‹ MélangesChapitre 16 sur 29 · SUR L'AHASVÉRUS · texte numérisé non relu

SUR L'AHASVÉRUS

large de reste pour contenir cette maxime où tout le christianisme est résumé : <r La grâce de Dieu, « salutaire à tous les hommes (la Rédemption), a été <c manifestée ; et elle nous enseigne à renoncer aux a passions mondaines et à vivre dans le présent siècle « sobrement, justement et religieusement. » Toute la force de ce passage est dans cette alliance de mots : une grâce qui enseigne. Cela est plein de philosophie ; mais il faut y regarder.

Quand nous parlons de philosophie, nous avouons bien que Pierre, Jean et Paul ne fournissent aucun renseignement direct sur le sujet et l'objet, sur t unité et la dualité , sur le Dieu-monde et le monde-Dieu! mais il n'y a pas grande apparence que d'autres nous en procurent davantage ; et quand on réfléchît que, de l'aveu même de ces derniers (1), la conscience du bien et du mal est la seule chose certaine, la seule qu'ils aient pu arracher au feu dévorant de leurs analyses, la seule autour de laquelle ils aient pu reconstruire l'univers qui s'en allait en fumée dans les fumées de l'idéalisme, on sait gré au christianisme de tout rattacher à cette idée, d'en être devenu la glorification , la consommation , de lui avoir lui seul donné une véritable réalité en lui donnant de véritables conséquences. Quelle philosophie pourrait valoir mieux? et que nous devons bénir Dieu de ce que deux ou trois maximes la renferment toute ? Vraiment, lorsqu'on sort d'Ahas-

(i) Fichte reconstruit U réalité det existencet, ta foi au monde extérieur, mr la baie de la loi morale.

vérus pour entrer dans l'Évangile, on croit voir autour de soi succéder à la noire humidité du sépulcre la douce et chaude clarté d'un soleil du printemps.

Nous n'avons rien dit du livre de M. Quinet, considéré comme œuvre d'art. D'autres le loueront plus dignement ; mais je ne sais s'ils l'admireront davantage. Cette composition, navrante pour le cœur, éblouissante pour l'imagination, est comme le poignard étincelant de rubis qui brille à la ceinture des princes de l'Orient. Jamais on n'a prodigué avec une nonchalance plus superbe de plus superbes images. La magnificence fabuleuse des Mille et une Nuits se réfléchit dans ce style opulent, d'où jaillissent mille feux. La métaphore effrénée y franchit toutes les barrières connues, crée les rapports les plus inouïs, assouvit sur toutes choses ses innombrables caprices. Et comment, à tant de somptuosité, tant de grâce peut-elle être mêlée ? comment ces voiles parsemés de perles et d'or peuvent-ils ondoyer avec une si molle souplesse? Le sentiment ne se répandit jamais avec un abandon si tendre que dans les entretiens de Rachel et de son malheureux Joseph ; ni la corde des affections idéales ne vibra plus puissante et plus sonore, plus suave et plus attendrie, que dans les chants de ces femmes dont la tombe s'entr'ouvre à la voix des anges, et qui se reprennent à aimer en se reprenant à vivre. Quant à la partie matérielle de l'art, M. Quinet a jeté une chance de plus pour la prose poétique dans le défi

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qu'elle soutient depuis un temps contre la langue des vers. Rien ne peut sembler plus menaçant pour la poésie versifiée que cette prose si énergiquement rhythmique, qui parait, en certains endroits, avoir pris tout des vers, excepté la contrainte. Pour n'être pas tenté à l'hérésie, il faut bien vite ouvrir les Feuilles d'Automne ou les Harmonies; on trouve cependant que des vers sont toujours des vers.

Notre admiration pour le style d'Ahasvérus n'est pas sans mélange. L'auteur a trop fait passer de son sujet dans son langage le gigantesque et l'énorme. Le procédé connu de faire ressortir la grandeur de l'objet par une brusque opposition d'expressions familières revient chez lui avec une intention si marquée et si fréquemment, qu'on dirait parfois une gaieté moqueuse. Une poussière d'empires, un boisseau dVtoiles, des montagnes entassées dont l'Eternel se fait un banc pour s'asseoir, toutes ces images sont multipliées avec un peu d'indiscrétion. On peut humilier par de semblables contrastes l'orgueilleuse petitesse de r homme ; mais il ne faut pas confondre le colossal avec le grand. L'imagination se fatigue d'autant plus vite de ces contrastes qu'ils l'ont d'abord plus vivement frappée.

P. S. Cet article était écrit depuis longtemps, et prêt à imprimer, lorsque nous avons eu connaissance d'une réclamation de M. Quinet contre les critiques de la Revue de Paris. Cette réclamation nous apprend que nous avons manqué le sens de l'ouvrage, et que ce livre, que l'auteur « a fait de son âme, oui, de

<t son âme, et de son désespoir, » est, en réalité, un hymne à l'espérance. Cette mystification vaut, à elle seule, toutes celles que nous avions cru trouver dans Ahasvérus, et nous serions cruellement mortifié de notre manque de pénétration si nous ne partagions ce malheur avec de plus habiles que nous. Il y aurait une mauvaise petite vanité et peu de candeur à retirer maintenant notre article; qu'il reste donc, et qu'il accuse tant qu'il voudra notre intelligence. Aussi bien, quel que soit le sens du livre de M. Quinet, nous pouvons dire des principales remarques qu'il nous a suggérées, quelles subsistent. Que nous ayons pris mal à propos pour des soupirs les cris d'espérance d'Ahasvérus à l'entrée de son second et immense pèlerinage à travers les mondes, que nous

n'ayons pas compris que Y Eternité, qui survit au néant et clôt finalement l'action, est Dieu lui-même dépouillé de ses attributs humains, cela ne retranche rien de notre critique essentielle : le livre est étranger à la vraie morale, il la méconnaît, il la froisse ; et c'est de ce point de vue, peu élevé si Ton veut, mais solide et pratique, que nous avions à cœur de juger l'ouvrage.

