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elle subsiste nourrissent et fortifient les facultés qui la contre-balancent dans l'âme humaine; les mêmes circonstances qui lui rendent sa nourriture affaiblissent l'empire des éléments dont elle redoute la concurrence.
Car ce n'est qu'à la dernière extrémité que la poésie se réduit à vivre de sa propre substance. Une douloureuse nudité peut seule la contraindre à se réfugier dans le monde invisible de l'âme. La colombe ne rentre dans l'arche que lorsque au dehors elle n'a pas trouvé où poser le pied; et dans cette arche même, dans ce sanctuaire de l'âme, seul espace ouvert à son essor, si elle est quelquefois sublime, elle est ordinairement mélancolique. Placée entre le domaine des faits contingents et celui de la vérité abstraite, n'étant plus de ce monde et n'étant pas encore de l'autre, n'étant presque plus poésie et n'étant pas encore religion, nageant entre le ciel et la terre, entre le souvenir et l'espérance, dans une sorte d'éther subtil, pur, transparent, mais dont la transparence ne laisse arriver à l'œil aucune forme déterminée, poésie toute subjective, sans date et sans lieu, elle ne peut satisfaire longtemps ni ceux qui r écoutent, ni elle-même.
Il faut donc, pour qu'elle vive de la plénitude de sa vie, que tout un monde se reconstruise autour d'elle. Se reconstruise est le mot; car presque tout s'est écroulé. Le mouvement de la civilisation a renversé sur son passage mille réduits où la poésie avait son asile ; ainsi Ton voit des nuées d'oiseaux
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s'envoler en criant des flancs et du sommet d'une vieille tour que Ton s'apprête à démolir. Le monde social, moins rationnel, moins abstrait que nous ne le faisons de nos jours, reposait davantage sur des habitudes, des souvenirs et des affections; il y avait plus de malheur, peut-être, et moins de sécurité; mais tout étant moins prévu, moins enchaîné, l'imagination liait, en se jouant, les effets à leurs causes, les causes à leurs effets. De merveilleux mystères environnaient l'existence, flottaient autour de la pensée; libre à chacun de refaire le monde <*elon sa fantaisie, lorsqu'il en avait. La poésie était partout, parce qu'il y avait partout une disposition à croire. Les communications difficiles et dangereuses de peuple à peuple et de ville à ville faisaient suffire la plus faible distance à la production du merveilleux. Le globe était immense, ses mers inexplorées; la poésie s'emparait de tout ce qui n'était pas connu, et le peuplait d'êtres selon son cœur. Elle faisait ce qu'elle voulait de ces lies soupçonnées ou entrevues dans le grand Océan, de ces forêts vierges dont elle seule savait couper les lianes entrelacées. Le demi-jour lui plaisait; elle pouvait nommer, sans crainte d'en être démentie, les formes vagues qui s'y laissaient apercevoir; la lumière, en affluant de tous les côtés dans cette chambre obscure, en a fait disparaître mille magiques images. La science, l'industrie, la politique, s' enfonçant dans les plus sombres vallées, escaladant les plus hautes montagnes, ont partout foulé sous leurs pas cette
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fleur de poésie qui croit sur les plus arides rochers et dans les plus affreux déserts. J'attends le moment où le cadastre impitoyable aura numéroté l'Himalaya, enregistré les Cordillères et retrouvé le mont Perdu. Bateaux à vapeur, canaux, chemins de fer, prose que toute cela, tête de Méduse pour la poésie, au moins pour la poésie du monde physique. En un mot, la vie poétique s'en va de ce monde-là. Y suppléerons-nous par notre excédant de vie propre, comme le magnétiseur dépense en faveur d'un être défaillant le superflu du fluide magnétique dont il est plus abondamment pourvu? Mais notre propre vie a souffert; nousmêmes nous sommes appauvris ; les mêmes causes qui ont dépouillé le monde nous ont dépouillés; nous donnerons quand nous aurons.
