‹ Mélange oratoires (volume 2)Chapitre 12 sur 27 · PRONONCÉ DANS L'ÉGLISE SAINT-ÂMBROISE, A PARIS · texte numérisé non relu

PRONONCÉ DANS L'ÉGLISE SAINT-ÂMBROISE, A PARIS

Le 7 août 1887

POUR LA CLOTURE DES FÊTES CÉLÉBRÉES A l'OCCASION DU PREMIER CENTENAIRE DE SA MORT

Et ipse dédit qiiosdam quidem apostolos, altos autem poêtores et doetores.

(Ephes. IV, 11.)

Jésus-Christ nous a donné dans les uns des apôtres, dans les autres des pasteurs, des docteurs.

Monseigneur*,

Nous sommes heureux de célébrer sous votre présidence la fête du grand saint dont nous honorons le centenaire. C'est la terre d'Italie qui a vu germer dans son sein, après tant d'autres, cette nouvelle tige de sainteté. Rapproché de la chaire romaine par le voisinage des lieux, Alphonse de Liguori a consacré sa

* Ms"" Rotelli, archevêque de Pharsale , nonce apostolique à Paris.

vie tout entière à la cause du saint-siège. Aujourd'hui que la France catholique recueille avec une pieuse gratitude l'héritage de grâce qui lui est venu de la patrie d'Alphonse , il nous est doux de voir à notre tête, dans ce concours d'hommages et de prières, celui qui représente dans notre pays la sollicitude, la sagesse et la bonté du vicaire de Jésus- Christ, et qui trouve dans son cœur d'évêque les vertus les mieux faites pour soutenir l'honneur d'une telle mission.

Mes Frères,

L'apôtre saint Paul, expliquant aux Éphésiens la variété des ministères qui sont dans l'Église, leur montrait dans le Cœur de Jésus- Christ le principe unique d'où ils dérivent. Les uns, disait- il, sont apôtres, les autres pasteurs, d'autres docteurs. Mais c'est le même Christ qui les fait tous ce qu'ils sont : Et ipse dédit quosdam quidem apostolos. Puis donc qu'ils empruntent à la même source et leur mission et leurs pouvoirs , il ne saurait exister entre eux de séparation nécessaire ; car, ainsi que l'enseigne ailleurs le même apôtre, Jésus -Christ est comme le fond divin qui remplit tout dans l'Église : Qui omnia in omnibus adimpletur * . . . Omnia et in omnibus Christu^ *.

Ne vous étonnez donc pas, mes frères, si ces dons

« Ephes. 1 , 23.

* Col. III, 11.

M4 MËLAN<GES ORATOIRES

âe Yu^iôVre^ du ddcteiuret du pasteur vous apparaissent tântAI distribués em des canaux divers, tantôt ramassés diBs uiK Tûèmà vie, coaune pour donner en une fois k rËglise H aux âmes le Christ tout entier. Et quand vous rencontres un de ces vases choisis où se réunissent tous les parfums de l'Évangile, réjouissez- \'OUiS ^ gionâez Gdui qui a daigné élever l'homme asse^ haut pour ùire de lui le dispensateur de Dieu.

O Alphonse, n'est-ce pas là votre histoire? Votre humilité, pareille à un vase d'argile, a longtemps enfermé les arômes variés de science et de sainteté que distillait votre âme prédestinée. Mais la mort a brisé le vase, et les essences répandues ont embaumé relise, Soufflnez qu'aujourd'hui une main bien intligne de cet honneur, main pieuse néanmoins et filiale, s'essaye à les recueillir, pour faire respirer au i>ouple chrétien l'odeur précieuse de vos vertus, de votre doctrine et de vos œuvres.

Réser\'é par la Providence à une époque de décadence religieuse pour soutenir les âmes défaillantes et consoler l'Église dans ses douleurs, Alphonse -Marie de Liguori soutint, à travers une longue carrière, le fardeau d'une telle mission. Sa vie, chargée et comme débordante de travaux prodigieux, remplit le xvïii* siècle tout entier. Quand il s'éteint, plus que nonagénaire , deux années à peine séparent sa mort bienheureuse de cette explosion humaine qui s'appelle la Révolution française. Pour vous faire connaître une telle existence, que d'événements je devrais raconter I que de tableaux je devrais peindre! Mais

d'avance je me sens accablé par le poids de cette tâche. Il faut choisir dans cette abondance; il faut aller au plus pressé. Je m'inspirerai donc de l'esprit d'Alphonse, qui, dans la parole publique, ne cherchait jamais que le bien des âmes ; et, laissant de côté tout ce qui pourrait satisfaire la curiosité, je vous montrerai en raccourci, dans notre saint, l'apôtre d'abord , puis le docteur et le pasteur. Il ne nous restera plus ensuite qu'à tirer de ces grands exemples les leçons et les encouragements qu'ils contiennent pour nous.

^ Et ipse dédit quosdam quldem apostolos.

Jésus -Christ a réservé à quelques-uns le ministère de l'apostolat. Qu'est-ce à dire, mes frères? Jésus- Christ ne veut pas faire à lui seul l'œuvre de la rédemption. S'il s'agit de payer la rançon de l'humanité coupable, ohl alors il faut bien qu'il soit seul; car, qui donc à sa place oserait affronter la colère de Dieu? qui se croirait capable de la fléchir? L'homme pécheur a pu contracter la dette; pour l'acquitter, il faut une hostie sans tache, il faut une oblation d'un prix infini. Mais quand le prix est soldé, qui donc le mettra dans la main de chacun des captifs pour qu'il achève sa délivrance? Ici tout dépend du divin vouloir. Jésus pouvait se réserver la distribution de la

206 HËXANGES ORATOIRES

grâce rédemptrice, il pouvait aussi la confier à des mains humaines. Le premier parti eût mieux assuré, semble- 1- il, les intérêts de sa gloire, si la gloire de Dieu ne consistait pas avant toutes choses dans la manifestation de son amour. Or l'amour est prodigue de sa nature; Tamour ne garde rien pour lui seul; l'amour n'est pas content s'il ne partage tout ce qu'il a. Et, s'il faut faire un choix, il ne retiendra pas le meilleur de son bien ; c'est ce meilleur qu'il voudra mettre en commun avec l'objet de sa tendresse. Et maintenant, je vous le demande, qu'y a-t-il de plus précieux que le sang de l'Agneau , ce sang qui a lavé les iniquités du monde? L'Agneau confiera donc à ses amis de la terre la dispensation de son sang. Allez, dirat-il à ces hommes imparfaits qu'il a choisis , séparés, instruits et transformés; allez enseigner et baptiser toutes les nations, répandez ma doctrine et ma grâce, soyez auprès du genre humain les ambassadeurs de mon amour.

Telle est l'origine de l'apostolat. Né dans le cœur de Jésus -Christ, il ne cessera qu'avec les siècles. Il prendra toutes les formes , saura s'adapter à tous les lieux et à tous les temps. On le verra s'attaquer tour à tour au monde judaïque, au monde hellénique, au monde romain , au monde oriental, au monde barbare; puis , quand une première conquête lui aura ouvert toutes les portes des nations, l'amour, qui ne connaît pas de repos, renouvellera sans cesse sa mission libératrice, lui suscitera, au sein des peuples baptisés , des légions toujours renaissantes d'ouvriers et de soldats,

qu'il enverra tantôt par delà les frontières de la civilisation, pour annoncer l'Évangile aux contrées infidèles, tantôt aux héritiers dégénérés des âges de foi, pour réveiller dans leur sein les ferments endormis de la vie surnaturelle. Qu'importe le sol que fouleront les pas de l'apôtre? L'œuvre est toujours la même; il s'agit d'annoncer ou de rappeler au monde la grande nouvelle, la nouvelle du salut. Evangelizo vohis gaudium magnum^.

Oui, l'œuvre est la même; et, s'il fallait distinguer entre les deux formes qu'elle revêt, je dirais : Celle-là est la plus difficile qui s'adresse, non plus aux peuples nouveaux pour les gagner à l'Évangile, mais aux peuples vieillis pour les tirer de leur aveuglement et leur rendre la vue des cieux. La terre qui a bu en vain l'eau fécondante et qui ne produit plus que des ronces et des épines, cette terre ingrate, dit saint Paul , est bien près d'être réprouvée et maudite pour toujours *. Qui la sauvera de cette condamnation menaçante? Qui lui rendra sa fertilité perdue et la fera capable de contenter encore l'exigence du divin moissonneur? L'apôtre fera ce miracle; mais à quel prix, grand Dieu I Quels accents devra prendre sa voix pour secouer le lourd sommeil des âmes î Quelles ardeurs devront animer son cœur pour le jeter au travers des rebuts qui l'attendent et rendre la constance de son zèle supérieure à l'obstination des pécheurs? Cœur

* Luc. n, 10.

« Hebr. iv, 8.

de Jésus -Christ, ouvrez vos abîmes, faites- en sortir des ressources inespérées pour la conversion des ingrats I

Telle est, mes frères, la constante prière de l'Église, et Dieu l'exauce en lui envoyant des saints.

