DE ^INFLUENCE DE LA VOLUPTÉ
morale, scindée par des distinctions arbitraires et profanes, il écarte le préjugé funeste qui la transforme en une agrégation presque fortuite de préceptes isolés, sans rapport les uns aux autres, qui donne à chaque vice comme à chaque vertu un domaine parfaitement clos, et méconnaît cette grande vérité : que le devoir est un, que la vertu est une, que la violer dans une de ses dépendances, c'est l'attaquer dans toutes à la fois, que toute notre corruption prend feu de quelque côté qu'on l'allume, et qu'il y a une continuité funeste, une redoutable solidarité entre toutes les parties du mal comme entre toutes les parties du bien. Tel est le dessein de M. Sainte-Beuve, dessein louable et chrétien s'il en fut jamais.
Tout péché pourrait servir à cette démonstration ; mais il est bon, il est généreux de s'attaquer aux péchés honorés ou caressés. L'auteur pourra, un jour, nous développer les ravages que fait l'ambition dans une âme, et nous montrer que si elle est incompatible avec certains vices, ce n'est point par un principe moral, mais parce que ces vices lui feraient obstacle; l'âme, le devoir n'en sont pas moins attaqués dans le cœur; et l'infraction spéciale, étant générale en son principe, ne saurait alléguer à sa décharge un obstacle qu'elle n'a pas rencontré en elle-même, mais dans les choses, je veux dire l'impossibilité où elle s'est trouvée de faire toute sorte de mal à la fois, et de développer tout le venin dont elle était chargée.
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Nous souhaitons vivement que ce sujet soit une fois traité, n'importe sous quelle forme, mais de main de maître, avec cette philosophie qui maîtrise une idée en la saisissant à son principe, avec cette éloquence qui sait faire de chaque spéculation de l'esprit un intérêt de l'âme. L'ambition, jusqu'ici, n'a guère d'ennemis que les ambitieux ; la jalousie, plutôt que le sens moral, en a révélé l'injustice, la bassesse et les dangers ; ou plutôt le sens moral (car sans lui nulle appréciation morale ne serait possible) a été ravivé, exalté sur ce sujet par la jalousie, la peur et le ressentiment. On démêle assez bien ce qu'a de mauvais en soi le vice d'autrui dont on a souffert ; on en pénètre du moins sans peine les véritables ressorts; les masques les plus épais deviennent de cristal ; la laideur native de l'ambition les traverse tous. Mais combien cette instruction, impure dans sa source, est imparfaite et inefficace ! Quelle distance des lumières que fournit la haine à celles que procure la vérité! et quelle différence, d'effets comme d'intention, entre la satire et la morale! Les ambitieux sont redoutés et haïs, du moins par leurs pareils, mais l'ambition demeure honorée; je dis l'ambition proprement dite, car je ne refuse pas mon respect à ce besoin, de quelque nom qu'on le nomme, de tirer tout le parti possible des forces qui nous ont été données, c'est-à-dire de faire tout le bien dont elles nous rendent capables (1). L'ambition, dis-je,
(i) C'est ce noble instinct qu'avait sans doute en vue M. Guiiot lorsqu'il disait à r Académie française : « Ne renonçons Jamais à l'ambition. »
demeure honorée; elle s'avoue sans détour; elle est jusqu'ici la seule sorte d'égoïsme qu'on puisse professer hautement ; et peu s'en faut que cette profession elle-même n'honore. Or, ce besoin de paraître, d'influer, de faire du bruit, de jouer un rôle, ce besoin, terriblement sérieux chez les uns, misérablement puéril chez les autres, égoïste chez tous, est l'un des principaux dangers d'une époque où les réformes politiques ont élargi la carrière de l'influence, et l'un des fléaux principaux d'un pays où les besoins de la vanité et la soif d'importance personnelle sont plus impérieux que partout ailleurs. L'éducation publique qui, sous le nom fallacieux d'émulation, a mis l'ambition à la tête ou plutôt à la place de tous les ressorts qui peuvent agir sur de jeunes volontés, l'éducation publique, qui substitue sans pudeur l'amour-propre à l'amour, réussit à faire de la vanité la base de la vie morale de toute une génération, son caractère dominant, sa seconde nature ; et, d'avance, le bonheur public, la paix du pays sont sacrifiés à cette passion aride autour de laquelle tout devient aride, et qui brûle dans l'àme enfantine, à mesure qu'elles y paraissent, les jeunes et tendres pousses de la bienveillance, de la générosité et de l'amour. Encore une fois, puisse une voix grave et persuasive effrayer l'intérêt national d'un ennemi déjà bien assez fort par lui-même sans qu'on le nourrisse, bien assez encouragé sans qu'on le caresse! \ Aujourd'hui, M. Sainte-Beuve s'attaque à une autre passion, tour à tour complice et rivale de l'ambition;
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et s'il paraît à quelques personnes qu'entre deux périls il n'a pas couru d'abord au plus pressé, cette observation même pourrait faire ressortir, ce qui n'est que trop vérifié à mon sens, un piège particulier de la volupté, je veux dire l'illusion qu'on se fait sur son danger, la négligence avec laquelle on la surveille, et par conséquent l'urgence de l'œuvre que M. Sainte-Beuve a entreprise.
