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DU CHRISTIANISME

... Ainsi c'est V homme d'abord, et puis c'est la société, tels que les veut et tels que, jusqu'à un certain point , les a faits le christianisme, qui composent tout le sujet de ce cours. Commençons par prendre la carte du pays pour nous faire une idée de la route que nous allons parcourir.

Notre première partie doit traiter de l'homme. Nous la divisons en trois sections. Dans la première nous prenons, pour les étudier au point de vue du christianisme, les éléments actifs de la nature humaine, par où nous entendons ceux qui ont un rapport direct à la volonté, ceux qui agissent sur elle ou relèvent d'elle immédiatement, c'est-à-dire sans l'interposition d'aucun élément d'une autre nature. La seconde comprendra les éléments spéculatifs. En les nommant ainsi, nous ne prétendons pas qu'ils soient sans rapport à la volonté, à laquelle, par plus ou moins de détours, il faut bien que tout aboutisse et se termine; car tout dans l'homme aspire à l'action ; mais ici le rapport est indirect ; entre les élé-

ments dont nous parlons et l'action il y a quelque chose ; la pente existe, mais elle est insensible, et la direction n'est pas marquée d'avance. Enfin, la troisième catégorie se compose d'éléments mixtes ; leur nom les définit ; ils sont à la fois et également spéculatifs et pratiques, et représentent le confluent des deux forces qui composent tout l'homme, la plus haute expression des besoins de sa nature : penser et agir.

Parlons d'abord des éléments actifs.

La vie humaine, considérée comme une série d'actes ou comme une activité continuée, ne tire pas ce caractère uniquement des nécessités extérieures ou des données physiques qui rendent l'action indispensable, mais d'éléments véritablement humains, qui sont, si l'on peut s'exprimer ainsi, des nécessités intérieures; nous n'examinons que celles-ci, attendu que le christianisme n'a d'action que sur elles, comme en général l'idée n'a d'action que sur l'idée.

Au premier rang de ces éléments internes, c'està-dire au premier plan ou à la place la plus visible, nous devons mettre les appétits. Il faut jeter à l'écart ce qu'il y a, dans cette force interne, de plus grossier, de plus impérieux, et ce qui, par là même, la reléguerait du domaine de l'activité dans celui de la passivité pure. La nécessité immédiate, instantanée, implacable (inflexible), ce n'est plus l'homme, c'est la nature, et la volonté s'y trouve déterminée d'une telle façon que ce n'est plus la volonté. Je sais bien que la passion, qui n'est que

l'appétit exagéré, excessif, a tout le caractère d'une nécessité physique, et qu'elle finit par adjuger à la nature et par faire passer du rang de personne à celui de chose, l'individu qui en est la proie; mais dans son principe, à son point de départ, il n'en est point ainsi : l'homme est encore l'homme, la volonté est encore la volonté, l'appétit reste un élément humain. Il n'est point toujours sans rapport au monde extérieur ; il peut avoir son principe dans les liens qui unissent l'homme à la nature physique ; il touche par un bout au domaine de la nécessité ; mais par tout ce qui n'appartient pas à cet extrême, il rentre dans le domaine et sous les lois de la volonté. L'appétit indique un but à la volonté, la tourne du côté de ce but, mais ne l'y précipite pas.

L'appétit, d'ailleurs, a des objets très-divers, et à mesure qu'on passe de l'un à l'autre dans un ordre ascendant, son nom se dépouille peu à peu des idées que lui avait attachées une application exclusivement matérielle. L'appétit n'a pas pour unique objet la jouissance sensuelle quelle qu'elle soit, mais beaucoup d'autres choses, telles que le repos, la réputation, la domination, l'indépendance, l'espace ou autrement la possession, la durée ou autrement la vie. On pourrait même, à force de généraliser, faire entrer dans la catégorie des appétits tous les éléments qui constituent la nature supérieure de l'homme ou sa dignité; le besoin même qu'il a de Dieu pourrait prendre le nom d'appétit. David n'a-t-il pas dit, dans l'effusion de sa piété : « Mon âme a soif du Dieu fort

« et vivant ; » et notre Seigneur : « Heureux sont ceux « qui ont faim et soif de la justice ! » H y a plus, si Ton considère que les appétits de l'homme n'ont d'autre limite que celle que sa volonté leur impose, en rappelant que ce l'œil n'est jamais rassasié de voir « ni l'oreille d'entendre (1) » ni surtout le cœur de désirer, on peut rapporter tous les appétits au besoin de l'infini, qui est, en'd'autres termes, le besoin d'être ; car toutes les choses que nous désirons, que sont-elles que des moyens d'exciter davantage et «le sentir davantage notre existence? Il y a mieux encore ; tout ce qui n'est pas matériel dans nos appétits pourrait, sans trop d'efforts d'esprit, être rapporté à la même source que nos affections les plus élevées; ainsi Tamour-propre, dans ses différentes nuances, ne serait que l'égarement de cet amour de la gloire que l'Évangile nous présente comme un des mobiles de la vie chrétienne. Mais il y a quelque chose de plus évident que tous ces rapports, quelque chose de plus fort que toutes ces généralisations, c'est la conscience intime que nous avons des choses ; elle maintient hautement les distinctions que l'abstraction efface ; elle rapporte à des principes différents ce que le travail de la pensée essaye de rapporter à un principe unique ; elle ne peut se laisser engager à confondre les contraires, le principe intéressé avec l'élément impersonnel, le moi avec le nonmoi, l'amour-propre avec l'amour. Pour elle les appetits sont des appétits, c'est-à-dire des tendances de

(0 Ecclésiasto, 1, 8.

T homme à subordonner à lui-même tout ce qui n'est pas lui (et mihi res, non me rébus submitlere conor) ; à se resserrer en soi, non à se communiquer et à se répandre; une adhésion à soi-même, ou, si Ton veut, l'individu devenant son propre but. Tel est, dans la pureté et dans la généralité de sa notion, l'appétit, quel qu'en soit l'objet. Il ne s'agit point ici de le justifier ni de le condamner, de lui assigner ni de lui refuser une place dans la vie humaine ou de la lui mesurer ; il s'agit uniquement de le définir. Et pour le définir, il suffit d'en nommer les objets; sur ces objets, personne, je crois, ne se trompe ni n'hésite; personne ne transportera ce qui est du ressort des appétits dans le domaine des affections ou des vertus morales, encore que, sur certains points, la limite puisse paraître indécise. Tenons donc pour convenu que l'amour de la jouissance comme jouissance, l'amour de la propriété, l'amour du repos, le goût de la domination, le désir de l'indépendance, l'amour de la vie sont des appétits. Comment les envisage le christianisme? Comment les a-t-il traités? Quel cas, quel usage ou quel mépris en fait-il ? Quels rapports établit-il ou refuse-t-il d'établir entre les appétits et les autres éléments de notre nature? Voilà les questions auxquelles notre dessein nous invite à répondre.

