CHAPITRE PREMIER
AGITATION VIOLENTE F.T INCERTAINE UE L'ESPRIT HUMAIN AL MOMENT • OL LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ÉCLATA.
Cl1 que j’ai dit précédemment de la France doit s’entendre de tout le continent. Pendant les dix ou quinze années qui précédèrent la révolution française, l’esprit humain se livrait, dans toute l’Europe, à des mouvements irréguliers, incohérents et bizarres : symptômes d’une maladie nouvelle et extraordinaire qui eût singulièrement effrayé les contemporains, s’ils avaient pu les comprendre.
L’idée de la grandeur de l’homme en général et de la toute-puissance de sa raison, de l’étendue illimitée de ses lumières, avait pénétré dans tous les esprits et les remplissait; et en même temps à cette notion superbe de l'humanité en général, se mêlait un mépris sans bornes pour le temps particulier dans lequel on vivait et pour la société dont on faisait partie.
Jamais on ne vit unis ensemble tant d’humilité et tant d’orgueil. On était tout à la fois follement fier
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pour l’humanité, singulièrement humble pour son temps
et son pays.
Sur tout le continent, l’amour instinctif et le respect pour ainsi dire involontaire que les hommes de tous les temps et de tous les pays portent en général aux institutions qui leur sont propres, à leurs mœurs traditionnelles, à la sagesse ou à la vertu de leurs pères, ne se rencontraient presque plus parmi les classes éclairées ; partout on ne s’entretenait que de l’infirmité des institutions, de leur incohérence, de leurs ridicules, des vices des contemporains, de la corruption de la société.
On retrouve les traces de cet état des esprits dans toute la littérature de l’Allemagne. La philosophie, l’histoire, la poésie, les romans mêmes le montrent. Toutes les œuvres intellectuelles y prennent une empreinte si distincte, qu’elle marque tous les livres de l’époque d’un signe qui les ferait reconnaître entre les ouvrages de tous les temps. Tous les mémoires qui se rapportent à celte époque qui a donné naissance à tant de mémoires, toutes les correspondances qui sont déjà venues au jour, sont autant de témoins d’un état des esprits si différent du nôtre aujourd’hui, qu’il ne faut rien moins que des témoignages si nombreux et si sûrs pour l'attester.
On ne peut ouvrir Schlosser 1 sans y trouver à chaque page l’idée générale qu'un grand changement se prépare dans la condition humaine.
* Histoire du dix-huitième siècle, par F. C. Schlosser, professeur d'histoire à Heidelberg.
George Forster, l’un des compagnons de Cook, à F expédition duquel il avait été, avec son père, attaché comme naturaliste, écrit à Jacobi, en 1779 :
« Les choses ne peuvent rester comme elles sont, tous les symptômes l'annoncent dans le monde savant, dans le monde tliéologique et politique. Autant mon âme a désiré jusqu'à présent la paix, autant elle désire voir arriver celle crise sur laquelle elle fonde une grande espérance... 1 »
« L Europe, écrit-t-il encore en 1782, me parait sur le point d’une horrible révolution; eu réalité, la masse est si corrompue qu'une saignée pourrait bien être nécessaire*. # - « L’état actuel de la société, dit Jacobi, ne me présente que l aspect d'une mer morte et stagnante : et voilà pourquoi je désirerais une inondation quelconque, fùt-ellc de barbares, pour balayer ce marais infect, et découvrir la terre vierge*? Nous vivons au milieu de débris d'institutions et de formes : chaos monstrueux qui présente partout ! image de la confiance et de la mort... * »
Ceci était écrit dans une jolie maison de campagne par des gens riches, tenant salon littéraire ouvert, où l’on passait >on temps à philosopher sans fin, à s’attendrir, à s’animer, à s’échauffer et à répandre tous les jours des torrents de larmes en imagination
Ce n’étaient point les princes, les ministres, les administrateurs, ceux en un mot qui, à différents
1 Correspondance de Georges Forster, t. I. p. 257.
* ld„ t. Il, p. 28G.
