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CHAPITRE II

COMMENT i ETTE AGITATION V.AGLE DE L’ESPItlT 11 ( MAIN DEVINT TOIT A COUP, EN FRANCE, UNE PASSION PO'ITIVE, ET QUELLE FORME CEIJ.E-Cl PRIT D’ABORD.

Dans l’année 1787 celle agitation vague «le l’esprit humain, que je viens «le décrire, et qui depuis longtemps remuait sans direction arrêtée toute l’Europe, devint tout à coup en France une passion active qui se porta vers un but précis.

Mais chose étrange ! ce but ne fut pas d’abord celui que la révolution française devait atteindre; et les hommes qui ressentirent les première et le plus vivement cette passion nouvelle, furent ceux mêmes que la Révolution devait dévorer.

Ce ne fut point en effet, dans le principe, légalité des droits, mais la liberté politique qu’on eut en vue; et les Français qui s’émurent les premiers et mirent la société en branle, n’appartenaient point aux classes inférieures, mais aux plus hautes classes. Avant de descendre jusqu’au peuple, cette haine nouvelle de l’ancien pouvoir absolu et du vieil arbitraire saisit d'abord les

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nobles, les prêtres, les magistrats, les plus privilégiés d’entre les bourgeois, tous ceux enfin qui les premiers dans l’État après le maître, avaient plus que d’autres le moyen de lui résister et l’espérance de partager son pouvoir.

Mais pourquoi la haine du despotisme lut-elle ce qui se produisit d’abord? n'est-ce pas que dans le malaise universel, le point commun sur lequel il était le plus aise de s’entendre, était la guerre au pouvoir politique, (pii gênait ou maintenait ce qui gênait tout le monde; et que pour les nobles et les riches la liberté était le seul moyen de manifester ce malaise qu’ils ressentaient plus que tous les autres?

Je ne dirai point comment des combinaisons financières portèrent le roi Louis XVI à réunir pris de lui, dans une assemblée, les membres de la noblesse, du clergé et de la haute bourgeoisie, et à soumettre à cette assemblée de nolablct la situation des affaires. Je parle sur l’histoire et ne la raconte pas.

On sait que ccttc assemblée, réunie à Versailles, le 22 février 1787, contenait neuf pairs de France, vingt gentilshommes, huit conseillers d’Êtat, quatre maîtres des requêtes, dix maréchaux de France, treize évêques ou archevêques, dix-liuit premiers présidents, vingt-deux officiers municipaux de diverses villes, douze députés des pays d’état, et divers autres magistrats, en tout environ cent vingt-cinq à cent trente membres

Henri IV s’était déjà servi de ce moyen pour ajourner les étals généraux et donner en leur absence une sorte

1 Histoire de Bucber et Roux, I. p. 480.

UE L’OUVRAGE L'ANCIEN RÉGINE ET LA RÉVOLUTION. V> de sanction publique à ses volontés; mais les temps étaient changés. En 1596 la France sortait d’une longue révolution ; elle était fatiguée de ses efforts et méfiante de ses forces; elle ne cherchait plus que le repos et ne demandait à ses chefs que les semblants de la déférence. Les notables lui firent oublier sans peine les états généraux. En 1787 ils en ranimèrent tout à coup l’image dans son souvenir.

Du temps d'Henri IV, ces princes, ces grands seigneurs, ces évêques, ces riches bourgeois qu’il appela autour de lui et consulta, étaient encore maîtres de la société. Ils pouvaient donc limiter le mouvement qu’ils faisaient naître. Ces mêmes classes sous Louis XVI, en 1787, ne conservaient que les dehors du pouvoir. Nous avons vu qu’elles en avaient déjà perdu pour jamais la substance. Elles formaient comme ces corps creux, retentissants mais faciles à briser d’un seul coup.

Elles pouvaient encore agiter le peuple, elles étaient incapables de le diriger.

Ce grand changement s’était fait insensiblement et en secret. Personne ne l’apercevait encore clairement. Les plus intéressés ignoraient qu’il eflt eu lieu. Leui’s adversaires eux-mêmes en doutaient. Toute la nation avait été tenue loin de ses propres affaires, et n’avait plus qu’une vue trouble d’elle-même.

Depuis longtemps. déjà tout le malaise qu’on éprouvait semblait se résumer dans un mécontentement contre le pouvoir et se transformer en esprit d'opposition.

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Dès qu'ils furent réunis, les notables, oubliant qu'ils n’étaient t|ue les délégués du prince, choisis par lui pour lui apporter des conseils et non des leçons, agirent en représentants du pays. Ils demandèrent des comptes, censurèrent des actes, attaquèrent la plupart des mesures dont on leur demandait seulement de faciliter l’exécution. On cherchait leur aide : ce fut leur opposition qu’on rencontra.

Aussitôt l’opinion publique se souleva et porta tout son poids de leur côté.

On vil alors le spectacle singulier d’un gouvernement proposant des mesures favorables au peuple sans cesser d’être impopulaire, et une assemblée les combattant avec l’aide de la faveur publique.