La volupté ne donne pas au sens moral engourdi un éveil si prompt, si inévitable ; elle a contre elle une théorie froide de l'esprit plutôt qu'une répugnance du cœur, et les cas extrêmes où elle révolte sont séparés par tant de nuances de ceux où elle apparaît gracieuse et fleurie, il y a tant d'heures, ce semble, entre sa fraîche aurore et son livide couchant, qu'à ces deux extrémités on lui donne deux noms différents, on en fait deux choses qui n'ont presque rien de commun ; bien entendu toutefois que cette ingénieuse distinction n'est au profit que d'un sexe; relativement à l'autre, elle disparait devant une sévère unité, qui rapproche et confond l'aurore avec le couchant, l'usage avec l'excès, l'accident avec l'habitude. Ici l'intérêt social réveille la vérité, l'aiguise, l'affile, la rend tranchante comme le rasoir de la sibylle. Mais repassant à l'autre sexe, cette même vérité s'émousse et s'endort dans la rouille. En un mot, il importait d'autant plus d'attaquer le péché de volupté que, comme je l'ai déjà dit, on s'en défie moins; ajoutons : et qu'on doit s'en défier davantage.
Ceux dont l'attention fouille avec persévérance dans les entrailles de la société ne sont pas tentés de parler à la légère des péchés de la volupté. Pour eux se manifeste dans les faits extérieurs l'unité de l'être moral, et l'intime rapport de toutes ses parties. Po/br eux l'être moral n'est pas un archipel dont les îles, invisibles les unes aux autres, ne communiquent entre elles qu'à force de rames, de voiles et de périls; c'est un vaste et solide continent, traversé dans tous les sens par des chaussées, des canaux et des fleuves; ou plutôt c'est un fleuve formé par afflux, sur un même point, d'une multitude de ruisseaux. Teignez de sang, mêlez de limon tel de ces ruisseaux qu'il vous plaira, le fleuve s'en teindra aussi et portera cette couleur à la mer. La volupté n'éveille pas toutes les passions; elle doit même à la longue en éteindre quelques-unes ; mais par celles qu'elle éveille , et peut-être par quelques-unes de celles qu'elle endort, elle porte à la société un dommage plus irréparable qu'aucun autre péché.
Par celles qu'elle endort, ai-je dit; je dois m' expliquer. Toute passion, c'est-à-dire toute affection qui n'est pas réglée et transformée par l'amour de Dieu, est préjudiciable à la société ; et il ne faut pas ici sauver l'idée opposée par la restriction connue : à parler humainement. L'illustre Manzoni a fait voir combien peu elle est philosophique, combien il est impossible que ce qui est mauvais et faux en soi devienne bon et vrai dans une relation quelconque. En définitive, et à juger des choses dans leur ensemble
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et dans leurs derniers résultats, ce que Dieu a déclaré mauvais, l'homme ne saurait le rendre bon. Mais il est vrai pourtant, en un sens purement relatif et momentané, que la présence de certaines passions p£ut contre-peser, dans la société, le mal duquel d'autres passions l'affligent et la menacent, et, sans l'améliorer réellement, sans la sauver, peuvent retarder sa ruine et lui alléger le poids de certaines calamités. Il serait délicat de vouloir donner des exemples ; il Test même d'effleurer l'idée ; toutefois elle se conçoit, et, sous le sceau d'une grande réserve, elle se peut adopter. Or, c'est à la volupté qu'elle s'applique surtout. La volupté tue le bien en nous, et tue, à côté du bien, tout ce qui, provisoirement et partiellement, pouvait en tenir la place.