Un regard superficiel pourrait faire espérer pour la poésie un fort grand secours de la part de la religion. On a tant dit que la religion est une poésie, et que la poésie à son tour est une religion ! Mais la religion dort chez les masses, et là où nous la voyons se réveiller, c'est avec un caractère trèspeu poétique. La conscience est le point d'appui du grand mouvement religieux dont nous sommes témoins; et c'est le seul qu'il puisse avoir dans une époque telle que la nôtre, comme c'est aussi la seule base solide que la religion puisse obtenir. Ce n'est pas à dire que la religion ne soit que conscience, mais il faut qu'elle soit cela tout d'abord; c'est aussi ce que nous la voyons être aujourd'hui partout où
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l'Esprit de Dieu fait son œuvre; or l'élément qu elle agite n'est pas à beaucoup près le plus propre à la poésie, et Ton ne peut s empêcher de reconnaître qu'un peu de l'utilitarisme dont notre siècle fait profession se glisse, à peu près partout, dans le mouvement religieux, sous une forme très-spirituelle, je l'avoue, très-dégagée en apparence de toute mondanité, mais pourtant bien reconnaissable aux yeux attentifs ; et cela est moins favorable encore à la poésie, l'un des éléments désintéressés de notre nature. Plus tard la religion servira mieux la poésie. 0
Le monde moral est-il moins dévasté que le monde physique? Il l'est bien davantage. Les croyances morales se dissolvent. Ce n'est pas assez dire : on s'en joue comme de simples idées. Cette malheureuse manie de tout transformer en idées n'a pas enfanté, mais signalé la démission de la liberté morale, autrement l'indifférence. Or, le scepticisme peut avoir de la grandeur, mais l'indifférence n'en a pas. Que devient la poésie sous les auspices de l'indifférence? La véritable lyre du poëte c'est l'homme, comme aussi l'homme est son principal objet. Mais toutes les cordes de cette lyre sont brisées ou détendues. La voix du poëte, c'est-à-dire son individualité, a besoin, pour être soutenue, de se marier à la grande voix, aux ineffables accords de cette lyre immense qui chante depuis que l'homme existe. L'individualité sans la généralité n'est qu'un protestantisme absurde et sans consé-
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quence ; elle doit se fondre, sans s'annuler, dans le catholicisme de l'âme humaine. Mais où est ce catholicisme? et quel intérêt peut avoir pour tous une voix qui n'est la voix que d'un seul? Et que peut-on chanter avec espérance quand on est sûr de n'être pas compris? Le monstrueux, l'inexplicable, l'incohérent, l'impossible seront pendant quelque temps les conceptions favorites de cette littérature.
Il y a de beaux talents poétiques, dont chacun a sa force particulière ; mais il y a très-peu de poëtes complets ; la désorganisation des idées et de la société n'en permet pas de pareils. Il ne peut pas y avoir de poésie sans société, ni de société véritable et vivante sans une foi commune. Une société sans symbole moral n'est qu'une fiction de société. La guerre est bonne à la poésie comme la paix; les discordes civiles ne la tuent pas ; mais elle meurt dans le vide, et le vide pour elle, c'est l'incrédulité. Le scepticisme désespéré ou hautain des temps qui précèdent une telle période peut inspirer encore des chants que l'âme humaine ne désavoue pas; mais quand le scepticisme se résigne, quand il se fait de toutes ses angoisses un chevet pour sa tète appesantie, quand la société est atteinte dans ses parties nobles, qui sont la foi et l'amour, la poésie a beau se débattre dans quelques beaux génies, il faut qu'elle se résigne au sommeil d'Épiménide. Et quand est-ce qu'Épiménide sortira de ses rêves? Quand les rayons d'en haut frapperont sa paupière. Le réveil de la société sera le réveil de la poésie.
186 de l'avenir de la poésie.
Le mal a donc une cause intérieure. Les changements extérieurs ne le produiraient pas, sans le concours de l'esprit qui les accompagne et qui leur imprime son fâcheux caractère. C'est cet esprit qui empêche que les grandes choses qui se font ou qui se préparent, cette profonde révolution consommée sur la terre par la politique, les arts et les idées, ce mouvement unanime qui va faire de tous les peuples un peuple dans la communion d'une pensée, ces rapports nouveaux, inouïs, que les prévisions les plus hardies ne sauraient déterminer, que toutes ces choses ne deviennent, comme on voudrait le croire, la source d'une nouvelle poésie. L'esprit ne peut célébrer que l'esprit ; l'âme ne chante que l'âme. L'âme! et il n'y a bientôt plus dans le monde que des intérêts grossiers ou des passions factices!