Bien près des appétits, quoique peut-être un peu plus haut sur l'échelle des éléments actifs, se présente à nous le besoin, l'appétit, si l'on veut, qui pousse l'homme à se donner à lui-même la pleine

conscience de ses forces, à les accroître et à les développer même, en les exerçant. En un mot, c'est le besoin d'action et d'expansion. Sous ce rapport on ' peut compter les talents, de quelque espèce qu'ils soient, au nombre des éléments actifs de notre nature. Ce sont, si Ton peut s'exprimer ainsi, les membres de r homme intérieur. De concert avec les membres de l'homme extérieur, ils soupirent, ils crient, en quelque sorte, après un emploi positif. Le christianisme entend-il ce cri? Le christianisme y répondil? Et comment? La religion souscrit-elle au développement le plus ample et le plus divers de ces forces vives ? Va-t-elle jusqu'à le provoquer? La voiton, par son esprit, par ses préceptes, élargir ou resserrer le champ de notre activité? Offre-t-elle des principes au moyen desquels nous puissions distinguer entre les besoins réels et primitifs et les besoins faux où factices? Éveille-t-elle peut-être des forces endormies? Tire-t-elle de l'ombre des talents cachés? Nous éloigne-t-elle, sur ce point, ou nous rapproche-t-elle de la nature? Tous ces problèmes sont recommandés à notre attention par le sujet que nous avons choisi.

Il en est d'autres encore ; car on ne peut guère traiter de l'homme sous le point de vue des appétits, sans embrasser du regard tout l'ensemble de cette création que Dieu n'a pas livrée seulement à sa curiosité, à ses controverses (disputationibus eorum), mais à son insatiable avidité de jouissance et de bonheur. L'exploitation des forces de la nature et des

ressources du globe, l'industrie, l'épargne, le commerce, que sont toutes ces choses dans l'esprit du christianisme? Quelle place donne-t-il, si tant est qu'il en donne une, à l'ascétisme, qui est à la fois un exercice de nos forces et un exercice contre nos forces ? Et puisque nos opinions et nos vues sont des faits de notre vie, une forme de notre existence, ne faudra-t-il pas se demander encore de quel œil le chrétien voit cette terre et cette vie, si ce monde lui apparaît comme une vallée de larmes, s'il est optimiste ou pessimiste, ou peut-être l'un et l'autre à la fois, s'il incline vers la tristesse ou vers la joie, vers la crainte ou vers l'espérance, et si sa religion a dû émousser pour lui l'impression des objets sensibles et des scènes de l'univers. Enfin, on a parlé d'utilitarisme chrétien ; le christianisme, en effet, serait-il utilitaire? N'a-t-il fait que déplacer l'égoïsme? Ou seulement devient-il de l'égoïsme chez quelques-uns par la vertu d'un art malheureux qui fait aboutir la religion la plus pure aux parties basses de notre nature, et en fait la consolatrice de notre lâcheté et de notre envie?

Comme parties constituantes de l'être actif, les affections se présentent à nous en troisième ligne. Les affections, dis-je,oûles sympathies, qui, par opposition aux appétits, vont du moi au non-moi, du semblable au semblable, ou au supérieur, de l'homme à l'homme, ou à Dieu, et non de l'homme aux choses ou à soi. Si l'on veut, des affections, faire des appétits, en les appelant des appétits moraux, des

appétits de l'âme ou du cœur, on pourra obtenir Tassentiment de je ne«ais quelle logique ; on n'aura pas celui de la conscience humaine, qui, décidément, résiste à toutes ces assimilations. Un appétit, pour elle, est un appétit, une affection est une affection; et à ses yeux, l'homme dominé par les appétits n'est pas seulement à un autre point de la ligne, mais sur une autre ligne que l'homme dominé par les affections. Ce sont deux êtres de différente nature, à en juger par l'impression qu'on en reçoit irrésistiblement, puisque l'un inspire de l'attrait, et l'autre de la répulsion, puisqu'on a de l'estime pour l'un et du mépris pour l'autre. Ce fait est décisif. Toutefois, les élever au-dessus des appétits, ce n'est pas leur conférer une dignité suprême. L'affection, réduite à ellemême, n'est que l'impression que, selon notre constitution particulière, nous recevons des objets, la manière dont nous en sommes affectés. Source abondante d'activité, elle n'en est pas moins passive en soi. Elle ne constitue pas l'homme moral en son entier. Chose remarquable ! elle est la vie même de notre vie, puisque l'homme sans affection n'est ni plus ni moins qu'un mort ; elle est le but même du précepte, comme l'atteste cette parole apostolique : « L'amour est la fin du commandement ; » elle est le dernier objet que la religion se propose ; et malgré tout cela, elle est au terme plutôt qu'au sommet; elle attend d'un autre élément sa dignité, sa sanction, sa valeur enfin ; elle n'en a qu'une relative et conditionnelle; et, il faut dire davantage, elle reste,

dans certains cas, endormie ou morte, au-dessous même de l'état de virtualité, jusqu'à ce que cet autre élément, auquel nous faisons allusion, Tait arrachée à son engourdissement ou tirée de son tombeau.

Nous lavons appelée affection; nous aurions pu l'appeler passion, quoiqu'on soit à peu près convenu de ne donner ce nom qu'à Pexcès ou à l'égarement de l'affection ; mais nous ne voulons point, par l'emploi de ce mot, jeter sur elle une défaveur injuste. Nous lui maintenons son nom d'affection, et nous distinguons deux espèces d'affections, selon l'étendue de l'objet. A la première espèce appartiennent la compassion, la sympathie, la bienveillance générale, affections qui, nous caractérisant comme hommes et embrassant tous les hommes, ont été admirablement désignées par le nom général d'humanité ; affections qu'on pourrait appeler virtuelles plutôt qu'actuelles, parce qu'elles ne sont pas distinctement présentes à chaque moment de notre vie, et qu'il faut des occasions pour nous en donner conscience. La seconde classe est composée des affections particulières ou actuelles, dont l'objet, au lieu d'être nécessaire et sans cesse présent comme celui des premières, est contingent ou accidentel, mais, une fois donné, occupe l'âme habituellement, devient un de ses ressorts, et dont, à volonté, elle éveille la conscience en ellemême : tels sont nos différents amours, l'amour paternel, filial, conjugal, fraternel, l'amitié, le patriotisme, et enfin cet amour qu'on distingue de la ma-

nière la plus simple et la plus sûre en ne le distinguant par aucune épithète, et qui, si Ton en jugeait par cette manière de le nommer, serait l'amour par excellence.

La grande question du mariage et du célibat trouvera, ce me semble, une place naturelle dans ce chapitre des affections.