Les grands désordres sociaux, si vous ne regardez qu'à quelques puissantes individualités qui les suscitent ou qui en disposent, pourront vous sembler sans rapports avec la volupté. Les grands remueurs du monde n'ont donné à la volupté (j'en excepte quelques-uns) que des moments épars et non pas leur âme. Toutefois on peut déjà, sans dépasser ce cercle étroit des grands et turbulents génies, faire une remarque générale. Peu d'entre eux ont refusé à la volupté, peu du moins par des raisons morales, l'injuste tribut qu'elle demandait. La plupart ont préludé par ce désordre à tous les autres ; en cela symboles vivants d'une grande vérité, c'est que tout, dans la société, part de l'individu et de la famille, et qu'il faut, avant de franchir les autres bar-
rières, franchir d'abord celle que la piété des premiers âges et la loi de Dieu avaient élevée autour de l'autel domestique. Hinc prima mali lobes. Cette première pierre ébranlée, rien ne tient, tout croule. La famille désorganisée, la société Test pareillement. Or, qu'est-ce qui désorganise la famille plus vivement, plus profondément que la volupté? Parlé-je seulement de la violation de la fidélité conjugale? non ; car, outre que des infractions d'un autre degré y conduisent de proche en proche, il y a, dans ces moindres infractions, prises en elles-mêmes, des principes de ruine pour la famille. L'institution du mariage est outragée indirectement par une volupté qui n'accepte pas ce frein sanctifiant. Le mariage dès lors tend à sortir du caractère de nécessité que Dieu lui a imprimé, et se dégrade vers la sphère des arrangements et des calculs. Il perd sa divinité et sa poésie; et, toujours moins respectable, il est toujours moins respecté.
Telle est l'influence de la volupté sur la famille, mère de l'État. Mais l'État en souffre d'une autre manière encore, et plus directement. L'État repose sur la justice, et le péché de volupté est une cruelle injustice. Il engage un combat inégal, et lâche par conséquent. L'agresseur, dans cet étrange combat, ne risque comparativement rien contre qui risque tout. Chacun de ses triomphes fait une victime. Y pense-t-on d'avance : on est cruel de sang-froid et de propos délibéré ; n'y pense-t-on pas : on est bien cruel de n'y pas penser. Il y a donc dans la volupté
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un principe flagrant d'injustice, et par là même un élément hostile à la société. Et ce n'est pas sur la société qu'il faut détourner l'accusation, en disant qu'elle a créé cette injustice par l'opinion qui crée l'inégalité du combat, en rendant un sexe plus responsable que l'autre d'une faute égale et commune. Rapportons l'opinion aux individus, puisque les individus seuls ont des opinions. Si cette opinion est injuste, qu'ils s'en prennent à eux; ce sont eux qui, déchus de leur moralité primitive, ont dû remplacer, dans leur association, l'amour par la force, le devoir par l'intérêt, et ont créé cette grossière et dérisoire justice sociale qui mesure, dans tous les cas, la coulpe au dommage. Enfin, si l'opinion existe, il ne dépend d'aucun de nous de la changer; mais il dépend de chacun de nous de ne pas jeter sous le tranchant mortel de cette opinion des êtres faibles avec qui nous partageons la faute et non le danger. Soyons justes chacun pour notre compte, et voyons si alors la société ne le deviendra pas aussi.
Qu'on admette ou non ces explications, on ne peut du moins nier un fait ; c'est que l'état social d'un pays est toujours exactement proportionné à l'état des mœurs dans ce point de vue particulier. La légèreté à cet égard rend léger à tous les autres. Et comme si la chasteté était le lien qui retint unie la gerbe de toutes les saintes affections et de tous les saints devoirs, on voit, à mesure que ce lien se relâche, tous les autres liens se relâcher peu à peu.
L'impureté est au début de toutes les vies désordonnées ; elle produit, dans tous les genres, plus de crimes à elle seule que toutes les autres passions; elle donne naissance à mille passions qui dormaient, et qui sans elle ne se fussent pas réveillées; elle infecte et décompose le cœur sur toutes ses faces ; c'est le plus corrosif et le plus contagieux des poisons. Aussi c'est à elle qu'il faut demander le secret de la lente putréfaction et de la chute des empires; c'est par elle que commence le sourd procédé de dissolution qui succède aux époques de plus haute prospérité ; c'est elle qui commence la vengeance irrévocablement réservée à tout abus de la force :
Sœvior armis
Luxuria incubuit, victumque ulciscitur orbem.
Ils furent donc guidés par un instinct bien sûr, les législateurs qui, larges peut-être à d'autres égards, resserrèrent dans des règles étroites les licences de la chair. Cet instinct, comme plusieurs autres parties de leur héritage, n'a pas été recueilli avec soin par les temps nouveaux. La loi de pureté occupe bien peu de place dans les théories sociales les plus neuves. Le dix-huitième siècle surtout a complètement erré à cet égard ; il a recommandé ce que proscrivait la sagesse politique des vieux temps. La continence a été flétrie par quelques philosophes, qui n'ont pas vu que cette règle enlevée compromettait avec la dignité du caractère individuel
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celle du caractère national, et que sacrifier délibérément un devoir, c'était sacrifier le principe même de tout devoir. Condorcet, résumant ce que fait entendre Voltaire en cent endroits de ses ouvrages, ose bien dire : ce Cherchez sur tout le globe un pays ce où l'austérité de mœurs soit en grand crédit, vous « serez sûr d'y trouver tous les vices et tous les ce crimes. » On trouvera plus de philosophie sociale dans les paroles suivantes de Montesquieu, où ce n'est plus l'auteur des Lettres persanes, ni l'homme du siècle qui parle, ce II y a, dit-il, tant d'imper- « fections attachées à la perte de la vertu dans les « femmes, toute leur âme en est si fort dégrafe dée il), ce point principal ôté en fait tomber tant « d'autres, que l'on peut regarder, dans un état po- « pulaire, l'incontinence publique comme le dernier <c des malheurs et la certitude d'un changement ce dans la constitution. » A ce compte, tel pays qui aspire à Y étal populaire semble s'y préparer assez mal.