Transportons -nous par la pensée dans le royaume de Naples à Iji fin du xvii® siècle. Si nous nous arrêtons d'abord dans la capitale, nous y trouverons sans doute, avec les incomparables beautés d'une nature sans rivale, les splendeurs de la civilisation et tous les raffinements du luxe et du bien-être. Mais combien ce riche manteau recouvre- 1- il de plaies honteuses et mortelles I Chez les grands , la corruption des mœurs, la licence de l'esprit et celle du cœur, la contagion chaque jour grandissante des doctrines impies; dans le peuple, le vice favorisé par l'ignorance; dans les rangs du clergé, mêlés aux hommes de savoir, de piété et de zèle, des pasteurs indignes ou légers, oublieux de leurs devoirs, soucieux du plaisir, inattentifs à la perte des âmes. Et pourtant ce n'est pas là que le règne de Dieu souffre le plus grand préjudice. Regardez au loin; voyez ces plaines immenses où s'étendent, entre deux mers, des prairies sans fin» Là, des pâtres demi -sauvages vivent au milieu de leurs troupeaux. On se souvient d'eux pour s'enrichir du produit de leurs veilles ; mais, à part les agents du fisc, nul ne s'approche d'eux pendant l'année entière; nul ne s'occupe de leur destinée. Les églises sont éloignées; les pasteurs de buffles ignorent les pasteurs des âmes et en sont ignorés. On voit cette mi-

PANÉGTHIQtîES ET ORAISONS FUNÈBRES 209

sère dans un royaume chrétien : des provinces entières ont comme oublié l'Évangile.

Pendant ce temps-là, grandit à Naples un enfant ([u'on peut appeler le favori du ciel et de la terre. Toutes les bénédictions ont entouré son berceau : sur le front de ses parents, ses yeux enfantins ont vu briller une double couronne de noblesse et de vertu ; les Igrâces de l'esprit, le charme d'une nature heureuse, I «ne inclination précoce vers tout ce qui esl noble et Ipur, tel est Je fond privilégié sur lequel va travailler Ël'éducation la plus libérale et la plus religieuse qui ■ fut jamais. Son père, vaillant marin, a promené sur toutes les mers le pavillon impérial; mais une foi lardente, une piété austère, l'ont accompagné dans ses Kpéditions, et lui ont fait trouver sur la galère du commandement le recueillement et !a solitude d'un [ponastére. De sa mère, nous ne dirons qu'un mot ; Ijàt de cette race qui ne s'éteindra jamais dans l'Ée a pour destinée d'y perpétuer la sainteté, ttinue et des Blanche de Castille, la race s mères qul^^kptent les saints.

I Voyez-la croître sous le soleil de Dieu, cette jeune (ante déjà gonflée de la sève surnaturelle. Un prêlre ïvant et pieux achèvera par ses leçons l'ceuvre de la mille. A seize ans, Alphonse a parcouru le cercle Fétendu des études littéraires et juridiques. L'adolescent I a déjà revêtu la robe du docteur. Trois années d'un nouveau labeur l'auront bientôt initié à l'art du bari-eau et à la pratique des affaires. Le jeune avocat n'a pas encore vingt ans, et déjà les causes les plus imporr t8

tantes sont confiées à sa précoce maturité, à son intégrité austère, à cette éloquence victorieuse qu'il vient de révéler. Honneurs, succès, richesses, faveurs du monde, alliances brillantes, affections et plaisirs, unissez -vous pour séduire cette âmel Que la terre offre ce qu'elle a de meilleur; que la tendresse d'un père vénéré s'ajoute à tant de charmes pour solliciter un cœur que Dieu s'est réservé! Quand aura sonné l'heure de l'épreuve , la victoire de la grâce n'en sera que plus glorieuse.

Parmi tant de prospérités, Alphonse n'a pas oublié Dieu : la prière prolongée, une piété tendre envers Marie, un dévouement ardent aux œuvres de miséricorde, une admirable pureté de coeur, voilà ce qui suffirait à déclarer sainte une autre vie que la sienne. Et pourtant c'est là que la jalousie divine va le chercher pour le convertir. Oui, car l'amour infini n'accepte pas de partage. Or Alphonse ne lui appartient pas encore tout entier, puisqu'il aime la gloire. Habitué à marcher de triomphe en triomphe, fort de son intégrité, sûr de son talent, le A^oici qui accepte la défense d'une cause retentissante. Dieu permet qu'un inexplicable oubli tienne éloigné de son regard le document décisif, et qu'il engage de bonne foi l'autorité de sa parole dans une affirmation téméraire que devait accueillir en pleine audience un écrasant démenti. Étourdi d'un tel coup, l'orateur perd en une fois toute son assurance. Il laisse la cause pendante, s'enfuit du prétoire, s'enferme dans sa demeure; pendant trois jours il refuse toute nourriture , il repousse toute con-

Ai

PANÉGYRIQUES ET ORAISONS FUNÈBRES 2il

solation. On dirait que tout s'est écroulé dans son âme. Mais non, ce qui s'est écroulé, .c'est son avenir mondain. Le secours lui viendra du ciel ; mais , avec le secours, l'ordre impérieux de dire adieu aux espérances terrestres. La même voix qu'a entendue Paul sur le chemin de Damas retentit au cœur du jeune homme : « Alphonse, Alphonse, il est mauvais pour toi de regimber contre l'aiguillon.» Et comme Paul aussi, le voilà qui se prosterne en s'écriant : ce Seigneur, que voulez- vous que je fasse * ? »

Entre une âme pure et Dieu , la lutte ne saurait être longue. Mais à peine la parole d'acquiescement est-elle prononcée, voici un autre combat qui commence, mille fois plus douloureux; car, si les grands cœurs acceptent aisément le sacrifice qui les immole, combien leur apparaît plus cruelle la nécessité d'immoler eux-mêmes les cœurs qui leur sont dévoués! Don Joseph de Liguori ne comprend rien à cette vocation soudaine qui renverse toutes ses espérances. Le duel est engagé entre la tendresse obstinée d'un père accoutumé à se faire obéir, et l'indomptable fermeté d'un fils qui ne veut rien refuser au Seigneur. Laissez passer soixante années. Lorsque Alphonse, chargé de jours, rencontrera au seuil de l'éternité la plus humiliante et la plus amère des épreuves, il ne pourra la comparer dans sa vie tout entière qu'au brisement de son cœur de vingt ans, contraint d'affliger son père pour contenter son Dieu,

* Act. IX, 5, 6.

Il fallait bien nous arrêter, mes frères, devant ce touchant spectacle. Mais maintenant il &ut reprendre notre course à la suite de lliéroîque jeune homme qui s'avance à pas de géant dans la voie du sacrifice. L*adieu qu'il dit au monde ne connaîtra pas de regrets. Du premier coup l'immolation est complète; avec l'habit ecclésiastique, Alphonse a revêtu les livrées de la pauvreté. Celui que Naples a connu avide d'applaudissements et de succès ne paraît plus convoiter que l'humiliation et le mépris. Si vous voulez le trouver désormais, cherchez-le dans l'église, où il prolonge son oraison, puis dans l'austère retraite où tour à tour il châtie son corps et enrichit son esprit des trésors de la science sacrée. La prière, la pénitence, l'étude, se partagent toutes ses heures. Il serait plus vrai de dire qu'à la fois elles les remphssent; car alors même qu'il travaille, il prie encore, et son courage ingénieux lui fournit le secret de mêler à toutes choses la souffrance volontaire.

Ainsi se prépare en lui le prêtre, et dans le prêtre, l'apôtre. A peine revêtu du sacerdoce, Alphonse n'hésite pas. Il n'est pas de ceux qui marchent au hasard ou qui frappent en l'air des coups perdus : Sic curro non quasi in incertum, sic pugno non quasi aerem verherans^. S'il a quitté le moûde, c'est pour porter l'Évangile aux déshérités. Malheur à moi si je n'évangéliseî se dit-il avec saint Paul. Les plus pauvres quartiers de Naples reçoivent les prémices de son

1 Cor. IX, 26.

ministère. Puis, comme un incendie qui se nourrit de ce qu'il consume, le zèle du jeune apôtre déborde hors de la capitale. Les pauvres paysans l'attirent, c'est à eux qu'il se sent redevable; mais les villes qu'il traverse l'arrêtent au passage, les évêques se disputent l'ardent missionnaire. Six années se passent dans des labeurs ininterrompus, qui ont bientôt usé ses forces et menacé sa santé. Tandis que, cédant enfin aux remontrances de ses amis, Alphonse va chercher à Scala un peu de repos, il y trouve la pleine révélation de sa mission. Deux âmes privilégiées, un évêque et une religieuse, en ont reçu de Dieu la confidence. Ce que, un siècle auparavant, Vincent de Paul a fait pour la France, Alphonse le fera pour l'Italie. Il sera père d'une nouvelle famille d'apôtres dont Scala sera le berceau. Porter aux âmes les plus abandonnées l'Évangile de paix, s'enfermer dans ce ministère, renoncer pour le mieux remplir à toute autre entreprise, abdiquer d'avance toute autre prétention, telle sera la vocation des prêtres du Très- Saint- Rédempteur.

