ES ESPRITS S'AGRANDIRENT TOUT A (OEP ET LES AMES S ÉI EVÈRENT
Deux questions avaient divisé les classes : celle du doublement du tiers, cl celle du vote en commun. La première était tranchée; la seconde était ajournée. Cette grande assemblée que chacun avait considérée à part comme le seul moyen de réaliser ses espérances, et que tous avaient réclamée avec la même ardeur, allait se réunir. L’événement avait été longtemps attendu. Jusqu’au dernier mortient il était resté douteux. 11 arrivait enfin. Chacun sentait qu’on passait de la préparation à l’œuvre, de la parole à l’acte.
A cet instant solennel chacun s’arrêta et considéra la grandeur de l’entreprise : assez près de l’acte pour entrevoir la portée de ce qu’on va faire, et pour mesurer l’effort que l’œuvre va demander à tous.
Nobles, prêtres, bourgeois, aperçoivent alors clairement qu’il ne s’agit point de modifier telle ou telle de nos lois, mais de les remanier toutes, d’y introduire un nouvel esprit, de donner à toutes de nou-
CIIAFITRLS INÉDITS
veaux objets et une nouvelle allure. Personne ne sait encore précisément ce qu’on va détruire, ce qu’on va créer; mais chacun sent que d’immenses ruines vont se faire, que d’immenses constructions vont s’élever. Là ne s’arrête point la pensée. Personne ne doute que la destinée du genre humain ne soit intéressée dans ce qu’on est près d’accomplir.
Aujourd’hui que le malheur des révolutions nous a rendus humides au point de nous croire nous-mêmes indignes de la liberté dont jouissent d’autres peuples, il serait difficile d’imaginer jusqu'où allait l’orgueil de nos pères. Quand on lit ce qui s’écrivait dans ce tempslà, on s’étonne de l’immense opinion que les Français de tous les rangs avaient alors conçue de leur pays et de leur race. Parmi tous ces projets de réforme qui viennent d’éclore on n’en trouve presque aucun où l’on daigne imiter ce qui se passe à l’étranger.
Il ne s'agit pas de .recevoir des leçons de la constitution anglaise, ni d’emprunter des exemples à la démocratie américaine. On ne veut rien imiter, ni rien Taire qui ne soit nouveau : on fera autrement et mieux que personne; la conliancc des Français en eux-mêmes et dans la supériorité de leur raison est sans bornes; grande cause de leurs erreurs mais aussi de leur admirable élan.
Et ce que l’on fait seuls on le fait pour tous. Il n’y avait pas un Français qui ne fût convaincu qu’on allait, non pas seulement changer le gouvernement de la France, mais introduire dans le monde de nouveaux principes de gouvernement, applicables à tous les peu-
l)E LOI, Vil AGE L'ANCIEN RÉGIJIE ET LA RÉVOLUTION. 1 i5 pies île la (erre, et destinés à renouveler la face entière des affaires humaines. Chacun croyait tenir dans ses mains non-seulement le sort de son pays, mais celui même de son espèce.
Tous pensaient alors qu’il n’cxiste pour les hommes, quels qu’ils soient, qu’une seule bonne manière de se gouverner* et que la raison l’indique. Les mêmes institutions conviennent à tous les pays et à tous les peuples ; tout ce qui n’est pas ce gouvernement approuvé par la raison de l’homme doit être détruit et remplacé par les institutions logiques que les Français d’abord et après eux le genre humain vont adopter.
La grandeur d’une telle entreprise, sa beauté, ses hasards, saisirent l’imagination de tous les Français et les ravit. En présence de cet immense objet, chaque individu s’oublia un moment complètement lui-même. Ce ne fut qu’un moment ; mais je doute qu'il s’en soit jamais rencontré un pareil dans la vie d’aucun peuple.
Les classes éclairées n’avaient rien alors de ce naturel craintif et servile que leur ont donné les révolutions. (I y avait longtemps qu’allés ne craignaient plus le pouvoir royal, et elles n’avaient pas encore appris à trembler devant le peuple. La grandeur de leur dessein acheva de les rendre intrépides. Les réformes accomplies avaient déjà créé des maux individuels; on s’y résignait. Les réformes inévitables altéraient la condition de milliers d’hommes; on n’y pensait point.
L’incertitude de l’avenir avait déjà ralenti les mouvements du commerce et paralysé les eiforts de l’industrie : ni la gêne ni la souffrance n’éteignaient l’ardeur. Toutes ces mi-