‹ Mélanges africains et orientauxChapitre 22 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les notes qui suivent ont été écrites au jour le jour au cours de divers voyages dans TAtrique du Nord. Depuis, les choses ont considérablement changé sous tous les rapports et le principal mérite de ces pages sera de représenter, aussi exactement que j'ai pu, un passé de plus de trente ans.

De Sousse à Djerbahi (1882)

En quittant Sousse (^ou plus exactenuînt Sousali) le 25 février, nous apercevons mieux l'ensemble actuel de Tancienne Hadrumète- ; il ressemble fidèlement aux représentations que les artistes musul-

1. Bulletin de la Société de géographie de l'Est. 1" trimestre, 1882, p. 75-83.

2. Quoique combattue par Sliaw qui place Hailrumelum à Herglah (iaiicionne Horrea Cn'lia) celte identilicalion est aujourd'hui géncralemcnt a(lo|)tHe. Le nom d'Hadrumetum ipie M. Guérin a rapprociié d'Adramytis a cerlainciuent une origine sémitique et peut se comparer à celui du Hddhramaout.

NOTES Di; VOYAGE 7'J

iiians — si lant est qu'il en existe — tout dos villes : par exemple, les peintures de Stamboul, etc., qui se trouvent à Conslanline, dans le palais d'Alimed-bey : une ceinture de murailles crénelées enserre une masse confuse de terrasses et de coupoles, d'où s'élèvent, sur quelques points, les minarets des mosquées, particulièrement du Qasr er Ribat, et de la Qasbah ; tout est passé à la chaux: maisons, remparts, édifices religieux, et resplendit à la lumière du soleil d'Afrique.

La mer est belle ; le La Valette marche bien ; au bout d'une heure, nous arrivons à l'autre extrémité du golfe de Sousse, à Monastir, l'ancienne Rusj)ina — un nom qui indique encore une origine phénicienne. C'est, autant que j'en puisjug-er, une jolie petite ville, assise à l'extrémité d'un promontoire, au milieu d'un paysage africain où dominent les palmiers. Au sud de la ville, en se dirigeant vers Mahadia, des vergers d'oliviers si nombreux (ju'ils ressemblent à une foret. Le port est éloigné de Monastir: nous n'avons pas le temps de descendre» à terre ; après une courte station, nous repartons pour Mahadia, peut-être bâtie sur l'emplacement de l'ancien château d'Hannibal.

Fondée par le Mahdi 'Obaid Allah (:jl)0-:308 h.) qui voulait donner une ville nouvelle pour capilah' à son empire nouveau, prise par Roger de Sicile (343 hég.), Maiiadia a singulièrement j)erdu de son importance, depuis que Charles-Quint, désespérant de la garder, en fit sauter les fortifications (1551 de J.-C). Les restes des murailles subsistent encore, pareils à des ruines romaines, autour de la presqu'île où est bâtie

80 MKLANGKS Al-IUCAINS ET OUIENTAIJX

la viil(\ J'ai le loisir de les conlenipler à mon aise, sans pouvoir toutefois débarquer, car le La Valette, en voulant passer trop près du rivage, échoua sur un banc de sable et ne s'en tira qu'après cinq heures d'efforts.

Ce retard ne nous permit d'aborder à Sfax que le lendemain, vers une heure. En arrivant par mer, on aperçoit cette ville comme un groupe de maisons et de constructions blanches, au milieu d'une longue suite de vergers où se détachent de nombreuses habitations passées à la chaux. La plupart des géographes l'identifient avec Taphrura, que d'autres placent à Mansour, un petit bordj situé au nord de la ville, dans la direction des îles Kerkennah. La cote est excessivement basse, les navires sont oblig-és de mouiller à une assez g-rande distance, et la marée qui se fait sentir dans la Syrte, augmente encore les difficultés du débarquement. Comme les bateaux font une longue escale, je [)uis descendre à terre chez M. le vice-consul Mattei qui s'empresse de se mettre à ma disposition pour le peu de temps que j^ai à passer à Sfax. Cette ville, qui opposa une sérieuse résistance à l'armée française, présente encore aujourd'hui les traces du bombardement: la plupart des maisons sont en ruines ; le fort qui protège Sfax et auprès duquel on voit les canons de rempart qui servirent à la défense, a été réparé à la hâte ; et, précisément, pendant notre court séjour, un accident prouva à la population que les obus français sont toujours dangereux. Deux Arabes qui essayaient d'ouvrir un obus qu'ils venaient de déterrer sont tués par l'explosion.

NOTES DI-: vov.\(;i-: 81

Sfax est divisé en ville européenne et ville arabe, la première sur le bord de la mer. Nous entrons dans la seconde par la porte du Divan et nous pénétrons dans le dédale inouï des rues arabes, dont l'étroitesse est encore encombrée par des tas de boue infecte et des débris de maisons. M. Mattei me montra l'endroit, près de la porte du Divan, où l'aspirant de marine Léonnec fut tué d'un coup de tromblon tiré, dit-on, par une femme arabe. La répression fut sévère : pas assez, peut-être, puisque le jour de notre arrivée, nous apprenons que Mahrès, situé entre Sfax et Gabès, a été attaqué et les chameaux portant les poteaux et les fils du télégraphe enlevés. Sur la porte du Divan se trouvent quelques inscriptions arabes en partie recouvertes de chaux. Depuis quelque temps seulement, l'industrie indigène de Sfax a recouvré un peu d'importance : on recommence à fabriquer des poires à poudre sculptées en bois d'abricotier ou de jujubier et garnies de filali (cuir du Maroc). Toutefois, la plupart des bouticpies des souqs (marchés) couverts comme ceux deTunis sont encore fermés. Quant au commerce européen, il a repris depuis longlemps, en déj)il des léclama lions exagérées de ([uel([ues nationaux italiens et autres, (|iii prétendaient avoir perdu, par suite du pillage, une fortune qu'ils n'avaient jamais eue. L'occupation momentanée de la ville par les insurgés, commandés par 'Ali-Chérif, et les incendies qu'ils allumèrent en se retirant, détruisirent un manuscrit arabe excessivement curieux, le Daïrat Mogdich, en dialecte bédouin (arabe nomade), recueil de chansons amoureuses et historiques, composées par le poète popu-