Toutefois le mal social qui nait de la volupté n étant qu'un mal individuel de la même nature mille fois répété et mille fois répercuté, c'est chez 1 individu qu'il faut l'étudier pour le bien connaître. Mais il faut ici que le raisonnement éclaire l'expérience. Pour savoir si tel ou tel mal, que nous démêlons sans le secours du raisonnement, est une suite de la volupté, il faut savoir d'abord de quelle
(0 Rapprochez de cet mou la i3i* maxime de La Rochefoucauld : Le moindre défaut, etc.
manière la volupté, selon sa nature, doit agir dans l'être humain; et ceci est l'affaire du raisonnement» Cette marche devrait être appliquée à toutes les questions; ni le raisonnement tout seul, ni l'observation toute seule, ne conduisent à des résultats certains et précis; la nature des choses nous guide vers leurs vrais effets comme leurs effets nous ramènent vers leur nature, et Ton risque toujours de prendre les effets d'une cause pour les effets dune autre, si Ton n'a d'abord étudié dans son essence et dans son mode d'action la cause dont on cherche à désigner les effets. Ainsi seulement se rejoignent à coup sûr et se continuent Tune par l'autre les deux lignes qui se tirent, Tune, en avant, du principe aux conséquences, l'autre, en arrière, des conséquences au principe. Aussi le mal de la volupté doit être recherché d'abord dans la volupté même.
La volupté, dans un sens général, est « le soin « qu'on prend de la chair pour en satisfaire les con- « voitises(l). » L'étymologie du mot, intime et vraie comme toutes les étymologies, dit même davantage, et dit vrai : elle indique l'acte de s'abandonner soimême, de se laisser choir de sa hauteur, et de rouler au gré d'une impulsion qui n'est pas celle de la volonté. C'est l'impulsion de la partie de nous-mêmes qui est incapable de croire, d'aimer et d'obéir. C'est l'empire des éléments grossiers et non moraux de notre être, c'est la défaite de l'âme.
(i; RomaiM,XUI, H.
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Toute jouissance des sens ne décide pas la défaite de rame, mais toute jouissance des sens est une diversion momentanée de lame hors de son sanctuaire ; et si ces diversions se répètent, si ces jouissances sont trop vivement ressenties, ou si par leur nature elles compromettent un des intérêts que Tâme tient pour sacrés, alors l'âme, le divin en nous, est en souffrance, est en défaite; la force qui devait résider en elle en sort peu à peu et passe à l'ennemi; nous vivons toujours plus par le corps, toujours moins par Tâme; et à mesure que la chair devient plus avide de la volupté qui est son amour, Tâme devient moins avide de l'amour qui était sa volupté. L'intensité de vie ne peut résider à la fois dans les deux principes; la vie ne peut pas se partager; l'amour ne peut pas longtemps se scinder ; il souffre trop de cette déchirure ; il faut qu'il soit tout entier dans la chair ou tout entier dans l'âme,
La jouissance illégitime, au degré le plus modéré, a les mêmes effets que l'excès dans les jouissances permises. Si l'impression physique est moins forte, la blessure que reçoit rame, tout d'un coup, est plus profonde; la chair a obtenu, d'emblée, un plus grand sacrifice; l'âme a été moins souvent, mais plus violemment profanée ; on a donné au mal des gages plus positifs et plus forts, et la chair triomphe avec plus d'allégresse et de malignité.
La chair, traitée comme elle doit l'être, peut se comparer à un esclave qu'il faut gouverner avec
sévérité pour n'en pas être gouverné. La chair, dans l'entraînement de la volupté, est l'affranchi qui s'empare de l'oreille du prince, y souffle des paroles empoisonnées, et n'a point de repos que son ancien maître ne soit devenu son esclave. Ceci, qu'on y prenne garde, s'applique à toutes les jouissances; car rien n'est indifférent et tout se tient. Toute jouissance trop savourée nous appauvrit spirituellement d'autant; et je comprends qu'on puisse dire : Ce fauteuil a gardé dans ses coussins une parcelle de mon âme.