"■ Voir If 'oldcinar, roman philosophique île Jacobi, écrite en 1779. Malgré scs défauts, qui sont immenses, ce livre fit une très-grande impression, parce que scs defauts étaient surtout ceux du temps. Traduction de Vandelhoerg. 2 volin-12. Paris, an IV, t. I, p. 154.
* Id , t. t, p. 278.
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litres, conduisaient le détail des affaires, qui s'apercevaient qu’on marchait vers quelque grand changement, l/idce qu’on pût gouverner autrement qu’on ne gouvernail, détruire ce qui avait duré si longtemps et le remplacer par ce qui n’existait encore que dans l’esprit de quelques écrivains ; la pensée qu’on pouvait bouleverser l’ordre qu’ils avaient sous les yeux pour établir au milieu du désordre et des ruines un ordre nouveau, tout cela leur paraissait des chimères ridicules et de folles rêveries. Le possible pour eux ne s’étendait pas au delà du perfectionnement graduel de la société.
C’est l’erreur commune des gens qu’on appelle sages et pratiques, dans les temps ordinaires, déjuger, d’après les règles, les hommes dont le but est précisément de changer ou de détruire ces règles. . .
...Quand on est arrivé à des temps où la passion prend la conduite des affaires, c’est moins ce que croient les gens expérimentés qu'il faut considérer, que ce qui occupe l'imagination des rêveurs...
Il est curieux de voir dans les correspondances administratives de l’époque les administrateurs habiles et prévoyants dresser leurs plans, ajuster leurs mesures et régler d'avance savamment l’usage qu’ils feront de leurs pouvoirs, pour un temps, où le gouvernement qu’ils servent, la loi qu ils appliquent, la société dans laquelle ils vivent et eux-mêmes ne seront plus.
« Que les scènes se passent en France, écrit Jean Muller,
DE L'OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET -LA RÉVOLUTION. (il
le 6 août I 789. Bénie soit l’impression quelles produisent siales nations et sur leurs maîtres!... Je sais les excès; mais ce n’est pas trop acheter une constitution libre. Un orage qui purifie l’air ne vaut il pas mieux qu’un empoisonnement de l’air comme la peste, alors même que çà et là il frapperait quelques têtes l? »
« Quels événements, s’écrie Fox, les plus grands qui soient jamais arrivés dans le monde ! non-seulement les (dus grands mais les plus heureux !! »
Comment s’étonner si l’idée que la Révolution était un fait général et humain; cette idée qui a grandi et fortifié tant d ûmes petites et faibles, se saisit d’abord de l’esprit français, puisque les étrangers la partageaient eux-mêmes!
Il ne faut pas s’étonner non (dus que la vue (les premiers excès ait si peu ému les révolutionnaires honnêtes de France, puisque les étrangers qui n’étaient pas animés par la lutte et aigris par des griefs personnels avaient eux-mêmes cette indulgence .
... Et qu’on ne croie pas que cette sorte d’horreur de soi-même et de son temps, qui avait saisi d’une façon si étrange presque tous les habitants de notre continent, fût un sentiment superficiel et passager. Dix ans après, lorsque la révolution française a infligé à l’Àllemagne toute sorte de transformations violentes accompagnées de la ruine et de In mort, alors même un de ces Allemands, dans l’âme desquels l’enthousiasme pour la France s’était changé en une profonde haine,
• Lettre de Jean Muller au baron de Salis, du 6 août 1783. Œuvres complètes de J. Millier, t. XVI, p. 380.
* Lettres de Fox à M. Fitz-Fatrick. du 30 juillet 1789. « Ilow much (lie greatesl il is lliat ever happened in*tlie world? \nd how nmeh the best. i> — Memorials ami corresjtondencc of Fox, 1. 11, p. 3f>1 .