Cette liste n'est pas complète, non plus que celle de nos appétits ; mais s'il fallait dès à présent les compléter l'une et l'autre, ce ne serait sûrement pas en y ajoutant celle de nos vices. Non pas que nos vices ne puissent être comptés au nombre des éléments actifs et très-actifs de notre nature déchue ; mais le christianisme, qui n'intervient que pour les détruire, n'est dans aucun rapport avec eux. Si nous parlons des vices, ce ne sera que pour les signaler comme tels, pour déterminer, au point de vue du christianisme, le point où, dans le développement de notre vie morale, le vice ou le péché commence. Seulement, et dès à présent nous pouvons le remarquer, le vice d'une action ou d'une habitude est intrinsèque ou ne l'est pas. Il Test, lorsque rien n'en peut modifier la nature ; il ne l'est pas, lorsque la substance de l'acte est neutre, pour ainsi dire, ou indifférente en ellemême, et ne doit, incolore, sa teinte, insipide, sa saveur, qu'à la vertu d'un suc étranger. La haine et l'envie, l'intempérance et la luxure, n'empruntent sans doute à rien d'étranger, à rien d'adventice, leur détestable caractère ; ces choses sont mauvaises à leur principe ou dans leur germe, mauvaises par pré-

sence du mal, tandis que beaucoup d'autres sont mauvaises par absence du bien. A regarder plus au fond, nous verrions que cela est vrai, non de beaucoup de choses, mais de toutes, une seule chose étant bonne, ou, ce qui revient au même, le bien étant un ; mais le moment n'est pas venu de développer cette idée.

Pour en revenir aux affections, je dis aux affections dont tout homme, en tant qu'homme, trouve le principe en lui-même, et qui sont à la vie humaine dans le même rapport que le sang à nos veines, la chaleur à la végétation, ou Phaleine des vetits aux voiles du navire, de quel œil le christianisme les voit-il? Et d'abord, de quel œil voit-il, non les affections, mais l'affection même, la faculté d'être ému, de s'attacher, la sensibilité naturelle? Tend-il à la restreindre ou à la développer? S'enrichira-t-elle, sous son influence, de quelques nuances nouvelles, ou bien aura-t-elle, sous cette influence, quelques sacrifices à faire, quelques pertes à subir? Parmi les affections auxquelles le cœur humain peut s'ouvrir, en est-il que le christianisme favorise davantage, et qu'il caresse, en quelque sorte, du regard? Le christianisme, peut-être, est-il venu prendre la place de toutes nos affections ? Le christianisme, dans toute l'énergie de la vérité, serait-il

une passion, ou, du moins, admettrait-il, dans le

sentiment dont il peut être l'objet, un élément passionné ? Ce n'est là qu'une partie des questions que nous rencontrons à ce moment de notre voyage ;

mais vous en indiquer quelques-unes, c'est faire tout pressentir.

Élevons-nous d'un nouveau degré sur l'échelle que nous avons à parcourir; arrivons au droit et au devoir. L'espace qui sépare les appétits des affections n'est rien en comparaison de l'intervalle qui s'étend entre les affections dune part, le droit et le devoir de l'autre. Je dis plus encore : du point où nous voici parvenus, les affections et les appétits, dont la nature est certainement distincte, se confondent pour le regard, et semblent ne faire plus qu'un. Nous avons atteint les dernières hauteurs de notre nature, cimes ardues et sublimes, où les débris d'un autel renversé nous racontent qu'autrefois les affections, comme de fidèles adoratrices, montaient à l'envi, des régions moyennes où elles sont nées, pour adorer en ce haut lieu. Les affections, qui ont des ailes pour voler en haut, sont comme engagées par les pieds dans les ceps de la personnalité; les affections, quoi qu'on fasse, ne sont pas des idées ; mais le droit et le devoir nous transportent dans la régioç de l'impersonnalité et dans le domaine de l'idée. Le lieu est saint, il faut nous incliner. Déjà, peut-être, certaines affections nous avaient, avec elles, fait toucher aux frontières de ce haut domaine; déjà, si l'on ose parler ainsi, il y avait de Vidée dans tel ou tel de ces amours; l'instinct, peut-être, n'expliquait pas tout; s'il présidait seul à nos attachements les plus vifs, il laissait apercevoir dans nos affections plus étendues

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quelque chose à côté de lui ; l'idée se laissait apercevoir à la racine même de l'amour de la patrie et du zèle pour la chose publique; en sorte qu'il se pourrait qu'en parlant des affections de cet ordre, nous eussions involontairement anticipé. Mais la différence essentielle entre l'affection et l'idée n'en reste pas moins absolue, n'en est pas moins évidente. Le droit et le devoir, voilà enfin l'idée, voilà l'élément impersonnel ; voilà, qu'on nous laisse un moment parler au gré de notre cœur, voilà où commence l'homme, voilà où Dieu commence!

Tout au moins, convenez-en, nous pénétrons, sur les pas du devoir et du droit, dans une sphère où l'homme n'est plus et ne peut plus être son propre but, où il voit tout son but hors de lui, où lui-même, par rapport à ce but, tombe, si c'est tomber, au rang de moyen ou d'agent. L'appétit, c'était lui; l'affection, sauf un détour, c'était aussi lui; ou, si Ton trouve que je dis trop, quelque chose de lui se trouvait encore dans l'affection. Ici, ce n'est plus lui; ici, il n'y a plus rien de lui; le droit et le devoir, c'est un autre. Reprenez-moi encore ici, vous le pouvez; mais dites-moi comme il faut dire. Si ce n'est pas lui, comment ne serait-ce pas un autre? Un autre en lui, j'y consens; un autre uni à luiy je le veux bien encore, mais toujours un autre. Un autre moi, direz -vous peut-être; et comme nous ne disputons pas des mots, mais des choses, comme je me trouve d'accord avec vous quand vous parlez ainsi, j'accepte votre formule,

et vous tiens quittes de la mienne. Ainsi donc un autre moi, le meilleur moi, le moi qui me révèle toute la dignité de ma nature, le moi qui proclame Dieu. Nous voilà, pour le coup, hors des liens de la nature et des caprices de la contingence; nous voilà libres, libres par cela seul que nous passons de l'empire de la nécessité physique dans l'empire de la nécessité morale, puisque la reconnaissance de cette nécessité comme absolue et souveraine est, pour l'homme, la seule manière d'être libre. Nous avons trouvé l'essence de l'homme, le dernier mot de son existence, son vrai nom; l'homme, au sein de la nature vivante, est l'organe, le représentant, l'agent du droit et du devoir.

