‹ Mélange oratoires (volume 2)Chapitre 9 sur 27 · DU CULTE DU SAINT PONTIFE · texte numérisé non relu

DU CULTE DU SAINT PONTIFE

Caro concupiscit adveraus spiritum , tpt' ritus autem advertus camem : hœc enim sibi invicem adversantur.

(Gal. V, 17.)

La chair conspire contre l'esprit; l'esprit lutte contre la chair : ce sont d'implacables adversaires.

éminence * , Excellence * , Messeigneurs ^ ,

Il est bien vieux , ce combat qu'a décrit saint Paul entre la chair et l'esprit. Les prétentions de la chair sont vieilles comme le péché originel; les revendications de l'esprit sont vieilles comme l'alliance de Dieu avec l'homme. Et pourtant ce duel antique recom-

* s. Ém. le cardinal de Bonnechose.

* S. Exe. Mb» Langénieux, archevêque de Reims.

* NN. SS. les archevêques et évêques de Damiette, Cambrai, Châlons, Verdun, Soissons, Nîmes, Blois, Versailles, Tournai, Glermont, Hermopolis, Beau vais, Limoges.

mence d'âge en âge avec une telle ardeur, qu'à chaque passe de Timmortel tournoi on dirait une guerre nouvelle et des conflits sans précédents. Parfois même, au plus épais de la mêlée, les soldats du bien s'arrêtent surpris et déconcertés. Se peut-il que nous servions la cause de Dieu et que pourtant le parti de nos ennemis soit si fort, leur nombre si grand, leurs attaques si heureuses et si voisines du triomphe ? Meurtris, dispersés, abandonnés de la multitude et raillés par les sages, nous soutenons en vain une lutte inégale. O Dieu, vos défenseurs ne se sont jamais vus à pareilles épreuves! Montrez-vous donc, et, pour ranimer nos courages, rendez -nous la foi.

Le Seigneur entend cette prière et il l'exauce, mais à sa manière, qui n'est pas la nôtre. Les miracles, que nous sommes tentés d'invoquer à chaque instant, comme pour nous dispenser de l'effort, ne sont pas le procédé ordinaire du gouvernement providentiel. Quand nous demandons à Dieu de se révéler par un signe , il lui suffit le plus souvent de se montrer dans ses œuvres anciennes. Nous voulions une apparition, et nous regardions devant nous ; Dieu nous dit : « Regardez en arrière; » et l'apparition est là, qui se reflète dans le miroir du passé. Non, il n'est pas vrai que le combat soit nouveau. Non, il n'est pas vrai que les conditions en soient plus rudes; non. Dieu ne se cache pas plus qu'autrefois et n'accorde pas davantage à ses adversaires. Chrétiens, vos pères ont lutté comme vous, la sueur au front, l'angoisse au cœur; leur victoire, qui nous paraît aujourd'hui si éclatante aux

clartés de Thistoire, leur a semblé, quand ils la remportaient, imparfaite et indécise. La suite des temps Ta confirmée et en a développé les heureuses conséquences; mais eux, ils n'ont pas mi clair dans leur triomphe.

C'est donc nous, mes frères, qui sommes encore les mieux partagés. Nous avons, pour nous réconforter, les leçons héroïques que déroulent nos annales. Et que sommes-nous venus faire ici? Pourquoi ce concours et ces fêtes, en des temps qui semblaient n'appeler que des larmes? Vieille basilique de Reims, temple triomphal , d'où l'onction coulait sur le front des rois et la joie sur le cœur des peuples, toi qui as vu à l'honneur l'étendard que Jeanne d'Arc avait porté à la peine; tombeau glorieux où semblait dormir l'âme de la France, mais où elle se réveille aujourd'hui avec des tressaillements inattendus; confidente du passé, disnous le secret de l'heure présente, explique -nous ce qui, depuis trois jours, se passe dans ton enceinte. Les pontifes s'assemblent, le peuple accourt, les acclamations retentissent, les chants d'allégresse se mêlent aux accents suppliants de la prière, et pourquoi? Ah! c'est qu'une grande mémoire a été tirée de l'oubli. La voix du pasteur suprême a répondu à l'appel du pasteur de Reims. Une des plus pures gloires de l'Église, de la France, de cette métropole vénérée, nous apparaît maintenant parée de cette auréole qu'ajoute aux grandeurs du génie et des œuvres l'incomparable rayonnement de la sainteté.

Venu le dernier, après mes pères et mes maîtres,

pour saluer, dans la splendeur nouvelle qui Tenvironne, la radieuse figure d'Urbain II, je n'aurai pas la témérité de recommencer son portrait. Mais , m'inspirant des nécessités présentes et des périls qui nous pressent, je voudrais, Messeigneurs et mes frères, chercher dans l'histoire du grand pape français les encouragements et les exemples qui doivent nous rendre l'espérance.