CHAPITRES INÉDITS
faisant un retour vers le passé, s'écrie dans une effusion confidentielle :
« Ce qui était n'est plus. Quel nouvel édifice s’élèvera sur les ruines? Je ne sais. Ce que je puis dire, c’est que le plus horrible fléau serait, si de ce temps redoutable le vieux temps avec sa langueur et ses formes usées devait renaître'.
« — Oui, reprend son interlocuteur, la vieille société doit périr*. »
Les années qui précédèrent la révolution française furent, dans presque toute l’Europe, des temps de grande prospérité matérielle. Partout les arts utiles se développèrent. Le goût des jouissances que donne le bien-être dût sc répandre. L’industrie, le commerce qui se chargeaient de les satisfaire, se perfectionnaient et s’étendaient. 11 semble que la vie des hommes devenant ainsi plus occupée et plus sensuelle, l’esprit humain eût du se détourner des éludes abstraites qui ont la société pour objet, et se concentrer de plus en plus dans la contemplation des petites affaires journalières. C’est le contraire qui sc fit voir.
Dans toute l’Europe presque autant qu’en France, on philosophait, on dogmatisait, au sein de toutes les classes éclairées.
Celles mêmes que les habitudes et les affaires ren-
1 Vie de Per thé s, p. 177. 1 TÎt.
* Stnlborg. /</., 170.
DE L’OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION 65 dent d’ordinaire les plus étrangères à ces sortes de pensées, s’y livraient avec passion dès qu’elles en avaient le loisir. Dans les villes les plus commerçantes de l’Allemagne, à Hambourg, à Lubeck, à Dantzig, des commerçants, des industriels, des marchands, après les labeurs du jour, se réunissaient pour agiter entre eux les grandes questions relatives à l'existence de l’homme, à sa condition, à son bonheur. Les femmes, au milieu des petits (roubles de leur ménage, rêvaient parfois 5 ces grands problèmes de notre existence.
« Nous croyions alors, dit Perlhès, qu’eu devenant trèséclairés on pouvait devenir parfaits. »
« Que le roi, disait Claudios, soit l’homme le meilleur, ou que le meilleur soit roi 1 1 »
L’est à cette époque qu’on vit naître une passion nouvelle, qui a donné naissance à un mot nouveau, le cosmopolitisme, et qui remplaça dans les âmes l'amour de la patrie...
On eût dit que chacun s’efforçait d'échapper de temps en temps au soin de ses affaires particulières, pour ne s’occuper que des grands intérêts de l’humanité.
Comme en France, les plaisirs littéraires tenaient une place immense dans les existences les mieux remplies, la publication d’un livre était un événement dans les plus petites villes comme dans les capitales. Tout était matière à curiosité; tout, sujet d’émotion. 1) semblait qu’il y eût
1 Vers de Claudius, poêle allemand du dix-! udième siècle. • lier Ko-niç soi der bcste Mann, sons! soi der hesserc Kœni;:. *
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des trésors de passion accumulés dans les âmes, et qu’on
ne cherchait qu’une occasion de répandre.
Un voyageur qui avait fait le tour du monde était l’objet de l’attention générale. Quand Forster vint en Allemagne, en 1774, il y lut reçu avec une sorte d'enthousiasme. Il n’y eut point de petite ville qui ne voulût le voir et le fêter. On se pressait autour de lui. Un voulait apprendre de sa bouche ses aventures, mais surtout l’entendre parler des pays inconnus qu’il avait visités et des nouvelles mœurs des hommes au milieu desquels il venait de vivre. Leur simplicité sauvage ne valait-elle pas mieux que toutes nos richesses et tous nos arts ; leurs instincts que nos vertus ?