Si le temps nous le permettait, j'aimerais, mes frères, à vous faire suivre pas à pas les progrès de cette grande œuvre , assister avec vous à la formation des missionnaires, à la rédaction des règles, fruits de l'expérience et de la prière; accompagner les ouvriers de Dieu dans ces milliers de villages et de cités, où leur zèle recommence sans se lasser le travail écrasant des missions. Au milieu de tant d'âmes intrépides, Alphonse nous apparaîtrait les dépassant de toute la

hauteur d'une vertu surhumaine, invincible à la fatigue, aux privations, à la douleur, menant défirent toutes les tâches, multipliant les heures par la fécondité de son action. Vous verriez le soldat de Dieu soutenir à la fois cent combats divers, obligé, tandis qu'il lutte en face contre les vices des méchants, de défendre son œuvre contre la jalousie des bons ; acclamé des uns, méconnu des autres, contrarié par les puissances de la terre, quelquefois, hélas! trahi par ses amis. Trente années se succèdent, toutes pleines de ces labeurs. Le fardeau de l'épiscopat, jeté par force sur les épaules du saint fondateur, n'interrompt pas son apostolat. Tandis qu'il continue de gouverner sa famille religieuse , il fait de son diocèse le théâtre d'une mission perpétuelle, où, durant treize ans, les contradictions, les souffrances, les luttes soutenues pour la cause de la vérité et de la justice, ajoutent sans cesse au poids de sa croix comme à la valeur de ses mérites.

Enfin l'infirmité terrasse le grand athlète. Il résigne entre les mains du pape sa charge épiscopale. Il retourne au milieu des siens pour s'y préparer à la mort. Mais Dieu n'a pas marqué sitôt pour lui l'heure de la délivrance. Douze années de souffrances, de persécutions et d'amertumes, mettront le sceau de la perfection sur son âme prédestinée. Celui que toute l'Italie vénère, trouve parmi ses enfants des rivaux et des détracteurs ; ses intentions sont calomniées , ses écrits altérés ; son œuvre , dénaturée par la trahison , semble perdre la confiance du Souverain Pontife, Le

fondateur octogénaire dépose l'autorité qu'il exerçait depuis cinquante ans. Jésus! est-ce ainsi que vous traitez vos amis? Oui, car le serviteur n'est pas plus que le maître , et la perfection de la vertu se mesure à la perfection de la ressemblance qui nous rend conformes au crucifié. Quand l'épreuve du dehors est à son comble, voici venir pour Alphonse l'épreuve du dedans. L'apôtre de la foi connaîtra toutes les horreurs du doute; le maître de la confiance, celui qui â rendu l'espérance à tant d'âmes désolées , se verra traîné jusqu'aux confins du désespoir; le tendre interprète de la charité ne retrouvera plus dans son cœur que les angoisses d'un amour qui s'ignore lui-même et cherche douloureusement le Dieu qu'il croit avoir perdu.

Mais, dans cet instant suprême, Marie, qu'il a tant aimée, vient à son secours. La confiance rentre dans son cœur, le ciel se rouvre, l'extase d'amour vient le payer en une fois de tout ce qu'il a souffert. Il meurt au milieu des siens, le peuple lui rend en hommages ce qu'il en a reçu en dévouement. Ses funérailles sont un triomphe, sa sainteté éclate à tous les yeux, le vicaire de Jésus -Qirist se fait son vengeur. Si les perturbations politiques ne fussent venues entraver ses désirs , le même pape qui avait fait couler les larmes d'Alphonse l'eût inscrit au nombre des bienheureux. Mais, en dépit de ces retards, les honneurs de l'Église s'accumulent sur sa mémoire avec une rapidité presque sans exemple. Moins de trente ans après sa mort, Pie VII le béatifie; encore vingt -quatre

ans, et Grégoire XVI le canonise; encore trente-deux ans, et Pie IX lui confère la couronne des docteurs.

Tel est, mes frères, l'admirable tableau que j'avais mission de peindre à vos yeux. Hélas! je n'ai pu qu'à peine en ébaucher quelques traits. Et, pour imparfaite que soit cette esquisse, je me sens obligé de la laisser telle qu'elle est; car ma tâche n'est pas achevée. Il me reste à vous montrer dans Alphonse le docteur et le pasteur.

Dans cette carrière d'apôtre qu'Alphonse a parcourue durant soixante ans, vous vous demandez peutêtre quelle place a pu être faite aux travaux de l'esprit. L'histoire des saints est pleine de ces surprises. Alphonse, dites- nous votre secret. Une seule tâche nous accable; vous, vous portez sans faiblir un poids qui écraserait plusieurs vies laborieuses. Quand nous nous donnons aux âmes, nous sommes exposés à négliger la prière; nul ne s'y est livré comme vous, et vous n'avez jamais rien dérobé à l'oraison. Les travaux du ministère nous semblent incompatibles avec les loisirs de l'étude; vous, vous avez rempli votre pays de votre apostolat, votre siècle de vos écrits. Suffit -il, pour expliquer ce miracle, de rappeler le vœu admirable par lequel vous vous étiez engagé à ne jamais perdre un moment? Non, il faut ajouter que les habitudes d'une pénitence héroïque vous faisaient

. trouver le repos iiiutile, et que Dieu , par une protection singulière, a soutenu jusqu'aux extrêmes limites delà vieillesse, les forces que vous prodiguiez à son service.

L'œuvre doctrinale d'Alphonse est triple :

11 a défendu la foi. Il a redressé la morale.

Il a éclairé la piété.

L'heure nous presse , il faut nous borner à de rapides indications.

La foi d'abord , car le christianisme est fondé sur la vérité.

Qu'est-ce que la foi pour l'esprit de l'homme? Est-ce un joug ou une délivrance? Sous des aspects divers, elle est à la fois l'un et l'autre. Elle enchaîne notre oi^eil, elle nous affranchit de l'erreur et du doute. Elle offre à l'intelligence humaine une alliance avec l'Esprit de Dieu; or, dans toute alliance, il y a des sacrifices réciproques. L'indépendance est notre rêve à tous; rêve insensé, car, pour ne dépendre de personne, il ne faudrait pas avoir reçu d'un autre et notre être et les lois qui le régissent. Mais ce rêve nous est cher, et nous ne le sacrifions pas sans résistance. Nés ignorants, nous voudrions tout savoir par nous-mêmes; il nous en coûte d'accepter d'autrui la vérité toute faite , surtout quand les raisons des choses demeurent pour nous voilées d'obscurité. Il est pourtant un ordre de questions sur lesquelles nous ne pouvons rien apprendre que de cette manière; et ce sont justement les questions qui nous intéressent le I 19

[)]us hautement, les questions poignantes de notre origine et de notre destinée. La vie est un mouvement qui n'a rien de volontaire : quand notre pensée s'éveille du sommeil de l'enfance, nous y sommes déjà engagés. Un autre nous a jetés dans ce courant sans nous consulter. Comment en découvririons -nous sans lui et le point de départ et le terme? En nous donnant cette impulsion , le Créateur savait ce qu'il faisait ; en la recevant, nous l'ignorions encore. Le moyen de l'apprendre, sinon d'écouter son témoignage? Mais non , nous aimons mieux douter avec des airs d'indépendance, que connaître avec soumission. L'impiété peut prendre le ton de l'affirmation , elle peut donner aux hypothèses les plus gratuites les apparences de la certitude ; au fond elle n'a que des hésitations à nous offrir, et tout son art consiste à ébranler notre confiance dans la parole de Dieu. Mais, en nous ôtant la vérité, il semble qu'elle nous affranchisse, parce qu'elle supprime l'obligation de croire, qui est pour l'homme de foi le prix dont il paye le bienfait de la révélation.

Là est le secret de ce charme malsain que l'incrédulité a de tout temps exercé sur l'esprit des hommes. Depuis l'origine du christianisme, l'enseignement divin a toujours trouvé des esprits rebelles. Mais la rébellion resta longtemps partielle : elle s'attaquait à telle ou telle partie du dogme. Le xvii© siècle vit naître, le xviii® vit grandir une forme plus audacieuse de la négation : le dogme tout entier, le fait même de la révélation qui lui sert de base, voilà ce qui fut contesté.

Hélas! il faut l'avouer, le mal partit de notre pays. L'Italie de la Renaissance avait produit de parfaits libertins qui ne respectaient aucune croyance, mais leur influence était demeurée petite. La France du siècle dernier fut le berceau d'un pernicieux apostolat qui répandit dans l'Europe entière le mépris de la vérité révélée.

Alphonse, toujours attentif au péril des âmes, comprit la gravité du fléau. Sans doute sa vie se passait à évangéliser les pauvres ; mais il savait que la vérité est indivisible, qu'elle ne peut être attaquée en haut sans se voir menacée en bas. Il n'était pas de ceux qui négligent le rnouvement scientifique sous prétexte que leur mission est populaire. Il suivit donc avec angoisse les progrès de cette secte lettrée qui avait juré d'écraser sous l'infamie la divine révélation du Qirist. Il discerna les effets différents du rire de Voltaire et des sophismes de Rousseau. Il reconnut dans le premier le génie satanique dont l'œuvre est purement destructive; dans le second, le génie humain, qui prétend épurer et perfectionner la religion en la réduisant à sa mesure. Il écrivit, pour préserver son troupeau, un grand ouvrage d'apologie chrétienne, qui fut publiquement loué par Clément XIII. Ses discours et ses lettres sont un autre monument de son zèle pour la vérité. C'est ainsi qu'il a défendu la foi , donnant par là un grand exemple aux pasteurs des &mes, qui sont par état gardiens de la science et protecteurs des croyances du peuple.