La réclamation de M. Quinet est une réclamation d'artiste. Elle ne lève aucunement le scandale de son livre, je veux dire le scandale qu'il excite en nous autres, nourris dans les traditions chrétiennes et dans la foi des aïeux. Les explications de l'auteur ne nous empêchent pas de sentir dans tout son ouvrage une affreuse saveur d'athéisme. Qu'est-ce que

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TÉternité succédant au Père Éternel , sinon l'expulsion du Dieu personnel et vivant, et l'abandon de l'univers aux mains de fer de la nécessité? L'auteur nous fait bien comprendre maintenant pourquoi ce sont les nations qui sont l'objet de son jugement dernier; c'est que ce jugement lui-même ne se passe dans le ciel que pour la forme; c'est que, sous le nom du Père Éternel, c'est Y Histoire qui siège sur le divin tribunal; mais cela même nous apprend que la responsabilité des individus n'est rien, que le mot individuel ne compte pas devant Dieu, que la réalité morale ne réside que dans les masses, que c'est le siècle qui vit et qui pense en moi, qui a tort ou raison en moi, et que mon existence personnelle m'est moins propre que ne l'est à une vague la sienne. Ces doctrines-là, même dans le temps présent, ne se présument pas naturellement dans un écrivain plein de sensibilité et de vie ; et à cet égard encore c'est un peu la faute de M. Quinet si nous ne lavons pas compris.

Et enfin, puisqu'il était question de progrès ou de transformation, il fallait, ce me semble, en faire saillir mieux lidée. Mon premier mouvement a été de la chercher; mais lorsque, au lieu de ces peuples et de ces époques, qui ont été critiques pour l'esprit humain, j'ai vu figurer en première ligne l'Assyrie, cette nébuleuse dii ciel historique, puis l'immobile et muette Egypte ; quand j'ai vu les deux éléments de la civilisation moderne, la Grèce et le Nord, à peine indiqués, et le moyen âge subitement évoqué,

et ne nommant ni son père ni sa mère ; quand j'ai vu, de l'aurore du monde jusqu'à ce jour, toutes les nuances variées des temps noyées dans une teinte uniforme de mélancolie, comme leurs accents divers confondus dans une même intonation douloureuse, je le confesse, j'ai pris au mot l'écrivain : j'ai cru à son désespoir, non à son espérance.

Les hauteurs de notre littérature ne sont pas des Cordillères : on y remarquera d'autant plus cette poésie à l'aile de condor. Le talent de M. Quinet a autant de grandeur que d'éclat; mais déployer, ainsi qu'il fait, la vaste envergure de ses ailes sur la vapeur des marécages, ce n'est pas voler, c'est ramper. Il lui faut des Cordillères. Il lui faut pour point de départ, pour point de retour, pour aire, cet inébranlable sommet des convictions morales et religieuses, ce « Rocher des siècles, » au haut duquel resplendit 1 Évangile comme un phare de salut. Tout ce qui est plus bas est très-bas. Je plains du fond du cœur l'orgueilleuse illusion qui persuade à certains hommes que l'Évangile n'est pas assez haut pour eux. Toutes leurs conceptions, et les plus gigantesques, sont si mesquines auprès, qu'on en rirait vraiment si l'on n'en pleurait pas. Chose merveilleuse ! autrefois l'Évangile était trop haut, et cette hauteur était le scandale du monde ; aujourd'hui il est trop bas : scandale nouveau. Et il est très- vrai que l'Évangile est tout à la fois trop haut pour notre sens charnel, et trop bas pour notre orgueil. C'est ce dernier reproche que doit lui faire un siècle

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ivre d'orgueil comme le nôtre. Nous verrons à quelles hauteurs cet orgueil conduira le siècle.

Pour finir, le livre de M. Quinet, comme expression de désespoir, m'avait paru bien triste ; comme expression d'orgueil, il me parait bien plus triste encore.

Tout le monde a lu dans les journaux la lettre de Fieschi à M. Sajou (1), lettre authentique dans tous les sens, sortant bien évidemment de la plume et de Tâme de celui dont elle porte le nom. Je ne vois pas ce qui m'empêcherait de dire qu'elle m'a intéressé pour son auteur. Cet homme a commis un attentat dont la seule pensée fait frémir; je ne parle pas même des conséquences que le succès de ce crime eût entraînées; j'écarte cette idée, pour ne voir que la destruction instantanée de treize vies, la mort de treize personnes, innocentes à l'égard de Fieschi; c'en est assez, à ce qu'il semble, pour qu'un sentiment d'horreur s'attache inséparablement à la seule idée, au seul nom de cet homme; et cependant, en lisant sa lettre, je sentais qu'un rapport d'homme à homme, une communauté morale, se rétablissait entre lui et moi; ma pensée, involontairement, le tirait du rang des bêtes féroces pour le re-

O La lettre adressée par Fieschi, le ifi janvier 1836, à M. Sajou, huissier à la \ lourdes Pairs, a été publiée le '20 janvier par le Droit, et reproduite le lendemain dans les autres journaux de Paris. M. Vinel ayant cité les phrases qui lui oui suggéré les réflexions qu'on va lire, l'insertion de la lettre entière de Fieschi a paru inutile aux éditeurs.

placer au rang de mes semblables ; je dirai plus, une affectueuse pitié succédait, se mêlait du moins, à Thorreur qui est due à son crime.

Pourquoi? C'est qu'en effet, sous la bête féroce, l'homme se retrouvait, de même que si souvent, hélas! dans F homme civilisé, social, normal aux termes de la loi, on découvre la bête féroce. Oui, Thomme se retrouvait , et je dis l'homme dans un des éléments les plus élevés de son être, et cet élément lui-même dans sa plus complète expression, dans sa plus grande énergie.