8? MÉi,.\Nr;i:s muicmns et ohii:nt.vux

laiic Talab Mallak. Oucl([ues-unes ont Irail à la lanieuse insurrection de 1864, qui éclata en Tunisie en même temps que la révolte algérienne. Des deux cent cinquante chansons dont se composait ce Divan, on en pourra peut-être retrouver une douzaine dans la bouche des meddahs ou chanteurs, qui vont de café en café, ou plutôtqui allaient, car ils ont presque tous disparu depuis le bombardement.

Nous regagnons le bateau avant la marée et, dans la nuit, nous repartons pour l'oasis de Gabès, lancienne Tacapé. La côte, basse comme toute la Tunisie du sud, se dessine peu à peu vers le matin, et vers huit heures, nous commençons à distinguer les lig-nes foncées des palmiers qui tranchent sur la couleur rouge du sable. On aperçoit enfin un g-roupe de constructions blanches, tentes et bordj formant le camj) de l'oued Gabès qui a donné son nom à l'oasis. Gabès paraît n'être (ju'une altération de l'ancien nom Taca])é ; le préfixe berbère ta étant à séparer du radical Gafou Qap suivant la prononciation locale ; ce radical se trouve du reste dans un certain nombre de noms d'origine berbère ; je citerai par exemple Gafsa, l'ancienne Capsa.

La côte est aussi inabordable qu'à Sousse ; nous n'arrivons à l'embouchure du fleuve qui sert de port, qu'après avoir essuyé force paquets de mer ; je descends à terre chez M. le sous-intendant Bréchin, mais lorsque, après déjeuner, je cherche des yeux le bateau à vapeur qui m'a amené, il a disparu, emportant à Tripoli mes bagag-es et mes effets et me laissant à Gabès avec les seuls vêtements que je porte sur le dos. Les officiers du camp s'empressent aussi-

tôt (Je me faire oublier ma mésaventure, et assuré d'un abri, je songe à mettre à profit mon séjour forcé dans l'oasis.

Un sirocco affreux soufflait ce jour-là ; à dix pas devant soi, on n'apercevait plus rien dans les tourbillons de sable que nous amenait le vent du sudouest. Sous les tentes, dans les baraques en bois, une couche de poussière, ténue comme de la farine, couvrait tout : on la sentait crier sous les dents ; elle pénétrait à travers les paupières fermées; enfin on prenait un bain de sable. Dans le village, protégé par les palmiers de l'oasis, le vent était moins violent. Je pus ce jour-là parcourir Djarali en détail.

Gabès, que nos cartes donnent comme une ville, est une oasis renfermant deux villages: Djarali et Menzel, situés tous deux sur la rive droite de l'oued Gabès. Le chef-lieu de l'Outàn (district) d'Arad, est à Djarah; cette préférence a causé de longues disputes entre les habitants des deux bourgades: aujourd'hui, la paix devra se rétablir, car le gouverneur tunisien s'établira au bordj, sur le bord de la mer, dès qu'il sera reconstruit.

C'est à Djarah (juej'ai retroiivi' la teinte grise des maisons bâties en terre et (jue la chaux a épargnées. Cette couleur si fréquente dans le sud de l'Algérie, est rare en Tunisie, même dans les plus modestes villages. Djarah est à un ou deux kilomètres de la mer, séparé de Menzel d'environ oOO mètres ; en y arrivant, on rencontre la qoubbah (coupole) de Sidi Boushag (Abou Ishaq) renfermant le tombeau du saint et quelques inscriptions arabes en relief, dont l'écriture remonte au moins à iOO ans; malheureu-

84 Mr;i.AN(;i:s ai iucai.ns ht okii:>talx

sciiinil, elles suiiL enduites do chaux et l)rifcées à l'une des extrémités. Boushag, orig-inaire du Maroc, enseigna à Sfaks à une époque que les indigènes n'ont pu préciser. De nombreuses qoubbahs sanctifient Djarali : celles de Sidi Behoud, de Sidi Ahmed Toubâni, de Sidi 'Ali Chouihi ; enfin la grande mosquée, renfermant le tombeau de Sidi Edris, et la mesdjed (petite mosquée) d'El Hâdj (le pèlerin) Xazir. Aucune de ces constructions n'oiYre rien de remarquable; la qoubbah se compose d'une coupole reposant sur une chambre carrée, celle-ci est (juelquefois précédée d'un vestibule; quant auxmesdjeds et aux djami' (petites et grandes mosquées), leur architecture est trop connue pour que j'en parle ici. La plupart des maisonsde Djarah tombent en ruines, même les prisons du beylik, l'édifice le plus important de l'administration tunisienne.

La riche oasis de palmiers, à l'ouest de Djarah, sur la rive gauche de l'oued dabès, renferme aussi quelques qoubbahs. J'ai cru devoir recueillir les noms de toutes celles que j'ai rencontrées, dans l'espoir que plus tard, on essaiera de reconstituer l'hagiographie musulmane, comme dans les derniers siècles, on s'occupa dans les communautés religieuses de l'hagiographie chrétienne. Les légendes des saints, outre les éléments historiques qu'elles renferment, ne sont pas de peu d'intérêt pour l'étude des mythologies comparées. Tel saint chrétien a hérité des trailitions (ju'une population païenne rapportait à ses divinités avant sa conversion au christianisme ; aux saints chrétiens ont succédé les saints musulmans, mais la légende est restée la même. On conçoit donc

NOTES DE YOYAGi: H5

rin(('*rrt qui s'attache, mAme aux saints ios pins obscurs, ceux de Djarali par exemple.

