M«» Coullié, évêque d'Orléans
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Vous avez été deux fois bon, Monseigneur : bon pour notre école de haut enseignement libre et chrétien ^n permettant, en procurant qu'on vint parler d'elle ici, devant l'élite des familles et de la jeunesse françaises; — bon pour celui qui a reçu de vous et de vos vénérés collègues le mandat de travailler à cette vigne, en lui confiant l'honneur, en lui réservant la joie de plaider aujourd'hui, en un lieu où revivent de si grands souvenirs, une cause qui lui est si chère.
Je dois donc espérer que tant de bonté vous a rendu quelque peu créateur et qu'en recevant de vous ma tâche, j'en reçois en même temps la force de la bien remplir.
Je voudrais, parents chrétiens, vous entretenir un moment de deux grandes questions qui touchent à vos droits les plus élevés comme aux plus étroits de vos devoirs : le rôle de la liberté dans l'enseignement, le rôle de la foi dans l'usage de la liberté. Et vous aussi, jeunes gens, vous avez besoin d'entendre, ces choses, ne serait-ce que pour apprécier ce qu'on fait ici pour vous et vous animer au désir d'ajouter vous-mêmes aux traditions et à l'honneur de cette illustre maison.
La liberté de renseignement! Depuis plus de cinquante ans, cette formule retentit dans notre pays comme un appel à la justice, comme une revendication calme et fière, comme l'expression d'un de ces besoins supérieurs qu'une société peut méconnaître pour, un
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temps, mais qu'elle ne saurait endormir, moins encore supprimer. Le jour où l'on aura dépouillé le père et la mère de cette délégation divine qui les rend responsables de la formation intellectuelle et morale de leurs enfants, ce jour-là, mais pas avant, on pourra rayer de a liste des libertés nécessaires le droit pour chacun de choisir les maîtres qu'il destine à son fils.
Ceci est l'évidence. Mais tout le monde n'est pas du parti de l'évidence. Et dans quel rang a-t-elle trouvé des adversaires? Chose étrange! Là où l'évidence dépose en faveur de la liberté, elle a eu longtemps les libéraux pour adversaires. Pourquoi? Ahl c'est qu'à l'état de choses ancien, où l'enseignement, né de l'initiative de l'Église, avait gardé, même en s'émancipant, de nombreux liens avec son auguste tutrice, notre siècle a substitué dès son aurore un régime destiné à rompre toutes ces attaches. La Révolution avait fait table rase, et le siècle des lumières s'ouvrait en pleine nuit pédagogique, p^rmi les ruines amoncelées de toutes les institutions d'enseignement. On avait bien essayé de décréter la science comme la victoire; mais plus indépendante encore que la victoire, la science n'avait pas répondu à l'appel, et la France de 1800 ne pouvait offrir à ses enfants avides d'instruction que des décrets au lieu d'écoles et des programmes au lieu de maîtres.
Pour combler ce vide effrayant, il fallait trouver ou créer tout d'un coup une organisation puissante. On ne voulait pas recourir à celle de l'Église ; on mit à profit celle de l'État. Ainsi naquit le monopole universitaire, destiné à devenir, suivant les temps, le césarisme ou le
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jacobinisme de l'école. L'enseignement devint un rouage de la machine gouvernementale. La science s'administra comme la justice ou les finances. L'État fut pédagogue, comme il est caissier ou gendarme. Mais l'État, dans nos constitutions modernes, c'est la représentation vraie ou fausse de la majorité. Quand l'impôt est voté, ceux qui Font combattu ne sont pas dispensés de le payer. Donc aussi l'État pédagogue conformera ses leçons aux vœux de ceux qui réussissent à se faire passer pour le plus grand nombre. Tant pis pour le petit nombre, quand même il se chifiFrerait par millions l Tant pis pour ces millions d'hommes, s'ils n'ont plus à choisir pour leurs enfants qu'entre l'ignorance ou des leçons qu'ils estiment perverses I
Mais non, l'État n'a pas de si noirs desseins. Il ne veut imposer aucune croyance. Comment faire alors, puisqu'il impose un enseignement? Voici le procédé : on éliminera de l'enseignement tout ce qui a un caractère de doctrine : des faits, des indications, des constatations composeront désormais la science. N'affirmant plus aucun principe, le maître officiel ne pourra être accusé d'en nier aucun ; et la liberté n'aura pas soufî'ert.
Un instant, Messieurs! La liberté des libres-penseurs, peut-être! Mais que faites-vous de la liberté dqs croyants ?
Ah ! je vois bien ce que les doctrines négatives gagnent à l'efiFacement doctrinal de l'enseignement public ! Élever l'enfant sans lui parler de Dieu, c'est préparer son esprit à le nier. Ajourner jusqu'à l'âge d'homme toute
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solution du problème de la vie future, c'est habituer l'âme humaine à s'enfermer dans l'horizon de la vie présente. Déclarer la morale nécessaire et la religion facultative, c'est troubler la conscience en séparant ce qu'elle unit, c'est incliner la jeunesse à négliger comme inutile ce que ses maîtres omettent de lui apprendre.