Mais si la foi doit être sauvegardée contre l'ennemi

du dehors, elle a besoin aussi d'être préservée aa dedans. A l'œuvre de l'apologiste Alphonse sut joindre celle du théologien. Bien que sa renommée soitsurtoat celle d'un moraliste, le dogme trouva en lui un interprète sûr et fidèle. Et quel besoin l'Église n'avait-elle pas alors d'un tel secours! Tandis que les philosophes sapaient les bases de la révélation , l'erreur gallicane, triste héritage du grand siècle, se répandait hors de France, gagnait l'Autriche, Naples, le Portugal, et y préparait, sous le nom de liberté, l'asservissement de l'Église à la puissance temporelle. Alphonse fut un des premiers à jeter le cri d'alarme. Il comprit que dans les prérogatives du saint-siège, dans l'infaillibilité du souverain Pontife , c'était l'indépendance même du pouvoir spirituel que la secte attaquait; c'est là aussi ce qu'il sut défendre. A la veille du jour néfaste où la vaillante Compagnie de Jésus , cette sentinelle avancée de l'Église, allait succomber sous la coalition des rancunes et des ambitions séculières , il eut cette gloire et ce mérite de former une nouvelle légion d'apôtres à laquelle il donna pour mot d'ordre la défense intrépide des droits et des privilèges du vicaire de Jésus- Christ.

Tel fut le zèle d'Alphonse pour la doctrine. Mais une autre tâche vint le solliciter, et c'est là que l'attendait la couronne des docteurs : il a redressé la morale.

La morale ! c'est l'incomparable honneur de la conscience humaine de lui garder sa foi en dépit des démentis sans nombre que les faits infligent à ce témoin de Dieu. Mais il faut aller plus loin et dire : C'est

l'incomparable honneur de TÉglise de tenir depuis dix- huit siècles au milieu des hommes une école de morale qui ne connaît pas de déclin. Cherchez avant le Christ, cherchez hors de lui les maîtres du devoir; vous trouverez souvent de belles sentences , plus rarement un corps de préceptes qui formule, sans en rien omettre et sans y contredire jamais , toutes les dictées de la conscience. Ce que vous ne trouverez pas , c'est une morale universelle enseignée à tous, égale pour tous , ouvrant l'accès de ses leçons aux ignorants comme aux sages, pliant le riche et le pauvre sous la même loi. Et la raison en est simple: les autres morales sont de l'homme; celle-ci est pour l'homme, mais elle vient de Dieu. Elle est « cette loi immaculée qui fait la conquête des âmes; ce témoignage fidèle du Très -Haut, qui donne la sagesse aux simples ». Elle est « cette rectitude divine de la justice qui réjouit les cœurs droits; cette lumière du divin précepte qui dissipe l'aveuglement* ».

De là le soin jaloux avec lequel l'Église veille sur la morale. Elle en confie la dispensation à ses ministres et leur demande un compte sévère de la façon dont ils l'interprètent. La casuistique est née de cette obligation où se trouve le prêtre d'appliquer, dans la magistrature intime qu'il exerce sur les consciences, les rigueurs tout ensemble et les délicatesses de la mo-

^ Lex Domini immaculata, convertens animas; testimonium Domini fidèle sapientiam prœstans parvulis. Jtistitiœ Domini rectœ, Uetificantes corda; prœceptum Domini lucidum, ilhiminans ocuïos, (Ps. xvm.)

raie. Le monde parie de ces choses avec sa légèreté habituelle. Tantôt il rit, tantôt il se scandalise des distinctions que la nécessité impose à quiconque veut appliquer Tuniformité des principes à la variété infinie des cas. Et cependant ^ n'en déplaise à ces censeurs faciles, il n'y a d'efficace et de profonde que la morale où Ton distingue. Les formules trop simples glissent à la surface des faits et n'étreignent pas l'action humaine. C'est peut-être ce que veulent ceux qui se payent d'apparences et qui rachètent par les exigences de leurs théories les défaillances de leur conduite.

C'est un périlleux honneur pour le prêtre d'être au milieu du monde l'interprète autorisé de la morale. Si l'Église n'a jamais succombé sous le poids de cette tâche, on n'en peut dire autant de tous ceux qui ont été ses ministres. Au temps où parut saint Alphonse, la théologie morale avait subi dans plus d'une école ecclésiastique une double altération : d'un côté les maximes relâchées, de l'autre le rigorisme. Le relâchement avait précédé. Atteint plus d'une fois par les condamnations du Saint-Siège, il avait survécu à de légitimes anathèmes et avait fourni prétexte à cette réaction non moins funeste qui prit corps dans l'hérésie janséniste. Étrange invention de l'esprit des ténèbres, le jansénisme semble marqué d'un caractère vraiment satanique, la haine des âmes. S'agit- il du dogme , il voue les croyants au désespoir par la doctrine farouche de l'insuffisance de la grâce et de la prédestination à l'enfer. S'agit- il de la morale, il aggrave arbitrairement le fardeau du devoir et les conditions

du pardon. Un nouveau trait vient achever dans la secte la ressemblance de Satan : l'hypocrisie; non pas toujours Thypocrisie des hommes, mais celle des choses. Il y a des jansénistes sincères, il y en a de perfides; mais , quels que soient les instruments , on sent que le père du mensonge mène l'affaire. Si vous écoutez le langage qu'il inspire, vous n'entendrez parler que du respect des saints mystères; si vous regardez les résultats, vous verrez que ce respectafifectétendait à séparer les âmes des sources du salut. Hélas! hélas! qui dira les ruines que cette haine savante a faites dans la maison de Dieu? Aujourd'hui le jansénisme est mort, mais son œuvre lui survit. C'est lui, autant peut-être que l'impiété railleuse des philosophes, qui a tué la foi dans notre pays. Le rire de Voltaire s'adressait à une société légère et corrompue qui n'était pas , grâces à Dieu, le fond de la nation française. La morale impitoyable des jansénistes s'adressait à cette noblesse respectable des provinces , à cette bourgeoisie austère, à ces ouvriers, à ces paysans de la vieille France, qui tenaient à la foi chrétienne par le fond de leurs entrailles. Si l'on eût parlé tout d'abord à ces fiers croyants le langage de l'incrédulité, on eût provoqué leur indignation. Mais on leur parlait un langage religieux et grave ; ils ne se défiaient pas , et l'erreur faisait son chemin. Bientôt la pratique des sacrements se fit plus rare, le culte plus triste, la prière moins tendre et moins confiante. Tout ce qui donnait à la religion un caractère aimable et populaire fut rendu suspect. On éloigna les fidèles de la table sainte

et de Tautel de Marie; la confession devint un tourment, rabsolution une impossibilité. Des prêtres respectables servaient d'instruments inconscients à cette tactique de l'enfer; des chrétiens sans reproche lui prêtaient le crédit de leurs vertus. Les confesseurs faisaient le vide autour du saint tribunal. C'est ainsi que le peuple a désappris le vie chrétienne; et la foi nue, la foi sombre et désolée, n'a pas survécu longtemps aux consolations et aux espérances dont on l'avait cruellement déshéritée.

Je parle ici de la France, mes frères, parce que le jansénisme , né en Flandre, a dès l'origine établi parmi nous son empire, et parce que les ravages qu'il y a faits nous touchent de plus près. Mais, par les écrits de ses théologiens et de ses moralistes, il avait de bonne heure franchi nos frontières et gagné des partisans dans toutes les écoles. Alphonse vit le péril, et sa vie tout entière fut un long et intrépide combat contre cet ennemi des âmes. Pénétré de cette vérité que le prêtre ne parle pas en son nom, il voulut que la morale fût l'expression exacte de la loi de Dieu : « Ma doctrine n'est pas ma doctrine, disait le Sauveur lui-même; elle est celle de mon Père qui m'a envoyée » Malheur à l'homme qui ose substituer sa parole à celle de son Maître ! Les uns veulent faire fléchir la morale pour la mettre au niveau de leur bassesse ; les autres veulent la relever si haut, qu'aucune volonté humaine n'y puisse atteindre. Erreur de part et d'autre, et crime

* Joan. VII, 16.

aussi I Car des deux côtés ce qu'on prépare, c'est la perte des âmes. Anathème à ces pharisiens hypocrites qui mettent sur les épaules de leurs frères des fardeaux insupportables qu'eux-mêmes ne sauraient remuer M

Ainsi parle l'Évangile, ainsi enseigne Alphonse de Liguori. L'apparition de sa Théologie morale fut un événement. Attaquée avec fureur par la secte janséniste, elle fut constamment approuvée parles souverains pontifes et valut à son auteur une renommée universelle dans l'Église. Seule la France demeura presque entièrement fermée à ce beau livre, qui, mieux accueilli de notre clergé, lui eût épargné bien des erreurs et des fautes irréparables. Mais notre siècle réservait au grand moraliste ce triomphe complet que lui avait refusé le sien. La théologie liguorienne a pénétré il y a cinquante ans dans les écoles françaises ; elle a fait brèche dans cette muraille de préjugés qui continuait de cacher aux plus clairvoyants le véritable intérêt des âmes. Par cette brèche sont rentrées dans notre pays toutes les. doctrines romaines , tout l'esprit du pur catholicisme, et ce renouvellement de la piété qui est, au milieu des malheurs présents, le meilleur espoir de l'avenir. Honneur à ce maître vénéré à qui l'amour des âmes a tenu lieu de génie, qui seul a vu plus clair que tous les docteurs de son temps dans les mystères de la conscience, et dont la sagesse à la fois ferme et douce trace encore aujourd'hui la

1 Matth. XXIII, 4.

â26 MÉLANGES ORATOIRES

route aux moralistes entre les excès de la rigueur et les dé£gûllances du relâchement! C'est l'éloge que lui a décerné Pie IX dans le décret qui inscrit son nom parmi les docteurs de l'Église. C'est l'hommage que la France reconnaissante vient aujourd'hui rendre à sa mémoire.