Mais on ne saurait trop le redire : les règles négatives, en elles-mêmes ne sont rien. Tout comme, dans les travaux de l'esprit, l'attention qui n'est pas de la pensée ne recueille rien, de même, en morale, la précaution qui n'est pas de l'amour ne sauve rien. Nous ne sommes pas faits pour nous abstenir. Il faut toujours que quelque chose jouisse, agisse, vive en nous. La chair ne cessera de demander tant que l'âme ne demandera rien. L'âme a ses voluptés qu'il faut lui donner si Ton ne veut qu'elle se jette en désespérée dans le parti de la chair. La charité seule nous peut garder contre la volupté.
Sinon, la chair, qui est insatiable comme l'âme, poussera jusqu'à l'excès les exigences de son insolente mendicité; incessamment obéie et jamais assouvie, elle ne s'arrêtera plus, même après avoir, de volupté en volupté, dévoré l'âme elle-même. C'est la fin des voluptueux; leur âme s'en va en chair. Les sources de l'amour, de la miséricorde et
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de la foi tarissent. Le cœur, qui a envoyé toute sa vie aux sens, se dessèche et s endurcit. Un égoïsme féroce y pénètre lentement et s'y assied sur le trône désert des affections généreuses. Les sentiments de la nature même s'émoussent. Il fait froid, il fait nuit, il fait horrible dans cette âme, tandis qu'autour d'elle, je veux dire dans la chair, tout s'illumine et s'enflamme aux feux de la convoitise. Maison éclairée de mille lueurs comme au soir d'une fête; maison d'allégresse; entrez-y, vous y trouverez un cadavre et des démons qui dansent à l'entour.
Ces démons sont les passions que la volupté éveille et nourrit; passions dignes de leur origine, qui est la chair; exhalaisons du cadavre; passions où s'épuise, où se consomme tout ce qui reste de vitalité à l'âme; passions basses, petites, honteuses; car tout se rabougrit dans le voluptueux. Il y a des exceptions, je le sais ; du plus profond de la débauche, César méditait, préparait la conquête du monde; mais je crois représenter la plupart des cas. Ce qui est vrai sans exception, c'est que la volupté, petit à petit, expulse de l'âme l'amour, qu'elle remplace par des passions quelquefois, mais par des passions factices. Règle générale : tout ce qui est donné à la chair est enlevé à l'amour; tout ce qui est refusé à la chair grossit le trésor de l'amour.
C'est ici qu'il faut dire une chose terrible , mais avec crainte et respect. Tout est possible à Dieu : des pierres mêmes il peut faire des enfants à Abra-
ham; mais quelque chose est plus rebelle que les pierres, c est le cœur du voluptueux. Loin de moi des classifications, des exclusions téméraires; je mettrais plutôt la main sur ma bouche. Mais il me parait certain que , selon la nature des choses , le cœur des voluptueux offre plus d'obstacles qu'un autre à la grâce régénérante. Oserais- je dire que, dans les autres pécheurs, elle se prend à quelque chose de plus vivant, elle se prend à une Ame, du moins, au lieu qu'à un certain période de la vie du voluptueux, son âme, ainsi que j'ai dit, a passé dans sa chair. Tout le système de l'Évangile sur la régénération suppose dans le cœur à régénérer une certaine capacité de croire et d'aimer ; elle est morte chez ce voluptueux; tous les ressorts sont brisés; c'est tout au plus s'il y reste de la place pour la crainte et le désespoir. Les choses spirituelles n'ont plus pour lui ni couleur ni saveur; il a perdu le sens par ou Ton voit et l'on goûte, je ne dis pas les choses de la religion, mais les choses de l'âme; tout est fadeur, tout est langueur dans son être ; il le sent, il sent qu'il en devrait gémir, et il n'a pas la force de gémir; il prévoit sa perte, et il n'a pas la force de s'en effrayer; il se répète à dessein des mots terribles, et ces mots retentissent sur son cœur comme sur un timbre de plomb.
Tout homme est pécheur, et naturellement éloigné de la vie de Dieu ; mais vis-à-vis de la grâce divine, qui agit par des moyens moraux et dont l'action est une action morale, il parait que ceux-là sont
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dans une position plus dangereuse, chez lesquels les voiles épais de la chair ont lentement étouffé la lampe du sentiment moral. Il importe de ne pas perdre de vue que l'âme devenue matière est assujettie par là aux lois qui régissent la matière, lois inflexibles, lois qui ne fléchissent du moins que devant d'autres lois de leur propre nature ; la matière peut obéir à la matière, mais elle n'obéit qu'à la matière. Lors donc que l'idée divine descend dans l'esprit du voluptueux, l'intelligence l'accueille, la fait asseoir, l'écoute; mais l'hôte véritable, le véritable maître de la maison, qu'il lui importait d'entretenir, il est absent, il est mort; et après un entretien avec l'intelligence, entretien qui peut être long, animé, intéressant, mais toujours infructueux, l'idée céleste se retire.
