurpateur de ce nom avait comblé des dignités de la terre ; enfin un temple magnifique élevé à sa mémoire. Mais d'autres pensées m'attirent, et je me sens débiteur envers vous de réflexions plus hautes , qui fourniront une brève conclusion à ce discours.
Luxembourg, dans sa sainte et trop courte carrière, a déploré et combattu deux grands fléaux de l'Église : le relâchement et le schisme.
Si la Providence , qui ne fait rien en vain , renouvelle aujourd'hui son culte, n'est-ce pas pour nous offrir dans ses exemples et dans sa protection les
enseignements et les secours dont nous avons besoin pour soutenir des luttes pareilles ?
La corruption des mœurs est-elle aujourd'hui plus générale qu'elle ne le fut à la fin du xi\^ siècle? Je l'ignore, et j'estime qu'on perdrait son temps à vouloir résoudre une telle question. Ce que je sais, c'est que le désordre moral se présente aujourd'hui avec un caractère nouveau d'arrogance et avec des airs de défi. Autrefois le mal passait pour une défaillance, aujourd'hui il se présente comme une forme nouvelle du bien. On a rajeuni le morale, on Ta mise d'accord avec une science indépendante qui ne connaît plus de sujétion. Quoi d'étonnant si elle ne ressemble pas à l'ancienne , si l'orgueil de l'esprit y porte le nom de noblesse, si le culte de la force y remplace les scrupules du droit, si les appétits glorifiés et comme divinisés identifient la vertu avec la satisfaction des convoitises? Oui, mes frères, voilà un mal nouveau. Le passé a connu les révoltes de la chair, il n'a pas déclaré cyniquement qu'elle avait raison contre l'esprit. La sainteté du mariage a été souvent profanée par les passions , mais l'adultère ne prétendait pas alors aux honneurs que notre âge lui prodigue. L'Église ellemême a vu le scandale pénétrer dans les rangs de sa milice; mais, en présence des pires excès, nos pères n'ont jamais pris le change, ni enveloppé dans un mépris sacrilège, avec le vice des hommes, l'institution de Dieu.
Et le schisme, mes frères! Ahl je le sais, il n'est plus à craindre au sein de l'Église. Jamais l'unité
catholique n'a été plus forte, jamais le siège apostolique n'a été entouré de plus d'hommages, jamais on n'a vu son autorité mieux obéie, sa parole reçue avec plus de docilité jusqu'aux extrémités du monde. Désarmé, dépouillé, captif dans son propre palais, le successeur de Pierre attire et retient sur lui les regards attendris de tous ses enfants , les regards étonnés et respectueux de ses ennemis eux-mêmes. La plus haute de ses prérogatives, celle qui le rend capable de confirmer ses frères sans avoir lui-même à redouter le péril d'erreur, a reçu d'un concile œcuménique une décisive consécration. Nous sommes loin de ces conciles tumultueux de Pise, de Constance et de Bâle, où les malheurs du grand schisme livraient aux discussions de la chrétienté les droits et l'autorité du vicaire de Jésus -Christ. Dieu, dans sa providence, nous a ménagé cet avantage pour nous soutenir dans de nouveaux combats ; car, si nous n'avons plus à redouter la division dans l'Église, un autre schisme s'est accompli, dont la déchirure s'élargit tous les jours sous nos yeux : le schisme entre l'Église et la société moderne.
Faut-il, mes frères, vous en décrire les caractères et vous en signaler les périls? Tirée de la barbarie par la civilisation chrétienne, notre société ne veut plus rien devoir à sa mère; elle rejette la foi qui l'a éclairée, la morale qui l'a policée, la grâce qui a combattu en elle les ferments du vice. Décidée à ne plus obéir, l'indépendance ne lui suffit plus ; elle veut régner seule et régner sur des ruines. 11 lui faut le monopole de
tous les droits, et toute liberté lui semble une révolte dès qu'elle s'appuie sur la conscience. A moi l'éducation, dit- elle, pour façonner l'esprit des générations qui grandissent et y tuer la croyance! A moi la richesse, à moi la puissance, pour briser cette résistance morale dont l'Église était déjà l'inspiratrice au temps des Césars !
Ainsi parle -t- elle par la voix des sectaires qui s'imposent à elle et se donnent la mission de la régir. Et pourtant, j'en atteste le cœur de mes contemporains, non, ce n'est pas là le vrai sentiment qui les anime. Une noble fierté, le désir de s'élever par la science et d'élever avec eux ceux qui souffrent, une généreuse sympathie pour l'humanité tout entière, un idéal de liberté, de justice et d'honneur auquel la réalité, dans aucun temps, ne peut jamais répondre, mais dont il est bon de se rapprocher toujours: voilà ce que je trouve au fond des âmes du grand nombre. Mais un préjugé, perfidement entretenu parla calomnie, leur persuade que l'Église est l'ennemie de ce progrès , et c'est ainsi que se creuse sans cesse l'abîme de haine qui sépare d'elle des millions de ses enfants.
Eh bien ! mes frères , à de si grands maux il faut de grands remèdes. Et l'Église, qui vous les propose, a besoin de vous pour les appliquer.
Au mal de la corruption , il faut opposer l'éducation chrétienne, celle qui est le privilège des mères, l'éducation domestique.