La poésie sans doute a un avenir» Quel il sera, M. de Lamartine a essayé de nous le dire; mais « nous verrons bien. » Quoi qu'il en dise, je pense que l'épopée, l'ode et le drame, choses dont les formes sont infiniment diverses, auront encore leur place dans cette ère nouvelle, ne l'ayant pas perdue dans la nature humaine ; mais les Méditations et les Harmonies y trouveront aussi la leur; puisse alors ce genre ne pas porter indignement le titre sous lequel un superbe talent l'a rendu célèbre; et surtout puissent le vague et le scepticisme, qui de l'âme du poète se sont répandus dans ses chants, faire place à des convictions plus déterminées et vivantes dans leur précision !
SUR i/ AHASVÉRUS DE M. QU1NET.
La nature des travaux antérieurs de M. Quinet permettait de rattacher d'avance Ahasvérus à la philosophie de Y histoire. Si cette attente se justifie, ce n'est pas tout à fait de la manière qu'on se Tétait figuré. Bien que ce drame embrasse, et par delà, la durée entière du globe et de l'humanité, et que tous les grands empires y apparaissent comme personnages, l'auteur ne fait ressortir de cette revue rapide aucune marche réglée des événements, aucune loi historique, aucun plan providentiel. Une seule idée enveloppe comme d'un crêpe tout son ouvrage : c'est la négation du progrès. Or, cette négation est la négation même de l'histoire. L'histoire, dans sa plus haute signification, n'est que la manifestation de l'idée de progrès, soit qu'on rapporte ce progrès à la nature des choses et à la marche du temps, soit qu'on le cherche dans ce que Bossuet a nommé la suite de la religion, soit enfin qu'on le voie résulter de ces deux causes réunies. Dans tous ces cas, le progrès ne peut être que la marche du inonde des intelligences vers la vérité, laquelle ex-
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clusivement et infailliblement renferme le bien. Si la loi du progrès n'existe pas, l'histoire n'a plus de raison, le monde non plus, et l'un et l'autre ne sont bons qu'à être mis au rebut. Ce sont bien les conclusions du livre de M. Quinet.
On comprend donc sans peine que 1 auteur ait dit quelque part : « Ce livre est fait de mon âme; « oui, de mon âme et de mon désespoir. » Si ces paroles vous sont tombées sous les yeux avant de lire l'ouvrage, elles ont pu vous toucher assez peu. Le désespoir est une mode de la littérature du jour; et Ton rencontre si souvent dans le monde de ces désespoirs bien mangeants et bien dormants, on a vu rire de si bon cœur les mêmes gens sur qui Ton avait eu la bonhomie de pleurer, qu'on ne veut plus désormais s'apitoyer qu'à bon escient. Ici, rien n'empêche de penser que le désespoir est de bon aloi. On pourrait, en effet, se désespérer à moins. Croire que le monde existe sans but, qu'il n'y a point de terme promis au pèlerinage de l'humanité ; que notre vie individuelle, pleine de désirs et de besoins qui ne doivent jamais être satisfaits, n'est, en résumé, que la plus cruelle des plaisanteries, c'est véritablement épouser le désespoir. A la vérité, tous ceux qui sont livrés à cette conviction ne prennent pas pour cela le deuil de la vie. Dans la funeste renonciation que l'homme a signée aux portes d'Éden, et que chaque génération confirme les yeux fermés, il y a des renonciations plus profondes, plus absolues ; il y en a de joyeuses et de
triomphantes; le désespoir d'un grand nombre ressemble à l'allégresse ; mais d'autres sentiments surnagent sur ce vaste abrutissement; 1* élite du genre humain n'a pas pris pour devise : Fruges consumer e naît; elle ne fait pas si bon marché de ses espérances; son désespoir est vrai et poignant; et nous n'hésitons pas à placer M. Quinet dans les rangs de cette aristocratie de la douleur.