Des palmiers abritent la qoubbali de Sidi Hassan, à l'entrée de l'oasis. Le plafond a disparu ; mais l'on voit encore à l'intérieur le cercueiUtabout) du saint, en l)ois peint. Elle est construite comme presque toutes les autres, avec des matériaux romains et des poutres de palmier; le bourg- de Djarah renferme un certain nombre de chapiteaux et de fûts de colonnes, qui prouve l'importance de Tacapé sous les Romains. En errant dans les vergers, le long- des ruisseaux (saguias) qui arrosent les jardinsà des heures déterminées, je rencontre les qoubbahs de Sidi Bon 'Abd Allah et de Sidi Merouàn, celle-ci ornée d'un portique. J'en aurai fini avec les monuments religieux de Djarah quand j'aurai nommé la Zaouyah de Sidi Mohammed ben 'Aissa, bâtie ou restaurée, d'après une inscription, en 1293 de l'hég-ire.

La chaleur commence à se faire sentir : au camp, à une heure, sous la tente, le thermomètre luarcpie 30' au-dessus de zéro. Toutefois, en avançant vers l'intérieur, l'airest moins lourd, quoi([ue le soleil soit aussi chaud. Un matin, vers (S heures, je me dirige vers Menzel qui, plus que Djarah, a souffert du bombardement. En avant du villag-e, on voitles restes d'un bord) turc qui fit mine de résister et de s'opposer au débarquement: il fut promptement mis à la raison. Comme à Djarah, les rues sont tortueuses et mal entretenues, mais les ruines sont encore plus nombreuses. La g-rande mosquée, où existent encore des traces d'inscriptions arabes, est presque complètement détruite ; quelques qonbl)ahs ont subi h^ luéme

sort- On rencontre, non loin de l'Oued Gabès, celle de. Sidi 'Abd el Kerim ; après avoir suivi le lit du fleuve, entre la ville et les jardins de palmiers entre lesquelles fleurissent en ce moment même les amandiers, j'arrive à l'autre extrémité de Menzel, poursuivi par les aboiements des chiens arabes plus scandalisés que leurs maîtres de ma présence en ces parag"es. Les femmes elles-mêmes vêtues de bleu, ayant la fig-ure découverte et des tatouages sur le front, ne mettent pas ici à se cacher l'empressement qu'affichent généralement les musulmanes. Savoir lire et écrire l'arabe leur paraît, comme aux autres habitants, la marque d'une science immense qui mérite des égards.

En me dirigeant de Menzel à Boulbaba, je rencontre les qoubbahs de Sidi Mohammed ech Cherg-ui (Mohammed l'Oriental) et plus à l'est, celle de Sidi 'Abd el Melik. Hors du village, un peu plus loin que les restes d'une construction arabe, gît sur la route un énorme chapiteau antique sans doute trouvé trop lourd pour être transporté à Djarah ou à Menzel. Le village de Boulbaba où j'arrive après trois quarts d'heures de marche, n'a rien de curieux, pas même sa mosquée bâtie, dit une inscription, en 1291 de l'hégire par un Tunisien du nom de Hassan. Cette fois, les colonnes sont de fabrication arabe.

On m'avait signalé au sud-est du camp, dans une oasis dont on n'apercevait que le sommet des palmiers, une ancienne mosquée. Je me mets en route le 1"' mars au matin, à travers la plaine, traversant tantôt des r'edirs desséchés, dont la surface était unie comme celle d'une glace, tantôt une hammadah

rocailleiiso, inlorrompue par un somhlant do praii-io. Entre deux rideaux de collines, arrosée par un affluent de TOued Gabès, je trouve la plus jolie oasis que j'aie eue jusque-là l'occasion de voir. Les palmiers, les oliviers, les orangers y abritaient de leurs verdures difFérenles des champs d'orge et de blé ; les vergers y avaient meilleure apparence que les maisons du village d'Obeid. La qoubbah, de Sidi xVhmed ben 'Obeid. renferme, outre les drapeaux rouges et jaunes de la confrérie, des traces d'inscriptions arabes, mutilées et passées à la cliaux; les deux ou trois caractères, qu'on put encore distinguer, montrent par leur apparence que leur date doit être assez ancienne. Je ne pus malheureusement avoir aucun détail sur ce saint; et, n'eut été la présence de quelques enfants cjue la vue d'une caroube suffit pour rassurer, j'aurais pu croire le village inhabile. Du sommet d'une colline voisine, j'apercevais au nord la mer et le camp ; au sud les monlai»nes de Matmata, de Haddaï et de Haouaya, à l'ouest, le villag-e de Ras el Oued.

J'aurais voulu pousser versl'est jusqu'à Taboulbou ; mais il se faisait tard et j'avais l'intention de revenir par une qoubbah en ruine qui se dressait derrière Boulbaba, sur un monticule assez élevé. Dans tous ses débris, il n'y avait pas la moindre trace d'inscription : un berger cjui g^ardait son troupeau non loin de là m'apprend que cette qoubbah portait le nom du cheikh Sidi Bechchàr. C'est tout ce qu'on sait île lui.

De retour au camp, on m'informe qu'à mon insu, j'ai couru le risque d'être pris par les cavaliers de

'Ali Ijon Khalifah qui batleiit la campagne en ce moment. En effet, l'après-midi du même jour, le bruit se répand que les insurgés attaquent dans l'oasis les troupeaux des habitants de Djarali. Il faut renoncer à aller à Chenenni, un autre village des environs ; je prends congé de M. Bréchin qui m'avait donné l'hospitalité pendant mon séjour et je m'embarque SUT \a Martinique pour Djerbah.La traversée extrêmement belle dure près de 5 heures.