Pour achever devons montrer l'œuvre doctrinale de saint Alphonse, il faudrait vous parler de ses écrits ascétiques. S'il a défendu la foi, redressé la morale, il a aussi éclairé la piété. La Passion, l'Eucharistie, Marie, voilà les trois phares lumineux qu'il ne cesse de désigner aux regards de l'âme pécheresse, pour provoquer e n elle le repentir avec l'espérance ; aux regards de l'âme pénitente, pour exciter son courage et adoucir ses amertumes; aux r^ards de l'âme pure , pour l'entraîner à travers le renoncement et le sacrifice dans la voie de la sainteté. Je renonce à énumérer ici ces écrits qui sont dans toutes les mains , œuvres de doctrine et d'amour, où la simplicité du style rend la vérité accessible à tous, où la chaleur communicative d'un cœur plein de Dieu gagne tous les cœurs à la piété. J'aime mieux insister sur un trait particulier de la doctrine mystique de notre saint. Celui que l'Église a proclamé le docteur de la morale pourrait être appelé aussi le docteur de la prière. Nul n'a mieux défini le rôle de la prière dans l'économie du salut. Et ce n'est pas seulement le prédicateur, c'est le théologien qui doit se mettre à son école pour pénétrer avec lui ce mystère. Il y trouvera des clartés inattendues sur le dogme redoutable de la prédestination. Comment le don gratuit de la persévé-

rance finale, qui ne peut être mérité, peut néanmoins être assuré à Tâme fidèle, c'est le secret de la prière : Potest suppliciter exorari. Mais quelle est la prière qui plus sûrement que toute autre rattachera cette grâce suprême à la chaîne des grâces par où nous sommes tirés vers le ciel? C'est la prière qui s'adresse à Marie. Telle est la doctrine d'Alphonse, et c'est ainsi que, dans la théologie la plus sublime, il sait faire une place d'honneur aux inspirations les plus douces de la piété. Le temps me manque, mes fi*ères, pour vous montrer, après le docteur, le pasteur. Aussi bien, vous l'avez vu à l'œuvre, alors même qu'il enseignait; car il n'a jamais cherché dans la science autre chose qu'un moyen de nourrir les âmes du pain de la vérité. Tel nous l'admirons dans ses écrits, tel le retrouvons-nous dans l'exercice de sa charge pastorale, à la fois doux et fort, ferme et vigilant, impitoyable aux abus, tendre à toutes les souffrances, inaccessible aux sollicitations que repousse sa conscience, ouvert à toutes les demandes qui s'adressent à son cœur, en un mot vivante image du bon Pasteur, qui réunit dans sa divine figure aux traits du père, du consolateur, de l'ami, ceux du maître, du juge, du vengeur.

Il est temps de tirer une conclusion de ce discours. Où la chercher, sinon dans les besoins de notre époque? Ces besoins sont ceux qui déjà se faisaient sentir

au siècle dernier; mais combien (rfus pressants nous apparaissent- ils aujourd'hui devant les progrès de Terreur et du mal î

Comme au temps d'Alphonse et plus encore, nous avons besoin dliommes qui représentent la science, l'apostolat et la charité.

Il nous fiaut des hommes de science, parce qae la grande lutte est une lutte de doctrines. La r^igîon chrétienne subit d'autres assauts que ceux qui inquiétaient Alphonse, et, il faut bien le dire, des assauts plus périlleux. On l'attaque, non plus avec des sarcasmes, mais avec des faits. Le monde est remj^ d'explorateurs; les uns fouillent le passé et l'invoquait contre le Christ; les autres fouillent la nature et Finvoq uent contre Dieu. Si l'on en croit les premiers, l'histoire e nlève à nos origines religieuses et leur mystère et leur sublimité; si l'on écoute les seconds, l'univers révèle des forces et des lois qui rendent inutile le Créateur. Voilà le terrain du combat. Vainement chercherionsnous à éviter la rencontre. Ceux qui représentent l'affirmation chrétienne devront relever le défi de la science ou s'avouer vaincus.

Et la morale? Elle aussi , elle surtout demande des docteurs; car elle n'a jamais essuyé de chocs aussi redoutables. Il ne s'agit plus d'établir qui a raison ou (fui se trompe davantage , d'Escobar ou de Pascal. Il s'agit de savoir si la morale existe, si elle a un fondement, si son autorité est transcendante et s'impose à la volonté, ou si elle n'est qu'une combinaison contingente de l'habitude et de l'hérédité; si elle a une sanc-

tien au delà de la tombe, ou si les caprices de la destinée terrestre épuisent la mesure de justice que le bien et le mal peuvent attendre. Voilà de formidables problèmes. Et qui les résoudra au profit de la morale chrétienne? Celui qui jettera dans la balance affolée des esprits le poids le plus lourd de science et de raison.

Il nous faut donc des savants, mais il nous faut aussi des apôires et des pasteurs. Comme toujours et plus que jamais les erreurs qui s'élaborent dans les régions élevées du savoir, descendent vers la multitude et pénètrent les couches profondes de l'humanité. Là elles s'emparent de la confiance des simples , et par des promesses menteuses elles égarent et corrompent l'âme de tout un peuple. Encore un peu de temps, et la civilisation sans Dieu aura enfanté la barbarie. Déjà de sinistres indices font pressentir ce que sera la société quand l'éducation nouvelle aura donné son fruit.

Pour dissiper ces ténèbres, pour conjurer ces périls, la science ne suffit pas, le raisonnement glisse impuissant sur des esprits dressés à douter de toutes choses. C'est au cœur qu'il faut parler, et quel langage? Il n'en est qu'un qu'il puisse entendre, le langage de l'amour. Quand ce pauvre peuple, exploité par les sophistes , verra venir à lui des hommes qui n'attendent rien de la terre, quand il rencontrera le dévouement qui va jusqu'au sacrifice de toutes choses et au sacrifice de soi-même, impendam, superimpendar; en un mot, quand il connaîtra devrais apôtres, alors peutêtre, alors seulement il ouvrira son cœur. Que dis -je , il ouvrira? Est-ce donc chose sans exemple? L'apostolat

i3M JBL^:^*iSS^ mATOaOES

1 *s^. imsS' *'v*Air ùMOi*^ JUfiaK <t partout où il se montre, i ^aprif kf^ r*j9BUT5. " AJTOiEiB&e! duruil votre vie Toas irs>fs iiim. ritfrrfcf àt .'^fïuiif': anats après votre mort l'rutf ivfî? jiifn. niKrnif^ àf !^ Franoe. Cette légion ëus^ntn^ c/of vuxxs' u^^m :(»rc3]tfi^ a firanchi nos firon- ZHirfS'^ i^itt <5C tfïDDtf' UL secoors de notre vaillant c'Mvpt^ -t^H: A ii»f(^ sa iffDiif' uiJear au zèle des yétérans ^âtcrAr'.Tirf- (Ult^ ift^ tnfcTxcx fr^u^^aèliques. Que vos fils ^f*f^ù tf^ inffTjvBuirf àiffif xMrt patrie; qu'ils oublient, >'j: 5tf T«Hol, â<t> jinw73^ct9M35 doot nous sou£Bnons avec t^i\ '. \fstt ifïf^ ran^ d^* ii milice sacrée s'ouvrent j0iWi35«nwïrjl jiCTBT j» rftopnwr! Qui donc oserait encore Officiftefr j'^Tie a J^auln^ Jes deux plialanges qui coml)ian^;ntf 1Qr»liftrndl»X(e!n3 1«^ Ikwis combats du Seigneur? Les neâ4gimx stcr^t des sesueur^; ils jettent en passant le grain ftmH>«1 de la fvirole: les pasteurs résidants <ODl des laboureurs qu] cultivent le champet recueillent la nmsson : le tmvaij des uns fait la joie des autres, et la récompense est commune; c^est le salut des âmes pour lesquelles Jèsus-Chri<t est mort.