Avez- vous, à la lumière de la Révélation, assisté à la solennelle et pleine constitution de la vie humaine? Avez- vous vu, dans le second chapitre de la Genèse, le Créateur instituer successivement le travail, la loi, la parole, la famille? Vous avez admiré cet ordre, cette gradation; vous avez senti que la loi, j'entends tout d'abord la loi morale, est le caractère singulier, inaliénable, le sceau de l'humanité, sa dignité, sa couronne? qu'effacée du cœur, elle efface l'homme en tant qu'homme; qu'elle n'en laisse subsister qu'une apparence, un fantôme, de même que la flamme, en s' envolant, ne laisse après elle qu'une vile cendre? vous avez senti que, dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique, Tidée de loi emporte celle de nécessité absolue, d'absolue inviolabilité ; et qu'il est aussi rigoureusement nécessaire qu'une loi soit satisfaite ou vengée, qu'il est nécessaire que l'homme physique aspire l'air ou meure, que la pierre, abandonnée

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à son poids, tombe, que le feu rencontrant un combustible le dévore; en un mot, vous avez senti qu'une loi qui ne se venge pas n'est pas une loi?

Ces idées saines que votre raison retrouve, Dieu les a gravées dans le cœur de l'homme. Le remords est le dernier vestige de cette révélation intérieure. Le remords, admirable mot! il est heureux que nos pères Taient inventé, car il n'est pas sûr que nous le trouverions. Le remords! la morsure répétée, perpétuelle , incessante, de la loi outragée; sa vengeance anticipée; blessure toujours ouverte, ou plutôt qui se rouvre sans cesse; dent cruelle qui ne reste pas enfoncée dans son empreinte, mais qui, comme à plaisir, s'en retire pour pouvoir s'y replonger encore, qui laisse la plaie se cicatriser afin de pouvoir en ouvrir une nouvelle, afin de pouvoir, dans tous les sens, de tous les côtés, mordre et remordre dans le cœur du coupable !

Que de témoins vivants pourraient attester la vérité de cette peinture, et n'y trouveraient rien à reprendre que trop de faiblesse encore ! Et cependant ce n'est point là la dernière et la plus forte expression de la présence et de l' in habitation constante de la loi dans le cœur humain. Ce fait se révèle en quelques individus par un sentiment qui est autre chose que le remords, si plutôt il n'est le remords lui-même élevé à sa plus haute puissance. Ce sentiment, qui s'est manifesté chez le malheureux Avril, qui se prononce aujourd'hui avec énergie chez Fies-

chi, c'est le besoin de l'expiation. Ce besoin, qui est celui de l'humanité, et qui, durant tant de siècles et chez tant de peuples/ a fait fumer les autels et ruisseler le sang sur le pavé des temples, pourrairsembler à bien des personnes ou satisfait ou éteint ou lassé, si, de temps à autre, il ne donnait signe de vie chez certains individus, et je dis, d'une vie étonnamment intense.

On a vu des meurtriers, libres d'échapper à la mort par de faciles dénégations, s'y livrer par leurs aveux comme de gaieté de cœur; on en a vu soupirer après le moment du supplice comme après une délivrance ; on en a vu hâter de leurs vœux l'heure qui devait répandre leur sang, d'autres, plus calmes, mais aussi résolus, se déclarer soulagés et resr taures par la sentence qui les séparait de la vie ; et, chose digne de remarque, plusieurs d'entre eux ne donnaient pour support à ce sentiment aucune idée religieuse; à plusieurs, Dieu n'était ni présent ni connu; l'avenir leur demeurait parfaitement voilé ou même indifférent; c'est assez dire aussi que ce sentiment ne leur était ni dicté ni suggéré du dehors, qu'il leur était propre et spontané, qu'il était en eux une propriété de la nature, non une opinion; c'est assez dire encore que rien d'individuel, rien d'accidentel ne pouvant en expliquer la présence dans leur âme, il a été en eux un cri de la nature, la manifestation d'une des propriétés universelles et natives de notre organisation morale, que, par leur bouche, en un mot, ce n'est pas un homme, mais

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l'homme qui a parlé, non pas un individu, mais T humanité.

Écoutez ce rude et énergique Fieschi. a Quand on « lui aura coupé la tête, il donnera le reste au dia- « ble, arrive que pourra. » Mais pour lui, l'important c'est de sortir de cette vie, parce que « s'il sur- « vivait, il aurait toujours présent le tableau de son « horrible attentat; et encore, dit-il, que je fusse c libre, mon cœur serait captif! » Nulle mention, pas même sous forme d'allusion, de quelque idée religieuse, de quelque préjugé national; rien qui permette de supposer une autre inspiration que celle de la nature; et du reste, pourquoi chercher à infirmer le témoignage que la nature se rend ici à ellemême? Si l'on y réussissait dans le cas présent, il resterait à rendre compte de mille autres, où, dans la plus grande diversité de circonstances personnelles, le même phénomène moral s'est reproduit avec éclat.

Mais quelle est, pourtant, la circonstance commune que reproduisent ces cas divers? La voici. La totalité ou la plupart des individus qui nous fournissent l'occasion de cette observation, étaient des hommes illettrés, grossiers, bornés à un très-petit nombre d'idées, n'ayant fait entrer la pensée que pour très-peu de chose dans leur vie; des hommes que Ton peut dire peu éloignés de la nature, en appelant nature les sentiments que tout homme apporte en naissant, les vues que fournit le bon sens lorsqu'il n'est pas offusqué par la prévention , les im-

pressions dont tout homme est susceptible , à moins que quelque chose d'adventice ne s'interpose entre les objets et lui.

Dans cet état de culture ou, si Ton veut, d'inculture, on peut commettre des crimes grossiers; on les commet moins par suite d'idées fausses que par manque d'idées , car , en tout cas , il faut à la moralité humaine des idées; mais la répercussion du péché, je veux dire le remords , est plus franche , plus pleine sur la table rase de ces consciences grossières; si elles n'ont pas eu les notions qui auraient prévenu le crime, elles n'ont pas non plus les idées qui empêchent d'en ressentir l'injustice ou la coulpe; de tels hommes, raisonnant peu en général, raisonnent peu aussi contre leur conscience, et si une longue habitude du vice n'a pas en eux éteint l'homme pour n'y laisser que la bête, il est probable qu'aidés ou non aidés ils opposeront au crimei une fois consommé, une instinctive et énergique réaction.