Quoique la négation du progrès chez les peuples et la négation du progrès chez les individus soient une seule et même négation, il est naturel que la dernière soit pour chaque homme la plus désespérante. Aussi est-ce bien celle-là qui, dans l'ouvrage de M. Quinet, est accentuée le plus nettement et le plus vivement accusée. Ahasvérus, type de l'humanité en général, mais plus sensiblement de l'individu, nie, pour chaque homme ainsi que pour luimême, le progrès dans la vie, ou, pour mieux dire, le «en* de la vie. Car il faut bien s'entendre : que chaque homme puisse jusqu'à un certain point développer ses facultés, même les facultés morales, cela n'est pas révoqué en doute ; mais que ces développements, comme aussi l'amélioration de sa position dans le monde, l'avancent d'un pas, je dis d'un seul pas, vers le but qu'il porte écrit dans son sein; que son âme elle-même, coupe aride qu'il présente sans cesse au bonheur et à la vérité, comme à une rosée du ciel, puisse jamais se combler, y jetât-il des mondes; en un mot, qu'aucun de nous se puisse dire, au sommet de son Calvaire, au som-
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met de sa vie : Tout est accompli; c'est ce que, rentrant en soi-même, personne n'osera croire. Aussi, dans le sentiment que nulle destinée individuelle ne s'achève, plusieurs ont transporté à la société l'espérance qu'ils ne pouvaient accomplir eg euxmêmes ; ils ont cru que l'humanité seule avait un sens et une destination; ils ont cherché à perdre leur moi dans un moi mystérieux, inconcevable, immense; ils ont construit un homme abstrait, un homme-monde, dont les hommes individuels ne sont que les membres et les organes ; ils ont tâché de se sentir vivre, jouir, souffrir dans cet homme fictif, en faveur duquel ils avaient fait abandon de leur personnalité, de leur perpétuité, de leur relativité immédiate au Créateur des esprits. Effort de r imagination, qu'on a pris pour un élan du cœur. Mais quand le mot individuel eût abdiqué (et qui ne voit qu'il subsiste dans cet effort même et dans ce besoin?), à quoi bon encore, si la vie de ce mot collectif n'a pas plus de sens que la vie du mot individuel? Or, telle est la pensée du livre de M. QuineL Le monde n'est, selon lui, qu'une improvisation hâtée et téméraire, une phrase mal rédigée, un nonsens, dont une rature va faire justice, un caprice que va remplacer un autre caprice peut-être ; ce qui revient à dire que ce monde n'est point l'ouvrage de Dieu ; à moins encore que tout ceci ne soit un rêve de l'esprit universel qui s'individualise en chacun de nous, que sais-je? de l'Éternité qui a le cauchemar... c'est tout ce que vous voudrez; car dans le
système du drame d'Ahasvérus, tout ce qui peut se dire peut se penser ; tout assemblage de mots peut faire un système; rien n'est vrai, tout est vrai; c'est la conclusion à laquelle, tout pantelant, on arrive au bout de cinq cent quarante-quatre pages in-octavo. <c Belle conclusion et digne de l'exorde ! » Mais personne n'ajoutera : <c On l'entend bien, du c moins. »
Rentrez, à reculons, de la conclusion dans le cœur de l'ouvrage, vous y verrez régner partout une ondulation, un vacill émeut des plus étranges; des données sont indiquées et ne sont pas poursuivies; l'auteur détruit dune main ce qu'il a édifié de l'autre ; l'ouvrage semble conçu dans deux ou trois systèmes incompatibles. Au fond, cette pluralité de systèmes et leurs contradictions constituent le système de l'auteur; un scepticisme emporté, sans frein, est l'idée de tout le drame. Il est dans la disposition de Fauteur de céder tour à tour à chacune de ses impressions et de ne voter pour aucune. C'est ainsi qu'il attache l'intérêt le plus solennel et presque le plus tendre à la personne de Jésus-Christ et à son ministère de douleurs. Au bruit de sa venue, tout l'Orient s'émeut et lui députe ses rois; le monde se prosterne devant la crèche, et le divin enfant, déjà martyr au berceau, accepte avec amour le pauvre peuple pour ami et la croix pour trône. Avoir maudit Jésus-Christ est le plus grand des crimes, et subit, dans la personne d'Ahasvérus, la plus cruelle des peines; et qu'elle est significative,
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cette peine! C'est de courir sans relâche après un terme qui fuit sans cesse; c est de passer sa vie à poursuivre la vie; c'est de voguer en désespéré sur un océan sans rives; c'est de ne trouver de reconfort en aucune chose de ce monde, non pas même dans l'amour. Mais ce Christ, l'aimant de la nature humaine, et qui seul donne à la vie une direction certaine, ce Christ, le juge du monde, est à la fin jugé lui-même ; l'enfer, tressaillant de joie, en fait confidence au ciel ; Christ lui-même ne verra plus tard son caractère de Christ, sa mission, son œuvre, que comme une prodigieuse illusion ; il aura rêvé qu'il était le Christ; il s'abîmera, à cette pensée, dans une douleur inouïe ; et vous, lecteur, le cœur vous saignera, pour le poëte surtout, de cette mystification cruelle et funèbre.