Yicaire du Christ, Urbain II a reçu de l'esprit de Dieu cette assistance officielle qui garantit la rectitude du gouvernement ecclésiastique; saint, il en a reçu cette assistance intérieure qui fait d'un homme l'instrument des œuvres divines. Nous avons donc deux fois le droit, mes frères, de personnifier dans notre grand pape toutes ces forces surnaturelles que saint Paul appelle Vesprit,

L'histoire d'Urbain II va nous montrer en sa personne l'esprit repoussant trois assauts de la chair : l'assaut de la puissance séculière , usurpatrice du pouvoir spirituel; l'assaut de la barbarie, conjurée contre la civilisation chrétienne; l'assaut de l'indiscipline et du vice , envahissant l'Église et souillant sa pureté. L'empereur Henri IV, l'islamisme, la corruption dans l'Église: voilà les trois ennemis d'Urbain II. Il combattra le premier par l'alliance de sa fermeté et de sa douceur; le second, par son zèle; le troisième, par sa sainteté. Quand nous aurons contemplé ce tableau , im coup d'œil jeté sur nos luttes présentes nous suffira pour découvrir le secret de la victoire.

C'est un spectacle grandiose, même pour des regards profanes , que celui du conflit qui a rempli les dernières années du xi« siècle et les premières années du xn«. On l'appelle communément la querelle du Soccrdoce et de V Empire, mais nous croyons lui donner son vrai nom en l'appelant la lutte sociale de l'esprit et do la chair. Que voyons-nous en effet dans ce grand débat? Est-ce, comme l'a inventé le mensonge luthérien , comme l'a répété le mensonge janséniste, comme l'impiété moderne le redit sans trop y croire, est-ce le choc de deux ambitions contraires se disputant les bénéfices de la domination ? Est-ce d'un côté le pouvoir temporel, un peu brutal sans doute, mais revendiquant après tout ce qui est à lui ; de l'autre, le pouvoir spirituel, plus modéré et plus habile, mais usurpant ce qui ne lui appartient pas? Non, mes frères; et pour casser ces étonnants jugements d'une histoire qui s'est mise aux gages de la haine, il suffit de cette impartialité froide qui n'a rien de commun avec les ardeurs de la foi, et qui a trouvé de nos jours, chez des savants étrangers à toute croyance , d'irrécusables interprètes.

Que voulait Henri de Ffanconie, mes frères? Voulait-il, comme nos libéraux modernes prétendent le vouloir, l'Église libre dans l'État libre? ou bien, comme les fanatiques de l'athéisme, l'État laïque ré-

gnant sur les ruines de l'Église détruite? Ni Tun ni Tautre. Il voulait une Église , mais une Église asservie : une Église, pour bénéficier du prestige que la puissance spirituelle exerçait sur l'esprit des peuples; asservie pour faire de cette puissance l'alliée de sa cupidité et la complice de ses désordres. Et je n'en veux pour preuve qu'un seul fait : à cet adversaire de la papauté, il a fallu un pape. Sans doute il l'a choisi à son image, façonné de sa main, tiré du néant par la corruption et par l'intrigue, imposé par la force, soutenu par le meurtre. Ah ! c'était un pape comme il en faut aux oppresseurs ; mais c'était du moins une apparence de pontife. Égarés par de faux rapports , isolés par la guerre, séduits par l'éclat extérieur du pontificat, les peuples chrétiens pouvaient s'y tromper ; plusieurs s'y sont trompés en effet, et là est tout le secret de la durée de ce schisme qui a désolé l'Église pendant vingt ans et accrédité pour un temps plus long encore les usurpations des Césars germaniques. Au reste, la tradition de cette politique, qui veut faire de la religion un moyen de gouvernement , ne s'est jamais perdue ; nous la retrouvons plus tard en France, représentée par Philippe le Bel. Louis XIV lui-même ne saura pas toujours s'en interdire les scandaleux bénéfices. L'Allemagne, l'Espagne et le Portugal, lui donneront, à la fin du xviiie siècle, une forme plus odieuse, parce qu'elle sera plus perfide. Et les despotes couronnés n'en ont pas le privilège. Il se trouve des assemblées d'origine populaire pour disputer aux monarques ces tristes lauriers ; on veut alors donner au clergé une

ronslitiilinn civile, différente apparemment de celle (|no lui a tinnnée Jésus -Christ. Viennent ensuite les soldats lîouroux qui ne craignent pas de souiller une ;^lnirn véritable par des entreprises sans honneur, dont la lil>erté du sacerdoce fait tous les frais. Il ne serait l^as imjK)ssil)lo de continuer jusqu'à des époques plus rérontos encore Diistoire de ces excès. Mais les exemples anciens suffisent à nous instruire; ils nous disent assez que, do quelque nom qu'ils se parent, les ennemis de ^l^^liso sont les ennemis de la liberté des âmes, par (conséquent les ennemis de la civilisation eUeméme.