« Il n’y avait pas d’homme bien élevé, quelque fût sa condition, qui crût pouvoir passer par la ville qu'habilait Forster sans venir converser avec lui. Les princes l’attiraient à eux, la noblesse le recherchait, le bourgeois se pressait sur ses pas; pour le savant, proprement dit, sa conversation avait un intérêt qu’on ne peut comparer à rien. Pour Michaëlis Heyne, Herder, et les autres hommes qui cherchaient à pénétrer les secrets de l’ancienneté et de l’histoire du genre humain, Forster semblait ouvrir les sources du monde primitif, en faisant connaître ces populations du nouveau monde qui n’avaient été formées par aucune civilisation '. »
Un certain prêtre luthérien excommunié, ignorant, querelleur et ivrogne, nommé Basidow, sorte de caricature de Luther, imagine un nouveau système d’école qui
1 Vie île Perlhrs, publiée par sa femme, l. I. p. CO.
DE L'OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 65 doit, dil-il, changer les idées et les mœurs deses contemporains. Il le préconise dans un langage grossier et véhément; son but, il a soin de l’annoncer, n’est pas seulement de réformer l’Allemagne, mais le genre humain. Pour y parvenir, il suffit de suivre une méthode simple et facile, à l'aide de laquelle tous les hommes vont devenir sans peine éclairés et vertueux. Aussitôt, toute l’Allemagne s’émeut; princes, nobles, bourgeois, communes et villes viennent en aide au novateur. Les plus grands seigneurs et les plus grandes dames écrivent à Basidow pour lui demander ses conseils. Toutes les mères de famille placent ses livres dans les mains de leurs enfants. Les vieilles écoles fondées j»ar Mélanchlon sont délaissées. Le collège destiné à instruire ees réformateurs de l’espèce humaine, fondé sous le nom de Philanthropian , jette un moment un grand éclat, puis disparaît. L’enthousiame tombe, laissant tous les esprits ébranlés et confus...
La tendance vraie de l’esprit du siècle était de rejeter tout mysticisme, pour s’en tenir en tout aux notions les plus évidentes *de la raison. Cependant, dans l’agitation violente où il était, l’esprit humain, ne sachant encore à » quoi s’en prendre,' se jeta tout à coup dans lesurnalu el. •
A la veille de la révolution française, l’Europe se couvrit d’associations singulières et de sociétés secrètes, qui étaient entièrement nouvelles, ou qui, sous des noms nouveaux, ne faisaient que rajeunir des erreurs depuis . longtemps oubliées. Telles étaient les doctrines de Swcdenbourg, des martinisles, des francs-maçons, des illu-
nu. 5
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minés, des rose-croix, des gens de haute abstinence, des mesmérieus, et de tant d’autres sectes qui ne sont que des variétés de celles-là.
Plusieurs de ces sectes n'avaient en vue, dans l'origine, que les intérêts particuliers de leurs membres. Mais toutes alors ■voulurent s’occuper de la destinée du genre humain. La plupart d'entre elles, à leur naissance, étaient purement philosophiques ou religieuses ; toutes alors se tournèrent ensemble vers la politique et s’y absorbèrent. Leurs moyens différaient, mais toutes se proposaient pour but commun de régénérer lis sociétés et de réformer les gouvernements. Ce qu’il faut bien remarquer, c’est que ce malaise profond, ce trouble de l’esprit humain que je dépeins, ne se faisaient point voir parmi les classes inférieures, qui portaient cependant le poids des abus. Ces classes étaient encore tranquilles et muettes ; ce n’était point le pauvre qui s’agitait ainsi fébrilement dans sa condition, c’était le riche ; le mouvement ne commençait qu’aux premières couches de la bourgeoisie.
De nos jours ce sont de pauvres ouvriers, des artisans obscurs, des paysans ignorants qui remplissent les sociétés secrètes ; au temps dont je parle on n’y rencontrait que des princes, des grands seigneurs, des capitalistes, des commerçants, des lettrés.