Ceci, depuis longtemps, m'a conduit à penser que les scrutateurs de la nature humaine, les psychologues, comme on les appelle, devraient faire d'hommes pareils l'objet favori et l'instrument principal de leur étude. C'est chez de tels hommes, observés avec soin et méthode, qu'on peut se flatter de retrouver le plus sûrement la vraie figure et le vrai caractère de l'humanité. C'est à ceux qui ne savent point se rendre compte d'eux-mêmes qu'il faut demander compte de la nature de tous. C'est ceux qui savent à peine parler qu'il faut interroger. Moins ils

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ont appris, plus ils savent, et leurs ténèbres mêmes vous seront une lumière.

Que peuvent vous apprendre, sur le caractère natif de l'homme, sur les données primitives de notre nature morale, ceux qui ont cessé de vivre d'une vie propre, qui ne sont plus eux-mêmes, mais le masque d'eux-mêmes; ceux qui, à force d'appliquer sur leur vie intérieure pensée sur pensée, sont, pour ainsi dire, devenus tout pensée? Comment sentir et compter les battements du cœur à travers une double et triple cuirasse? Or, tel est, au période de civilisation où nous sommes parvenus, l'état d'une immense partie de la société ; et je voudrais savoir si, parmi ceux qui me liront, il n'en est pas plusieurs qui seront forcés d'avouer que, sous cette enveloppe redoublée d'opinions, de raisonnements, de pensées, Us peuvent à peine se retrouver eux-mêmes et savoir avec certitude s'ils sentent ce qu'ils croient sentir, s'ils sont ce qu'ils croient être, ou si plutôt la plupart de leurs impressions ne sont pas artificielles, sans personnalité, sans authenticité; si leurs haines, leurs affections, leurs aversions, leurs préférences, sont une réalité vivante ou une représentation conventionnelle? À part quelques affections naturelles qu'on porte dans le sang , à part surtout les affections des sens et de l'égoïsme, quel est celui de nos sentiments qui est bien à nous, qui est bien nousmêmes? Je connais un homme qui, à force de s'occuper , en artiste , de combinaisons d'idées et de combinaisons de mots, en est venu au point d'être

rarement sûr du sentiment qu'il éprouve, de se demander si c'est autre chose qu'un air qui s exécute en lui comme par la manivelle d'une serinette, de gémir en ne retrouvant plus certains astres dans ses cieux, de se féliciter lorsqu'il se sent à r improviste le cœur surpris d'une émotion bien authentique de pitié, de sympathie, d'indignation, et de se réjouir d'une de ces découvertes comme la femme de l'Évangile de sa dragme retrouvée.

Ne serai-je pas compris d'un bon nombre de ses compagnons d'infortune lorsque je dirai qu'à force de travailler sur nos pensées, de les contempler, d'en vivre , nous les substituons à nos sentiments; que, pour beaucoup d'hommes, les notions ont pris la place des affections, l'esprit celle de l'âme; que la moralité est presque tout entière passée en intelligence, et que le sang, oubliant d'aller faire palpiter le cœur, se porte au cerveau, y organise une imitation du cœur et en fait le centre de la circulation? Ne comprendra-t-on pas que la substitution graduelle de l'intelligence aux fonctions de l'âme finit par faire, de ceux chez qui elle a lieu, des comédiens involontaires, dupes de leur propre jeu?

Le vice, par lui seul, n'est que trop propre à exténuer Tâme, à éteindre les sentiments naturels, à n'en laisser plus à l'être humain que le souvenir et une vague intelligence, et avec elle le moyen d'imiter des mouvements qui n'ont plus rien de spontané. Mais il y a plus : le vice lui-même s'empire par cette surexcitation dé l'intelligence. Si le progrès de l'igno-

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ronce morale est en raison directe des progrès du vice, si à chaque pas dans le mal l'homme éteint un de ses flambeaux , il est certain que , dans cette sphère, il devient d'autant plus ignorant qu'il pense davantage. Purement et simplement vicieux , un homme sait chaque jour moins les choses qu'on ne sait qu'avec l'âme; mais quand le vice est beau parleur, ses ténèbres sont bien plus épaisses, et s'il fait des vers et compose des drames, comptez qu'il ne sait plus rien.

Résumons-nous. Il y a des vérités d'intuition qui résident dans l'âme et veulent être saisies par lame immédiatement. Pour les concevoir et les embrasser, la réflexion n'est absolument de rien. Tout ce qu'elle peut à leur égard, c'est de les obscurcir et de les effacer. Et elle y réussit, soit que, Rappliquant immédiatement à ces vérités, elle cherche à analyser ce qui répugne à l'analyse comme l'être vivant répugne à la mort, soit que, remplissant indiscrètement notre esprit de mille pensées qui n'ont pas eu pour point de départ les données primitives de l'âme, elle finisse par absorber l'homme moral dans l'homme intellectuel. Or, l'intelligence, par cette avidité indiscrète, se dérobe à elle-même son plus grand trésor. Elle n'avait pas de fonds plus précieux que ces vérités mêmes dont elle a peu à peu perdu la tradition. Elle perd, avec les notions de Tâme, la matière première de ses plus excellentes inspirations. « Les grandes pensées viennent du « cœur, » non de l'esprit. A l'âme seule, par là

môme, appartiennent les pensées qui réunissent, à l'esprit seul les pensées qui divisent. Qu'on jette un coup d'œil sur notre littérature ; on pourra voir si f nous pensons beaucoup avec le cœur (1).