Le gouvernement propose de réformer la gabelle, qui pesait si lourdement et souvent si rrucllcment sur le peuple. U veut abolir la corvée, réformer la taille, supprimer les vingtièmes, auxquels les classes élevées étaient parvenues en partie à se soustraire. A la place de ces memes impôts qui seront abolis ou réformés, il propose un impôt territorial assis sur les bases mêmes de notre impôt foncier, et reporte à la frontière les douanes qui gênaient le commerce et l’industrie. Enfin à côté et presqu’à la place des intendants qui administraient chaque province, il veut mettre une assemblée élective qui sera chargée non-seulement de surveiller la gestion des affaires, mais dans la plupart des cas de les conduire.

Toutes ccs mesures étaient conformes à l’esprit du temps. Elles sont combattues ou ajournées par les notables. Cependant c’est le gouvernement qui est im-

DE L’OUVRAGE L'ANCIEN RÉGIME LT LA RÉVOLUTION. 77 populaire, el les notables qui ont la voix publique pour eux.

Craignant qu’on ne l’eût pas bien compris, le ministre Galonné explique dans un document public que l’eflet des lois nouvelles sera de soulager le peuple d’une partie des impôls, et d’en reporter le poids sur les riches'. Cela était vrai, et il reste impopulaire. « Les prêtres, 'dit-il dans un autre endroit, sont avant tout des citoyens et des sujets. Il faut qu’ils soient soumis comme tous les autres à l’impôt. Si le clergé a des dettes, qu’il vende une partie de ses biens pour les acquitter*. » C’était viser à l’une des parties les plus sensibles de l’esprit public. Il la touche el ne l’émeut pas.

A la réforme de la taille, les notables opposent qu’elle ne pourrait s’opérer au profil des imposés, sans amener une surcharge pour les autres contribuables el en particulier pour la noblesse et le clergé dont les privilèges en matière d'impôt se réduisent déjà à presque rien. A l’abolition des douanes intérieures, ils objectent péremptoirement les privi éges| de certaines provinces pour lesquelles il convient d’avoir de grands ménagements.

ils approuvent hautement en principe la création des assemblées provinciales. Ils désirent du moins qu’au lieu d'y confondre dans le sein de ces petits corps locaux les trois ordres, on les y tienne séparés, et que ce soit toujours un gentilhomme ou un prélat qui les préside : « Car, disent

1 Avertissement du 31 mars 17X7. t

* Histoire du gouvernement frmç<iU, du 22 février 1789 jusqu’au 5! décembre.

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quelques bureaux, ces assemblées tendraient à la démocratie, si elles n'élaient dirigées par les lumières supérieures des premiers ordres. »

Cependant les notables conservent leur popularité jusqu’au bout. Bien plus ils l’accroissent sans cesse. On leur applaudit, on les excite, on les soutient; ils résistent ; on les pousse avec de grands cris à la lutte.

Et le roi se hâtant de les congédier, se croit obligé de les remercier publiquement.

On dit que plusieurs d’entre eux s’étonnèrent de cette faveur publique et de cette puissance soudaine.

Ils s’en seraient bien plus étonnés encore s’ils avaient pu prévoir ce qui allait suivre; s’ils avaient su que ce qu’ils combattaient avec la faveur populaire, ces lois nouvelles qu’ils repoussaient ou ajournaient, reposaient sur les principes mômes que la Révolution allait faire triompher; que ces institutions traditionnelles qu’ils opposaient aux nouveautés que le gouvernement proposait, c’étaient précisément les institutions que la Révolution allait abattre.

Ce qui faisait la popularité des notables, ce n’était pas la forme de leur opposition, mais leur opposition même. Ils critiquaient les abus du pouvoir, censuraient ses prodigalités, lui demandaient compte de ses dépenses ; ils parlaient de lois constituantes du pays, de principes fondamentaux qui limitent la puissance illimitée du roi, et sans précisément appeler l’intervention de la nation dans ses affaires et les états généraux, ils

DE L'OUVRAGE L’ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION-. 79 en réveillaient à tous moments l’idée. C’était assez.

Depuis longtemps déjà le gouvernement souffrait d’un mal qui est comme la maladie endémique et incurable des pouvoirs qui ont entrepris de tout commander, de tout prévoir et de tout faire. Il était devenu responsable de tout. Quelque divisés que l’on fût sur les sujets de plaintes, on se réunissait donc volontiers pour le blâmer; ce qui n’était jusque-là qu’une inclination générale des esprits dejinl alors une passion universelle et impétueuse. Toutes les douleurs secrètes que faisait naître le contact journalier d’institutions ruinées, dont les débris blessaient en mille endroits les idées et les mœurs, toutes les colères contenues qui s’entretenaient au milieu de classes divisées, de conditions contestées, d’inégalités ridicules ou oppressives, se tournèrent alors contre ,1e pouvoir. Depuis longtemps elles cherchaient un chemin pour se faire jour. Celui-ci s'ouvrit devant elles; elles s’y précipitèrent aveuglément. Ce n’était pa* leur voie naturelle; mais c’était la première qui s’offrait ; la haine de l’arbitraire parut donc en ce moment la passion unique, et le gouvernement l’ennemi commun.

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