Alpbonse . ô saint protecteur, nous nous tournons vers vous. Du rivage étemel regardez ceux que menacent encore les tempêtes de ce monde. Adoptez, nous vous en conjurons, adoptez cette France, qui s'estime heureuse d'avoir adopté vos fils. Le siècle qu'a rempli votre féconde existence était un siècle gros d'orages. Le nôtre les a \'us éclater coup sur coup, et, en s'approchant de sa fin, au lieu des merveilles qu'il promettait, il ne peut montrer que des ruines. Mais l'Église garde le secret des relèvements

inattendus et des résurrections désespérées. Par la vérité, par la charité, par le sacrifice et la prière , elle rendra Jésus-Christ à une société apostate et malheureuse. Si votre mort fut attristée par la sombre vision des malheurs imminents, votre premier centenaire sera, nous Tespéi'ons, Taurore d'une renaissance religieuse, et la génération prochaine verra de ses yeux ce que les anges ont annoncé près du berceau du Réde mpteur :

A Dieu la gloire!

Aux hommes la paix I

^U MELANr.ES OKATOIRES

iiuolque oht>s<' de plus ailniirable encore : la grâce, qui lit' lo oour a ^»iuluit ici la tille de Louis XY; la grâce, i|ui il^ns 00 oloiliv a fait d elle la digne émule de toutt^ !«^ ;^nu^ héroïques dont l'histoire compose vos

iVtIo histoiro, nu's frères, o^est celle de la sainteté. .\n«»i. quelque différentes que soient les conditions oxlérieurx^. it \ a îles traits communs qui se retrouvent dans toutt>!i \vs vies. Dieu attire Tàme qu'il a choisie; (Hni inqH^rte où iv choix va la prendre; des extrémités les phis opiK^vs de i'existence humaine il saura ramener au ixMidez-vous de sa croix. Une fois gagniv, il o|H'r^^ en elle et la transforme. Enfin il opère \^r elle, et en fait Tinstrument de son action dans

Recheivhons , s'il vous plait, et suivons ces trois phases dans la vie de Madame Louise de France.

Dieu la! lire dal>ord, et comment? Le monde se fait d étranges idées sur les motifs qui déterminent les heureux du siècle îi s ensevelir dans un cloître. C'est, pense-t-il, quelque peine secrète, quelque blessure cachée , quelque espoir déçu , quelque amour trompé. Alors la vocation se confondrait avec le dépit. La tristesse et le dégoût prenant la place des désirs frustrés , l'âme éprouverait une âpre jouissance à se séparer d'une société qui lui rappelle ses déplaisirs. Elle se

donnerait à Dieu , comme d'autres se précipitent tête baissée dans la mort. Aussi bien le cloître n'est- il pas un tombeau, et le choix d'un tel séjour diffère -t- il beaucoup du suicide ?

monde, pourquoi juger ce que tu ignores? Que le cloître accueille quelquefois les vaincus de l'existence, qu'il offre aux désabusés des espérances terrestres un asile de paix, je ne le veux point nier, bien que ces sortes de vocations soient de beaucoup les plus rares. Mais même alors ce n'est pas la mort que l'âme touchée de la grâce vient chercher ici, c'est une vie meilleure. Si Dieu se sert des déceptions terrestres pour défendre cette âme de la vanité, en même temps il se montre à elle comme digne des préférences de toute créature; et, pour l'avoir connue plus tardivement, celle-ci n'en reconnaît pas avec moins de joie l'excellence suprême du souverain bien.

Mais le plus souvent Dieu se plaît à faire entendre son appel avant toute trahison du bonheur humain, et parmi les promesses d'un riant avenir. Alors il faut bien reconnaître qu'il a de quoi se faire aimer pour lui-même, et que même ici -bas, au milieu des ténèbres de cet exil , il peut être pour le cœur de l'homme autre chose qu'un pis-aller.

Quand donc, mes frères, cette leçon a -t- elle été donnée au monde avec plus d'éclat que dans la vocation de Madame Louise? Pour juger de la condition au sein de laquelle cette vocation est allée la chercher, il faut faire un effort difficile aux hommes de notre âge. Cent ans ont passé sur les ruines du premier

trône de Tunivers. Le prestige de la royauté n'est plus qu^un souvenir; et quand nous demandons à l'histoire de le foire revi\Te à nos yeux, d'autres souvenirs se dressent devant nous qui en obscurcissent l'éclat. Le nom de Louis XV éveille dans notre esprit (les images douloureuses : c'est l'amoindrissement de la France au dehors, c'est sa décadence au dedans; c'est la corruption et le scandale, c'est l'impiété railleuse, c'est la préparation prochaine des hontes, des crimes et des malheurs qui ont marqué la fin du dénier siècle. Ces vues sont justes, mes frères, encore qu'elles n'embrassent pas dans son ensemble une société qui avait gardé de précieuses ressources de vçrtu et d'honneur. Mais pour les contemporains de notre auguste cannélite, le spectacle était tout différent. La gloire de Louis XIV projetait encore son éclat sur le règne de son petit- fils. L'amour des peuples allait encore au-devant de ^Louis le Bien- Aimé, palliait ses fautes, exaltait ses mérites. Une fidélité séculaire inspirait aux Français un sentiment presque religieux à l'égard de cette monarchie glorieuse en laquelle s'incarnait l'âme de la patrie.

Voilà le milieu où naquit Madame Louise. Fille du roi , le monde entier voyait alors une distance presque infinie entre sa condition et celle des autres hommes.

Sans doute cette grandeur était aussi un esclavage. Les assujettissements de la cour étaient sans nombre, mais les âmes mondaines savaient se frayer à travers ces barrières le chemin d'une liberté périlleuse , faite d'intrigue et de péché. Madame Louise, instruite par

le Saint-Esprit, sut accepter le joug et résister à la séduction.

Sans doute encore un certain défaut physique, en lui ôtant quelque chose de ses charmes, semblait diminuer à l'avance le mérite de ses sacrifices. Mais le désir de plaire au monde ne s'arrête pas devant de tels obstacles. Souvent il n'en devient que plus irrité et plus tenace; et l'aimable princesse avait dans la vivacité de son esprit, dans la noblesse de son attitude, dans la grâce de toute sa personne, de quoi faire oublier ce qui manquait à sa beauté. Si elle n'eût voulu garder à Dieu tout son cœur, les occasions ne lui eussent pas manqué de l'offrir à la créature.

Sans doute enfin, une naturelle vaillance , un courage vraiment viril était en elle comme une préparation à l'héroïsme de la vertu. Mais aussi la gaieté, l'expansion d'une nature heureuse, une sensibilité extrême, une incroyable délicatesse, l'habitude d'avoir à sa portée tous les plaisirs et à ses pieds tous les hommages, devaient l'éloigner plus que tout autre de l'austérité du cloître et lui rendre plus insupportables les privations, les humiliations, la pauvreté, le travail, la souffrance, tout ce qui compose la trame extérieure de l'existence du Garmel.

Ah! ne cherchons pas plus longtemps les explications hjimaines d'un fait où éclate la souveraine liberté de Dieu. Il a plu à celui qui est le maître des cœurs d'aller chercher, parmi les enivrements de la cour la plus brillante et la plus corrompue de l'univers, celle qu'il voulait entraîner à sa suite dans l'âpre sentier de

2» MÉLANGES ORAT(MBES

la croix. Âolour de ce lis prédestiné , il a planté une haie protectrice : la piété el Taustère tendresse d'one reine malbeureose, les exemi^es de vertu donnés par ses filles. A Fécole de cette mère et de ces sceurs ai dignes d'elle, la fille de Louis XY a gardé la porelé de son âme. Le reste s'est passé entre elle et Dieu. Et qui donc pourrait s'interposer dans ce mystéri^ix téte-à'téte de TÉpoux avec l'épouse qu'il s'est choisie? Jusque-là elle était l'enfant de Dieu. Le baptême lui avait conféré cette dignité, qui dépasse toute ambition terrestre. L'ambition divine va plus loin : c Ëooote, ma fille, dit le Seigneur, écoute et regarde : Audi, fiUa, et vide; et parce qu'il s'agit d'une confidence, approche plus près ton oreille, et indina aurem Uiom^. Le mot décisif va être révélé à l'âme attentive; elle va devenir la fiancée de Dieu, sa compagne, son épouse; elle échangera les couronnes de la terre contre un partage véritable de la royauté de Dieu : Yeni, sponsa mea, veni, coronaberis*. Mais la condition de cette alliance royale, c'est le sacrifice, c Renonce, quitte, abandonne, oublie tout ce qui occupait et retenait ton cœur; fais de toutes tes afiections un universel holocauste : > Obliviscere populum tuum, et domum pcUris tut. >

Voilà la parole secrète qu'a entendue Madame Louise, voilà quelle flèche s'est enfoncée dans son cœur, et la blessure £sute de main divine est inguérissable. L'âme qui l'a reçue emporte partout avec elle une langueur

' P«. XLTV.