Dans le système absorbant de l'auteur, tout est vain, son système aussi bien que le reste. Nous verrons, dans Ahasvérus, l'incrédulité flétrir l'incrédulité, le scepticisme se railler du scepticisme, et l'esprit humain, traqué de doute en doute, contraint de prendre gite en un désespoir bien réfléchi, bien senti, antre lugubre que la poésie entr' ouvre et qu'elle éclaire d'une sinistre lueur, afin que nous y puissions à notre aise le voir se débattre et l'entendre rugir.
Une chose pourtant pourrait induire à douter du sérieux de l'auteur, c'est la dénaturation, sans doute très-volontaire, de plusieurs des données évangéliques. M. Quinet, dans son point de vue sceptique,
était bien libre de dépouiller Jésus-Christ de son auréole, mais il ne Tétait pas également de scinder cet Être divin , et, en lui laissant sa charité, de lui enlever sa doctrine. De quel droit l'auteur a-t-il encadré dans son drame un autre Évangile que celui de Jésus-Christ? De quel droit a-t-il falsifié l'idée du jugement dernier ? Ce n'est pas assez pour lui d'amener en jugement les nations, êtres fictifs dont aucun ne forme une personnalité, ni n'est chargé, devant Dieu, d'une responsabilité indivise. D'après quelles lois les juge-t-il ? Quelles sont les peines qu'il leur inflige, les récompenses qu'il leur décerne? Il est impossible de s'en faire la moindre idée. En vain l'auteur réclamerait ici les droits de libre poésie. S'il a voulu être sérieux, il fallait qu'il fût précis et vrai. S'il n'est pas sérieux, que parlet-il de désespoir? Rien n'empêche que, dans une âme poétique, le désespoir ne devienne de la poésie; mais à moins de se démentir, il ne saurait devenir un frivole badinage; et quoi de plus frivole, je le demande, que l'idée de faire juger les nations dans le ciel? Quoi de plus frivole que d'enlever à ce jugement toute espèce de conséquences et de réalité, et de mettre dans la bouche du Créateur une sentence de poëte ou une opinion de journaliste? Quoi de plus frivole, en présence de l'Infini, que de se rappeler qu'on est Français, qu'on appartient à cette nation « à laquelle toutes les autres attachent les « cordons de ses souliers, » et de faire retentir les
échos de l'éternité des noms de Napoléon, du maré-
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chai Lannes et de la ville de Paris? Quoi de plus frivole, disons mieux, quoi de plus profane que de donner pour représentants à tout un sexe quelquesuns des êtres qui l'ont le moins honoré, et d'absoudre les femmes en masse par la raison que dans des amours terrestres, quelquefois criminels, elles ont, sans le savoir, pratiqué l'amour divin? Poëte, poëte, je vous y prends; votre sérieux n'est pas entier; du coin de la bouche vous avez souri ; vous faites œuvre d'art autant que de désespoir, et lorsque, dans le moment le plus solennel et le plus critique de votre composition, vous éconduisez les idées morales pour donner leur place à de vaines prédilections nationales et à des passions charnelles, je connais bien que vous n'êtes pas mûr pour votre œuvre, pas mûr, vous dis-je, ni pour désespérer, ni pour espérer. C'est au fond de la conscience, du milieu des idées de devoir et d'obéissance, que naît le vrai sérieux ; celui qui