D'Alger à Tanger*

Chargé parle ministère de l'Instruction publique, sur la demande de l'Académie des Inscriptions, d'une mission scientifique dans l'Ouest de l'Algérie et le nord du Maroc, je quittais Alger pour une excursion d'environ deux mois. La ligne du chemin de fer d'Alger a été assez souvent parcourue et décrite, pour qu'il soit superflu d'en parler de nouveau : après avoir traversé les riches plaines de la Metidja, longé la chaîne de l'Atlas et pénétré dans la plaine du Chelif, nous arrivions dans l'après-midi à Inkermann, que les Arabes continuent d'appeler Oued Riou.

La voiture du qàdhi de Mazouna, mon premier point d'exploration, nous attendait à la gare et,

4. Bulletin de la Société de géorjrapJne de l'Est, 1883, 3e ot 4e triiiicslres, 1884, 2e trimestre.

sans perdre de temps, nous nous dirig^eons à travers une plaine monotone, semée çà et là d'org-e et de blé, vers les montagnes au milieu desquelles est située Mazouna. Nous traversons le Ghélif sur un pont tout récent et les premiers contreforts du Dliahra franchis nous arrivons à des collines plus verdoyantes, d'un aspect plus gai, où des prairies d'asphodèles et de cloiim (palmiers nains), sillonnées de sentiers tracés par les troupeaux, fournissent un pâturage abondant aux gazelles qui se trouvent encore en assez grand nombre dans la vallée du Ghélif. Nous eûmes le reg-ret de voir paisiblement s'ébattre, à portée de fusil, quatre de ces gracieux animaux que les décharges de nos revolvers dérangèrent à peine. La route montait toujours et, arrivés au point culminant, nous embrassons d'un seul coup d'oeil un horizon fermé au nord par la chaîne du Dhahra et au sud par celle où s'élève le Ouaransenis (Ouancherich). Sur chaque montagne des (joubbas en l'honneur de Sidi 'Abd el Oàder el Djilani, le saint le plus vénéré de l'Algérie, tranchant par leur blancheur sur un tapis de verdure ainsi que quelques douars entourés de haies de cactus ou d'épines sèches de jujubier sauvage {sidrah).

Blottie dans un repli de terrain entre deux montag-nes aux cimes dénudées, Mazouna ne se laisse apercevoir qu'au moment d'y pénétrer. Nous y arrivons par une vallée de cactus (jui enclôt des vergers de poiriers et d'amandiers en fleurs, tandis qu'auprès d'eux les grenadiers gardent leur teinte rouge et les figuiers commencent à peine à se couvrir de feuilles. Nous laissonsà notre gauche les qoubbas

90 MÉLANOnS AFRICAINS ET ORIENTAUX

de Sidi Emharck, de Sidi Houni et de Sidi 'Abd el Oàder et, en dépit des rues escarpées de la ville arabe, nous parvenons sans encombre jusqu'à la maison du qâdhi Si Ahmed el Hamissy, chez qui nous devions trouver l'hospitalité la plus cordiale. La légende locale attribue la construction de Mazouna à un certain Mazouna, IVère de Midiouna, l'ancêtre de la tribu berbère de ce nom, fixée aux environs de la ville. 11 est probable qne celle-ci est d'origine roniaine, ou du moins qu'un poste militaire s'élevait en cet endroit, car en creusant les fondations de la maison du bachadel, on trouva des restes de murs en briques et en chaux, comme les Arabes et les Kalnles du Maghreb n'auraient su en élever. D'après Ibn Khaldoun (Histoire des BerbeYes, t. III, p. 324), Mazouna aurait été bâtie par les Maghraoua, tribu puissante au moyen âge dans l'Afrique du Nord, auxquels succédèrent les Oulâd Mendil. Après la fondation de l'empire des 'Abd el Ouâdites, avec Tlemcen pour capitale, Mazouna passa sous la domination de cette famille, et en 686 de l'hég-ire (1287), servit de mag-asin à 'Othmân, fils de Yag^h morasen qui venait de l'enlever aux Maghraoua. Après que les sultans mérinides du Maroc eurent supplanté à leur tour les 'Abd el Ouâdites, Mazouna tomba enti-e les mains d'Abou Ya'qoub Yousof ({ui faisait alors le sièg'e de Tlemcen, en Djoumada second de Fan 699 (1300 de notre ère). L'année suivante, en rebi' I, 700 (1300 de notre ère), Râched ben Mohammed, beau-frère du sultan méridide Abou Ya'qoub, se révolta, mécontent d'avoir vu donner à 'Omar ben Ouii»hern, descendant des

Mendil, le commandement des Mai^hraoïia qu'il ambitionnait pour lui-même. 11 fut appuyé par les g-ens de Mazouna qui lui livrèrent leur ville. Après un premier succès, Râched, poursuivi par les troupes marocaines, se retira dans la montagne, laissant dans Mazouna pour la défendre, ses cousins 'Ali et Hammou, fils de Yahya ben Thâbit. Ceux-ci parvinrent à surprendre les assiégeants, dont le chef 'Ali el Kheiri, tomba entre leurs mains en 701 (1301- 1302 de notre ère). Malgré ce succès, le sièe;-e continua, et en l'an 703 (130.3-1304), elle fut prise d'assaut, ses habitants massacrés et leurs tètes lancées dans les fossés de Tlemcen que le sultan mérinide tenait encore bloquée.

Cependant Mazouna se releva de ses ruines, et sa médersah aujourd'hui simple zaouïah, devint bientôt célèbre, mais uniquement pour l'étude du droit: les autres sciences y étaient négligées. Ahmed ben Yousof, le pieux et médisant voyag-eur, enterré à Milianah, ne l'a pas oublié quand il a dit d'elle dans ses vers :

Mazouna, ville cachée,

Ses habitants q-rands et petits font le pèlerina^-e de la Mekke) ; Mais sans ses doctrines, le fou (de l'enfer) la dévorerait toute. Pendant le jour on y trouve des mouches et de mauvaises j)aroles, Pendant la nuit, des puces et de mauvais rêves.

