ET NAPOLEON
curieux et des plus étranges sjteclacles qui puissent se rencontrer dans l’univers.
« Je désirerais montrer ce que dans sa prodigieuse entreprise il a tiré réellement de son génie et ce (pic lui ' ont fourni de facilités l’état du pays et l’esprit du temps ; faire voir comment et pourquoi celte nation indocile courait en ce moment d’clle-mème au-devant de la servitude; avec quel art incomparable il a découvert dans les œuvres de la révolution la plus démagogique tout a', qui était propre au despotisme, et l’en a fait naturellement sortir.
a Parlant de son gouvernement intérieur, je veux contempler l’eflorl de celte intelligence presque divine grossièrement employée à comprimer la liberté humaine; cette organisation savante et perfectionnée de la force, telle que le plus grand génie au milieu du siècle le plus éclairé et le plus civilisé pouvait seul la concevoir; cl, sous le poids de celle admirable machine, la société comprimée et étouffée devenant stérile; le mouvement de l'intelligence se ralentissant ; l’esprit humain qui s'alanguit, les âmes qui se rétrécissent, les grands hommes qui cessent de paraître; un horizon immense cl plat, où, de quelque côté qu’*on se retourne, n’apparaît plus rien que la figure colossale de l’empereur luimême.
« Arrivant à sa politique extérieure et à ses conquêtes, je chercherais à peindre cette course furieuse de sa fortune à travers les peuples et les royaumes; je voudrais dire en quoi ici encore l’étrange grandeur de son génie
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET NAPOLÉON, guerrier a été aidée |tar la grandeur étrange et désordonnée du temps. Quel tableau extraordinaire, si on savait peindre, de la puissance cl de la faiblesse humaines, que celui de ce génie impatient et mobile faisant et défaisant sans cesse lui-même ses œuvres, arrachant et replaçant sans cesse lui-même les bornes des empires, et désespérant les nations et les princes, moins encore par ce qu'il leur faisait souffrir que par l’incertitude éternelle où il les laissait sur ce qui leur restait à craindre !
« Je voudrais enfin faire comprendre par quelle suite d’excès et d’erreurs il s’est de lui-même précipité vers sa chute ; et malgré ces erreurs et ces excès, faire bien suivre la trace immense qu’il a laissée derrière lui dans le monde, non-seulement comme souvenir, mais comme influence et action durable : ce qui est mort avec lui, ce qui demeure.
« Et pour terminer celte longue peinture, montrer ce que signifie l’empire dans la Révolution française; la place que doit occuper cet acte singulier dans cette étrange pièce dont le dénouement nous échappe encore.
« Voilà de grands objets que j’entrevois : mais comment m’en saisir ? »
ASSEMBLEE CONSTITUANTE
Prise de la Bastille, \ i juillet 1789...
Pour les eonlemporains la prise tic la Bastille a été la victoire de la Révolution de 1789. Pour nous, qui voyons l’événement à soixante-dix ans de date, c’est la première manifestation dans les faits de la dictature de Paris, établie déjà dans les mœurs et dans les habitudes administratives : dictature, mère des révolutions à venir.
Prise de la Bastille. — Eclat et retentissement de la révolution au dehors.
Un Allemand, Ileinrich Steffens, raconte ainsi dans ses mémoires la manière dont il apprit la prise de la Bastille :
«J'avais seize ans... mon père rentre à la maison hors de lui, il appelle ses lils. Témoins de sa profonde émotion, nous attendons un moment avec anxiété ce qu’il va nous dire. Kntin, s'écrie-t-il, que vous êtes dignes d’envie! quclsjours heureux et brillants se lèvent devant vous! Maintenant si vous ne vous créez
ASSEMBLÉE CONSTITUANTE
pas chacun une position indépendante, la faute n'en sera qu'à vous. Toutes les barrières de la naissance et de la pauvreté vont tomber; désormais le dernier d’entre vous va janivoir lutter contre le plus puissant à armes égales et sur le même terrain. Que ne suis-je jeune connue vous? mais toutes mes forces sont épuisées, toutes sortes d’entraves qui n’existeront plus pour vous m’ont comprimé de tous côtés. Vous seriez bien stupides et méprisables si l'enthousiasme d’un pareil moment ne vous ravissait pas! — En disant ces mots, il s’arrêta vaincu par son émotion, et avant de pouvoir se reprendre il se mit à sangloter pendant quelque temps. Au milieu de la profonde solitude où nous vivions, nous n’avions encore rien appris des agitations qui, à l’aris, pronostiquaient une crise prochaine; nous regardions donc notre père avec stupéfaction et attendions sans répondre ce qu’il allait ajouter. Alors il nous raconte, avec des paroles entrecoupées, les scènes du Palais-Royal, l’immense enthousiasme qui avait saisi le peuple, comment cet enthousiasme avait renversé tous les obstacles ; comment enfin la Bastille avait été prise, et les victimes du despotisme délivrées : prodigieux mouvement, en effet! Ce n’était pas seulement une révolution qui commençait en France, mais dans toute l’Europe; elle avait ses racines dans des millions d’àmes... ces premiers moments d’enthousiasme qu’allait suivre une si terrible ruine, avaient en eux-mêmes quelque chose de pur cl de saint qui ne s’oubliera jamais (Uns ith erlebte , vol. I, p. 302 . ) »
14 juillet 1789.