Lorsqu’en 1786 les papiers secrets des illuminés furent saisis chez leurs principaux chefs, on y trouva plusieurs écrits anarchiques, où la propriété individuelle était signalée: comme la source de tous les maux, et où l égalité ahso-
lue était préconisée. Dans ces mêmes archives de la secte, la liste des adeptes se rencontra; on n’y vit que les noms les plus connus de l’Allemagne, c’étaient tous des princes, des grands seigneurs, des ministres, elle fondateur de la secte des illuminés était un professeur de droit canon l. Le roi de Pologne5, le prince Frédéric de Prusse5, sont rose-croix. Le nouveau roi (le successeur du grand Frédéric), dès les premiers jours de son règne, a fait appeler les principaux rosecroix et leur a confié des missions importantes5. « On prétend, dit Mounier * dans son livre sur ces sectes, que plusieurs grands seigneurs de France et d’Allemagne dont plusieurs mêmes étaient protestants, se firent lonsurcr pour être admis dans la secte de haute observance. »
Une autre chose bien digne de remarque : on vivait dans un temps où les sciences, en devenant plus arrêtées et plus sûres, discréditaient le merveilleux ; où l’inexplicable paraissait aisément le faux, et où la raison prétendait se substituer en toutes choses à l’autorité, le réel à l’imaginaire, cl la libre recherche à la foi ; et cependant il n’y eut presque aucune des socles dont je viens de parler qui ne touchât par quelque point au surnaturel ; toutes aboutissaient par quelque côté au chimérique. Parmi elles les unes se nourrissaient d’imaginations mysli • ques ; d’autres croyaient avoir trouvé le secret de changer quelques-unc# (fl* lois de la nature. Dans ce moment là
1 Histoire du dix-huitième siècle, |>ar F. C. Sclilnsser.
5 Forster (Georges), Correspondance.
5 ld., id.
* ld.
* Influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution. Tubingrn, 1801 . p. 149.
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point d’enthousiasme qui ne pût se faire science, point de rêveur qui ne se fil écouter, point d’imposteur qui ne se lit croire; et rien ne montre mieux l’agitation troublée où était alors l’esprit humain, courant çà et là comme un homme attardé qui a perdu son chemin, et qui, au lieu d’avancer, revient tout à coup sur ses pas. Et ce n’était pasla foule du peuplequi était à la tête de ces folies; des lettrés, des savants croyaient à l’alchimie, à l'action visible du démon, à la transmutation des métaux, à l’ain parilion des esprits. Spectacle singulier de la croyance à toutes sortes de folies, se développant nu milieu de la décadence des croyances religieuses; les hommes croyant à toutes les influences invisibles et surnaturelles, excepté à Dieu !
Ces novateurs faisaient surtout les délices des princes. Forsler mande de Cassel à son père, en 1 782 : « Il y a ici une vieille aventurière française qui fait voir des esprits au landgrave, et reçoit iàO louis d’or. Il a assez de vanité pour penser (pie le diable pourrait bien se donner la peine de le tenter en personne'. Elle a aussi avec elle un Français qui fait sortir le diable des possédés... etc., etc. » Les grands rois avaient à leur cour les fourbes de premier ordre, Caglioslro, le comte de Saint-Germain, Mesmer ; les moindres princes s’accommodaient, faute de mieux, de petits sorciers ridicules.
Le spectacle de cette société était cependant l’un des plus grands qu’ait jamais présentés le monde, en
1 Correspondance de Forsler, I. I.
I)K L'OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. t>9 dépit des erreurs et des ridicules du temps, et jamais l’humanité ne fut plus fièrc d’elle-mème que dans ce moment, dont on peut dire que c’est, depuis la naissance des siècles, le seul où l’homme ait presque cru à sa toute-puissance.
L’Europe toute entière ressemblait à un camp qui s’éveille aux premières lueurs du jour, se tourne d’abord tumultueusement sur lui-mème et s’agite en tous sens, jusqu’à ce que le soleil, en se levant, montre enfin la route à suivre et l’éclaire.