L'hospitalité du qàdlii nous préserva des uns el des autres. J'en aurai fini avec l'histoire de Mazouna quand j'aurai dit (ju'après avoir été quelque temps le siège du beylik d'Oran, elle fut en ISiO le quartier général deiiou Maza, fjui souleva le Dhahia

y^ MKl.ANCFS AFRICAINS ET ORItZNTALX

do Ténos à Orléansville. L'insurroction fut duremont. cl justement réprimée j)ar le colonel (depuis maréchal) Pélissier, et le châtiment des Oulàd Riâh asphyxiés dans les grottes où ils s'étaient réfugiés fit une telle impression sur les indig-ènes qu'ils ne participèrent à aucune des révoltes postérieures.

Bâtie sur trois mamelons, la ville est divisée en |)lusieurs (jiiarliers : Bou-Djeloui, ainsi nommé d'un juif sur qui la tradition est muette: la Casbah, renfermant les restes de la nouhah lurke et de l'habitation de Moustafa bou Chelaghem. C'est de Mazouna qu'en 1119 de l'hégire (^1708 de notre ère), partit ce bey pour reconquérir Cran sur les Espagnols.

Les autres quartiers de Mazouna sont : Bou Malà, ainsi appelé du nom d'un Berbère qui, suivant quelques traditions, fonda Mazouna ; Adjedir (en berbère Agadir, mcher) et Bou Alloufah séparé du reste de Mazouna par l'Cued Tamda. D'après les récits populaires, Alloufah serait le nom d'une femme Ghaouiah, Berbère par conséquent.

La ville est suffisamment arrosée, tant par les pluies que par les ruisseaux qui l'entourent comme l'Cued Tinseri et l'Cued Tamda. Celui-ci forme entre les deux parties de Mazouna, une jolie cascade, à laquelle on arrive par un chemin escarpé. Elle est parfois à sec à cause des prises d'eau qui se font en amont et l'on peut contempler des stalactites et des incrustations curieuses. L'eau tomlie dans un bassin qui, au dire des indigènes, était autrefois assez profond pour qu'un homme put y nager, mais qui s'est comblé peu à peu.

NOTliS DL VOVAGl:: 93

Ue raulre côté de Bon Alloufali, ou trouve la source de Aïn Deglioughou. Elle jaillit sous une voûte de construction ancienne qui ne paraît pas d'origine romaine, bien que les habitants n'en puissent nom mer Fauteur.

Parmi les montagnes qui environnent Mazouna, l'une, qui se dresse vers le sud-est, porte le nom de Nâdherel Meskhout, qu'elle aurait reçu d'une légende analogue à celle de Hammam Meskhoutin. On raconte qu'un individu, dont la fille était sur le point de se marier, était occupé à vanner du grain, lorsqu'elle se présenta à lui en habits de fête, lui apportant sa nourriture. L'homme céda aux tentations du démon et fit violence à sa fille, mais tous deux furent immédiatement changés en montagnes. Delà le nom de Nâdherel Meskhoul, Taire du métamorphosé.

J'ai déjà dit que Mazouna est une ville purement arabe, aux rues étroites, aux maisons indigènes à un étag"e, couvertes en terrasses, à l'exception de celles du qàdhi et de l'instituteur, le seul i'Vançais qui y habite. Les autres étrang-ers sont deux ou trois Juifs qui exercent le métier de bijoutier et les tolba marocains qui viennent étudier à lazaouiah. Celle-ci, autrefois célèbre, ne compte plus qu'une trentaine d'élèves que se partagent deux professeurs. L'enseig-nement se borne à la lecture et à l'explication du traité de droit deSidi Khalii. Quant à la grammaire, aux belles lcltr(^s et aux sciences mathémalicjues professées encore dans les universités musulmanes, il n'en est jias question : à plus forte raison, l'histoire, la géographie et les sciences physiques et naturelles.

y4 MLL.VNGES Al lUCAlNS KT OHIliNTALX

A (juaUc kilomètres de Mazouna, on a construit tout récemment le village français de Renaud, où se trouvait, nous disait-on, deux inscriptions latines; elles y existent en effet, mais notre course fut inutile car elles avaient été déjà recueillies et publiées à Oran. Avant d'arriver au village, on aperçoit la (joubbade Sidi Mohammed ben 'Ali, professeur d'ibn Gliaref, qui enseigna à Mazouna et composa, au commencement de ce siècle, des ouvrages fort importants pour l'histoire de l'Algérie et du Maroc. Un jour, Sidi Mohammed ben 'Ali entendit parler de deux sorciers qui parcouraient les tribus, annonçant, moyennant finances, la naissance d'une fille ou d'un garçon. L'événement justifiait toujours leurs prédictions ; une pareille science ne pouvait venir que du démon et le cheikh, dans sa colère, prononça contre eux des menaces que plusieurs de ses disciples, entre autres Ibn Gharef, se mirent en mesure d'exécuter. Ils se saisirent des deux individus et s'apprêtaient à les mettre à mort quand Ibn Gharef réfléchit qu'ils allaient agir sans l'ordre formel de leur maître et que celui-ci avait peut-être l'intention de leur faire grâce. 11 chercha à persuader ses compagnons et n'y réussit qu'en les menaçant de son pistolet. Les sorciers furent amenés au cheikh qui ordonna leur mort pour le lendemain. Pendant la nuit, le Prophète, touché des larmes des deux malheureux leur apparut et les engagea à se placer le jour suivant à un certain endroit, ce qui les sauverait infailliblement. Ils suivirent ce conseil et Sidi Mohammed ben 'Ali reçut, de son côté, la visite du Prophète qui lui révéla ceci : les condamnés étaient

NOTliS DL VOYAGE 05

[)Ossédés par deux démons, sous la Forme d'une vipère et d'un scorpion, et ceux-ci les obligeaient, sous peine de mort immédiate, à prédire dans les tribus la naissance des garçons et des filles, sans doute pour contrebalancer l'effet produit par les miracles des amis de Dieu. Grâce aux vertus du cheikh, les deux animaux furent tués, le charme rompu, et les deux hommes, reconnaissants de l'intervention d'Ibn Charef qui leur avait par là sauvé la vie, obtinrent pour lui de son maître Vidjàzali ou diplôme de licence qui lui permit d'enseigner à Mazouna, où son petit-fils professe encore.