« Cant. IV, 8.

mortelle qui lui rend amers tous les plaisirs. Elle envie la pauvreté parmi l'éclat des richesses; au sein des délices elle a soif de souffrances. Elle sent que l'amour qui la possède ne se contente pas d'une fidélité vulgaire y d'une confiance partagée. Il donne tout, et il veut tout prendre; et pas plus qu'il ne se réservée dans ses largesses il n'entend se borner dans ses exigences. Voyez le progrès des prétentions divines. C'est d'abord la virginité qu'il réclame. Le cœur qu'il a choisi n'aura pas d'autre époux. Mais, Seigneur, ce lis peut croître au milieu des épines du monde. Sans doute, s'il s'agissait d'une vocation ordinaire. Mais ici Dieu veut de l'éclat, car il faut confondre l'orgueil du siècle. L'âme vierge devra signifier au dehors, par ses sacrifices, et ce qu'elle quitte et ce qu'elle embrasse. Elle abandonnera la cour, c'est peu de chose; la liberté, c'est beaucoup; une famille ardemment aimée, un père demeuré jusqu'en ses écarts le modèle de la tendresse paternelle. Ah ! Seigneur, ceci est davantage; mais vous êtes le Maître. Du moins, s'il faut qu'un cloître enferme cette jeunesse [et cette grâce , on choisira quelque royale abbaye où la princesse retrouvera sous le voile, avec les insignes du commandement, quelques vestiges de sa grandeur. Non, non. Dieu n'aime pas le larcin dans l'holocauste. Fontevrault a pu abriter l'enfance de Madame Louise, offrir à ses premières années un asile religieux, initier sa jeune âme à la connaissance et à la pratique des vertus chrétiennes. Mais ce qu'elle a vu de ces monastères superbes ne répond pas au désir d'immolation qui la

dévore. Le Carmel, avec sa pauvreté, son austérité , sa ferveur, avec la tradition encore vivante de sainte Thérèse , voilà ce qui représente à ses yeux la forme parfaite du sacrifice , et là encore, s'il &ut £adre un choix y rame éprise de la croix aura vite fait le sien. Pauvre monastère de Saint -Denis, tu te croyais près de périr. Ton dénuement allait amener ta ruine. Mais non , c'est là ce qui fixe les préférences de la fille du roi. Qoltre vénérable, tressaille : celle qui franchit ton seuil t'apporte quelques épaves de sa richesse éL t'emprunte ton indigence. Heureux échange qui , en assurant ton sort présent, te prépare pour l'avenir l'immortel honneur d'avoir servi de théâtre à l'une des plus glorieuses victoires de la grâce!

L'amour vainqueur amène ici sa conquête. C'est à vos annales, mes sœurs, qu'il faut demander la sublime histoire des opérations de Dieu dans l'âme qu'il a séduite. Un mot résume cette œuvre puissante: c'est une transformation. Ne parlons pas des changements extérieurs : les riches vêtements de la cour échangés contre la bure du Carmel, le nom de Louise de France contre celui de sœur Thérèse de Saint -Augustin, voilà ce que le monde aperçoit, ce qui cause sa surprise, ce qui défraye la critique des uns, l'admiration des autres. Vos aînées, mes sœurs, ont vu un plus grand spectacle. Il y a deux phases dans le

don que Dieu réclame. L'âme appelée se donne d'abord tout entière dans un seul acte où elle aliène la possession d'elle-même ; puis elJe se livre en détail et poursuit au jour le jour, contre les reprises obstinées de l'amour -propre, les revendications de la jalousie divine.

La royale postulante avait fait à Versailles la première donation, ce qu'on pourrait appeler l'offertoire de son sacrifice. Saint - Denis fut témoin , durant dix- sept ans, de l'infatigable constance avec laquelle elle le continua jusqu'à la consommation suprême : « Je veux être carmélite pour tout de bon. y> Cette parole fut sa devise dès son entrée dans le cloître. Dieu seul sait ce qu'il lui en coûta, pour y conformer sa vie entière. De loin, parmi les splendeurs de Versailles, elle s'était familiarisée avec les pratiques monastiques. Mortification, détachement, dépendance, elle croyait avoir tout regardé en face, tout expérimenté dans le secret. La réalité lui réservait plus d'une surprise, et l'on peut dire que chaque heure passée ici multipliait ses combats. Un courage indomptable, une humilité profonde, une confiance en Dieu idus forte que toutes les épreuves , voilà les armes de ses victoires. Depuis longtemps elle avait effacé, aux yeux émerveillés de ses sœurs , les derniers restes de sa fierté et de sa délicatesse naturelles, que l'impitoyable lumière de Dieu lui montrait encore où porterie fer et le feu pour la réforme de ses défauts. Le froid, le chaud, la fatigue et la faim, la grossièreté de la nourriture et la brièveté du sommeil , l'incommodité 1 21

242 MÉLANGES OIUTOIRES

de la vie commune, Faspérité des caractères, les sévérités de la règle et les sévérités plus grandes des divines exigences; plus tard, les sollicitudes du commandement, les angoisses de la maternité spirituelle; les peines intérieures et les souffrances de cet apparent abandon par où Dieu achève de purifier ses victimes; les deuils multipliés de la famille royale, qui trouvaient dans son cœur aimant un si douloureux écho ; Tangoisse suprême de la maladie du roi et les inquiétudes que lui causait son salut; enfin une maladie cruelle, qui lentement détachait son âme de son enveloppe mortelle: voilà quels furent en ce lieu les exercices de sa fidélité. Pour ne pas succomber à tant de fardeaux, elle avait le secret des saints : ajouter au sacrifice imposé le sacrifice volontaire; ne pas écouter la nature qui se plaint, sinon pour aggraver les charges qui Taccablent; quand il semble que Dieu demande trop, lui offrir davantage; prendre l'offensive sur l'orgueil, sur la sensualité, sur toutes les inclinations naturelles ; mener contre soi-même une guerre sans trêve, se reposer de la mortification par la prière et du travail par le zèle ; réduire le corps en servitude et ne laisser à l'esprit d'autre liberté que celle du saint amour; fermer autour de soi toutes les issues qui ouvrent sur le monde, pour n'avoir de refuge qu'en Dieu seul; après tant de combats se persuader qu'on n'a rien fait encore et recommencer jusqu'à la dernière heure le noviciat intérieur où l'on n'a que Jésus pour initiateur, pour témoin, pour récompense; n'est-ce point là, mes sœurs, la science qu'on enseigne au

Carmel? Celle qui venait si humblement se mettre à recela de vos aînées pour l'apprendre, méritait bien d'en devenir la maîtresse. Je ne m'étonne pas qu'à peine professe elle ait été choisie pour instruire les novices; que, moins de deux ans après, elle ait reçu du libre suffrage de ses sœurs le titre et la charge de prieure, et que les résistances de son humilité aient été impuissantes à éloigner d'elle ce fardeau, qu'elle devait porter comme une croix jusqu'à la mort. Toujours fervent et régulier depuis sa fondation , le Carmel de Saint -Denis trouvait dans la grâce d'une direction si sainte, avec la récompense de sa fidélité passée, l'encouragement à une fidélité plus parfaite. Et le monde, par ce qu'on publiait de la royale prieure, apprenait que l'amour de Dieu sait mieux que les prospérités d'ici -bas remphr les cœurs; que, s'il y a des vertus feintes, il en est de véritables; que, si les faiblesses de la nature humaine pénètrent parfois jusque dans les monastères, on y voit fleurir une forme de vaillance qui fait pâlir le courage des héros; enfin que les maximes de l'Évangile, quand elles sont prises à la lettre, élèvent leurs sectateurs à des hauteurs que n'atteindront jamais ceux qui rougissent de la folie de la croix.

Voilà, mes frères , ce que Dieu a fait dans l'âme qu'il a choisie. Et comment après cela n'aurait -il pas £adt par elle de grandes choses? L'apostolat est le rayonnement de la sainteté. Nul n'est saint ou pécheur pour soi seul. Tout cœur livré au mal en propage la contagion; tout cœur que Jésus -Christ possède, répand autour de soi la vie divine. Et, quand l'union est parfaite, la puissance extérieure de la sainteté ne connaît plus de frontières. Elle franchit les barrières du cloître, elle perce les voiles dont l'humilité l'enveloppe , elle embrasse dans ses sollicitudes généreuses le bien de l'Église entière, elle coopère efficacement en tous lieux à l'extension du règne de Dieu.