vient d'ailleurs est faux. Quoi! l'égoïsme patriotique, la vanité nationale, l'amour enfin, tel que l'ont connu l'amante d'Abélard et la maltresse de Byron, ce serait là le sérieux de la vie, ce serait là tout ce que la poussière du tombeau doit ressemer dans l'éternité ! Des affections sans nul rapport à Dieu, des passions et non des vertus, tels seraient, selon vous, les titres d'admission, les droits de bourgeoisie dans l'immortelle cité ! Poëte , vous n'avez point vécu ; vous ne savez ce que c'est que vivre ; vous parlez comme un enfant des choses viriles; noble intelligence, imagination puissante,
cœur exalté, vous ne savez pas encore épeler dans le livre de la vérité. Vous portez en vous, tout endormie, une idée terrible, sur laquelle doit s'édifier toute sagesse, ridée de péché. Quand une fois elle se réveillera dans votre sein, qu'alors vous semblera frivole votre ancien sérieux, frivole votre désespoir! Que vous saurez mieux placer vos terreurs! Que vous craindrez de vous jouer des idées éternelles ! Que vous jugerez téméraires et coupables ces jeux d'imagination, ces badinages sur les attributs, les desseins, les mystères de votre Créateur ! et avec quel frisson vous parcourrez ces pages brillantes où vous vous êtes, sans y penser, raillé de votre Maître !
H est bon de le dire et de le répéter : il n'y a qu'une chose sérieuse au monde : le devoir ; et le devoir correspond à Dieu ; car, sans Dieu, le devoir est un non-sens, un être de raison, une idée en l'air. Toute chose n'est sérieuse que par là. Hors du principe de l'obéissance à Dieu, talent, science, industrie, prospérité publique , gloire nationale , tout n'est qu'un jeu, un vrai jeu d'enfants. Si nous vivons, c'est pour Dieu, et ce n'est que pour lui; si nous ne vivons pas pour lui, nous ne vivons pas. Le livre de M. Quinet est triste et n'est pas sérieux.
Il ne manquera pas de gens qui prendront pour du sérieux YËpilogue de M. Quinet, étrange morceau 011 Dieu se plaint d'être las, ou l'Éternité l'enterre, où le Néant est anéanti. Bien loin d'être se-
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rieux, tout cela est extrêmement frivole. Une choser peut être sinistre, épouvantable, et pourtant frivole. Des idées, ou plutôt des phrases qui ne peuvent avoir de sens ni dans l'esprit de l'auteur, ni dans celui du lecteur, des idées que l'impossibilité de les concevoir réduit à un vain cliquetis de mots, ne peuvent être que frivoles ; l'horreur n'y fait rien. Dites, si vous avez le malheur de le croire, que Dieu n'est pas, et que vous ne savez comment le monde existe; dites même que vous ne savez si le monde existe ailleurs que dans votre pensée ; faux ou vrai, ce que vous dites a un sens ; mais quand vous dites que le Créateur des mondes vieillit, qu'il s'endort de lassitude, que l'éternité lui creuse un tombeau, qu'après que toutes ces choses ont cessé d'être, le néant même cesse d'être, vous dites des choses qui n'ont point de sens, et qui, certes, n'en sont pas plus sérieuses pour cela.
Que le poëte se rappelle ce qu'il a dit : « Après « l'amour, après la foi, l'art est beau, Yart est saint. « Ce n'est pas le ciel, mais ce n'est plus la terre. » Mais hors de la vérité, où est la sainteté de l'art?