Il ne nous restait rien à faire à Mazouna :lesblbliothèques de la ville ne renfermaient qu'un nombre insignifiant de manuscrits historiques ; je n'avais pu trouver d'Achacha, pour reconnaître à (jui appartient le kabyle parlé par cette tribu : trois tolba du Kif, d'une intelligence plus que bornée, m'avaient à grand'peine fourni quelques notions sur le berbère en usage dans le nord du Maroc, sur lequel j'avais déjà recueilli des renseig-nements dans un voyag-e précédent à Tlemcen. En conséquence nous quittâmes Mazouna pour Relizane où nos recherches, disait-on, devaient être plus fructueuses.

L'Oued Riou ou Inkermann, où nous nous arrêtons en attendant le train qui doit nous conduire à Relizane, n'a rien qui le disting-ue des autres centres de création récente. Il eu est de même de Relizane que les Arabes appellent R'illizân, altération du nom berbère /r'/Y /j«;i (colline des mouches). Cette petite ville a probablement été bâtie sur l'emplacement d'un poste romain, si l'on en croit les

96 Ml':i,AN(.KS AKHICVINS ET OHIENTAUX

indigènes. Là encore, nous n'evimes qu'à nous louer (Je riiospilalité aralje que nous trouvâmes chez le klialifah de la Minali, Si La'ribi, un ancien vétéran des guerres d'Algérie. Issu d'une famille illustre, il se rallia de bonne heure à la France et sa fidélité se maintint à travers de nombreuses révoltes dont la [)royince d'Oran fut le théâtre. Sa conduite lui suscita de nombreux ennemis et deux fois sa maison fut incendiée. Parmi le récit qu'il nous fit des aventures dont il avait été le témoin ou le liéros, je citerai celle-ci qui a trait à un personnage devenu célèbre depuis.

Du temps que l'émir 'Abd-el-Oàder régnait à Mascara, le klialifah vit un jour arriver à sa maison de campagne deux individus revêtusde l'uniforme roug-e des rég^uliers. L'un d'eux, après quelques mots échangés en arabe, prend la parole en français et lui fait compliment de l'appartement,. Craignant un piège tendu par l'émir, le klialifah ferma l'oreille au discours de son visiteur qui parlait de déserter le service de 'Abd-el-Qâder et de gagner Oran. Plus tard, la guerre engagée, les Arabes repoussés et le traité honteux de la Tafna annulé, le klialifah devenu français retrouva à Oran son singulier visiteur. C'était Léon Roche qui fut depuis consul à Tanger, puis à Tunis, où il assit Tinfluence française de façon à la faire triompher des menées anglaises et italiennes, et qui préludait ainsi à l'annexion du pays.

Kelizane n'offre rien de bien curieux, à part le barrage delà Minah, reconstruit il y a une trentaine d'années, à quelque distance de l'ancien qui date du temps des Turks. A quatre heures environ dans la

NOTES i)i: vovAGi; 97

direction de Mascara s'élève la ville arabe ou philôt berbère de Oala'ali. La voiture du khalifah nous y conduisit un matin par une roule des plus difficiles qui traverse une plaine couverte de Iniissons ou de sidf^ah et de tliezer a. Peu à peu le terrain s'élève et on entre dans une foret de lentisques, dont le plus élevé n'a pas un mètre de haut ; des genêts d'Espag-ne en Heurs parfument l'air et, de loin en loin, quelques oliviers sauvages (zenhoudj) montrent que la sécheresse et le déboisement sont le fait de l'homme. Autrefois ces montagnes étaient boisées comme la Kabylie et les premiers colons de l'Hillil et de Relizane se rappellent avoir contribué pour leur part à cette œuvre de destruction qui a tari la plupart des sources et des rivières.

Au pied des montagnes nous trouvons une source abritée par des lauriers roses entre lesquelles poussent des touffes de lavandes ; elle arrose deux superbes vergers appartenant à un ancien qaïd de Mascara. Les cultures deviennent plus belles ; nous approchons deOala'ah que nous apercevons au détour du chemin, juchée à mi-flanc d'un rocher al)rupt et cnloui'ée de deux oueds dont l'un la sépare en tieux parties. Dansia piemière estconstruite l'école arabe, la seconde est la vieille Oala'ah. Le qaïd, fils du khalifah de la Minah, nous attendait à l'entrée, mais il fallut mettre pied à terre pour pénétrer dans les rues autrement escarpées (jue celles de Mazouna. Notre hôte s'était mis en frais pour nous laisseï' une idée favorable de Qala'ah. Le repas, où deux bouteilles de vin étaient la seule concession faite, aux coutumes

européennes, rappelait par son abondance les noces

98 Ml^LANGlîS AFRICAINS LIT OlîILNTAUX

de llaiiUR'Iie ; le inoulon V()[i loul oiUiei' i^kebch) lut servi, suivant l'usage, sur un lit de feuilles de citronniers et chacun s'escrima, armé d'un couteau, à détacher des morceaux de viande ([u'on disposait sur des galettes d'orge en guise d'assiettes ; les nisem men, sorte de crêpes au beurre et au miel ; le riz à la graisse sucrée, la salade au citron pour unique assaisonnement, le couscouss au lait et nombre de plats que j'oublie, tout était purement arabe.