Cette maladie « de chercher beaucoup de dis- « cours » ou, en d'autres termes, de faire de toutes choses la proie du raisonnement, de faire disparaître sous les tours et retours de mille fils croisés et entrelacés les deux ou trois grandes lignes dans lesquelles se dessine toute notre vie morale, cette maladie se constate suffisamment, et par le plus déplorable de ses effets, dans l'inaccessibilité de tant de personnes à la conviction religieuse. Si la doctrine chrétienne, malgré son éternelle jeunesse et son éternelle beauté, rencontre tant d'esprits qui n'en veulent pas, ce n'est point que la plupart d'entre eux aient des arguments à faire valoir contre elle, un système à lui opposer. Quelques-uns peuvent bien, pour un moment, se donner l'air d'argumenter en forme, mais vous les voyez bientôt se rejeter à dire que cette doctrine est trop vieille et trop fanée pour eux. Apparemment qu'ils sont, eux, trop jeunes et trop verts I C'est qu'au contraire ils sont trop vieux pour elle ; c'est que cette doctrine, on la

(i) Si Ton veut voir à quel point, même chez des hommes distingués, toi sacrés caractères gravés dans l'Ame par la nature peuvent être oblitérés par le griffonnage de l'esprit, à quel point les excès de l'intelligence peuvent retirer i l'Ame ses sucs, et la dessavourer, qu'on relise dans les Tutculanet ce fragment de dialogue : Dasne aut manere anhnos post mortem, aut morte ip$a t*4s» rire? — Do vero. — Quid si montant ? — Reatos esse concedo, etc. — Qtte dites-vous de ce dilemme ? Y manque-t-il autre chose que le sent commun, le sens du genre humain ? En vérité, l'Ame de Fieschi en sait plus que celle de Cicéron. J'aime A rappeler que Platon, qui a eu des pensées de l'Ame, n'a point parlé comme Cicéron. Voyez te Spectateur d'Addison, T. 11, Disc. II, de la traduction française.

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reçoit avec l'âme ; c'est que, pour la recevoir, il faut avoir dans l'âme quelques points vivants, fussent-ils saignants; c'est que ces points, j'allais dire l'âme elle-même, leur manquent; c'est que, au milieu de tout ce bagage confus de maximes, d'opinions et de mots, ils ont égaré la clef du trésor ; c'est que, tout particulièrement, les grandes notions ou plutôt les grands sentiments de devoir, de péché, de responsabilité, n'existent plus chez eux qu'à titre de traditions pâlies et comme les souvenirs d'un autre monde, comme les souvenirs d'un souvenir. N'oserons-nous pas dire que chez eux la vérité morale ne sait où se prendre, la terre végétale manquant à l'arbre qu'on veut planter en eux? Ils n'ont à lui offrir qu'un sable aride et anguleux, qui n'est bon qu'à couper ses racines. Voyez, au contraire, ces hommes en qui les déblais de l'esprit n'ont pas obstrué les chemins de Tâme, voyez ces hommes grossiers, sauvages peutétre, mais simples. La vérité chrétienne leur est inopinément présentée : ne dirait-on pas qu'ils l'attendaient? A la vue du grand mystère de l'expiation, leur âme que travaillait le besoin d'expiation, heureuse d'une découverte qui peut-être leur déclare leur besoin en même temps qu'elle le satisfait, leur âme, plus heureuse que celle d'Àrchimède, ne s*écrie-t-elle pas : Je l'ai trouvé! Ne montre~t-elle pas dans sa joie, joie baignée de larmes et pleine de courage, ne montre-t-elle pas une vigueur, une fraîcheur inconnue à tant de beaux esprits usés par la pensée? N'a-t-elle pas accueilli de plus grandes

pensées qu'ils n'en sauraient, eux, recevoir et supporter? Et pour tout cela que leur a-t-il fallu? Peu d'étude, vraiment, et peu de méditation. Ils ont retrouvé et ramassé avec empressement ce qu'ils ne savaient pas avoir perdu. Ils ont reconnu ce qu'ils ne pensaient pas avoir jamais connu. Us se sont, pour mieux dire, retrouvés eux-mêmes, dans les éléments les plus éminents de leur être. La vérité chrétienne n'est en effet que l'éternelle vérité morale, dans sa plénitude, dans toute sa vie, et munie pour la seconde fois du sceau divin. Or, la vérité morale s'apprend moins qu'elle ne se reconnaît.

Tel est l'avantage de la simplicité de l'existence intérieure, simplicité si rare de nos temps. Et même on se tromperait si, d'après ce que nous venons de dire, on se flattait de la retrouver à coup sûr dans les classes les moins lettrées de la société. Il ne faut pas confondre la simplicité avec la grossièreté. Dans les classes dont U s'agit, il y a plus de grossièreté que de simplicité. La complication a pénétré partout. Peu de gens ont la vue immédiate de la vérité morale, telle que la nature la révèle. Presque tous les hommes, et même les moins cultivés, ne voient les choses invisibles qu'à travers des phrases. L'intuition est fort rare, les phrases faites sont communes et à bon marché. C'est avec elles que pensent, en matière morale, les trois quarts des gens. Les systèmes sont un peu plus chers ; n'en fait pas qui veut ; mais le plus grossier sait faire la phrase, et croit dire ce qu'il répète, et croit avoir vu ce qu'il dit. Chacun dît sa

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phrase, comme le résultat authentique et pur de son expérience intérieure. Que dis-je? le siècle lui-même n'est-il pas un grand ingénu, à qui Ton fait aussi sa phrase, et qui va la répétant emphatiquement, croyant exprimer une idée, et, qui plus est, son idée? On vit dans la phrase, on vit dans les dehors de .soi-même ; l'âme s'évide ; et il n'y a plus de sève et de circulation que dans l'écorce, qui jadis recouvrait le tronc et qui maintenant le représente.