Je sais, d'un autre côté, que des conversions touchantes ont eu lieu à la suite de ces mêmes écarts dont je signale le danger. Des âmes qu'une disposition tendre, trop peu surveillée, avait fait tomber, se sont relevées avant d'être avilies, avant d'être matérialisées ; une chute inattendue et profonde leur a révélé leur misère plus que n'auraient fait peut-être les plus longues réflexions et les plus sévères avertissements; l'amour divin qui dormait en elles a frémi et s'est réveillé; désolées et couvertes de pleurs, elles se sont prises à aimer Dieu de toute la force dont elles étaient contraintes de se haïr; un péché flagrant a déterminé leur marche indécise et paresseuse ; leur chute les a converties, leurs larmes
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les ont baptisées ; mais sans nous demander si quelquefois ces conversions apparentes n'ont pas été un change donné à l'ardeur d'une imagination tendre, observons seulement que les effets que nous avons décrits plus haut se trouveront pourtant réels si on les cherche où il faut les chercher, à la suite d'une longue habitude de la volupté. On ferait une immense forêt des plantes qu'elle a desséchées.
Il faut peut-être avoir fait ces réflexions et ces observations pour bien comprendre un passage singulier de l'apôtre saint Paul : « Fuyez la fornication. « Quelque péché que l'homme commette, il est hors « du corps; mais celui qui commet la fornication « pèche contre son propre corps (1). » Le corps, en introduisant le péché, semble l'unir plus intimement à l'âme. Du moins est-il sûr que les péchés dont il est le siège, et qui, tenant à l'âme, tiennent de plus à lui, se mettent à vivre de sa vie, s'identifient à lui, comme des caractères gravés dans une écorce croissent et se développent avec l'arbre qui les porte. Ce n'est pas du reste dans un sentiment de mépris pour le corps que l'apôtre en parle comme nous venons de voir. Il ne fait pas du corps, ainsi que quelques philosophes et quelques mystiques, un fâcheux accessoire, un fardeau de l'âme. Il en fait, s'il est permis de s'exprimer ainsi, une des personnes de la trinité mystérieuse que présente l'individualité humaine; le corps est à ses yeux (et sa doctrine sur la résurrection correspond à cette idée) une partie
(1) I Corinthien*, VI, 18.
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éternellement nécessaire, éternellement permanente de l'homme, essentielle à l'homme comme Yâme et ï esprit; il distingue soigneusement le corps et la chair : la chair, substance contingente et muable du corps; le corps, forme subsistante et perpétuellement inhérente à l'être humain; et s'il dit de la chair qu'il ne faut pas en avoir soin pour en satisfaire les convoitises, il dit du corps qu'il faut le respecter comme « le temple du Saint-Esprit. » Cette idée sublime et sanctifiante relève le corps de l'imprudent mépris qui, sous prétexte de ne veiller que sur l'âme, laisserait pénétrer par le corps jusqu'à elle toutes les semences de péché qu'un vent funeste agite et fait tourbillonner sur la surface du monde. Que pourrait-on opposer de plus fort à la volupté que cette parole : Ce corps que tu entreprends de souiller est « le temple du Saint-Esprit; » et celle-ci du même apôtre : « Que tout ce qui est en vous, l'esprit, l'âme « et le corps, soit conservé irrépréhensible pour l'ace vénement de notre Seigneur Jésus-Christ (1 ) ! » Ainsi l'Évangile ne méprise aucune des parties de notre être, et même à peine les divise, mais sanctifie « tout ce qui est en nous. » Le mépris du corps ne serait pas aussi sûr; ce mépris spéculatif conduit facilement à l'esclavage en pratique.
(f)l Thesuloniciens, V, 28.
Pourquoi la langue n'a-t-elle pas fait la dépense d'un nom pour l'un des penchants les plus universels et les plus distincts de la nature humaine?
Le système de Gall, que je ne connais presque pas, ne fait-il point mention de l'inclination théâtrale? Ou si, comme il est possible, cette inclination n'est point, chez l'homme, primordiale, primi ordimsj ne tient-elle pas de bien près à quelqu'un des éléments constitutifs de l'être moral? Je n'ai point palpé de crâne, mais j'ai un peu tâté la nature humaine, et j'y trouve quelque chose que j'appellerai, en attendant mieux, Y Inclination théâtrale, et sur quoi je vais présenter quelques idées.