Je n'ai qu'un mot à ajouter, et c'est pour en expliquer un autfe. J'ai, tout à l'heure, admis cette formule : Le droit et le devoir, cest un autre uni à l'homme. Je me reprends et je dis : C'est l'homme enchaîné à un autre; car, dans l'état actuel, ce lien est une chaîne. Ce ne sont pas, hélas! deux êtres qui s'embrassent; c'est un vaincu, dirai-je une victime, que son destin, non sa volonté, lie éternellement à la loi d'un plus fort. Parlons sans figure : il faut que le droit et le devoir soient pour nous quelque chose de plus qu'une idée, si haute, si vénérable qu'elle nous apparaisse. Il faut que, grâce à l'intervention de F affection, l'idée devienne une affection, une partie de nousmêmes, non pas un autre moi, mais notre vrai moi, un moi où le premier s'absorbe et se confonde

tellement que, par un retour étrange et sublime, l'élément qui se caractérisait par T impersonnalité, devienne en quelque sorte un élément personnel. J'ai parlé d'un autel où l'on n'adore plus : aucune force, ni de la terre, ni de l'enfer, n'en saurait enlever les débris; si ce n'est plus un autel, c'est un monument, un monument de honte et de douleur, tel que cette colonne infâme qui consterne les regards et la pensée dans la place publique d'une des grandes cités de l'Italie. Il faut que cette colonne infâme redevienne un autel, que les offrandes le couvrent, que la joie retentisse à l'entour, et qu'un éclair tombé des voûtes d'un ciel serein y consume le sacrifice. Jusqu'alors nous n'aurons à répandre sur ces sacrés débris que des prières éplorées.

Je n'ai pas voulu jusqu'à présent séparer ces deux mots de droit et de devoir, parce que les deux idées qu'ils représentent ne sont, à leur naissance ou dans leur divin berceau, qu'une même idée. Je vois en elles deux formes ou deux manifestations d'un même principe ; l'une se conclut nécessairement de l'autre ; tout devoir suppose un droit, tout droit suppose un devoir. La morale dite naturelle a beau faire abstraction de Dieu : s'il n'y a pas quelqu'un, il y a quelque chose qui veut être obéi, qui ne l'est plus, et ce quelque chose, ce principe, cet autre en moi, est le dépositaire d'un droit qu'il représente par procuration ; on ne peut m'empêcher de voir un maître là où je vois un serviteur. La science des jurisconsultes a beau faire abstraction

de la morale, il ne se peut qu'en parlant de droit elle n'éveille l'idée de devoir ; elle ne pourrait se dérober à cette nécessité qu'en changeant le nom même de son objet qui est le droit, et ce changement serait plus que celui d'un mot. Au reste, comme suppositions ou comme instruments scientifiques, toutes les abstractions sont permises, pourvu que la vérité soit réservée. Le droit et le devoir sont une même chose, vue tour à tour du point de vue de l'objet et de celui du sujet. Mais il est trèsvrai que non-seulement la science, mais la vie les sépare et nous contraint à les envisager chacune en soi. Nous ne pouvons ni ne voulons l'éviter dans le sujet que nous nous sommes imposé. Nous aurons donc, d'abord, à étudier sous l'angle particulier du christianisme la notion du devoir : vaste sujet dont notre faiblesse a lieu de s'inquiéter; car, sous ce nom de devoir, tout ce qui concerne la moralité de Tètre humain va solliciter notre regard.

Quelle place occupe l'idée du devoir dans l'économie générale du christianisme? Comment cette idée s'y maintient-elle à côté de celle d'un salut inconditionnel, et l'idée de la liberté à côté de celle de la grâce? Remarquez-le bien, ce n'est pas de la théologie que je vous promets; ce sont des faits que je veux constater, des faits puisés dans l'Évangile, des faits pris hors de l'Évangile, c'est-à-dire dans la vie. Dans le même sens, nous chercherons ce qu'est devenue l'idée de mérite ; si ce mot, en christianisme, a un sens; si le repentir et la foi, dans le

sens chrétien, sont des éléments ou des faits exclusivement chrétiens ; ce que c'est, toujours dans le même style, que la justice; quels sont ses rapports avec la charité, que si souvent on lui oppose; quelle est l'essence de la charité elle-même ; quel rôle joue, dans la charité, l'idée de sacrifice; si le mot de vertu est chrétien; si l'introduction d'une terminologie nouvelle dans le domaine de la morale est un fait important dans son principe et dans ses conséquences; si le christianisme ne tient, dans la pratique, aucun compte de nos forces naturelles; s'il a mis au rebut tous les mobiles et tous les moyens dont on a pu concevoir l'idée avant lui et hors de lui; comment il entend l'éducation; quel tempérament, quelle règle, il apporte dans nos principales affections ; quelle gravité il répand dans la vie ; ce qu'il a changé ou maintenu dans les mœurs quant au sentiment du respect et quant au principe de l'autorité... Mais il faut s'arrêter; cette nomenclature incomplète ne vous annonce que trop qu'il faudra courir pour arriver au terme, et que j'indiquerai plus de choses que je n'en approfondirai. Mais ce sera quelque chose peut-être que de les avoir indiquées.

Ce n'est pas tout encore. Est-ce qu'en lait de vertus, le christianisme n'a rien inventé? NVt-il pas donné du moins une sanction toute nouvelle, un puissant éveil à des devoirs généralement méconnus? Le respect de nos propres convictions et de celles d' autrui, le devoir de propager la vérité, le

principe du prosélytisme, ne lui doivent-ils rien? N'a-t-il pas tout au moins sa part à réclamer dans cette délicatesse de sentiments et de procédés à laquelle, sur bien des points, la belle antiquité parait avoir été trop étrangère? Tout ce que peut renfermer d'exquis le mot de pudeur, sans lui le sentirions-nous? L'honneur, cette autre pudeur, n'a-t-il, à son principe, rien de chrétien? La modestie n'estelle pas un reflet de l'humilité, et l'humilité n'estelle pas chrétienne? Nous ne pourrons éviter, ce me semble, aucune de ces questions.

Après le devoir, voici le droit. L'Évangile a-t-il parlé du droit? a-t-il pensé au droit? et quoi qu'il en soit, qu'est-ce que le droit pour un homme pénétré de l'Évangile? Le maintiendra-t-il comme droit? Le maintiendra-t-il en sa personne? Voudra-t-il assurer au christianisme les garanties du droit, ou de son chef, et une fois pour toutes, le mettra-t-il hors la loi?

J'ai réservé, dans l'inventaire des éléments actifs, une place distincte à la sociabilité, quoique je pusse facilement la rattacher à l'une ou l'autre des précédentes catégories. Ce qui nous la fera considérer à part de toutes les autres, c'est d'abord qu'elle appartient à toutes à la fois, et ensuite qu'elle vaut bien un chapitre séparé. La sociabilité, qui est mieux qu'un appétit, moins qu'une affection, autre chose qu'une vertu, et qui, selon la disposition et les principes de l'individu, participe à la fois de toutes ces choses, a sans doute aussi ses comptes à régler avec

le christianisme, ou le christianisme avec elle. Nous la placerons dans l'horizon de la pensée chrétienne pour l'étudier successivement sous le point de vue de l'action en commun, ou de l'association, et sous celui de la jouissance en commun. Ceci nous fera pénétrer jusque dans le détail des mœurs, et il sera curieux de chercher s'il y a une politesse, une urbanité chrétienne, un atticisme chrétien; et enfin quel rôle, quelles attributions, le christianisme a pu assister à la femme, non-seulement au sein de la famille, mais dans la société générale?

Appétits, affections, devoir, sociabilité, voilà les principaux ressorts de l'activité humaine; voilà les stimulants ou les régulateurs de la volonté. Nous avons épjuisé la série des éléments actifs; nous arrivons à ceux que nous avons nommés spéculatifs.