Vous croirez peut-être qu'au moins la passion, une émotion forte, une question de vie et de mort, réveilleront cette âme, la feront retentir, et sauront en tirer un son vrai : veras voces. En vérité, c'est tout au plus. Un penser creux, abstrait, accompagne beaucoup de gens jusque dans les moments les plus terribles. Le trouble, l'angoisse ne les séparent point de cette vie artificielle ; encore alors ils ne sentent que ce qu'il est convenu de sentir, et ne disent que ce qu'il est convenu de dire. La phrase, obstinée, se vient placer encore sur des lèvres frémissantes de colère, ou pâles d'une mort prochaine. Rien n'a plus la force de nous repousser de notre existence artificielle, adoptive, vers notre existence propre et intime. Au moins, dans Rabelais, l'écolier de Limoges, lorsque Panurge, impatienté de son jargon scolastique, le prend à la gorge et fait mine de le vouloir étrangler, retrouve, à l'usage de sa terreur, son bon patois limousin ; pour nous, dans notre gorge serrée, c'est encore une phrase faite, un lambeau de sagesse moderne, qui nous vient et qui se fait passage;

Panurge n'y pourrait rien. Remarquez, dans les séances des tribunaux, le langage des accusés de bas étage; il est grossier, il est absurde : a-t-il rien de simple? toujours des phrases faites, mais estropiées ; et le langage de ces pauvres gens est la défroque de nos journaux. À ce propos, on ne saurait dire assez combien la presse périodique a popularisé le mal dont nous nous plaignons.

Ce n'est pas à dire que la recherche du langage accuse toujours l'absence de la simplicité de la vie intérieure. Il y a une recherche, une subtilité qui, chez certains écrivains, ne pénètre pas au delà de la forme, n'atteint, si je puis m'exprimer ainsi, que l'appareil rhétorique, et laisse place aune admirable simplicité d'âme. Je citerai les Confessions de saint Augustin ; et je laisserai à cet exemple le soin de développer ma pensée.

Je le répète avec conviction : la simplification de V existence intérieure, tel est, sous le double rapport de la vie morale et du bonheur, un des besoins les plus pressants de notre époque. Mais qu'on ne s'imagine pas satisfaire à ce besoin par la suppression ou la réduction des moyens de culture intellectuelle. Outre que le remède est difficile, pour ne pas dire impossible, il n'est nullement indiqué par tout ce qui vient d'être dit. Le mal ne vient point tant de la culture, que du manque d'une vraie culture. Il n'est plus temps de nous ramener dans les forêts et, nous y ramenât-on, nous ne retrouverions pas sous leurs vieilles ombres les biens qu'au dire

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des poëtes nous y avons laissés. A toute force, il faut avancer ; mais il faut avancer véritablement. Il faut, s'il est possible, donnera la génération nouvelle une éducation qui, tout en satisfaisant aux besoins de l'intelligence et des temps, respecte l'existence individuelle dans ee qu'elle a de naturel et d'intime, et, loin d'obscurcir les sacrées traditions de l'âme, loin d'effacer les dernières traces qu'a laissées sur notre limon la main du Créateur, les protège au contraire, et, s'il est possible, en approfondisse l'empreinte; une éducation qui nous préserve de substituer à notre âme native, être vivant et personnel, je ne sais quelle âme de convention, je ne sais quelle pensée du siècle, impersonnelle, abstraite et irresponsable ; une éducation qui ne nous dépouille pas de nousmêmes, mais qui, au contraire, nous assurant la possession de ce que nous sommes, nous maintienne susceptibles de ces impressions qui s'adressent à Tâme, qui ne tomberaient dans l'esprit que comme dans un sable stérile, et auxquelles est attaché l'espoir de notre régénération morale. Soyons d'abord nous-mêmes, pour être ensuite ce que Dieu voudra. Soyons hommes, afin de pouvoir devenir chrétiens* — C'est sur cette pensée que je laisse le lecteur.

lettre au Rédacteur du Journal général de Vlnstruction publique.

(Février 1837.)

Monsieur ,

Un article intéressant sur l'humeur et sur les écrivains humoristiques , publié dans vôtre feuille du 29 janvier, m'a remis en mémoire quelques idées d'un écrivain allemand sur le même sujet; j'ai cru que vous seriez bien aise de les recueillir, et je ne songeais qu'à vous les transcrire, lorsqu'il m'en est venu à moi-même quelques-unes, qui seront, si vous le permettez, l'enveloppe de mon envoi.

Il est remarquable que le nom soit à nous, et que les étrangers aient la chose. Les Allemands et les Anglais nous doivent le mot humeur. C'est un de ces mots que nous leur avons abandonnés, n'en sachant pas ou n'en sachant plus que faire, tandis qu'ils avaient, eux, une idée toute prête à s'en emparer. Nous avons fait dans ce cas comme le cidevant riche qui vend à vil prix la voiture où il n'a plus de chevaux à mettre. Quoi qu'il en soit, le mot humeur, ou plutôt l'expression avoir de l'humeur était

française autrefois dans un sens bien différent de celui d'aujourd'hui; Y humeur, dans le sens actuel du mot, ne donne pas de l'esprit, elle rend fort sot au contraire; mais lorsque, dans la Suite du Menteur, Corneille fait dire à l'un de ses personnages : a Cet « homme a de l'humeur, » il veut dire : Cet homme a de l'esprit naturel, de V entrain dans l'esprit, une veine de plaisanterie heureuse. Il n'y a pas si loin de là à Y humour anglais et à Yhumor allemand; surtout si l'on remarque qu'il est ici question d'un personnage sans rôle dans la société, qui ne fait pas de l'esprit, mais à qui l'esprit, pour ainsi dire, échappe.

C'est qu'en effet il n'y a rien de moins factice que l humeur, si bien que toute la définition de la chose pourrait se tirer de ce caractère même.

M. A. Peschier y a reconnu avec raison une disposition de l'âme. L'esprit est plus ou moins un produit social : il s'aiguise, je dirais presque il s'acquiert dans la société; Y humeur, au contraire, est exposée à s'y perdre. Il faut même, en thèse générale, qu'elle s'y perde; et en tout pays, elle n'est qu'une exception. C'est un des sacrifices que nous devons à la vie commune. Les gens d'esprit n'ont déjà que trop de peine à vivre ensemble, et ils ne le pourraient pas si l'esprit, qui est si propre à occasionner des conflits, n'était également propre à les éluder : mais que feraient ensemble des hommes d'humeur? Rien n'est moins social, moins compatible

que Yhumeur. L'homme d'esprit, formé par la so-

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ciété, est par là même fait pour la société ; l'homme d'humeur, créé par la solitude, est fait pour la solitude; et si nous l'aimons, c'est à distance, et particulièrement sous forme d'écrivain.

