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CHAPITRES INÉDITS
sûres particulières se perdaient et disparaissaient, aux yeux mêmes de ceux qui les enduraient, dans la grandeur immense de l'entreprise commune.
Le goût du bien-être, qui devait finir par maîtriser Ions les autres goûts, ne fut alors qu’une passion subalterne et impuissante. On courait après des jouissances plus hautes. Chacun était décidé, au fond de son cœur, à payer de sa personne le succès d’une si grande cause et à n’y marchander ni son temps, ni son bien, ni sa vie.
Hâtons-nous de parler des fières vertus de nos pères; car nos contemporains, qui déjà sont incapables de les imiter, seront bientôt incapables de les comprendre.
La nation, dans toutes scs classes, voulait alors être libre. Douter qu’elle fût en état de se gouverner elle-même eut paru une étrange insolence, cl, sans doute, nul rhéteur n’eùt osé lui dire qu'il fallait, pour son bonheur, la mettre en tutelle et lui lier les mains de peur qu’elle ne s’en déchirât. Pour écouter un tel langage, il faut que les peuples soient réduits à une moindre idée d'eux-mêmes.
Les passions qui venaient de mettre si violemment les classes aux prises, semblèrent elles-mêmes tout à coup s’attiédir, à celle heure où pour la première fois depuis deux siècles elles allaient avoir à agir ensemble. Toutes avaient demandé avec la même ardeur le retour de la grande assemblée qui naissait. Chacune à part y avait vu le moyen de réaliser ses plus chères espérances. Ces étals-généraux si impatiemment attendus s’assemblaient enfin ! Une joie commune remplit
DE L'OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. U7 tous les cœurs si divises, et les rapprocha un moment avant qu'ils se séparassent pour jamais.
Les périls de la désunion happèrent en ce moment lous les esprits. On lit un effort suprême pour s'entendre. Au lieu de chercher par où l’on différait, on ne considéra que ce que l’on voulait ensemble :
Détruire le pouvoir arbitraire, remettre la nation en possession d’ellc-mème, assurer les droits de chaque citoyen, rendre la presse libre, la liberté individuelle inviolable, adoucir les lois, raffermir la justice, garantir la tolérance religieuse, abolir les entraves du travail cl de l’industrie humaine : voilà ce que l'on avait demandé de concert. On se le rappelait : on s’en félicitait ensemble.
Je ne crois pas qu’à aucune époque de l’histoire on ait vu, sur aucun point de la terre, un pareil nombre d’hommes si sincèrement passionnés pour le bien public, si réellement oublieux d’eux-mèmes, si alisorhes dans la contemplation de l’intérêt commun, si résolus d’y hasarder ce qu’ils ont de plus cher dans la vie. C’est ce qui fit la grandeur incomparable de ces premiers jours de 1789. C’est le fond commun de passions, de courage et de dévouement, dont toutes les grandes actions qui vont remplir la Dévolution sont sorties.
Ce spectacle fut court; mais il ne sortira jamais de la mémoire des hommes. Ce n’est pas seulement l'éloignement où nous en sommes qui nous le fait paraître grand. 11 parut tel à tous les contemporains. Toutes
1 18 CHAPITRES INÉDITS DE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION, les nations étrangères le virent; lonles l’applaudirent. Toutes s’en émurent. Ne cherchez point s’il n’existe pas un coin si retiré de l’Europe où il ne fût aperçu et où il ne fit naître l’admiration et l’espérance: il n’y en a pas. Parmi celle foule de mémoires que les contemporains de la Révolution nous ont laissés, je n’en ai jamais rencontré un seul où la vue de ces première jours de 1789 n’ait laissé une trace ineffaçable. Partout elle communique la netteté, la vivacité et la fraîcheur des émotions de la jeunesse.
J’ose dire qu’il n’y a qu'un peuple sur la terre qui [iùt donner un tel spectacle. Je connais mon pays. Je ne vois que trop bien ses erreurs, ses fautes, ses faiblesses et ses misères. Mais je sais aussi ce dont il est capable. Il y a des entreprises que seule la nation française est en état d’accomplir, des résolutions magnanimes que seule elle ose concevoir. Seule elle peut à un certain jour prendre en main la cause commune et combattre pour elle. Et si elle est sujette à des chutes profondes, elle a des élans sublimes qui la portent tout à coup jusqu’à un point qu’aucun autre peuple n’alleindra jamais