L'âme de votre mère, mes sœurs, était du nombre de ces vases d'élection dont la Providence surnature lie se sert pour les œuvres du salut : Vas electionis est mihi iste uU portet nomen meum coram gentihus *. Sans parler de cette fécondité cachée qui appartient à la prière et dont les fruits ne seront connus que dans l'éternité, j'aperçois trois effets salutaires de la vocation de Madame Louise : elle a obtenu du Ciel la conversion du roi son père; elle a réparé les scandales de la cour; elle a combattu de près et de loin deux grands ennemis

ï Act. IX, 15.

de l'Église au xviip siècle , le jansénisme et le joséphisme,

La conversion du roi était la passion de son cœur filial. Jamais le respect n'avait rendu sa tendresse aveugle; jamais la clairvoyance n'avait en elle affaibli le respect. Elle savait de quelles chaînes cette âme portait le poids. Et dans ce don héroïque d'elle-même, dans cette pénitence sans pitié, dans cette avidité d'expiation , tous ceux qui avaient les secrets de son cœur découvraient la pensée constante d'arracher à la miséricorde divine le salut de son père, ce Moi carmélite et le roi tout à Dieu, » ce cri traduisait son âme tout entière. De tels cris percent les cieux. N'en déplaise aux sceptiques, qui ne savent croire qu'au mal , Louis XV avait conservé jusqu'en ses désordres une foi vive. C'est avec un sentiment de religion véritable qu'il avait consenti au douloureux sacrifice d'une fille tendrement chérie. Son respect pour elle égalait son affection. Ses visites de plus en plus fréquentes à Saint- Denis avançaient à chaque fois, dans sa conscience troublée, l'œuvre de la grâce. L'humilité courbait jusqu'à terre, dans le sanctuaire du Garmel, la tête du vieux roi pécheur. Quand il vit venir la mort, il sut Taccueillir comme la messagère de Dieu. Prosternée durant ce temps devant l'auguste Sacrement de l'autel, la royale carmélite ne savait plus interrompre sa prière ; et quand la nouvelle lui parvint de la fin chrétienne du monarque, elle sentit se mêler à son amère douleur l'assurance d'une victoire qui était celle de ses larmes, de ses expiations et de son amour.

Mais le roi n'était pas le seul coupable. C'est une des injustices de l'histoire de réserver ses sévérités pour les fautes d'un homme , et d'absoudre si facilement les écarts d'une société tout entière. L'irréligion, la firivolité, la corruption, étaient alors le mal commun de la cour et des hautes classes de la nation. Tandis que la condition moyenne et le peuple gardaient encore des trésors d'honneur et de foi, d'austérité et de patience, de fidélité et de vertu , on voyait ce spectacle étrange d'une aristocratie empressée à se détruire elle-même et à préparer les ruines sous lesquelles allaient sombrer ses privilèges et sa puissance. Partout les devoirs oubliés, les droits tournés en abus: les dons de l'esprit, les charmes de l'élégance, l'éclat du courage, tout un patrimoine de qualités héréditaires et d'avantages sociaux dissipé en de vains plaisirs, prostitué aux œuvres du vice et aux entreprises de l'impiété; voilà ce que nous montre une époque qui ne fut pas seulement le siècle de Louis XV, qui fut aussi le siècle de Voltaire.

Quand un pareil vent de folie s'empare d'un peuple, il n'est conseil ou reproche qui l'arrête. La justice de Dieu se révèle aux insensés dans les conséquences mêmes de leurs crimes. Mais si la justice agissait seule, où s'arrêterait le châtiment? C'est ici le mystère de la solidarité qui admet les âmes innocentes à se substituer aux coupables dans la réparation de leurs excès. Toute la religion chrétienne est fondée sur cette économie rédemptrice. Dieu a chargé sur les épaules de son Fils incarné le poids des iniquités humaines:

PosuU in eo iniquitcUem omnium nostrum^ ; le Saint des saints a été frappé à la place des pécheurs; Vulneratus est propter iniquitates nostras, et nous avons été guéris par ses blessures: Et îivore ejus sanati stimus'. Certes, nulle autre victime que celle-là ne pouvait prétendre à désarmer la colère de Dieu. Mais si le Sauveur du monde possède, par privilège, le pouvoir d'expier nos crimes, il lui appartient aussi d'étendre à ses membres mystiques la fonction réparatrice. Les œuvres satisfactoires des saints ne valent que par leur union aux mérites du divin médiateur; mais cette union est voulue de Dieu, et la vertu du sacrifice rédempteur rayonne à travers les victimes volontaires que l'amour presse d'achever en elles ce qui manque aux souffrances du Verbe incarné : Adimpleo ea qux desunt passionum Christi ïn came mea^.

Où sont- elles, les âmes appelées à l'honneur de cette coopération glorieuse? Qierchez-les seulement tout près du cœur du Maître, là où l'intimité d'un commerce d'amour a tout mis en commun entre elles et le Ken -Aimé. Dans cette phalange choisie, vous trouverez la fille de Louis XV. Vous la verrez occupée à pleurer, à souffrir, à s'immoler pour son siècle. Et ne dites pas que son sacrifice a été stérile. La grâce , le pardon , les vertus sublimes , l'héroïsme du martyre ont eu leur place dans les malheurs de la France à la fin du dernier siècle. Et une part de ces compensations

* Is. un , 6.

< Is. LUI, 5.

> Cdoss. I, 24.

surnaturelles revient de droit aux gémissements d© cette victime innocente, qui est venue chercher suf la montagne du Carmel Tautel de son immolation.

Enfin rhistoire de Madame Louise nous la montre aux prises avec les fausses doctrines et les sectes perfides. Fille de France et fille de sainte Thérèse , elle avait le droit par ces deux côtés de se proclamer fille de l'Église. Son cœur battait d'émotion à toutes les joies, il éclatait de douleur à toutes les épreuves de sa mère.

Le jansénisme, cette invention de l'enfer pour dégoûter les peuples du christianisme en le rendant odieux, n'eut pas d'ennemi plus ferme que la vaillante prieure. Les vertus et les services , l'éclat de la dignité ou du talent ne purent jamais lui faire prendre le change sur la pureté de la doctrine , sur là sincérité de la soumission au Saint-Siège; quand, peu d'années après sa mort, ses filles eurent à soutenir l'assaut du schisme révolutionnaire , l'esprit de leur mère les rendit invincibles. La reconnaissance même envers un de leurs bienfaiteurs ne put faire fléchir leur constance quand celui-ci eut prêté le serment schismatique. L'empreinte des saints sur les âmes est ineffaçable.

Mais avant que la révolution éclatât dans les rangs du peuple, les princes en avaient donné l'exemple et le signal. N'était-ce pas la révolution dans l'Église, que ces doctrines fébroniennes dont l'empereur Joseph II se faisait en Allemagne et dans les Pays-Bas le promoteur et l'instrument? La France devait attendre que le trône de ses rois se fût écroulé pour ouvrir la persécution religieuse, chasser de leurs monastères les

épouses de Jésus -Christ, traiter de crimes d'État les serments faits à Dieu et imposer des serments sacrilèges. Le César allemand avait le premier inauguré cette tyrannie des consciences. Les religieuses de Belgique et de Hollande furent dispersées par la force. La mère Thérèse de Saint- Augustin se souvint alors qu'elle était fille de roi et déploya, pour secourir ces touchantes infortunes, toutes les ressources de son grand cœur. Votre monastère, mes sœurs, s'ouvrit aux fugitives; vos aumônes allèrent soulager celles que votre maison ne pouvait recevoir. Pie VI reconnut ^ans cette charité royale l'âme de saint Louis, et il voulut écrire lui-même à Madame Louise pour la remercier et la bénir. Ah ! qu'ils connaissent mal la sainteté ceux qui l'accusent de rétrécir le cœur! qu'ils savent peu ce qu'une âme touchée de Dieu va chercher dans le cloître, ceux qui s'étonnent de la voir étendre ses sollicitudes aux intérêts généraux de l'Église 1

J'ai fini, mes sœurs et mes frères, d'étudier avec vous l'œuvre de Dieu dans l'âme de celle dont vous honorez après cent ans la sainte mort. Je n'aurais pas rempli toutes les obligations de mon ministère , si je descendais de cette chaire sans avoir tiré de ce grand souvenir les leçons pratiques qu'il contient pour chacun de nous. Vous avez vu aux prises l'Esprit de Dieu et l'esprit du monde. Le combat de ces deux esprits contraires ne cessera qu'avec l'humanité. Ni les vertus de Madame Louise n'ont suffi à prévenir la Révolution, ni la Révolution n'a réussi à détruire l'Église. Cent ans ont passé, et les deux armées sont encore en présence.

Vous célébrez aujourd'hui un religieux centenaire: bientôt une société ivre d'orgueil en solennisera un autre qui rappelle la substitution sacril^e des droits de l'homme aux droits de Dieu. Faut- il nous plaindre des luttes où cet antagonisme nous engage? Mais ce serait nous plaindre de notre condition de chrétiens. Celui qui nous a envoyés « comme des brebis au milieu des loups », nous a prédit la persécution et la souffrance; mais il nous a également garanti la victoire. Pour bannir le découragement, rappelons- nous ses divines promesses. Mais n'oublions pas à quelles conditions nous pouvons en éprouver les effets. L'ennemi que nous avons à combattre est puissant et perfide : ne nous flattons pas de le vaincre par d'autres armes que celles dont les saints nous apprennent le maniement. La prière et l'humilité, l'abnégation et la patience, l'usage discret des biens de ce monde, l'esprit de sacrifice qui en conseille le volontaire abandon, par-dessus tout l'amour généreux et tendre de Celui qui nous a aimés le premier jusqu'à la mort, voilà le secret de la victoire. Fille de saint Louis et de sainte Thérèse, venez le révéler à nos cœurs! Attirés par vos vertus, fortifiés par vos souvenirs, aidés par votre intercession et par les prières de vos sœurs, nous voulons entrer enfin dans la voie que nous ont tracée vos exemples, et travailler pour notre part à la rédemption de notre patrie de la terre, à la conquête de notre patrie du ciell Amen.

Page 1