Il ne faut pas même penser que Yhumeur puisse être la règle et l'inspiration de l'art. Rien ne se fait de grand qu'avec les idées de tous, et les idées humoristiques sont celles de l'individu. Aucun des chefs-d'œuvre dont l'art a fait ses types n'est essentiellement humoristique. Mais parce qu'en s'élançant à cette hauteur, d'où elle est vue et saluée de toute l'humanité, l'idée laisse en arrière des éléments individuels qui sont humains également, et qui, à leur heure, peuvent aussi être reconnus et plaire, il s'est formé une littérature qui se nourrit de nos expressions les plus indépendantes et les plus solitaires, de ce que nous avons sauvé de l'invasion des idées générales, de ce que notre tempérament nous a faits, de notre humeur, en un mot, du moins quand nous avons de l'humeur; car, je l'ai dit, c'est une exception, plus ou moins rare suivant les circonstances et les lieux, mais toujours une exception. Duclos a défini le courtisan un homme qui n'a ni honneur ni humeur : la seconde moitié de cette définition conviendrait parfaitement à l'homme social.

Mais en faveur de quelles âmes l'exception a-t-elle lieu? Qui sont ceux qui, par privilège, gardent leur humeur entière ? On verra que ce sont, en général, des £mes fortes et sereines , de véritables âmes

d'hommes, des âmes complètes, quoique peut-être insolites et raboteuses, en qui le monde retentit avec tous ses tons, se réfléchit avec toutes ses nuances, qui, pleines de vie et de force, en reçoivent à la fois les impressions les plus diverses, et, au lieu de le décomposer, comme l'art le fait d'ordinaire, l'acceptent et se l'assimilent avec toutes ses combinaisons, ses mélanges et ses contrastes. L'élément artistique ne domine pas dans ces natures; la perfection de la forme n'est pas ce qui les distingue, leurs productions sont moins admirées que senties, leur manière déconcerte toutes les théories ; ce sont les sauvages de la littérature.

Ajoutons ici deux remarques qui serviront à préciser notre idée. La première, c'est que l'intimité et Thumorisme sont deux choses fort différentes. Tout pays, sinon toute époque, peut produire des écrivains intimes; et ce qu'ils tirent de leur sein est Recueilli de tous, parait même attendu de tous, parce que tous, jusqu'à un certain point, l'ont senti avant celui qui l'exprime. On n'est pas intime sans être individuel, et toutefois l'intimité n'est pas l'individualité; elle est la nature humaine, la nature générale dans son fond le plus secret et le plus rarement exploré. L'humeur montre assez, par les synonymes qu'on a coutume de lui appareiller, fantaisie, caprice, etc., sa nature toute exceptionnelle et contingente : elle est humaine sans doute (autrement qui la goûterait?), mais elle n'est pas l'humanité. Au reste, à quoi bon ces distinctions laborieuses? son

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nom tout seul ne dit-il pas ce qu'elle est et ce qu'elle peut être?

Seconde remarque. Tout individuelle qu'elle est, son caractère varie d'un pays à l'autre et avec les circonstances générales. Il n'y a point là de contradiction. Tout ce que nous sommes, nous le devenons ; la vie extérieure et relative nous atteint jusque dans les racines de notre être ; l'individu absolu n'existe pas, et si l'on nous réduisait à être nousmêmes, dans le sens le plus pur, on nous réduirait à n'être rien du tout. L'humeur est donc certainement conditionnée par les circonstances publiques : distincte en chaque individu, elle a, chez tous ensemble, un caractère commun, imprimé par le climat, les institutions ou la religion. Ces différences génériques sont quelquefois si grandes que la substance même qui en est affectée, Y humeur, semble, d'un pays à l'autre, différer essentiellement; quelques personnes pensent qu'un pur hasard a réuni sous une même dénomination Yhumor des Allemands et Vhumour des Anglais.

Mais quand les humoristes des deux nations ne se comprendraient ni ne se goûteraient, il n'en faudrait rien conclure contre la communauté de leur origine. Il est aussi fort intéressant d'observer quel caractère aimable et touchant reçoit l'humorisme de l'influence du sentiment chrétien.

Je n'essayerai pas, après M. Peschier, qui Ta trèsbien tracée, la statistique du génie de l'humeur; elle renferme bien toutes les propriétés qu'il a énumé-

rées. J'ajouterai seulement que la plaisanterie du véritable humoriste a un caractère naïf que n'a jamais la plaisanterie purement spirituelle. Le rire de l'humoriste est un rire d'enfant. Il part d'un certain bonheur, d'une aise qui déborde ; il ne se tire pas des objets, il vient à eux : il les fait rire, si Ton peut s'exprimer ainsi, il les égayé de sa gaieté, et à ce propos, on ne saurait dire de combien peu de chose un véritable Allemand peut rire. S'il comprend si mal l'ironie française, que deux fois sur trois il en est dupe, le Français, de son côté, cherche souvent en vain le mot pour rire dans ce qui fait rire l'Allemand aux éclats. Au reste, ces observations risquent fort d'être bientôt de l'histoire ancienne. Les Allemands commencent à rougir de cette simplicité, de cette bonhomie, que les Français, à force d'esprit, se sont mis à leur envier. Je ne dirai pas qu'ils veulent avoir de l'esprit, car ils en ont beaucoup; mais ils en veulent avoir un autre que le leur. Je ne vois pas ce qu'ils gagneraient à en recevoir d'autre, fût-ce de l'esprit français, en échange de leur mullervoUz, dont le nom seul fait l'éloge : c'est, littéralement, l'esprit qu'on a hérité de sa mère, une veine heureuse qui coule sans effort, et qui est plutôt de l'originalité que de la finesse. C'est elle qui mêle son agréable saveur à la sève quelquefois âpre de l'humeur, et qui sourit dans les larmes qui tremblent au bord de la paupière de l'écrivain humoristique.