Oui, mes frères, de la civihsation ou des mœurs chrétiennes, — ce qui est la même chose. Si les nalinns modernes, inférieures peut-être aux grands peuples de Tantiquité par certains côtés de la culture et du jîénie, les dépassent incontestablement parla valeur de leurs institutions et de leur état social; si la justice et la j)iété , le culte du droit et le respect de la faiblesse, le souci des intérêts du grand nombre, rinviolabilité de la personne et la liberté de la conscience, tout ce qui constitue l'élément moral de la vie dos sociétés, a pris définitivement la première placx) dans l'estime publique, à ce point qu'on juge par là du degré de civilisation d'un peuple, et que les Grecs de Périclés ou les Romains d'Auguste, considérés par ce côté, nous paraîtraient aujourd'hui presque des barbares , vous savez , mes frères , à qui on le doit. C'est l'œuvre propre de l'Évangile. Mais l'Évangile qui civilise n'est pas celui qui dort inanimé

dans les feuilles d'un livre, c'est l'Évangile en action , c'est l'Église. Et l'Église à son tour, comment garderat-elle sa puissance civilisatrice? A la condition de garder intacts son caractère divin, sa mission spirituelle. Le jour où elle faiblirait, où elle aliénerait son indépendance pour se faire l'instrument d'un pouvoir humain, le charme serait rompu, les âmes sentiraient leur échapper ce grand espoir qu'elles avaient fondé sur une puissance morale irréductible à la force; il n'y aurait plus d'appel suprême de la violence qui écrase à la religion qui console; car la religion elle-même redeviendrait ce qu'elle fut au temps de l'empire romain , un simple rouage de cette machine savante qui étreint la personne humaine et étouffe , en la broyant , le cri de sa conscience comme le cri de son cœur.

Voilà donc ce qu'ont défendu les papes dans ces luttes séculaires dont on ose leur faire un crime. Ils ont maintenu les droits de l'esprit en sauvegardant la distinction du spirituel et du temporel, qu'on les accuse de confondre. Ils ont redit à toutes les générations qui passent , et confirmé par leurs souffrances volontaires, cette grande parole du Christ libérateur : Rendez à César ce qui est à César, mais ne lui donnez pas, ne lui vendez pas ce qui est à Dieu !

Mais revenons au XF siècle. Jamais peut-être la tempête n'a sévi plus furieuse contre la barque de Pierre. Ah ! c'est que l'usurpateur n'est pas un héros d'aventure; c'est le plus puissant monarque d'Occident, le chef du saint empire romain; l'antipape, qu'il traîne à sa suite, a posé sur son front la couronne qui le sacre I 11

aux yeux des peuples comme roi des Romains. Il commande aux princes, lève partout des armées. Tant de prérogatives ne lui suffisent pas. Il lui faut encore le domaine des âmes, et, pour se l'assurer, il s'empare d'abord des richesses de l'Église, dont il vend les dignités sacrées. Il trafique de la charge des âmes et se fait à ce prix un cortège de faux pasteurs. On dirait autant de loups recouverts de la peau des brebis. sainte Église de Dieu, qu'allez-vous devenir? C'est vous que les peuples trompés croiront apercevoir sous ces traits déshonorés, c'est vous qu'ils apprendront à mépriser dans ces hommes méprisables, à détester dans ces oppresseurs! Levez -vous donc. Seigneur, et défendez enfin votre Épouse.

Et le Christ se lève en effet. Il se lève deux fois : une première fois sous la figure du lion , une seconde fois sous les traits de l'agneau. Grégoire VII et Urbain II ! ' Quels nomsl quelle succession! quelle continuité de , grandeur et de sainteté sur la chaire de Pierre! Grégoire VII d'abord : il fallait ce lion pour engager le ■ combat. Les douze années de son pontificat sont une mêlée de tous les jours, où, avec des succès divers, les armes spirituelles se croisent contre les armes que manie la violence. Dieu a suscité ce fils d'ouvrier pour tenir tête au plus arrogant des Césars, pour l'amener à ses pieds, vaincu par la force morale et confessant devant l'Europe chrétienne que la brutalité, la débauche et le parjure ne sont pas des titres suffisants pour légitimer la domination. Toutefois la victoire du lion n'est pas définitive. Grégoire VII avait appelé au