Oala'ah, (jue nous eûmes le loisir de visiter à notre aise, après le repas dont je viens de parler, est probablement des plus anciennes quoique l'histoire n'en fasse mention qu'à partir du xi*^ siècle. El Bekri la signale en passant et Ibn Khaldoun n'est pas plus explicite. Son nom (jui en arabe signifie forteresse est la traduction du taoïirirt kabyle, qui désignait surtout les forteresses, plateau escarpé, abondant en eau et défendu de tous côtés par des ravins à pic. Dans sa guerre des Vandales, l'historien Procope mentionne ceux de l'Aourès et nous trouvons celte appellation sous sa forme simple ou en diminutif, dans presque toutes les rég"ionsde l'Algérie où s'élevèrent des états berbères : chez les Kabyles de l'Est, la Oala'ah des Béni Hammad ; dans le Sahara, El Goléah ; près d'Alger, Ivoléah ; dans le Dliahra, la Qala'ah des B. Tadjin, etc. Celle dont je parle est bâtie sur le territoire des Mesrata, fraction des Béni Rached, tribu des Hoouara. On sait que les Hoouara s'établirent aussi en Tripolilaine, où une ville portait le nom de Mesrata.

Ouel fut le constructeur de Oala'ah? Les habitants prétendent qu'il se nommait El Ishaqi ben Zazou'.

Il était connu par ses dél)auclips et s'était allriliué dans la ville, de la façon la plus rig-oureuse, le droit du seigneur sur les nouvelles mariées. Le serviteur d'un saint, Sidi Salih dont la qoubbah se voit encore à l'entrée de Oala'ah, près de celle de Sidi Ibrahim elMelazi, invoqua l'appui de son maître pour éviter à sa tille la honte de se soumettre à cette coutume. Le pieux personnage alla se placer devant le château où résidait El Isliaqi et proféra les plus terribles malédictions contre le tyran dont la demeure fut aussitôt renversée de fond en comble. On nous conduisitvoir les restes qui en subsistent encoredans la partie culminante de la ville. Nous trouvâmes deux voûtes parallèles, parfaitement conservées, communiquant entre elles par une troisième et, selon toute apparence, de construction romaine. Dans ce quartier le sol s'est considérablenient exhaussé, car, dans la coui' d'une partie de la inosquéeaujourd'hui en ruines, le mihràb et la porte par où passait l'imam sont plus (ju'à moitié enterrés.

Ce Bon Zàzou' était, dit-on, d'origine juive, et quelques habitants le confondent avec le généra! espagnol, vainqueur d'iskender (|ui est un personnage liislori(jue. Lorsc|ue Aroudj Ueis, frère de Kliair eddin, se fut assuré la possession de Tlemcen en assassinant le prince 'Abd el Ouàdile Abou Zeyàn (ju'il avait substitué à Abou llammou, le protégé des Espagnols, il plaça à Oala'ah une garnison de oOO Turks, commandés par Ishaq, son frère (El Ishaqi Ben Zàzou' de la légende ?) pour assurer les communications entre Tlemcen et Alger. Mais le gouverneur d'Oran, D. Martin d'Argote, aidé des

100 Mr:i..\N(;i:s .\ihu:ains i;r ouilntalx

Ai"alji\s parlisaiis d'Aljoii Hauiniou, luarclia sur Oala'al). Ishaq tué Fut remplacé par Iskendcr ; après plusieurs assauts, la garnison capitula sous condition d'avoir la vie sauve et de se retirer à Alger : mais en sortant de la ville, elle tut massacrée tout entière par les Arabes alliés des Espagnols qui restèrent témoins impassibles de cette boucherie (924 de riiég".). Ce fut alors que périt, dit-on, le père de Sidi Ahmed ben Yousof dont j'ai parlé plus haut. Ce premier succès fut suivi de la prise de Tlemcen par les Espagnols : on sait qu'Aroudj |)érit dans sa retraite sur les bords du Rio Salado (Oued Melah) en 1518.

Ahmed ben Yousof a laissé dans toute l'iUgérie la réputation d'un homme pieux et satirique. Parmi ses miracles, on cite le suivant : il était à Bougie lorsqu'il fut enlevé par les Espagnols qui le réduisirenten esclavage et voulurent l'emmener en Espagne. Mais l'ancre levée, le vaisseau resta immobile jusqu'à ce que le capitaine, voyant là un miracle de Dieu en faveur de son prisonnier, se décida à relâcher celui-ci. On conte la même légende sur Si- Embarek de Koléah.

Dans les ruines de la mosquée, nous trouvons une inscription gravée en caractères naskhis entourée d'une bordure kouhque. Le marbre est fort beau et l'exécution très soignée; malheureusement la pierre a été brisée et il n'en reste que les parties suivantes :

Louange à Dieu clément et miséricordieux ; que Dieu bénisse (Moliammed le Prophète et sa famille et la sauve)

Ensuite la construction de cette mosquée a été ordonnée par

I/illiistre. lo rospectable

El des hommes et d'autres

Mostafà bey, le g"ouvernement

Tous vers le pardon de Dieu, le Seigneur

De Mesrata, que Dieu fasse miséricorde

L'intercesseur, en l'an ... cinq ....... .

Que Dieu le fasse durer

Des quatre côtés de la })or(Jiire, on Ht un verset du Ooràn répété plusieurs fois.

Dis : Il est le Dieu unique, le Dieu puissant ; il n'en^-endre point et n'a point été engendré.

Il existe deux hevs d'Oran que ces indicalions peuvent désjonei' : Mostafa hen Chelai^liem qui gouverna (1(^ lO'.KS à 1141) de riiégire ( I6(S()-I7:}7) et Moslala el Ahniai- (jui gouverna de I I .'» 1 à IKil de riiéi»ire ( 17:58-1 7 i8).

