L'ISLAM
H. de Castries, L'Islam, Paris, 1896, in-12.
On pourrait reprocher à l'auteur de n'avoir pas justifié les promesses du titre, s'il n'y avait joint le sous-titre : Imp?'essio7îs et études, qui en restreint immédiatement la portée. Nous ne devons donc pas lui demander de comprendre, dans un volume, même d'une manière sommaire, tout ce qui concerne la religion musulmane; ses Orig-ines, sa fondation, ses développements, ses transformations au contact du christianisme; on arrivera à la fin du livre sans connaître les quatre rites orthodoxes; le schisme chi'ite, les doctrines dissidentes qui apparurent dès les premiers jours du Khalifat, la querelle des Mo'lazilites dont la défaite amena l'immobilisation de l'islam et causa la faillite de la civilisation arabe, sont passés sous silence. C'était le droit de l'auteur, du moment qu'il n'entendait donner que des études partielles. En même temps ce sous-titre nous avertit qu'il y aurait de l'injustice à juger trop sévèrement ces mêmes études ; ce sont des imp7^essions et non, comme le croit l'auteur, un tableau impartial de l'islam. Il est toujours délicat d'apprécier les impressions d'un écrivain, surtout quand il
1, Revue de l'Histoire des Religions, janvier-février 1897.
est de bonne foi et de bonne volonté, comme M. de Gastries. Nous ne devons donc pas nous attendre à trouver ce que nous aurions réclamé, s'il s'était agi tout simplement d'études musulmanes : un livre qui fut en France, ce que sont à l'étranger, par exemple, les Muhammedanische Stiidien * de Goldziher (ouvrage d'une importance capitale et qui n'est pas même cité). Tout au plus, pouvons-nous apprécier l'exactitude des informations de M. de Gastries 2. Gelui-ci en effet nous raconte, comment au commencement de son séjour en Algérie, il fut frappé du caractère théâtral de la prière récitée en plein désert. Le pittoresque de la scène cache à bien des spectateurs ce qu'il y a de pharisaïque dans l'accomplissement de cette formalité, car la prière musulmane n'est pas autre chose. Mais tous ceux qui s'y sont laissé prendre n'ont pas eu, comme M. de Gastries, la sincérité de revenir sur leur première impression et de reconnaître leur erreur. Gelle-ci cependant a persisté plus que ne croit l'auteur et elle a influé à son insu sur son appréciation du Prophètes. Pour lui, Mohammed est de la plus entière bonne foi dans la première partie de son existence et, il serait tenté de le dire, dans la seconde. Il eût été bon en cela.
1. [Et l'ouvrage du même auteur paru depuis : Vorlesimgen ûber den Isldin, Heidelberg, 1910].
2. 11 ne saurait «Hre question, bien entendu, de relever une à une les erreurs de détail. C'est une tâche qui reviendrait plutôt à la Revue critique qu'à la Revue de V Histoire des Religions. Je dois cependant signaler la méprise de la page 223 où il est dit que le sultan se fait appeler cheikh ul islam < pontife-roi de V Islam). M. de Gastries ne paraît pas se faire une idée bien nette des fonctions de cheikh ul islam qui n'ont rien de commun avec le litre de Khalife. De même, p. 347, note, où le surnom d'Ech Cha'râni est expliqué par le Chevelu.
3. [Cf. aussi les derniers travaux du P. Lammens, entre autres Fàtima et les filles de Mahomet, Rome, 1912).
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de citer et de combattre, puisque l'auteur en juge autrement, l'opinion des orientalistes qui font autorité sur ce point: MM. Sprenger, Noeldeke et Muir et qui sont loin d'accorder au fondateur de l'islam les qualités et les vertus qui lui sont reconnues ici. La question de son état physique, par exemple, qui eut tant d'influence sur sa destinée et celle de sa religion, méritait d'être signalée avec tous les développements qu'elle comporte, car les extases du Prophète tiennent autant de la pathologie que de l'histoire religieuse. L'appréciation du Qorân est trop simple et l'on ne saurait, en dépit de l'admiration de J.-J. Rousseau, piètre témoignage en la matière, y voir un chef-d'œuvre d'un bout à l'autre. Cette théorie du bloc n'a pas ici sa raison d'être. Il fallait faire la séparation des sourates et nul doute qu'en s'inspirant de la Geschichte des Qorans de M. Noeldeke, M. de Castries n'eut reconnu que, si pour les premières en date (les dernières du livre), Mohammed fut inspiré (dans le sens tout particulier qu'on attache aujourd'hui à ce mot, en tenant compte de ses hallucinations), dans les dernières au contraire (les premières du livre), destinées à servir de dogme et de code, on sent, à la marche d'un style qui se traîne de verset en verset, que l'inspiration a cessé et a été remplacée par d'autres qualités moins brillantes, mais plus sérieuses : celles qui convenaient à l'organisation d'une nouvelle société. Le législateur a succédé à l'inspiré.
Naturellement, ce n'est pas à ce point de vue que le Moyen Age a considéré Mohammed, et ce n'est pas une des parties les moins intéressantes du livre
de M. de Caslries que celle où il a rappelé quelquesunes des formes bizarres sous lesquelles le poète le représentait 1. Dans l'appendice où il a réuni ces frag-mentsa, il fallait faire le départ entre ce qui est antérieur aux croisades et ce qui ne représente plus que des lieux communs. Lorsque des chevaliers revenus de Terre Sainte font connaître par des récils authentiques les véritables Sarrasins, l'imagination populaire ne les accepte pas. Le jong-leur, l'homme de métier qui flatte les habitudes routinières de ses auditeurs, continue à transformer les Musulmans en païens, et réédite sans cesse les sentiments stéréotypés pour ainsi dire, par l'épopée antérieure ^. Ce manque de chronologie dans les citations de M. de Castries l'a empêché d'arriver à la solution d'un problème assez curieux, alors qu'il était sur la bonne voie. Entre autres fables, les poètes et historiens, ou prétendus tels, attribuent aux musulmans l'adoration de l'idole Mahom. La connaissance de l'islam, par coniacl immédiat y vint d'abord par l'Espagne ;
1, C'est encore une erreur de dire (p. 2o5, note 1) que ce sujet (les idées du Moyen Age sur Mohammed et la religion musulmane) u n'a encore tenté aucun des savants historiens du Moyen Age ». Sans parler du chapitre de Le Roux de Lincy (Le livre des Légendes, Paris, 1836, in-8, p. 50-56), de l'essai mis par E. du Méril en tète de son édition du poème latin sur Mohammed (Poésies populaires du Moyen Age, Paris, 1847, in-8. p. 369- 415), M. de Castries aurait dû consulter et citer la précieuse monographie de M. d'Ancona qui a laissé peu de chose à ajouter : La leggenda di Maometlo in Occidente [Giornale storico délia litteratura italiana, 1889, t. XIII, p. 199-281), où l'on voit entre autres que Mohammed était un cardinal qui fonda une religion, de dépit de ne pas avoir été élu pape.
2 Le travail avait déjà été fait par R. Schrœder, Glaube und Aberglaube in den uttfranadsischen Dichtungen, Erlangen, 188f>, in-8, p. xii. A propos du Roman de Mahomet, il valait mieux consulter l'édition de Ziolecki (Oppeln, 1887) que celle de Reinaud (et non Rainaud, p. 22, note 2) : il fallait aussi comparer ce texte au poème latin cité dans la note précédente et qu'Edelestand Du Méril considérait comme son original,