secours du saint- siège Tépée des Normands; c'était son droit et son devoir. Et qui donc pourrait s'étonner de voir la force au service de la justice? Mais Dieu voulait que le dernier mot dans cette lutte appartînt à la douceur. Le pontife voit la fortune abandonner ses étendards. L'intrépide vengeur des droits de l'esprit mourra dans l'exil. Peut-être c'en est fait de la résistance. Peut-être l'antipape va hériter de l'obéissance de la chrétienté, lassée par un long interrègne, attristée par la durée éphémère du pontificat de Victor III. Non, mes frères. Le Christ veille, il se lève de nouveau , et cette fois c'est l'agneau qui nous apparaît. Contemplez ici les jeux merveilleux de la sagesse divine : quand Dieu déploie sa puissance, il ne veut pas que l'homme se l'attribue; quand il montre sa douceur, il n'entend pas qu'on la confonde avec la faiblesse. Voilà pourquoi , voulant faire de Grégoire VII le représentant de sa vigueur, il a été chercher Hildebrand dans la boutique d'un artisan, et, voulant montrer en Urbain II la divine vertu de sa mansuétude, il choisit Odon de Reims dans les rangs de cette noblesse féodale qui semblait n'estimer que les exploits de la force. Église de Reims, frémis d'orgueil; — non, car l'orgueil déplaît à Dieu , — mais du moins tressaille de joie à ce souvenir ! Le manoir de Châtillon a vu naître ton glorieux fils; mais c'est toi qui l'as nourri du lait de la doctrine, c'est dans ton enceinte qu'il a reçu les leçons de Bruno, de celui qui préludait à sa mission de patriarche du désert en préparant Odon à sa mission de pontife !

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N*adinirercz-vous pas ce nouveau contraste? Le Ibndalcur de la Chartreuse est l'instituteur d'un pape ; rhoinino (lui peuplera les solitudes est chargé de former un athlète pour les combats du Christ. Et le moyen (|u*il emploie est étrange. Il lui communique son méprirt du monde, son amour de la vie érémitique. L'ar- (îhidiacro de Reims ne se trouvera pas assez séparé du HitNclo par la sainteté d'un ministère qu'il remplit cependant à la louange de tous. Devançant son maître dttUH le cloître, il ira demander au monastère de Quny loH grandas traditions de la pénitence et de la prière. Main le chemin de Tobscurité conduit à la gloire ceux que Dieu a marqués de son signe. Le novice d'hier est déjfi le prieur d'aujourd'hui; trahi par sa vertu, par Ha Bagesse, il sera demain Tévêque d'Ostie, le conseiller, l'ami do Grégoire VII, le consécrateur de Victor 111, enfin son successeur sur cette chaire romaine battue par tant d'orages.

Pour raconter le règne d'Urbain II, un mot suffit : ce lut le règne de la charité. Ses ennemis eux-mêmes rougissaient de le combattre; car, partout où il passait, on croyait voir une apparition de la mansuétude du Christ : Benignitas et humanitas apparuit Salvatoris noatri DeiK Plus d'une fois, ramené à Rome par la confiance des peuples, il eût pu exterminer les restes de la faction usurpatrice, lui arracher les châteaux et les temples qu'elle détenait encore; mais le sang aurait coulé par ses ordres, et il préférait reprendre le che-

* Tit. ni , 4.

min de Texil. Si Théroïque Mathilde conduit à la victoire les armées qu'elle a levées pour la défense du saint- siège, ce sera loin des yeux du pontife et sans aucun concours de sa part. Plus d'un ami de sa cause blâmera cet excès de douceur; mais les populations, égarées par le schisme, compareront ce vrai pasteur aux mercenaires qui les exploitent et les dévorent; et le retour des nations chrétiennes à l'unité s'opérera de jour en jour par la seule influence des vertus évangélîques. S'il faut sévir encore, si les foudres spirituelles ne peuvent être déposées avant que la rébellion ait désarmé, le père des âmes se souviendra, même en ces nécessaires rigueurs, des petits et des pauvres que le Christ a tant aimés ; c'est lui qui le premier restreindra les eflets de l'excommunication majeure pour empêcher que le châtiment des superbes entraîne le dommage spirituel ou temporel des humbles placés sous leur dépendance.

Ainsi, mes frères, s'est terminé le premier combat. La querelle des investitures durera encore sous le successeur d'Urbain II; mais ce ne sera plus alors qu'une lutte matérielle: le principe moral de la révolte, le schisme, a reçu de notre grand pape le coup mortel ; et cette victoire définitive a été celle de sa douceur.

Fermeté et douceur, c'est ce qui suffit à TÉglise pour défendre son indépendance. Ce n'est pas assez pour conquérir, et pourtant il faut que l'Église se répande. Les limites de l'univers bornent seules cet empire pacifique que lui a destiné son divin Chef. Et puis, si la civilisation chrétienne n'est pas conquérante, elle sera conquise; si elle ne propage pas l'Évangile, elle sera envahie par la barbarie.