Lors de l'insurrection de 1864, les liahilants de C)ala'ali firent cause commune avec les rebelles qui poussèrent jusqu'à Relizane d'où ils furent repoussés par les colons. Le cliàliment ne se Ht pas attendre: leur ville l'ul bombardée et l'on voit encore les traces du bombardement.

Ou minaret de la mosquée, or) domine Oala'ah el tout le pays environnant. A l'est, l'horizon est fermé par le Djebel Berber au delà duquel se trouve le prétendu cimetière juif, qu'à notre t>ran(l regret, nous ne pûmes explorer. Aucun israidite, d'ailleurs, n'habite Qala'ah, grâce à un artilice de

Sidl Salil.i qui imagina de changer le jour du marché et de le fixer au samedi, de façon à ce que les Juifs à qui toute œuvre était défendue ce jour-là, fussent obligés d'émigrer. Ils étaient établis dans le (juartier appelé aujourd'hui Soukh et qui occupe la partie méridionale de Qala'ah. La ville est fermée de ce côté par un profond ravin qui renferme des jardins et des vergers de citronniers chargés de fruits : les maisons qui s'y trouvent forment le quartier de Karkouri, Au nord-est, le Ras Qala'ah ; à l'ouest, sur des collines de l'autre côté du ravin, s'élèvent les qoubbahs de Sidi Ahmed bou Ma'zah (l'homme à la chèvre) et celle de Sidi el 'Abid ; près de la seconde voûte, à l'est de la ville, celle de Sidi Dahman; auprès de la mosquée, le marabout de Sidi Bou Bellout (l'homme aux glands doux) ; dans les jardins du qaïd, celui de Sidi 'Anbari. On prétend qu'il existe à la Qala'ah et aux environs plus de 300 qoubbahs : Sidi 'Abd el Oâder el Djilâni en possède naturellement le plus grand nombre.

La température de la ville, encaissée entre de hautes montag-nes, est très élevée; pour expliquer cette chaleur, les habitants racontent que lorsque Solaïman (le roi Salomon) eut triomphé des Djinns, il en enferma quelques-uns dans un enfer qu'il plaça près de Qala'ah.

Les bibliothèques n'étaient guère plus riches que celles de Mazouna et l'usage du berbère s'y était perdu depuis longtemps. Nous prîmes le lendemain le chemin de Relizane en passant par l'Hillil, route beaucoup plus douce et plus courte : je ne trouve à sig'naler que la qoubbah et la haoïiitali (petite

enceinte) do Sidi Mousa, auprès de la source de 'Aïn Makrouliali, où nageaient plusieurs tortues, à l'extrémité d'une foret de lentisques.

L'Hillil est un petit village bâti, comme presque tous les autres de la vallée du Chelif, sur les ruines d'un poste romain dont les colons ont achevé la destruction. Il tire son nom de l'Oued Ilil (en berbère, /////, laurier rose) qui prend sa source près de Oala'ah. Au xf siècle de notre ère, El Bekri en fait déjà mention. Dans l'après-midi, nous retournions à Relizane et le lendemain, nous partions de bonne heiire j)our ■Nlostaganem.

De riiillil à Mostag-anem, la route est courte, surtout quand on la fait dans une voiture traînée par de bons clievaux, mais si courte qu'elle soit, elle ne laisse pas de paraître monotone à celui que ne passionnent pas les cultures loiites françaises qui ont complètement métamorphosé le pays. La vigne eu particulier prend un développement immense et le moment est à prévoir où l'Algérie se substituera pour l'exportation des vins à la France méridionale ravagée par le phylloxéra.

En moins de cinq heures, nous franchissons les quarante kilomètres qui séparent l'Hillil de Mostaganem et nous traversons les villages de Bon Guirat et d'Aboukii-, sans remarquer autre chose que l'envahissement des dunes sur une partie de la route et, près de Bon Guirat, les débris d'une ville arabe, dont les Espagnols massacrèrent la population de tollja. C'est du moins ce (jue raconte une tradition locale ({ui ne nomme [)as la ville.

i3;ilie sur le bord de la mer, entourée de nombreux

verg-ers, Mostag-anem est certainement une ville agréable, mais une chose manque à son développement ; une ligne de chemin de fer*. Du jour où il sera relié à Tiharet et au tronçon qui va d'Alger à Oian. ce point deviendra le port d'où l'on exportera en Europe, les produits de la vallée du Ghélif transportés économiquement sur la côte. A quelle ville romaine a-t-elle succédé"? Peut-être Murustaga dont on a pas trouvé de traces et qu'on est réduit à supposer englouti par quelque cataclysme. Les indigènes font dériver le mot moderne d'un mot arabe et d'un berbère: Mec'litali ar\i)iim (la cabane de roseau). Cette étymologie est possible, sinon probable.

Mostaganem, bien que mentionnée par le géog-raphe El Bekri n'apparaît dans l'histoire qu'au XI® siècle. Le véritable fondateur de la dynastie almoravide (al-Morabitoun") qui domina du Sénég^al à la Castille, Yousof ben Tachfin, lors de la conquête du Maghreb central, bâtit, dit-on, le Bordj el Mehal, jadis citadelle, aujourd'hui prison, sur une colline au nord de la ville. Ce nom de Mehal lui vient d'une tribu qui, suivant les traditions indigènes, dominait, il y a des siècles, dans la vallée de la Minah. Fière de son pouvoir et de ses richesses, elle se rendit odieuse au reste de la population (|\ii la laissa détruire par les Turks. Une des complaintespopulaires, encore chantées aujourd'hui, a précisément cette catastrophe pour sujet. Toutefois, d'après les renseignements que je tiens du bach agha de Frendah, les Mehal n'auraient pas été

Page 1