Caractère ordonné et désordonné du peuple de Paris en émeute. Idée qu'il est devenu un autre peuple. Mirage qui se voit à chaque révolution.
Dès le 14 juillet 1789, on voit ces traits se montrer...
« Au milieu du tumulte, les prisennieis pour crimes com-
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mitns allaient s’échapper, le peuple s’est opposé à leur évasion, en disant que des criminels n’étaient pas dignes de se mêler aux fauteurs de la liberté... Si parmi les hommes armés quelqu’un commettait quelque bassesse, il était surle-champ conduit en prison par ses camarades
« ... Ceci donne lieu de penser qu’il s’est opéré dans celle partie du peuple connue sous le nom de populace , un changement, et que l’amour de la liberté l’animait plus que celui de la licence... » (Correspondance des députés de l Anjou, p. 575.)
Comme on sent bien encore là ce mépris des classes supérieures pour le bas peuple, et l’on aperçoit la transilion qui va mener à traiter ce même peuple connu sous le nom de populace comme la puissance la plus respectable et la représentation la plus autorisée de la France !...
Pourquoi lu révolution n'a pas engendré et ne pouvait pas engendrer la guerre civile...?
... Cela ne venait pas du petit nombre ou de la faiblesse morale de ceux qui ne l'aimaient" pas ou voulaient lui ter contre elle...
11 n’y avait pas de centre de résistance ni autour de certains hommes ni autour d’administrations locales.
Pourquoi, au contraire, la révolution a engendré des émeutes et pourquoi elle s’est faite pur émeutes et coups de main?...
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Impuissance d'un homme ou même des hommes en particulier au début de la révolution et tant que dure son impulsion propre!
C’est un des grands caractères de la révolution... grand et terrible spectacle...
Immédiatement après le 1 \ juillet 1789, l'assemblée était déjà le gouvernement. Après le 1 1 juillet, elle entre de plein pied dans la place du pouvoir exécutif; elle reçoit des députations, des adresses ; elle demande le renvoi des ministres, la nomination de M. Neckcr; c’est à elle que le maréchal de Broglic annonce que l’armée se relire, et tous les grands corps de l'État viennent en personne lui rendre hommage; la cour des monnaies, la cour des aides, celle des comptes, le grand conseil, le parlement enfin. Les habitudes de la monarchie favorisaient les usurpations de l’assemblée; tout ce qu elle faisait notait pas des nouveautés; on en trouverait la racine dans des habitudes anciennes qui y avaient préparé les esprits... Il était d’usage dans les assemblées des corps judiciaires de parler en public, de donner des audiences, de recevoir des adresses, de tenir un langage exagéré, de s’agiter dans un cercle peu connu d'attributions; il n’y a que le résultat produit cette fois par tout ceci qui est nouveau. Pour ceux qui vo\ aient le présent et neconnaissaient pas l’avenir, les actes de l'assemblée ne paraissaient pas aussi inusités cl aussi révolutionnaires qu’à nous; beaucoup de choses qui sont devenues des signes infaillibles d’anarchie n’avaient pas encore ce caractère. Les assemblées d’États avaient reçu, par exemple, des députations, des adresses, et s’étaient mises en relation avec le dehors.
Le parlement de Paris avait fait la même chose à Troyes, un an auparavant, et se serait mis aussi à la place du sou-
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verain, s’il avait pu la faire comme l’assemblée nationale... Ma is l'assemblée, victorieuse à l aide du peuple, se trouve singulièrement embarrassée et faible en présence de l’anarchie et des crimes populaires, clic ménage, même dans ses plus grands excès, la force irrégulière qui vient de la sauver. On la voit perdre son temps à faire des scrutins... L’horrible meurtre de Foulon et de Berlhier de Sauvigny ne peut la tirer de son inaction; plus de dix jours se sont écoulés et elle n'a pas encore voté l'adresse timide qu’on lui propose pour recommander la modération au peuple. C’est là la plus grande faute, on pourrait dire le plus grand crime de l’assemblée constituante; de ce jour elle était destinée à obéir et non à commander; le peuple de Paris devenait le souverain. Le pouvoir n'avait fait que passer un moment à elle pour arriver à lui. Elle avait alors une autorité morale immense; elle semblait unanime; elle portait de tous les côtés sur la nation ; si elle avait senti sa force et son poids, elle eût tout à la fois fait face à la royauté et au peuple, et gardé dans ses mains la direction de la révolution. Assurément la majorité le voulait, mais il lui manquait la vue claire des conséquences des événements, que donne l’expérience des révolutions populaires, et la sûreté demain que procure seule la longue pratique des affaires. Elle manquait de forces organisées et disciplinées comme les classes elles-mêmes qu elle représentait. Elle ne ressemblait en rien à ce parlement anglais de 1688, qui, en même temps qu'il déposait le roi Jacques, empêchait le bas peuple de trancher les questions avant qu'il les eut résolues lui-même, faisait et ne permettait pas d'émeutes. (Notes prises sur la lecture de la correspondance des députés de l'Anjou.)
...Une fois dans la Consliluantc, montrer la justesse de ses vues generales, la grandeur vraie de ses desseins, la générosité, la hauteur de ses sentiments, l’union ad-