Voici donc une nouvelle lutte de l'esprit contre la chair. La société chrétienne est aux prises avec la société barbare. Chaque époque a une barbarie toute prête, qu'il faut vaincre ou subir. Le xi^ siècle avait la sienne ; c'était l'islamisme.

L'islamisme! Ce nom nous laisse froids aujourd'hui. L'islamisme ne menace plus personne. C'est une puissance vieillie , et il n'y a que l'Église du Christ qui ne s'affaiblisse pas en vieillissant. Mais, il y a huit siècles, la situation était bien différente. L'islamisme avait alors la force d'expansion qui est propre à la jeunesse. Il avait le prestige de l'épée , celui de la richesse, celui même de la science et des arts. — Mais alors , direzvous, ce n'était pas la barbarie. — Pour des peuples païens peut-être ; et si l'Europe n'eût pas connu Jésus- Christ, je ne vois pas ce qu'elle eût perdu à échanger le culte des dieux celtiques contre celui du Prophète. Mais l'Europe était chrétienne, et, nous l'avons vu

tout à l'heure, pour une société baptisée, christianisme et civihsation , c'est tout un ; perdre le Christ , c'est retomber dans la barbarie. L'islam représentait trois choses qui sont la négation de la civilisation chrétienne: le culte de la force, celui du destin et celui du plaisir. Religion du sabre, du fatalisme et de la volupté , tel nous apparaît l'établissement de Mahomet. Si c'est là ce qui triomphe, ne voyez- vous pas que c'en est fait de la civilisation chrétienne?

Christ adoré , vous avez sauvé le monde non en faisant des victimes , mais en vous faisant victime , et l'on glorifierait les bourreaux ? Vous avez élevé à des hauteurs inconnues l'idéal de la moralité humaine , et on l'abaisserait au niveau de la vie des brutes, en faisant du vice et de la vertu deux produits équivalents d'une même nécessité ? Vous avez dit : Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu; et Ton dirait: Bienheureux les voluptueux, parce que le ciel doit ressembler à la terre? Ah! je le comprends: entre deux doctrines aussi contraires la paix n'est pas possible: Hœc enim sibi invicem adversantur; l'une tuera l'autre. Et il ne s'agit plus que de savoir qui commencera les hostilités.

L'islam n'a pas attendu le défi. Usurpateur par nature, il s'est emparé de la terre sacrée que révèrent les nations chrétiennes. douleur ! le tombeau du Sauveur est aux mains des Sarrasins. Qui pourra le souffrir? Mais cette profanation ne suffit pas aux ennemis de la Croix. Le Christ, insulté dans son sépulcre, sera encore outragé et persécuté dans ses membres.

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La piété des fidèles ne pourra plus entreprendre le pèlerinage des saints lieux. Pierre l'Ermite a été témoin de cette désolation : il a vu les pèlerins massacréa^ou traînés en esclavage, la profanation ajoutée à la violence, le meurtre accompagnant le sacrilège, et il est revenu dans cette Europe qui se déchire ellemême en des luttes stériles; il lui a rapporté ces lamentables récits.

Il est manifeste que la civilisation est en péril. Déjà les hordes musulmanes ont envahi l'Afrique, occupé l'Espagne; le flot que Charles Martel avait fait reculer il y a trois cents ans s'enfle de nouveau et menace de déborder. L'empire d'Orient tremble sur ses bases, et si la trouée se fait à Byzance, l'inondation pénétrera par l'Allemagne et couvrira l'Europe entière. Tel est le danger; mais qui s'en émeut? Le peuple l'ignore, les princes s'en détournent pour ne penser qu'à leurs querelles. La cause du salut public n'aura donc point de défenseurs ? *

Détrompez -vous, mes frères! Il y au centre de la chrétienté une citadelle, et dans cette citadelle une sentinelle qui veille. Rome est la citadelle, et le gardien de la civilisation, .c'est le vicaire du Christ. Urbain II a entendu l'appel désespéré des opprimés de terre sainte. Et parce qu'il veut y répondre par un grand cri de courage et de foi, il cherche une terre généreuse où de tels cris ne retentissent pas en vain. Il se souvient alors de sa noble patrie. Au cœur même de la France croyante et chevaleresque, sur ce vieux sol d'Auvergne où l'indépendance gauloise avait trouvé

son dernier asile, le pontife va tenir les assises de la société chrétienne, placée, à cette heure décisive, entre l'héroïsme et la servitude.