Il y a chez tous les peuples, et, je pense, aussi chez tous les hommes, un goût naturel pour le spectacle, c'est-à-dire pour les actes frappants, extraordinaires, disposés par le hasard ou par l'industrie de manière à ébranler vivement l'imagination ou le cœur. Et comme la vie ordinaire, même à son plus haut période d'agitation, n'est que rarement spectaculeuse, on a pourvu aux besoins de l'imagination
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par des combinaisons artificielles , qui tantôt sont dramatiques et tantôt ne le sont pas. Costumes, gestes, mascarades, décorations, étiquette, processions, cérémonies, audiences, tragédies, tout cela est du spectacle; tout cela amuse et captive dans toutes les périodes de la civilisation ; jusqu'à présent aucun peuple ne s'en est passé ; le spectacle est même un objet de la législation. Parjput les lois ont pourvu à ce que cette nourriture idéale ne manquât point au peuple.
Ce fait ne sera contesté que par ceux qui attacheraient au mot spectacle un sens étroit et spécial, qui n'est pas le nôtre. Tout le monde conviendra que si la société décidait de s'en tenir à la réalité en toute chose, la vie sociale prendrait immédiatement un tout autre aspect, dont la règle des quakers, dans sa pureté, peut nous donner une représentation assez fidèle. Autre comparaison : supposez, si vous le pouvez, une langue absolument sans images, une langue encore plus austère que celle des livres d'algèbre ; vous aurez une idée du système que nous indiquons.
Cette dernière comparaison nous paraît d'autant plus convenable que, réellement, la vie sociale est une langue aussi bien qu'une vie. Ses divers actes ne sont pas seulement des faits, mais l'expression de certaines pensées générales dont la société s'alimente intérieurement. Il faut à ces pensées, de temps à autre, une expression solennelle ; elle est nécessaire, du moins, pour les esprits paresseux, qui sont
en grand nombre, et que les images seules peuvent réveiller. Quand la réalité nous touchera sans le secours des intermédiaires, quand cette langue artificielle de la société pourra tomber, nous serons beaucoup plus civilisés que nous ne le sommes présentement ; et peut-être la vraie civilisation de chaque peuple est-elle en raison inverse du nombre des signes conventionnels dont se revêtent les pensées sociales.
Il faut voir dans ses plus diverses applications l'élément dont nous parlons : le besoin ou le goût du spectacle. Il est aussi dans la parole humaine. 11 y a une éloquence spectaculeuse ; mais pourquoi faire ici du néologisme en pure perte ? Disons donc qu'il y a une éloquence théâtrale, et répétons que le plus ou moins de crédit de cette éloquence mesure aussi la culture sociale ou la civilisation. Le spectaculeux a aussi son influence dans l'art. Il y a des peintres rhéteurs et des peintures qui déclament. Enfin, à de certaines époques, la poésie tout entière est un spectacle.
Mais le triomphe de l'inclination théâtrale est, à coup sûr, le théâtre proprement dit. Ici la vérité demande quelques distinctions.
En représentant l'inclination théâtrale et la civilisation comme deux bassins de balance, dont l'un en descendant fait monter et en montant fait descendre l'autre, nous n'avons pas entendu, il s'en faut bien, représenter le développement poétique d'un peuple comme hostile à son développement
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social. L'élément poétique, à notre avis, complète T homme. La poésie n'est pas la parure des choses; elle en est l'idée intime, ou, du moins, elle est la poursuite de cette idée qui, peut-être, était présente et éclatante aux yeux de l'homme, avant que le péché eût obscurci sa vue spirituelle. L'élément poétique, pris en lui-même, et abstraction faite de son application, correspond aux meilleures parties de notre être, et ne peut donc déchoir à mesure que l'état social se perfectionne ; car une vérité ne peut contredire une autre vérité.
Mais le goût théâtral est d'une autre nature. C'est le besoin de voir la vie comme elle n'est pas ; c'est le besoin de se faire illusion sur les véritables proportions des objets. C'est l'empire de la partie sensitive de l'être sur la partie spirituelle. La partie sensitive a ses droits ; mais ces droits sont ceux d'un vassal, non d'un maître. Elle est au service de la partie spirituelle, pour travailler dans le sens et dans l'intérêt de cette dernière, non dans son sens et dans son intérêt propres.
Elle se légitimait, j'ose le dire, lorsque, dans les immenses théâtres de la Grèce, espèces de forum, temples plus vénérables peut-être que ceux des divinités du pays, elle concourait à entretenir, à réveiller dans les âmes toutes les grandes idées politiques qui faisaient la vie de l'État. Ce n'est pas le lieu de discuter la bonté de ces idées : il suffit, pour le moment, que c'étaient des idées, une religion publique ; et, du moins en un sens relatif, le théâtre
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était respectable lorsqu'il leur donnait une existence pour ainsi dire corporelle, et les perpétuait dans la mémoire des sens.