Hélas ! que ceux qui viennent après une longue révolution ressemblent peu à ceux qui la commencent ! Alors, que de grandes espérances, que de généreuses pensées, quels trésors de passions prêts à se répandre, ([lie de nobles illusions, quel désintéressement de soiméme 1
Beaucoup de contemporains ne pouvant percer jusqu’aux causes générales qui produisaient l’étrange bouleversement social dont ils étaient témoins, l’ont attribué à une conspiration des sociétés secrètes1. Comme si aucune conspiration particulière pouvait jamais rendre compte d’un mouvement «aussi profond et aussi destructeur des institutions humaines. Ces sociétés ne furent assurément pas la cause de la Révolution; il faut les considérer comme un des signes les plus visibles de son apparition.
II y avait d’autres signes.
1 G’csl la ilonnt'iï <lu livre Je l'abbé Barruel sur le jacobinisme, t vol.
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On aurait tort de croire que la révolution d’Amérique ne fit naître de sympathie profonde qu’en France ; son bruit retentit jusqu’aux extrémités de l’Europe; partout elle parut un signal.
StelTens, qui, cinquante ans après, prit une part si vive au soulèvement do l’Allemagne contre la France, nous raconte dans ses mémoires que, dans sa j»etite enfance, la première chose qui l’émut, ce fut la cause de l’indépendance américaine :
«Je me rappelle encore vivement, dit-il, ce qui se passa à Elseneur et sur la rade, le jour où fut conclue la paix qui assurait le triomphe de la liberté. C’était un beau jour, la rade était remplie de vaisseaux de toutes les nations. Dès la veille nous attendions avec la plus vive impatience la naissance du jour. Tous les vaisseaux avaient pris leurs habits de fête, les mâts étaient ornés de bnnderolles, tout était couvert de drapeaux ; le temps était tranquille, il n’y avait de vent que ce qu’il fallait pour faire voltiger les flammes et dérouler les pavillons ; le canon qui retentissait, les cris de joie que poussaient les équipages rassemblés sur les ponts des vaisseaux, achevaient de Taire de ce jour un jour de fête. Mon père avait invité quelques amis à sa table, on y célébra la victoire des Américains et le triomphe de la liberté des peuples ; à cette joie se mêlaient quelques pressentiments obscurs des grands événements qui allaient sortir de ce triomphe. C’était l’aurore douce et brillante d’un jour sanglant. Mon père voulait nous pénétrer du sentiment de la liberté politique. Contre l’usage habituel de sa
DE L’OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION. 71 maison, il nous fit venir à table; il chercha à nous faire bien comprendre l'importance de l’événement dont nous étions témoins et nous lit boire avec lui et avec ses hôtes à la santé de la nouvelle république*. »
. Parmi les hommes qui, de tous les coins les plus reculés de la vieille Europe, se sentaient si émus en apprenant ce que faisait un petit peuple du nouveau inonde, nul ne comprenait bien la cause profonde et secrète de l’émotion qu’il éprouvait, mais tous écoutaient ce bruit lointain comme un signe; ce qu’il annonçait, on l’ignorait encore. C’était comme la voix de Jean criant du fond du désert que de nouveaux temps sont proches.
Maintenant ne cherchez pas aux faits que je viens de raconter des causes particulières ; tous n’étaient que les symptômes différents de la même maladie sociale.
Partout les anciennes institutions et les vieux pouvoirs ne s’ajustaient plus exactement à la condition nouvelle et aux nouveaux besoins des hommes. De là cet étrange malaise qui faisait paraître aux grands et aux hommes du monde eux-mêmes leur condition insupportable. De là cette idée universelle de changement qui se présentait à tous les esprits sans qu’on la cherchât, et quoique personne n'imaginàt encore comment on pouvait changer. Un mouvement interne et sans moteur semblait ( branler à la lois toute la fabrique de la société, et faisait remuer dans leur assiette les idées et les habitudes de chaque homme. On sentait
' Brcslau, 18i0, vol. t, p. 78. Mémoires de Heinrich Slôffeiit, né, eu 1775, à Slavagner (Norvège).
CHAPITRES I.NÉDITS, ETC.
qu’on ne pouvait plus se retenir. Mais on ignorait de quel côté on allait tomber; et l’Europe entière présentait le spectacle d'une masse immense qui oscille avant de se précipiter.