Vous savez le reste. Ce fut l'héroïsme qui prévalut. Dieu le veut! Dieu le veut! tel est le cri sublime que répètent à Tenvi les échos de Glermont et les échos plus lointains de l'histoire. Dieu veut que la croix triomphe, que l'Église ait le dernier mot, que la justice ait raison de la force, le sacrifice de la jouissance, la prière et l'effort des stupides brutalités du fatalisme. Dieu veut que l'Europe reste civilisée par le génie du christianisme. Dieu veut que le christianisme se conserve et s'étende par le zèle généreux de la France. Dieu veut que les peuples renoncent aux guerres fratricides, pour réunir leurs efforts contre la barbarie. Dieu voulait cela il y a huit cents ans. Dieu le veut encore; et si sa providence renouvelle aujourd'hui le souvenir d'Urbain II, ah! chrétiens, laissezmoi penser, laissez- moi dire que celui qui ne fait rien au [hasard a voulu nous ménager, dans ce culte restauré du pape des Croisades , comme une provocation au grand combat des temps modernes pour la défense de la civilisation chrétienne.

Regardez : voici une barbarie nouvelle qui monte et grossit comme un torrent gonflé par l'orage ! Elle a plus d'un trait commun avec l'islamisme. Ciomme lui , elle est fière de sa culture, fière de sa richesse; elle montre avec orgueil les conquêtes de sa science et les produits de son génie. Comme l'islamisme, elle ne croit qu'à la force, n'attend le bonheur que du plaisir.

et nie la liberté pour se débarrasser du devoir. Mais gardons-nous de pousser trop loin ce parallèle : Mahomet aurait le droit de s'en plaindre; Mahomet était plus civilisé que nos réformateurs. Il adorait Dieu , ceux-ci le suppriment. Il promettait une vie future, ceux-ci bornent tout aux limites de ce monde. Il développait chez las siens l'enthousiasme qui va jusqu'à l'immolation, ceux-ci se font du scepticisme une sagesse, et de régoïsme un honneur. Grand Dieu ! quelle société que celle qu'ils parviendraient à faire à leur image! Une enfance sans prière, une adolescence sans vertu, une maturité sans courage, une vieillesse sans dignité, une mort sans espérance, des riches sans pitié, des pauvres sans résignation , des pères sans dévouement et des fils sans respect; partout le conflit sanglant des égoïsmes contraires. Chrétiens, regardez cette affreuse vision I Voilà ce qu'on vous prépare quand on veut vous ôter votre foi. bienheureux Urbain! il faudrait une autre croisade. Soyez notre guide encore. Comme aux champs de Clermont, apprenez -nous à pousser le grand cri de guerre qui fait reculer la barbarie.

Il me resterait, mes frères, à vous montrer une dernière lutte et une dernière victoire de l'esprit contre la chair; des trois assauts qu'Urbain II a soutenus, celui-ci est le plus terrible; car ce n'est plus l'attaque du dehors, c'est la trahison du dedans. Mais

rheure me presse, et je ne puis qu'effleurer un si grand sujet.

Que l'Église serait forte, mes frères, si elle n'avait que des ennemis étrangers. Figurez-vous ce contraste : d'un côté, on verrait toute la grandeur morale, la justice et la paix, la pureté et le sacrifice, la patience et l'amour; de l'autre, toute la laideur des passions, l'orgueil et la volupté, l'avarice et la haine. Comment l'humanité pourrait-elle hésister un instant? Mais c'est là une vision du ciel. L'Église aura cette forme quand la grande tribulation sera passée, quand tous ceux de ses fils qui auront surmonté l'épreuve apparaîtront purifiés dans le sang de l'Agneau : Hi sunt qui verterunt de trihulatione magna, et laverunt stolas suas in sanguine agniK Alors l'Épouse du Christ sera telle que saint Paul l'a dépeinte: glorieuse, sans ride, sans tache, sans rien qui la dépare: gloriosam Ecclesiam , non hàbentem maculam, aut rugam, aut aliquid hujusmodi; sainte en un mot et vraiment immaculée : ut sit sancta et immaculata^.

Pour nous faire prendre patience jusqu'à l'avènement de cette réalité sublime. Dieu nous envoie ses saints. En eux du moins l'Évangile se vérifie à la lettre, la grâce déploie toute sa puissance, et le regard des croyants, attristé par les défaillances humaines, trouve enfin à se reposer sur un spectacle digne d'être offert par Dieu à l'admiration des hommes.

* Apoc. VII , 14.

« Ephes. V, 27.

Mais, à côté des saints, voici les chrétiens ordinaires. Quelle tiédeur! quelle infirmité de vertu! quelle connivence avec le vice! quelle facilité au péché! quelle ix^pugnanee à la pénitence !

Reganloz au delà: voici les grands pécheurs. Le scandale de leurs crimes est un péril pour la foi des autix>s. On se demande ce qu'est devenu , dans cette masse corrompue jusqu'à la pourriture, le ferment sacré du baptême.