Ce n'est pas de ce moment que nous entrons dans le champ des idées proprement dites, puisque le droit et le devoir sont des idées. Toutefois il "était impossible de ne pas faire au droit et au devoir une place à part. Ce sont des idées sans doute, mais non de pures et simples idées; car ce sont des idées, non de l'entendement, mais de la conscience. On pourrait dire encore que ce sont des intuitions de Tâme, et quoique nous n'eussions pu sans abus les confondre avec les affections, il est certain qu'elles ont en commun avec les affections le privilège de déterminer par elles-mêmes la volonté, sur laquelle on peut dire qu'elles pèsent incessamment.

Il n'en est pas de même de ce que nous avons ap-

pelé les éléments spéculatifs de la vie humaine, lis se rapportent exclusivement tous à cette partie de nous-mêmes qui voit, qui perçoit, qui connaît, et qui, si on pouvait un moment lui prêter une volonté, ne voudrait jamais que voir, percevoir et connaître, en un mot, spéculer. Je sais trop bien que spéculer pour spéculer est une chose rare ; mais ceci n'est pas une objection. Que le spéculateur , dont le nom, dans ce cas, a une double justesse, spécule dans l'intérêt de son amour-propre ou de sa fortune, cela ne change en rien la nature des choses, cela ne fait pas que la spéculation soit une action ou le levier d'une action. L'appétit, l'affection, le devoir, la sociabilité, demandent nettement l'action, hors de laquelle ils n'ont point de sens, et la demandent dans une direction déterminée : la spéculation se suffit à elle-même ; elle est pour elle-même le but que l'appétit et l' affection vont chercher hors d'eux-mêmes. Au reste, la spéculation est de trois espèces, selon son objet : scientifique, en tant qu'elle s'occupe immédiatement de recueillir et de constater les faits; philosophique , lorsqu'elle en cherche la pensée intime, l'unité, la loi ; poétique enfin, lorsque, à travers les réalités, elle poursuit Y idéal, hôte mystérieux de toute âme humaine, espèce de conscience qui garde l'empreinte, le souvenir ou le besoin du beau, comme la conscience morale conserve le souvenir, l'empreinte et le besoin du bien, exemplaire ouvert à tous, lisible à quelques-uns, d'un monde où tous les faits répondraient à leur idée, où tous les faits

seraient des types. Le nom de poésie s'applique convenablement à toutes ses œuvres, qui sont des créations, puisque l'idéal, déposé dans cette espèce de conscience esthétique, en est Tunique modèle.

L'idéal a sa place dans tous les esprits ; mais les uns possèdent la forme de leur pensée, la plupart ne la possèdent point, à moins qu'on ne veuille dire que cette forme est une partie intégrante et la perfection même de cette pensée. Nous entrons ici dans le propre sujet du grand ouvrage qui a fondé la réputation de M. de Chateaubriand. Quoi qu'on ait pu penser des bases de son système, il a laissé après lui plus d'un sillon de lumière, dont nous saurons profiter. Mais vous comprenez de reste que nous ne le suivrons pas en aveugles, et même nous avons un autre dessein que le sien. Son but était directement apologétique, le nôtre ne Test pas; il partait d'un principe spécieux, mais contestable, en supposant qu'à la religion la plus vraie, la seule vraie, devaient correspondre, en manière de pièces justificatives, la plus exquise poésie, la plus parfaite éloquence, la meilleure musique, la plus excellente peinture, et ainsi du reste. Ce principe même, il faudra l'examiner. Il faudra ensuite, si ce n'est auparavant, nous demander, au sujet de tout l'ensemble des travaux de l'esprit, de toute l'activité spéculative de l'homme, non pas précisément si le christianisme l'autorise ou la condamne, mais s'il nous y incline, s'il nous y encourage, ou si peut-être il nous en détourne; si, en lui-même, il développe,

il excite, et dans quelle direction, nos facultés spéculatives ; s'il agrandit ou resserre le champ des travaux intellectuels ; s'il gêne ou favorise l'essor de Timagination, et enfin, quelle part on doit lui faire dans la fécondité littéraire et scientifique des âges dont la série compose Père chrétienne. Mais il n'a pas dû seulement multiplier les produits de l'activité spéculative ou en restreindre le nombre; il a dû aussi modifier tous les esprits, teindre ou décolorer toutes les imaginations, changer plus ou moins l'aspect de toutes choses, donner naissance à des impressions nouvelles, à des sentiments nouveaux. Qu'est-ce, par exemple, que la nature pour des imaginations chrétiennes? Comment sont-elles affectées du passé, de l'avenir, des scènes du monde, des spectacles de l'histoire, des fondations et des ruines? Quelles dispositions apportent-elles dans la société? Comment jugent-elles la solitude? Et quelles révo- » lutions s'opèrent dans leurs jugements , à mesure qu'elles passent dune phase à une autre de la vie chrétienne? Est-il des facultés spéculatives que le christianisme ait particulièrement développées ou réhabilitées, de manière à établir entre toutes un juste équilibre? Enfin, l'instinct de la plaisanterie, le sentiment du ridicule, éléments qu'on peut dire spéculatifs, ont-ils une place à réclamer dans la pensée et dans le langage du chrétien?

Il est enfin dans l'homme des éléments d'une nature mixte, dont on ne pourrait dire s'ils appartiennent plutôt à notre nature spéculative ou à la partie

active de nos facultés, tant le partage est égal, tant la fusion est parfaite. Un seul mot les nomme ou les résume, c'est le mot de religion. La foi elle-même, dont l'essence paraît contemplative, est un état moral, une œuvre, une vertu. Le culte pu l'adoration a nécessairement le même caractère ; sans doute qu'adorer c'est d'abord contempler, c'est voir avec le regard du respect, de l'amour, de l'humilité; cette vue prolongée, ce regard soutenu, est une vertu; la prière est la plus active de nos actions. Dans aucune autre sphère moins haute, la conciliation, le confluent de ces deux forces, ne s'opère si pleinement, si librement; nulle part l'unité de l'homme, sous ce rapport, ne se manifeste aussi vivement; rien n'établit un accord aussi parfait et ne fait éclater une harmonie aussi sonore entre les différentes cordes de cette lyre vivante. Mais, en parlant ainsi, nous parlons déjà du christianisme, nous répondons à la question que nous voulions seulement poser, et nous mettons, comme on dit, notre livre dans notre préface. Nous nous réservons de développer plus tard ce que nous venons d'affirmer; on verra, nous l'espérons, avec quelle divine sagesse Dieu a fait dune religion éminemment pratique une religion hautement spéculative, et comment cette religion, qu'on peut appeler par excellence la religion de la pensée, est aussi la plus pressée de conclure, la mieux trempée pour l'action, la plus armée de décision, la plus positive et la plus précise en morale qui ait jamais été.

