II
• C'est aussi mal fait de substituer des idées à des sentiments que des mots à des idées.
La plupart des amis de la vérité l'aiment comme Frédéric aimait la musique. On disait de lui qu'il n'aimait pas proprement la musique, mais la flûte, ni proprement la flûte, mais sa flûte.
Il est bien égal d'ensevelir son âme sous un cep de vigne, ou sous une motte de gazon, ou sous un in-folio savant, ou sous le grand-livre d'un comptoir.
Ce sont les pauvres qui recueillent et serrent dans leur cœur les exhortations que nous adressons aux riches.
Les cailloux concassés dont on charge les routes sont un obstacle d'abord, puis un secours; enfoncés dans le sol par nos pieds et par les roues de nos chars, ils l'affermissent, et nous y marchons plus sûrement et plus aisément. La vie difficile est cette
route macadamisée, qui reste toujours ferme et ne devient jamais fangeuse*
Ce n'est pas au christianisme, c'est à Jésus-Christ que nous devons aller.
Si, à la suite d'une vive excitation morale, d'un mouvement d'enthousiasme produit par la lecture, par la composition, par un spectacle, ou toute autre cause, on ne se sent pas autant, ou même on.se sent moins de disposition à pratiquer une petite vertu, à faire un sacrifice sans gloire et sans figure, qu'on se dise qu'on a éprouvé une émotion poétique et rien de plus. Une émotion vraiment morale aurait embelli pour nous tous nos devoirs, eût ajouté du charme et de la poésie aux plus rebutants. La poésie, dans cet ordre, est tributaire de la vie, la vie ne Test pas de la poésie.
Aux yeux du chrétien, et quant à lui, aucun droit n'est droit s'il n'est en même temps devoir.
Un des préceptes de l'éducation est de ne pai« trop éduquer, comme un des préceptes de la politique (autre éducation) est de ne pas trop gouverner. Il faut réprimer, modérer, non étouffer. Laissez à la nature le temps de se déclarer ; ne lui imposez pas silence avant qu'elle ait parlé.
Les hommes de génie et les excellentes méthodes ne se donnent pas rendez -vous dans les mêmes époques; les méthodes manquent aux hommes, les hommes aux méthodes. N'en est-il pas de même des institutions, qui sont aussi des méthodes?
Il y a des gens qui, dans une disposition nou-
velle, oublient parfaitement ce qu'ils ont dit et même ce qu'ils ont fait avant de s'y trouver. L'idée qu'ils n'ont plus, ils ne l'ont jamais eue.
Entre un riche qui méprise les pauvres et un homme d'esprit qui méprise les simples, je ne vois pas de différence. Cette aristocratie des gens d'esprit, si hautaine et si dédaigneuse, et qui, du haut de son contentement, laisse à chaque instant tomber sur les esprits vulgaires le Vœ victis de Brennus, est mauvaise autant que toute autre, et plus mauvaise que telle autre.
L'âme peut s'endormir au bruit des affaires, comme on s'endort au tic-tac d'un moulin.
La philosophie ne serait-elle point le tread-mill de l'esprit humain ?
On s'étonne que ce pauvre ait de la fierté : et qui est-ce qui en aurait si ce n'étaient les pauvres ?
Les idées d'un peuple ou de l'humanité ne sont jamais basses.
Je n'attendrai pas, pour me prononcer contre une loi dont le principe est inique, de la voir traduite dans les faits; je ne recourrai pas à la traduction quand je puis lire le texte.
L'angle du crime est ouvert dans chaque homme : les circonstances prolongent plus ou moins les côtés de cet angle.
Un chrétien connaît ses droits civiques sous le nom de fonctions : c'est le droit d' autrui qu'il nous importe de connaître comme droit.
Les journaux littéraires sont, ou du moins devraient être, les embarcations de la science.
Se mettre à penser pour écrire, ou parce qu on veut écrire, c'est renoncer à ses meilleures pensées.
Le christianisme, dans ce siècle bourgeois, tend à devenir bourgeois. L'élément tragique, qui lui est essentiel, disparaît peu à peu.
Jusqu'à un certain point, il en est de la morale comme de l'art, dont Boileau a dit :
Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux, Trop resserré par l'art, sort des bornes prescrites, Et de Fart môme apprend à franchir leurs limites.
Dans la marche vers la vérité, neuf pas sont la moitié de dix.
On s'humilie profondément d'une sottise qu'on a faite, non d'un péché qu'on a commis, à moins que ce péché ne soit en même temps une sottise.
Le mysticisme anéantit l'obéissance ; or la religion est d'abord une obéissance.
S*** applique aux simples de cœur, comparés à ceux qui se sont lentement et laborieusement formé une conviction, cet endroit du livre des Actes : « Le « tribun lui dit : J'ai acquis cette bourgeoisie à grand <c prix d'argent ; Paul dit : Et moi, je l'ai par ma « naissance. »
On parlait devant Voltaire de l'histoire naturelle de Buffon : « Pas si naturelle, » dit-il. — J'en dirais bien autant de la religion naturelle.
La manière dont on s'approprie l'accent d'une langue est un exemple assez frappant de ce qu'on appelle synthèse. La religion s'apprend comme un accent.
Soyez vous-mêmes, déterminez et circonscrivez votre position, ayez un foyer : c'est votre premier devoir envers la société. Quand vous ramenez les charbons ardents de la circonférence vers le centre, c'est au profit do la circonférence.
La vérité est éloquente en soi ; nous ne lui ajoiistons pas l'éloquence, nous l'en dégageons seulement : la vérité, dans quelque sens qu'on prenne ce mot, est la condition et l'étoffe de l'éloquence» La rhétorique n'est que l'art d' extraire et puis de purifier ce précieux minerai. Une expression n'est plus belle qu'une autre que parce qu'elle est plus vraie, plus adéquate à l'idée. Cicéron a défini l'éloquence : Apte dicere.
La prière est la seule forme régulière et complète de la pensée religieuse.
C'est le propre d'une religion vraie, comme de tout système vrai, que chaque vérité renferme toute la vérité, que chaque détail pressé avec rigueur rende tout le système.
C'est dans les grandes ressemblances qu'il faut étudier les grandes différences, et dans les grandes différences qu il faut étudier les grandes ressemblances. Celui qui a dit : ce Un empereur doit mourir « debout, » a dit, au point de vue de l'orgueil, ce q,ue dirait, au point de vue de la piété, le chrétien,
pour qui mourir est une action, « Éveillez-moi, » s'écriait Dumoulin, accablé, dans ses dernières heures, par un assoupissement invincible ; « éveil- « lez-moi, mes amis; ce n est pas le temps de dor- « mir, mais de mourir! » Un empereur veut mourir debout, un chrétien veut mourir vivant.
Pari* — Typ. de Cb. M eyrueii. rue Cujti, Il — 1M.