Maintenant, pourquoi l'humeur est-elle exclusivement moderne, si du moins on a raison de le

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croire ainsi? Et pourquoi paraît-elle, dans l'Europe moderne, particulièrement affectée aux deux voisins qui ne sont séparés de nous, l'un que par un détroit, l'autre que par un fleuve? Et pourquoi, en particulier, l'humeur est-elle si peu française? A quoi tiennent enfin les différences bien marquées qui distinguent Yhumeur allemande de Yhumeur anglaise? Je renvoie pour ces questions au travail de votre honorable collaborateur; mais je ne puis supprimer ni une observation, ni surtout la citation que je vous fais tant attendre.

L'esprit français repousse l'humeur comme il repousse toute individualité trop accentuée. L'esprit de cet esprit peut être nommé le catholicisme social. Telle est l'idée qu'il représente dans le monde et pour laquelle il combat. Il est le propagateur de toutes les idées générales, ou généralement applicables. Il pousse le monde où déjà tant de choses le poussent : à l'extinction des nationalités. Toute nationalité à ses yeux est une hérésie. Tout étranger, en abordant en France, est tenu, non point d'adopter la nationalité française (ce ne serait point parler exactement), mais de déposer la sienne sur le seuil . En France on ne devient pas quelque chose qu'on n'était pas, on cesse d'être ce qu'on était. Cette puissance d'assimilation ou plutôt d'absorption, les Français l'ont d'abord, cela va sans dire, exercée sur eux-mêmes, et les uns sur les autres. Armés du ridicule qui s'inflige par tout pays, mais dont on ne fait pas partout la même application, ils ont ramené

à l'ordre, c'est-à-dire, sur chaque sujet, aux idées convenues, ou à la convention de n'en point avoir, tous les esprits rebelles. De ces esprits, il y en a eu peu; les insurrections, presque toujours, ont eu lieu dans l'intérêt de la vanité, non de l'individualité. On voulait être quelque chose, on ne songeait pas à être soi. Les esprits originaux n'ont pas manqué, mais bien les âmes originales. Les plus forts, et en apparence les plus indépendants, sont ceux qui se sont mis à la tête du mouvement pour le dominer. Mais dominer, c'est dépendre. L'homme d'humeur ne veut être maître que de soi ; mais il Test. Vous plairait-il de faire de La Fontaine un écrivain humoristique? Il est naïf, il est touchant, il est sublime, il n'a point d'égal, point de semblable même; mais pour humoristique je doute qu'il le soit. J'accorderais plutôt ce titre à Rabelais.

J'ai parlé du catholicisme social, ennemi de l'humeur. On a attribué le même caractère au catholicisme religieux. C'est ici que je dois laisser parler mon auteur :

« Après ces détails (sur quelques fêtes populaires) , « il ne sera plus permis de croire que la religion « du moyen âge ait été exclusivement triste et som- « bre. Mais il faudra convenir aussi qu'une religion « qui poussait tout à l'extrême dans les deux sens « opposés, ne pouvait réaliser dans les âmes le véri- « table but de la religion en général, et du chris- « tianisme en particulier, de s'emparer des phéno- «c mènes de la joie et de la douleur, tour à tour

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a reproduits par la vie, et de les ramener ensemble ce dans leur milieu commun, qui est le vrai sérieux; « en telle sorte néanmoins que la plaisanterie, en et se résolvant dans le sérieux, ne perde pas pour « cela le droit qu'elle tient de sa signification élevée. « Et c'est ici le lieu d'observer une différence ca- « ractéristique entre le catholicisme et le protestan- « tisme : dans le premier, le sérieux et la plaisanterie « forment un dur contraste ; dans le second, ces deux « caractères s'unissent dans cette disposition morale « que nous avons convenablement nommée humeur, « et qui nous frappe si vivement et si agréablement « dans la personne de Luther. Je crois qu'en parce courant la littérature, nous ne rencontrerons que « peu d'humoristes parmi les catholiques (l'auteur « ne néglige pas ici de mentionner Cervantes] ; en « revanche, une certaine jovialité sensuelle trouve « de l'aliment dans le catholicisme, etc. (1). »

Sans discuter cette opinion remarquable, je m'arrête un instant sur l'idée plus générale qu'elle suppose et qu'elle suggère. L'humorisme, à son compte, serait d'origine chrétienne. Il naîtrait de l'aspect, et surtout de la disposition morale, sous lesquels le christianisme porte certaines Ames à considérer le monde et la vie. L'humeur Tie serait pas immédiatement un produit, un fait du christianisme ; mais le christianisme aurait dilaté les cœurs pour lui faire place. Il aurait donné l'emploi à une disposition

(0 Hagenbach's ïorU$un'jtn ûber Wtien und Ge$chichU der Refvrmatio* in Dtutêckland und der Schweiz. Leipzig. 1894. Tome V, page 101.

oisive et comprimée. Cette théorie se rencontrerait assez bien, ce me semble, avec ce que nous avons dit du principe naturel de l'humeur; et elle enlèverait sans coup férir la question, si c'en est une, pourquoi l'humeur ne se montre pas dans les littératures de l'antiquité. Mais j'avoue qu'en mettant au repos certaines questions, elle en soulève quelques autres, que je n'essayerai pas de traiter. Ce que je vais ajouter est un post-scriptum, qui ne tient qu'à un incident de notre sujet.

J'ai dit que chez les Allemands, la base de l'Aumorisme et son attrait principal est cette bonhomie dont Madame de Staël leur sait tant de gré. Eux, ils lui en ont su fort peu de les avoir ainsi loués. Qui est-ce qui a l'esprit d'aimer ses avantages, et ne leur préfère les avantages qu'il n'a pas? La bonhomie, dans cette affaire, fut du côté de Madame de Staël, à qui les Allemands n'ont pas encore pardonné ses éloges. Ils font aujourd'hui ce qu'ils peuvent pour se défaire de la réputation de bonnes gens. On croirait lire Molière :

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