Gomme il y a une éloquence du corps, il y a une religion du corps ou des sens ; il y a des symboles, des rites, des solennités. Toute religion suppose un culte. Quel est, à cet égard, l'esprit, la règle peutêtre, du christianisme? Quelle place, quelle importance, la voyons-nous attribuer à l'élément social? L'idée de communion lui est-elle propre et essentielle? L'Église, au point de vue chrétien, est-elle ou n'est-elle pas une partie intégrante de la religion? L'individualité et la communion se font-elles mutuellement ombrage? Et enfin, pour nous renfermer dans l'enceinte de la religion individuelle, l'enthousiasme est-il naturel à un tempérament chrétien, et le fanatisme peut-il, avec quelque apparence, s'autoriser des doctrines chrétiennes?

De l'homme il faut passera la société, pour savoir quels sont, sur ce sujet, la doctrine et l'esprit du christianisme. Nous n'avons point anticipé sur cette question en traitant, il y a un moment, de la sociabilité considérée comme l'un des besoins et lune des propriétés de notre nature. La société (je prends ce mot dans son sens ordinaire et convenu) n'est pas précisément un monument et un produit de la sociabilité, qu'elle développe plutôt qu'elle n'en ' procède. Il s'agit ici, laissant de côté la question passablement oiseuse de l'origine de la société, de rechercher quelle est la doctrine de l'Évangile sur la nature, le but, les devoirs de la société; à quelles doctrines sociales du moins il nous conduit, s'il ne nous en impose aucune ; mais surtout comment il in-

flue sur l'état social et sur les idées sociales par ses enseignements religieux et moraux. Ici nous n'essayerons pas d'éluder des questions beaucoup plus vastes, ce semble, que le sujet même qui vient se présenter à nous. Les idées de solidarité et d'individualité, celles de cosmopolitisme et de nationalité, la notion d'État, le sens chrétien du mot civilisation, l'égalité et la liberté, la propriété et la communauté, les lois civiles et la justice pénale, la loi et la conscience, la souveraineté même, question redoutée à bon droit comme tous les mystères, quelle variété de grands objets, ou plutôt quel groupe de dangereux écueils! J'ai quelque plaisir à penser que les questions politiques proprement dites sont bien moins résolues qu'écartées par l'Évangile. Tout le reste, plus grand sans doute et plus imposant, est plus accessible néanmoins. J'ignore, au reste, si le peu de temps dont je dispose me permettra d'aborder cette partie de mon programme. Il y a là sans doute la matière de tout un cours, comme déjà, dans la première partie, il y a de quoi remplir, et tien au delà, les quelques heures que je me suis réservées. Et c'est précisément à cause de l'incertitude où je suis de l'espace qu'il me sera donné de parcourir, que j'ai voulu aujourd'hui vous lire toute ma table des matières. Si elle n'est utile à autre chose, elle le sera du moins à m'excuser d'avance pour le cas où n'ayant pas su, en un sujet trop nouveau pour moi, mesurer incessamment chaque partie à l'ensemble, je suis destiné, comme il est trop probable,

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à voir le temps me manquer comme la matière. Je conclurai ce long discours par une seule réflexion. L'intérêt pratique de Y étude que nous entreprenons est de mieux comprendre le christianisme, afin de le mieux croire. J'ai dit mieux croire, parce que , en effet, on peut croire plus ou moins bien ; et l'on croit mieux ou moins bien, selon qu'on a mieux ou moins bien compris. Ceci, je l'avoue, a grandement l'air d'un paradoxe, et d'un paradoxe téméraire, après qu'on a tant entendu les incrédules déclarer que, ne pouvant comprendre, ils ne pouvaient pas croire, et après que, de concert, tous les chrétiens leur ont répondu qu'ils comprendraient dès qu'ils auraient cru. Mais il est facile de nous expliquer. En religion, comme en tout le reste, la prétention de tout comprendre est une prétention absurde. Tout comprendre, c'est comprendre Dieu, et qui comprendrait Dieu serait Dieu. De cause en cause il faut que nous arrivions, ou plus tôt ou plus tard, à un moment où nous disons : a Cela est, parce que cela est. » Si l'on ne veut se résoudre à dire ce dernier mot, si Ton n'est pas satisfait à moins de tout comprendre, il est clair qu'on ne croira pas ; or, ne pas croire, c'est ignorer, puisque, en tant de choses, croire est le seul moyen ou la seule manière de connaître ; et la porte que la foi nous ouvrait des ténèbres vers la lumière se referme, et tout ce que nous pouvions comprendre, et en quelque sorte posséder, à partir d'un acte de foi sanctionné par la raison même (puisque toujours c'était du connu

qu'on nous invitait à conclure l'inconnu), tout cela s'évanouit pour nous. Il faut donc croire afin de comprendre; mais ceci bien entendu, nous ajoutons qu'il faut comprendre afin de croire, ou tout au moins afin de bien croire. Si, sous le nom de foi, vous désignez un principe de vie qui renouvelle toute l'âme, la foi doit être une compréhension, c'est-à-dire une adoption de toute la vérité par tout l'homme, une harmonie sentie du croyant avec ce qu'il croit, une pénétration réciproque du sujet et de l'objet.

L'Évangile lui-même nous exhorte à regarder, à contempler; mais à quoi servirait de regarder et de contempler, si ce n'était pour comprendre, si la vérité en soi ne devenait pas l'objet de notre foi, et si nous ne devions finir par nous écrier avec Job : « J'avais ouï parler de toi de mes oreilles, mais main- « tenant mon œil t'a vu ( 1 ) !» Il y a dans la vérité religieuse des choses cachées, qui appartiennent exclusivement à l'Éternel notre Dieu, et des choses révélées, qui sont pour nous et pour nos enfants (2); et quoique les voies de l'Éternel ne soient pas nos voies, ni ses pensées nos pensées, il n'en est pas moins vrai qu'il est dans l'ordre des vérités religieuses des choses qu'on ne croit réellement (encore qu'on s'imagine les croire) à moins qu'on ne les comprenne, c'est-à-dire à moins que la conscience ne dise, après les avoir examinées : Cela doit être vrai, ou, cela ne peut être faux. En tout cas, pour fortifier

(i) Job, XL1I, S.