Pourquoi celle-là plutôt qu'un autre ? Ah ! parce que c'est celle-là qui fait la conscience. D'où vient qu'une
morale subversive trouve aujourd'hui tant de crédit? C'est qu'elle rencontre des consciences hésitantes où rien de profond n'a été gravé. Quand l'homme est achevé, il est trop tard pour développer en lui le sens moral avec son infaillible instinct de l'honnête et du juste. C'est quand la substance de l'âme est encore tendre, qu'il y faut imprimer la loi de Dieu. Ce sacerdoce appartient aux mères, et, pour les en dépouiller, il faudrait pouvoir leur arracher leur maternité même ; pour les en dispenser, il faudrait pouvoir les rendre indifférentes à la destinée morale de leurs enfants.
Mères chrétiennes, à l'œuvre I La société a besoin de vous. Arrière les molles tendresses, où il entre plus d'égoïsme que de dévouement! L'amour maternel est une création du cœur de Dieu. Il doit emprunter à l'amour du Créateur quelque chose de sa noble vigueur et de sa religieuse austérité.
Et le mal du schisme, de ce schisme moderne par où le monde est séparé de l'Église, comment le combattrons-nous? Par une seconde forme de l'éducation, par l'école chrétienne.
Oui , il nous faut l'école chrétienne à tous les degrés.
Il nous la faut au degré le plus humble, pour que, dans l'esprit du peuple, ces deux souvenirs demeurent inséparables : l'acquisition des connaissances utiles et l'initiation aux croyances religieuses. Il nous faut l'école chrétienne* au degré secondaire, pour que la jeunesse des classes moyennes et des classes élevées
puise aux mêmes sources le savoir nécessaire et les maximes de l'Évangile.
Enfin il nous faut l'école chrétienne au degré supérieur, pour que le privilège de la haute science ne reste pas plus longtemps aux mains de ceux qui la tournent contre Dieu et contre son Christ. Ah ! mes frères, là est le grand péril; là serait, si on le voulait, le grand remède.
Rappelez -vous l'histoire de Pierre de Luxembourg. L'Église gardait alors les clefs de la science ; elle dispensait avec largesse les hautes connaissances dans ces universités formées par ses soins et pénétrées de son esprit. Et voilà ce qui lui conserva son prestige à travers l'épreuve terrible du grand schisme. Les puissances de ce monde cherchaient alors, comme aujourd'hui , à opprimer l'Église ou à l'exploiter ; mais, pour savoir quelque chose , elles étaient obligées de se mettre à son école. Pour penser, elles avaient besoin d'elle , et c'est ce qui les a ramenées finalement à l'unité catholique. On pouvait alors douter de la personne du pape, on ne doutait pas de sa mission.
Aujourd'hui l'Église ne revendique pas le monopole de la science; c'est l'impiété qui se l'arrogé, et qui , fière jusqu'à l'ivresse de ses découvertes et de ses progrès, nous les jette à la tête comme un défi. Relèverons -nous ce défi? C'est la question de vie ou de mort. Si nous le laissons tomber à terre, la foi ne disparaîtra pas de ce monde; mais elle quittera nos sociétés cultivées, pour aller éclairer d'autres
rivages et porter à d'autres, peut-être aux noirs de l'Afrique, son flambeau. Si cç malheur arrive, une barimrie nouvelle, barbarie raffinée d'abord, bientôt violente et sauvage, sera le châtiment de notre apostasie. Et nous assisterions, inertes ou indifférents, à la préparation de ces catastrophes? Non, mes frères, c'est impossible. L'Église a besoin de la science pcrur se défendre. Donnez-lui cette arme, qu plutôt aidez-la à la forger elle-même dans ces officines de haut savoir qui s'apiiollent nos écoles supérieures.
Ne dites pas : C'est l'intérêt d'un petit nombre. Non, c'est l'intérêt de tous , car la foi du grand nombre est protégée ou livrée par la science, bonne ou mauvaise, de quelques-uns. Ne dites pas : Cela coûte trop cher, car la vérité n'est jamais trop chère. La vérité, c'est le pain de l'âme: Non in solo pane vivit homo, dit Jésus- Christ. Et quand le pain est cher, on ne laisse [)as pour cela d'en manger. On se prive du reste, et l'on achète du pain.
O bienheureux Pierre, j'ai fini de vous louer. Et voilà que, en rappelant vos exemples, ô notre frère d'autrefois, j'ai pu montrer à nos frères d'aujourd'hui le chemin du salut. Il me semble, aimable protecteur, que vous devez être content de votre peuple. Cette fête magnifique, ce concours immense, ces hommages spontanés, cette allégresse de toute une province, ce prince de l'Église, ces évêques, ces prêtres accourus pour glorifier votre mémoire, l'enthousiasme populaire qui a répondu à leur appel, tout cela ne dirait- il rien à votre cœur toujours ouvert à la bonté?
Écoutez, écoutez, saint enfant de Ligny, le cri de notre détresse et celui de notre confiance. Par votre crédit auprès de Dieu, obtenez -nous ces deux protections : des mères chrétiennes, pour préparer à notre société menacée des âmes religieuses et pures, austères et vigoureuses; des écoles chrétiennes, pour préparer des générations éclairées et croyantes! Et qu'ainsi, par la vertu de l'éducation , soit scellée de nouveau l'antique alliance du Christ avec la France, pour le bonheur de notre patrie de la terre , pour la gloire de notre patrie du ciel !