N'y a-t-il donc point de vérité dans le drame d'Ahasvérus? Certes, il y en a beaucoup; beaucoup de cette vérité dont la littérature de nos jours est saturée; car, en deçà de la vérité qui console, il y a, à la disposition de tous, la vérité qui désespère ; et de celle-là, l'ouvrage de M. Quinet est abondamment pourvu. En mesurant l'homme aux ressources dont il dispose, ses besoins à sa fin, il Ta
trouvé misérablement pauvre et impuissant; mais dire la vérité qui désespère, c'est faire la moitié du chemin vers la vérité qui console, c'est indiquer, d'un doigt tendu vers l'horizon, le point encore obscur d'où le soleil doit jaillir. La foi, l'amour divin peuvent seuls, selon le poëte, accomplir notre destinée. Les affections terrestres les plus pures et les plus tendres ne peuvent suppléer l'harmonie active et sentie de l'âme avec son auteur. Dépouillé de foi et d'amour, le monde doit mourir. Nier ces besoins, réduire l'âme à l'aliment que lui offre le temps, ce n'est pas lever la difficulté, c'est étouffer par violence l'inextinguible cri de la nature humaine. Tout cela est vrai; mais ce que l'auteur oublie, c'est que les besoins supérieurs imprimés à notre nature impliquent, dans Celui qui les a imprimés, l'intention positive de les satisfaire ; il serait bien étrange, en effet, bien indigne de Dieu, que toute loi dans la nature trouvât son accomplissement, toute force son emploi, tout être sa place et son but, tout substantif son verbe, et que l'homme seul cherchât et ne trouvât point, et forcé de poursuivre son but, ne l'atteignit jamais; que l'homme seul, mensonge vivant, œuvre manquée, énigme sans mot, prémisse sans conclusion, attendit en vain qu'une construction quelconque se superposât en lui à des fondations qui, jusqu'ici, ne supportent rien ! Comme le soleil boit l'océan, Dieu, le soleil des esprits, devrait boire incessamment notre âme, et ne nous la rendre, comme le soleil rend la mer à la mer, que pour
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l'absorber encore. L'auteur le sent; il le dit avecéloquence ; il signale et déplore l'anomalie ; mais cette anomalie , sans pareille dans l'ensemble de la création, il lui suffit de l'avoir constatée; il ne s'en demande pas compte. Pourquo ces rapports d' amour que la nature, que la raison réclament entre Dieu et nous, pourquoi ces rapports n'existent - ils pas? Est-ce la faute de Dieu? est-ce la nôtre? L'auteur ne va pas même jusqu'à cette question si simple. Mais nous la lui posons, nous, et nous le pressons d'y répondre. Il faut que ces rapports existent ; vous l'accordez. Ils n'existent pas; c'est vous qui le dites. Et s'ils n'existent pas, à qui la faute? répondez. Apparemment elle n'est pas à Dieu : donc elle est à nous; c'est nous qui avons rompu ces rapports; et comment, sinon par la désobéissance ? c'est-à-dire en séparant notre volonté de celle de Dieu, en nous attribuant une indépendance que nous ne pouvions pas même réclamer sans crime, en disant, Je suis, en présence de Celui-là seul qui est, en voulant exister pour nous, quand nous ne devions exister que pour lui. C'est là ce que le christianisme appelle le péchi, et la question qui se présente dès lors n'est pas de savoir si nous sommes en état de péché, cela est trop évident, mais de savoir s'il existe un moyen d'effacer notre péché et d'en annuler les conséquences, s'il y a un remède pour guérir le mal que nous nous sommes fait, et quel est ce remède.
Or, le mal ne peut, en tout cas, être détruit que
par la destruction de son principe. Lorsque notre mal consiste à ne pas aimer, le remède ne peut consister à nous dire : aimons. Lorsque nous souffrons de n'être pas unis à Dieu, la guérison n'est pas de nous dire : soyons unis à Dieu. Ce mot ne fait pas qu'il n'y ait pas entre Lui et nous le péché. Le péché doit être enlevé, enlevé de notre passé qu'il condamne et de notre cœur qu'il enchaîne. Il faut que, délivrés à la fois des craintes qui glacent l'amour et des passions qui le dérobent, nous soyons rendus à notre nature primitive, selon laquelle aucun obstacle, ni du dehors, ni du dedans, n'empêchera notre âme de s'unir parfaitement à son auteur. Maintenant, qui fera cette œuvre? Sera-ce Dieu ou l'homme? Qui offrira la paix? Sera-ce le vainqueur ou le vaincu? Qui accomplira le miracle? Sera-ce la puissance ou l'infirmité? Qui résoudra le problème? Sera-ce Dieu avec sa lumière ou l'homme avec ses ténèbres? Si c'est quelqu'un, ce sera Dieu.