(2) DeuléroDome, XXIX, 29.

notre foi, ou pour avoir sous ce nom quelque chose de mieux qu'une croyance superficielle, inefficace, illusoire, il faut s'appliquer à comprendre. Il ne suffit pas, comme quelques-uns paraissent le supposer, d'avoir atteint de l'extrémité de son doigt l'extrémité ou la surface de la vérité, tellement que l'on puisse dire, avec une exactitude littérale, qu'au bout du compte on Ta touchée; non, il faut l'embrasser; comprendre, veut dire cela ; il faut l'envelopper, la serrer dans ses bras, et joindre, au delà, les deux mains pour adorer. Nous ne rabaissons pas la foi, nous n'en profanons point le sacré mystère en parlant ainsi, puisqu'une telle intelligence que celle dont nous parlons, une telle compréhension pour mieux dire, n'est ni plus facile à expliquer ni plus facile à pratiquer (car la foi se pratique) que ne peut l'être tout ce qu'il vous plaira d'appeler du nom de foi. C'est toujours le vent qui souffle et que l'on sent, mais on ne sait d'où il vient ni où il va. On ne se donne pas plus facilement cette intelligence que toute autre chose. Cette grâce ne se laisse pas plus arracher qu'une autre et ne procède pas plus qu'une autre «du voulant « ni du courant. » Ainsi donc, écartant un vain scandale, disons, après nous être expliqué, que pour bien croire il faut bien comprendre. Au reste, n'eston pas convenu de tout temps, qu'il est bon d'approfondir, autant qu'on le peut, les merveilles de l'œuvre de Dieu? Et à quoi cela est-il bon, si ce n'est à croire, et à mieux croire, puisqu'enfin il y a du plus et du moins, du mieux ou du moins bien,

dans la foi ? C'est pour cela que j'étudie ave vous la philosophie pratique du christianisme. Connaître bien notre religion est assurément le moindre hommage que nous lui devions, et notre religion vaut la peine d'être connue. Étudions-la donc dans toutes ses parties, dans tous ses rapports, dans tous ses aspects, bien certains qu'il n'est, pour l'aimer, rien de tel que de la connaître.

Les pensées recueillies ici, et divisées en deux séries, parce qu'elle* appartiennent à deux époques, ont été insérées par M. Vinet dans le Semeur ■, ou celles de la première série ont paru sous le titre de Miettes,

Ce qui prouve que nous sommes faits pour ia vertu, c'est que toutes les vertus se tiennent et sont compatibles ensemble, et non tous les vices.

On se connaît bien en général, mais à chaque instant Ton s'ignore.

Toutes les passions font mentir.

Quand on est heureux, loué, porté par le vent de la faveur publique, il faudfait faire sa prière constante de ces paroles : « Seigneur! une épine de ta couronne! »

Le cœur n'est jamais inconséquent, et rien n'est rigoureux comme la logique.

Le christianisme a fait suer à la nature humaine toute sa méchanceté.

On disait des premiers chrétiens : Voyez comme

ils s'aiment! Qu'on ne dise jamais : Voyez comme ils se flattent !

La respiration s'allie à tous les mouvements du corps, et la prière à tous les mouvements de la vie.

Ce vers du Mondain : ce Le superflu, chose trèsnécessaire, » est fort joli : il serait admirable, appliqué aux offices de la charité.

Toute passion, au moment où elle domine, est Dieu pour nous.

L'humilité est comme la cendre, qui cache le feu et qui l'entretient.

Un système de conduite, si bien conçu qu'on veuille le supposer, ne saurait donner autant d'unité à la vie qu'un sentiment dominant.

Voulez- vous vous donner le spectacle d'une vraie reconnaissance? faites l'aumône à la vanité.

De tous les lambeaux de vérité qui pendent à toutes les erreurs, on ne fait pas la vérité. La vérité est comme la robe de notre Seigneur : elle n'a point de couture.

Réconcilier les circonstances avec nos désirs, ou nos désirs avec les circonstances, deux moyens de bonheur, dit-on. Le premier n'est pas à notre disposition, et n'est pas sûr. Le chrétien se soumet les circonstances en se soumettant à elles.

Prier Dieu, ce n'est pas le haranguer.

Il me semble quelquefois qu'il est plus facile d'aimer ses ennemis que d'aimer ses amis.

On veut n'avoir que des vices nobles, mettre le comme il faut dans le péché. On se croit bien pé-

cheur, mais on se flatte de n'avoir rien à démêler avec le Décalogue : je conseille à chacun de se regarder dans ce miroir.

L'humilité devient, pour plusieurs, une chose commode ; ils y réduisent tout leur christianisme ; et toujours s'accusant, toujours se plaignant, se préparent à offrir à Dieu un cœur brisé, comme la glèbe où la charrue a passé, mais non le semoir.

Il en est de la vérité chrétienne comme de Pair atmosphérique, dont les éléments, réunis, font vivre, et séparés, font mourir. Chaque partie de la vérité en est presque le contraire.

C'est une tactique de l'envie, après s'être honteusement tue sur ce que vous avez fait de vraiment bien, d' éclater en louanges sur quelque œuvre médiocre qui vient de vous échapper.

Il me semble que j'ai eu quelquefois moins de peine à pardonner les offenses que les ridicules.

On est porté à confondre la faiblesse avec la flexibilité. L'homme qui cède en détail et qui résiste en gros, qui cède pour obtenir, n'est pas un homme faible. Un ruisseau tourne humblement la moindre éminence, le moindre mouvement de terrain ; mais rien ne l'arrête, et il est sûr d'arriver à la mer.

Je frémis quand je pense combien peu de chose il faudrait pour me faire haïr les gens que j'aime. Qu'est-ce donc que mon amour?

De toute éternité Dieu a préparé l'épreuve dont vous gémissez, et de toute éternité il écoute la prière que cette épreuve vous met dans la bouche.

Nous supportons plus facilement d'être surpassés que d'être égalés.

On dit que, dans cette nouvelle ère de la civilisation, le patriotisme abdique. Ah! puisse-t-il n'abdiquer qu'eïi faveur de la charité! Le cosmopolitisme, s'il n'est chrétien, n'est encore que l'égoïsme transfiguré.

Nous arrivons très-vite à nous faire un droit des concessions de la bonté, et à croire qu'on nous enlève ce qu'on nous refuse. C'est dans cet esprit que nous exploitons la Providence.

Toute une nation peut être dupe d'un grossier sophisme; et, dans cette nation, l'homme de l'esprit le plus éclairé et le plus ferme est nationalement un sot.

Le cœur régénéré perd certains goûts; mais on' n'est pas régénéré par cela seul qu'on les a perdus. Rien ne nous sert de mépriser ce que d'autres aiment, si nous n'aimons ce qu'ils méprisent. Le mépris n'est bon que comme contre-coup de l'affection.

Je trouve l'égoïsme, pris en lui-même, aussi odieux et plus funeste que la haine. La haine est à l'égoïsme ce qu'est une maladie aiguë à la même maladie devenue chronique. La haine n'est que l'égoïsme irrité. Mais tel égoïsme qui ne s'irrite point peut devenir féroce.

11 est plus facile et moins beau de défendre une personne aimée contre des offenses que de ne point l'offenser. C'est contre nous-mêmes qu'il faut protéger ceux que nous prétendons aimer.

Les grammairiens refusent l'impératif au verbe pouvoir : les stoïciens le lui rendent.

Souvent une erreur a d'autant plus de conséquence et de danger qu'elle est plus voisine de la vérité.

Comme notre cœur se trouve, tendre tout à coup pour ceux dont la chute vient de consoler notre orgueil! Combien l'envie, toujours honteuse et lasse d'elle-même, se réjouit alors de pouvoir se changer en pitié !