Est-ce tout? Non. Il faut sonder la plaie encore plus avant. Voici l'invasion du mal dans un domaine que Dieu s'était réservé; la hiérarchie sainte en a laissé pénéti*er dans son sein le virus délétère. Il est vrai que, dans une certaine mesure, ce fléau est de tous les temps. Pour l'exclure entièrement, il faudrait qu'une collection d'hommes, qui doit être nombreuse et remplir le monde, échappât d'une façon permanente et absolue aux conséquences de l'humaine fragilité. Ce serait là une intervention du miracle dans le jeu normal de la liberté humaine, intervention qui dépasserait de beaucoup les exigences de l'économie surnaturelle. Dieu, même en promettant sa grâce, n'était pas obligé d'aller jusque-là. De fait. Dieu n'a pas été jusque-là. Le collège apostolique, formé de douze membres choisis par Jésus-Christ, a compté un traître, et cette lamentable histoire va se répétant à travers les siècles.

Quand la proportion du mal est petite au regard de l'ensemble, le scandale est supportable, et il n'y a que les âmes pusillanimes pour y succomber. Mais

rÉglise a connu des jours sombres où le Qirist endormi semblait laisser au flot corrupteur plein congé d'envahir sa barque. Le x« siècle fut une de ces époques sinistres, et le xi® se passa à réparer tant de ruines. Dix règnes de pontifes furent employés à ce grand effort. Gomme toujours, le remède à la corruption fut une effusion extraordinaire de sainteté ; et parce que la contagion avait gagné la hiérarchie, c'est au sommet de la hiérarchie que la sainteté devait fleurir. Voilà pourquoi l'histoire des grandes réformes ecclésiastiques en ce siècle est signée de trois noms qui sont des noms de saints et des noms de papes : Léon IX, Grégoire VII et Urbain II.

Je ne vous raconterai pas, mes frères, les immenses travaux de notre pontife pour la réforme de l'Église. Sa vie en est remplie à ce point que, lorsqu'on en parcourt, avec le docte et pieux Ruinart, les glorieuses éphémérides, il semble qu'il n'y ait plus de place pour les autres combats. La lutte avec Henri IV, l'enfantement laborieux delà première croisade, apparaissent comme des accidents secondaires et passagers dans cette existence, dont les années et même les mois se comptent par les voyages entrepris à travers l'Europe, les conciles célébrés, les jugements rendus, les églises délivrées du joug qui les déshonore et pourvues de dignes pasteurs. Pour soutenir un tel fardeau, le vicaire du Christ a besoin d'auxiliaires : le cloître les lui fournit, le cloître dont les charmes austères avaient captivé de bonne heure son cœur innocent, et vers lequel ses yeux humides se tournaient toujours comme pour

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invoquer, en ses combats contre le vice, l'assistance des âmes pures. Et quelle floraison de sainteté dans ces asiles! Hugues de Cluny, Bruno, Robert d'Arbrissel, Lanfranc, Anselme, tant de noms héroïques demeurés synonymes de génie et de sainteté. Voilà les hommes qu'Urbain discerne, voilà les conseillers dont il s'entoure, voilà les chefs qu'il prépose aux grands sièges de la chrétienté. Environné de cette cohorte, le pontife peut présenter aux peuples et aux rois l'image restaurée de* la dignité pastorale. La foi renaît à ce vivifiant spectacle; un long soupir de soulagement s'échappe des consciences longtemps opprimées sous le poids des scandales. L'Église a reconquis le droit de parler haut aux princes de ce monde, au nom de la morale évangélique. C'est en vain que Philippe de France essayera de faire accepter, ou du moins tolérer, sous le nom de divorce, le crime de son double adultère. Le pape, sans doute, a besoin du roi de France pour la croisade; mais la France a plus besoin encore des bons exemples de son roi. La douce fermeté du pontife aura raison de l'orgueil et de la passion du monarque , et l'on verra la sainteté du mariage chrétien restaurée sur le premier trône du monde, comme pour couronner l'œuvre glorieuse de la réforme des clercs.

Urbain II a fini sa tâche. Sa course s'arrête au jour même où cessent ses luttes : Cursum consummavi, fidem servaviK L'heure a sonné pour lui de l'éternel

^ II Tim. IV, 7.

triomphe, dont vos acclamations et vos chants d'allégresse sont aujourd'hui le terrestre écho.

Mais, pour nous, c'est encore l'heure du travail et du péril.