Ici s'arrête le raisonnement, mais seulement ici. Il est impossible, en partant des aveux de M. Quinet, de ne pas arriver au point où nous nous arrêtons. Nous le défions d'éviter l'entraînement de son bon sens sur cette route où il a marqué un premier pas. Mais si le point où nous parvenons n est pas le seuil de l'Évangile, ce point est le seuil du désespoir, et d'un bien autre désespoir que celui de son livre !
Sentir en soi un vague besoin de quelque autre chose que les biens et les affections de ce monde, le
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sentir toujours et toujours en vain, ce n'est pas tant le mal même que le symptôme d'un mal plus grand. Ce qu'on éprouve n'est même pas sans une sorte d'amère douceur; un subtil amour-propre s'y mêle; il est agréable de se sentir plus grand que sa destinée; ce sont, dirait Pascal, misères de grand seigneur. Mais quand cette mélancolie superbe, ce désespoir de haut lignage et de bon ton, atteint son fond et son principe ; quand nous trouvons le péché à la racine de ces vagues et poétiques douleurs ; quand nous connaissons que ce n est pas Dieu qui nous a manqué, mais nous qui avons manqué à Dieu; que la rupture vient de nous, rupture honteuse, insolente, impie; que cette mystérieuse angoisse où nagent nos pensées, où se perd notre vie, n'est autre chose que l'instinct obscur, inexpliqué, de la condamnation ; alors cette mélancolie, où notre orgueil se complaisait, prend un caractère plus positif, plus froid, plus dur; l'aspect de toutes choses devient de plus en plus mortifiant, amer ; une insupportable idée de ridicule s'attache à notre altier désespoir; et ce qu'il faut craindre alors, c'est que, prenant en mépris son ancienne tristesse a cause des illusions dont elle était pleine, l'homme n'oublie trop que cette tristesse pourtant était une grandeur.
Le désespoir de l'homme que représente Ahasvérus est un désespoir orgueilleux; si orgueilleux qu'il ne voudrait pas même de la guérison, si la guérison devait l'humilier. Que serait-ce donc si nous proposions à l'auteur de ce grand et beau
livre un remède dont l'ordonnance tiendrait tout entière « sur un bout de papier grand au plus comme « une recette contre la migraine? » M. Quinet pense probablement qu'une maladie dont la description occupe près de 600 pages demande pour sa guérison un volume de même épaisseur? Mais le médecin n'est pas tenu d'être aussi verbeux que le malade; et si le médecin était inspiré, un seul mot lui suffirait. Le mal de l'humanité a d'innombrables ramifications et d'innombrables aspects; mais dans son principe il est fort simple ; pourquoi le remède ne le serait-il pas? D'ailleurs, qui voit tout abrège tout; si donc notre Père céleste, qui voit tout, entreprend de nous guérir, il fera, sans doute, une œuvre abrégée, et le premier caractère des moyens qu'il mettra en œuvre sera la simplicité. Je ne m'étonnerai pas de loi voir tout résumer en cinq ou six maximes; c'est à Terreur qu'appartient la complication. Les lois de Kepler tiendraient sur « un bout de papier; » la loi d'amour doit y tenir aussi. Le gouvernement du inonde moral n'a pas été conçu avec une moindre simplicité que celui du monde physique; et au fait, que l'homme erre ou marche droit, c'est toujours par un petit nombre de maximes qu'il se gouverne. M. Quinet lui-même n'en a certainement pas plus de cinq ou six. Il va même trop loin en supposant an méthodisme (c'est-à-dire au christianisme de Pascal et de Newton, qu'on a trouvé bon en France de dénommer ainsi) un aussi grand nombre de maxii. Il en a moins. Une « coquille d'œuf » serait