Mais quand le théâtre est goûté comme théâtre seulement, quand tout un peuple fait son pain spirituel des émotions dramatiques, il y a lieu, ce me semble, à de tristes réflexions sur le principe de cette disposition et à de tristes prévisions sur ses conséquences. Nous n'avons pas besoin de traiter ces deux points séparément ; ils se confondent : le principe et les conséquences ne sont qu'une action et une réaction identiques dans leur nature. Cherchons donc seulement ce qu'est un peuple passionné pour tes jeux du théâtre. Ce sera indiquer, tout d'un temps, l'origine de la passion théâtrale et ses effets.
Un tel peuple est un peuple théâtral.
C'est un peuple qui porte partout l'inclination qu'il porte au théâtre et qu'il en rapporte : la soif des impressions sensibles, des effets dramatiques, des scènes, delà représentation. La réalité des choses peut lui inspirer, selon ce qu'elle est, de l'aversion ou de l'estime ; mais ces sentiments n'ont pour lui de l'intensité qu'à proportion que son imagination leur en peut prêter, et l'imagination est avertie par les sens. Bientôt même il s'accoutume à faire peu attention à ce qui ne lui est pas recommandé par cet accompagnement obligé. Ce qui est obscur, silencieux, intime, ne le touche pas, n'arrive pas même jusqu'à lui. Il n'entend qu'à travers le portevoix, ne voit qu'à travers le microscope, et ne juge
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un objet que par la pompe des décors. 11 n'est pas capable de s'enthousiasmer pour la raison pure, ni de résister à des réclamations sonores, ni de se défendre contre le prestige des mots. La vertu qui ne sait pas se poser, qui ne fait pas scène, qui n'est pas dramatique, qui ne représente pas, le laisse passablement froid; en morale, le beau le touche plus que le bon ; rien ne sert devant lui d'être juste si l'on n'est sublime ; d'être vrai, si l'on n'est frappant; d'être ferme, si l'on n'est imposant. C'est une oreille assourdie qui ne perçoit plus les sons modérés, et n'est ouverte qu'aux cris.
Pour réussir au milieu d'un tel peuple, il est clair qu'il faut afficher, lever le rideau, et tenir la scène.
Les hommes qui veulent être quelque chose se font acteurs. A la tribune, dans les livres, dans les journaux, dans la société, on est plus préoccupé d'un rôle à jouer que d'une conduite à tenir. Le théâtre n'est plus dans quelques édifices, il est partout; il envahit la vie publique. Quand la patrie est un théâtre, les citoyens sont des acteurs.
L'histoire d'un tel peuple est un long drame, où il compte avec complaisance les coups de théâtre sous le nom de journées. La continuité patiente d'un heureux développement social attache quelques regards ; la plupart se laissent captiver aux éclatantes péripéties. Quelques-uns veulent du juste, un plus grand nombre de l'utile, tous du glorieux. Les plus heureux succès, s'ils ne sont pas beaux
par-dessus le marché, sont peu appréciés, et l'imagination superbe et dégoûtée couvre de ses ratures tout ce qu'elle n'a pu embellir et dramatiser.
Il est difficile de dire jusqu'à quel point ce goût de spectacle peut influer sur la marche des événements publics. Il faudrait, pour cela, pouvoir mesurer tout ce qu'ajoute de force, non-seulement à la vérité, mais à l'erreur, la science des coups de théâtre; tout ce que, dans des moments critiques, peut déterminer l'émotion d'un spectacle frappant et inattendu. L'histoire de certains peuples, qui ne nous permet pas de révoquer en doute la réalité de ces effets électriques, ne nous fournit pas des données sûres pour en évaluer la portée.
Ce n est pas ainsi que j'entends une existence nationale poétique : elle est plus recueillie; elle trouve la poésie partout, parce que, en effet, la poésie est partout. Elle est surtout dans les joies, dans les soucis, et jusque dans les tristesses du foyer domestique ; dans ce drame long, monotone et doux de la vie de famille ; dans le retour régulier de ce qu'attend une espérance modeste; dans les épisodes gracieux, sombres ou touchants que la Providence entremêle à l'épopée de chacune de nos vies ; dans le souvenir respectueux des vertus réelles et pratiques des ancêtres; dans l'estime plus que dans la gloire; dans un amour intime de la terre natale, de tous ses enfants, de tous ses intérêts; dans la vie intérieure du cœur, vaste et profond théâtre où, dans un demi-jour solennel, se meuvent tant d'idées
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et de sentiments, d'images et de réalités, de souvenirs et d'espérances; dans la religion enfin, sans laquelle toute poésie est menteuse ou mutilée, et qui, seule, donnant une valeur impérissable à ce qui ne parait pas, en enlève d'autant à tout ce qui parait et qui éclate. Un peuple poétique a peu besoin de spectacles; pour lui, du moins, les plus simples sont les meilleurs ; il lui suffit de ceux qui, en quelques traits, consacrent et symbolisent sa vie sérieuse, active et tranquille.