Faut-il donc s'étonner que certains libéraux s'arrangent fort bien du monopole pédagogique et de l'instruction obligatoire? L'idéal de la liberté n'est pas pour eux de respecter les croyances, mais d'amener doucement les hommes à ne rien croire. Où trouveraient-ils, en dehors de l'État enseignant et de l'école neutre, un moyen plus sûr d'arriver à leur but ?
Pour la même raison un tel système est de ceux avec lesquels la conscience des chrétiens ne pactisera jamais. Mettre tout l'enseignement aux mains de l'Église ou lui subordonner l'enseignement de l'État, serait une tentative excessive et violente que repoussent les idées et les mœurs de notre temps, et que la justice même, dans une société divisée comme la nôtre, ne saurait avouer. Que reste-t-il donc aux croyants, sinon de demander à TÉlat deux choses : Je respect du christianisme et le respect de la liberté ?
Le respect du christianisme d'abord, car si la liberté est bonne à titre de moyen, la vérité est bonne en ellemême. Et si la puissance publique ne se croit pas autorisée à la proclamer tout entière, il lui doit de la traiter autrement qu'une fantaisie individuelle ou une opinion bizarre. Un État où règne la plus large tolérance pour tous peut , sans molester personne , reconnaître les
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bienfaits d'une religion qui a civilisé le monde moderne. Il peut s'appuyer sur elle comme sur la plus grande force morale et sociale qui soit ici-bas. Il peut lui faire une place dans l'éducation publique, comme dans toutes les grandes institutions nationales. Il le peut sans porter atteinte à aucune liberté, sans contraindre aucune conscience. Donc il le doit. Car le devoir de l'autorité est de faire tout le bien qu'elle peut.
Mais qu'ai-je fait, Messieurs? Je croyais tracer un programme, et c'est une histoire que je viens de raconter; oui, l'histoire de cette glorieuse loi de 1850, la plus honnête et la plus juste de nos lois, celle qui a su le mieux tenir compte à la fois et des mœurs qui changent et des principes qui ne changent pas; loi de liberté sans doute, mais aussi, dans une large mesure, loi de patronage chrétien et de christianisme social, puisqu'elle appelait toute la jeunesse du pays à l'initiation religieuse. Hélas ! si je pense au temps où nous sommes, aux ruines accumulées depuis quatre ans, aux maîtres dispersés, aux écoles interdites, à la contrainte remplaçant la liberté, à la neutralité menteuse, si prompte à exclure l'affirmation catholique, mais si hospitalière à la négation impie, je me demande avec douleur quel sort attend les générations qui grandissent. Mais si je regarde le lieu où nous sommes, je vois surgir de grandes images, et, dans les souvenirs du passé, je retrouve les espérances de l'avenir. Où est-il le vaillant athlète dont le nom est inséparable de la liberté de l'enseignement? Il est avec Dieu, lui qui a tant lutté pour Dieu. Il est dans le repos, lui qui a tant travaillé ; dans l'éternelle
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joie, lui qui a tant souffert. Mais aussi, j'en suis sûr, il est ici à cette heure, dans cette maison bien-aimée, souriant à la gloire de cette fille aînée qui possédait son cœur *, et aux succès de cette fille plus jeune qui lui était née dans sa vieillesse et qui a grandi comme une fleur à Tombre de la croix ^.
Il est ici caché sous tous les symboles et vivant dans toutes les mémoires, multiplié dans tous ces maîtres qu'anime son esprit, dans tous ces pères qu'inspire sa tendresse ; il y est surtout continué par l'homme de sa droite, par le fils auquel sa main défaillante remit le bâton pastoral, et qui, déjà désigné par ses vertus à la confiance de son troupeau, emprunte à son héritage un titre deux fois sacré dont s'accroît son autorité sur vos âmes.
N'est-ce pas, mes amis, que vous croyez l'entendre encore ? Déjà pourtant l'heure qui nous Ta ravi s'éloigne ; six années nous en séparent. C'est beaucoup à votre âge, et la plupart d'entre vous n'ont jamais vu ses traits. N'importe ! C'est bien lui qui, même à vos yeux, remplit cette majestueuse solitude, préside à vos travaux, anime vos efforts, ajoute à vos luttes académiques l'éclat incomparable des traditions qu'il a fondées, des souvenirs qu'il vous a légués. Mais vous surtout qui l'avez connu, ne vous semble-t-il pas qu'il est présent et qu'il parle encore, revendiquant avec le fier accent de son patriotisme et de sa foi le droit pour la jeunesse