Nos ennemis , vous l'avez vu , sont les mêmes qu'a combattus, qu'a vaincus notre Pontife. C'est toujours la chair qui résiste à l'esprit, et les formes du combat ont à peine changé. La société temporelle n'a pas déposé ses défiances contre l'Église, elle les a plutôt aggravées. La barbarie a pris des formes plus savantes, mais elle ne menace pas moins la civilisation chrétienne. Enfin nous avons aussi nos ennemis du dedans. Ce n'est plus le désordre et le scandale dans l'Église; mais c'est, même parmi les enfants de Dieu, l'affaiblissement de la foi et je ne sais quelle complaisance pusillanime pour les maximes et les exemples d'un monde apostat, que l'on condamne et que l'on imite tout ensemble.

Voilà nos maux ! Et où sont les remèdes ?

Demandons -les à Urbain IL

Ahl sans doute nous ne pouvons plus, comme lui, armer la chrétienté contre la barbarie. Cette barbarie, qui met en péril la civilisation évangélique, est trop près de nous, trop mêlée à notre vie, pour que nous puissions la combattre par le glaive. Mais Urbain II lui-même n'a pas manié d'autre épée que la parole ; mais toute sa force était dans sa fermeté et sa douceur, dans son zèle, dans sa sainteté.

Eh bien, je vous le demande, mes frères, qui nous empêche d'être doux et forts ? d'étonner une société

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sceptique par la fermeté de nos principes, de la dominer par le charme de notre mansuétude et de notre charité?

Qui nous empêche d'être zélés? Est-ce que l'esprit de Dieu nous refusera sa flamme, si nous lui demandons de nous embraser? Est-ce que la Providence nous refusera les occasions de déployer au service de Dieu et des âmes une ardeur d'apôtres? Mais r^ardez autour de vous. Ces occasions naissent sous vos pas. Nos malheurs mêmes les multiplient et suscitent partout de nouvelles industries du zèle. Dans les temps prospères, l'apostolat peut sembler une mission réservée à un petit nombre; aux jours troublés et difficiles, l'apostolat devient pour tous les amis de Dieu une vocation commune. Ils sont apôtres, ces pontifes dont la voix vous a conviés ici pour vous réchauffer au foyer de la prière commune; ils sont apôtres, ces prêtres qui vous instruisent et vous exhortent, vous bénissent et vous pardonnent. Mais ne sont -ils pas apôtres aussi, ces généreux chrétiens, ces chrétiennes admirables, qui prodiguent leur temps , leurs sacrifices et leurs efforts pour relever les ruines que d'autres accumulent, pour empêcher que l'enfance grandisse sans prière, la jeunesse sans foi , que la croix de Jésus cesse de consoler la souffrance, et de porter à tous ceux dont la vie de ce monde a trompé l'espérance les promesses de l'éternelle vie? Oui, mes frères, ils sont apôtres, et ce qu'ils font, vous pouvez, vous devez, vous voulez le faire. Donc vous avez aussi votre part dans cette vocation apostolique. Allez, travaillez, la moisson est

grande, et il n'est pas à craindre qu'elle manque aux moissonneurs î

Enfin, et surtout, qui nous empêche d'être saints? Voilà une arme qui convient à tous les temps, qui répond à tous les besoins, et que peuvent manier toutes les mains. Je regrette presque, mes frères, tout ce que je vous ai dit en dehors de ce seul mot, car tout est dans ce mot : Soyons saints.

Soyons saints, et, s'il survient encore des scandales, nos exemples empêcheront qu'ils soient meurtriers pour les âmes. Soyons saints, et nous fortifierons la foi des faibles, qui ne pourront plus dire: A quoi sert donc la grâce de Jésus -Christ?

Soyons saints , et nous forcerons le respect de ceux qui se croient en mesure de remplacer par les inventions de leur esprit nos divines croyances, mais qui n'ont pas encore trouvé le secret de remplacer par des vertus meilleures celles qu'inspire la morale du Christ.

Soyons saints, et le monde comprendra peut-être enfin qu'on se moque de lui en lui faisant peur des empiétements de l'Église; il reconnaîtra que le danger social ne vient pas du côté de Celle qui, comme son divin Chef, n'entend pas être servie, mais servir: non ministrari, sed ministrarey et qui ne veut régner que par l'amour.

Soyons saints, et nous verrons tomber tous les malentendus qui pèsent sur nos sociétés modernes, égarées mais généreuses, et les détournent du sein maternel qui les a nourries.

Mes frères, si nous faisons cela, nous serons les

croisés du xix« siècle. La croix libératrice ne sera pas cousue sur notre épaule, mais elle sera gravée dans nos cœurs, elle brillera dans nos vies, elle servira de ralliement à tous ceux qui préfèrent la lumière aux ténèbres, la civilisation à la barbarie.

Urbain II, prenez-nous sous votre étendard. Conduisez -nous sur vos traces, à travers la lutte et la souffrance, jusqu'à ce triomphe définitif qui est déjà le vôtre, et dont nous attendons le partage de la protection de Dieu et de la bénédiction de ses pontifes. Amen!

ALLOCUTION

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