On serait quelquefois tenté de demander aux gens du monde ce que doit être un chrétien. Les prémisses une fois posées, rien ne les empêche, eux, d'être conséquents jusqu'au bout. L'œil ne s'épouvante pas, ne se fatigue pas comme le pied.

L'arbre défendu à nos premiers parents sans motif • connu les avertissait, et nous avertit encore, que Dieu ne veut pas être servi seulement parce que cela nous plaît, mais parce que cela se doit.

Quand un bienfaiteur n'a d' autre confident que l'obligé, son secret, pour l'ordinaire, n'est que trop en sûreté.

Il nous faut une passion contre nos passions.

A l'opposé de toutes les autres passions qui troublent l'âme, la passion chrétienne la règle. Elle n'aurait pas cet effet si elle s'adressait à un Dieu pensé; mais elle s'adresse à un Dieu connu.

Ou aimez ce que vous croyez, ou tâchez de croire ce que vous aimez.

Loin de nous les discussions qui ne nous entourent que de débris !

L'Évangile est le rendez-vous de tous les systèmes de philosophie morale. Vous les y trouvez tous, conciliés par la médiation d'un fait puissant.

Un être vulgaire peut savoir mourir; mais nul ne sera grand, dans aucun genre, s'il ne sait mourfr.

L'humanité est le bon sens du cœur.

N'est-il pas bien triste que la seule manière de connaître ce qu'un ami pense de nous au fond de son coeur, ce soit de nous brouiller avec lui; comme ces corps opaques dont on ne peut connaître l'intérieur avant de les avoir brisés?

Sentir qu'on doit dire une vérité, et sentir en même temps qu'on la dira par vanité ou par dépit, qu'ainsi Ton va frustrer Dieu de ce qu'on a l'air de lui donner, et qu'on fera à la fois un acte de devoir et d'hypocrisie, voilà qui crée la situation la plus pénible. Nous sommes poussés vers l'action par la raison qui est en elle, et écartés de cette même action par le motif qui est en nous.

L'eau qui se gèle en hiver après avoir- été un peu agitée, ressemble à l'égoïste qui se resserre tout à fait à la première inquiétude de son égoïsme.

On ne peut pas se faire une règle de chasser tous les doutes, à mesure qu'ils se présentent. Mais il faut se défier de ceux qui arrivent à la suite d'un affaiblissement de la vie morale.

Chose remarquable, que la même époque ait vu fleurir, dans la physique, l'atomisme, et dans la politique, l'individualisme, qui n'est autre chose que l'atomisme appliqué à la société.

Peu s'en faut que je n'aime l'inconséquence, depuis que j'ai cru remarquer que, hors des inspirations divines, la conséquence est presque toujours un ouvrage de Fart.

J'ai cru longtemps que la charité n'allait pas sans un peu d'imprudence. Mais la plupart des inconsidérations que je me reproche ont une source directement opposée; et j'en suis venu à me dire : Que je serais prudent, si j'étais charitable !

Ceux qui se font illusion sur leurs sentiments et sur leurs motifs sont plus facilement aimables que d'autres. Ils n'ont pas l' aigreur intérieure de ceux qui sont contraints sans cesse de se voir et de se haïr.

Vous dites qu'il est bien difficile d'expliquer les voies de Dieu. Remerciez-le de ce que la chose n'est pas seulement difficile, mais impossible.

Il ne faut pas s'imaginer qu'aucun bienfaiteur se passe de reconnaissance. C'est pourquoi je conseille de faire du bien à Dieu. Il est reconnaissant, et lui seul peut-être.

Je suis tenté de n'accepter que sous bénéfice d inventaire les témoignages de bienveillance. Quand je vois plus tard refuser ces mêmes témoignages à ceux qui n'ont pas les mêmes avantages que moi, je puis juger si ces caresses s'adressaient à moi ou à mes avantages. Les mêmes personnes qui sont affables pour moi sont-elles indifférentes ou hautaines à l'égard de mes inférieurs, il s'en faut peu que je ne me tienne pour dégagé.

Si vous croyez qu'un de vos frères nourrit à Tégard d'un autre de mauvais sentiments dont il ne se rend pas compte, il peut être dangereux de lui signaler directement cette racine d'amertume; vous risquez de l'enfoncer en voulant l'arracher. Il vaut mieux qu'il soit le premier confident de son tort; et l'habileté chrétienne serait, non de le dénoncer à lui-même, mais de l'amener doucement à se connaître. On rougit plus volontiers devant soi-même que devant autrui ; et nous courons grand risque de haïr davantage celui qui, après avoir été pour nous un objet de malveillance, devient encore l'instrument de notre confusion.

Une femme a défini admirablement la tâche ou le but du moraliste chrétien. Il aspire, dit-elle, « à « greffer des sentiments chrétiens sur tous les élé- « ments de notre nature morale. »

Quand toute la vérité et quand tout le bonheur seront en notre possession, y aura-t-il encore pour nous de la poésie?

Rien ne nous trouble dans nos admirations comme d'avoir à les partager avec de certaines gens.

La charité est à l'humanité ce que le génie est au boA sens.

« Il nous loue; en effet, c'est un homme d'es- <c prit. » L'idée contraire est peut-être plus naturelle... et plus fréquente.

La mauvaise économie du temps est une des choses qui démoralisent le plus.

Encore une fois, la conséquence est une belle

chose; mais le repentir, qu' est-il qu'une vertueuse inconséquence?

Avant de louer l'absence d'un défaut, sachez si elle n'est point due à l'absence d'une qualité. Le négatif doit pouvoir se traduire en positif.

En tout, les règles sont la traduction des faits, jusqu'en Dieu, où c'est l'inverse.

Il y a des gens défiants par l'esprit, et d'autres par le cœur; il ne faut pas confondre ces deux sortes de défiance. Le christianisme nous ôte Tune et nous donne l'autre.

On médit d'un domestique avec aussi peu de scrupule que d'un cheval. Apparemment qu'un domestique est une chose.

La destinée n'achève que très-peu d'hommes; mais pour Dieu, ils sont tous achevés.

Règle générale : toute nation qui n'a pas un maître dans le ciel doit en avoir un sur la terre. Par l'une des servitudes, nous échappons à l'autre.

On parle de l'alliance d'un bon but avec de mauvais moyens. En saine psychologie, et prenant les choses tout au fond, cela est faux.

Rien ne nous impatiente plus chez autrui que les défauts que nous avons. Aussi est-il certain que le vice s'indigne bien plus vivement et à meilleures enseignes que la vertu.

On peut tirer toutes les erreurs d'une doctrine qui renferme toutes les vérités; et cela même est un témoignage en sa faveur.

J'ai cherché à savoir ce qui nous enlève le plus de

temps, et j'ai trouvé que ce sont les mauvaises pensées.

En toute question morale ou sociale, l'esprit humain est comme un cercle non fermé, où Ton voit deux extrémités chercher en vain à se rejoindre et à se continuer l'une l'autre.

Il n'y a point de bêtise naturelle aussi bête que celle dont une vanité excessive peut affubler un homme d'esprit.

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