‹ MélangesChapitre 34 sur 59 · MICHILLIMACHINAC. GREEN RAY (LA BAIE VERTE · texte numérisé non relu

MICHILLIMACHINAC. GREEN RAY (LA BAIE VERTE

31 juillet 1831. Retour à Détroit.

Rencontre d’un de nos passagers de VOhio qui nous apprend qu’un grand bateau à vapeur, le Steamboal Superior, venant de Buffaloe, va parcourir les grands lacs, le lac Erié, le lac Huron et le lac Michigan, pour la première fois jusqu’à Green-Bay. Nous changeons immédiatement tous nos projets, et nous nous déterminons à aller à Green-Bay.

rr août 183t. Nous nous embarquons sur le Superior. Nous remontons la rivière de Détroit.

Lac Saint-Clair. Le soir on danse sur le pont. Gaîté américaine.

1 Ici so place l’excursion de Tocqueville sur les grands lacs et dans la forêt vierge, dont il a fait le récit sous le titre de Quinze jours au désert. Voir t. V (Noie de l’éditeur).

2 «oùt 1831. En vue du lac Iiuron. Nous entrons dans cet immense lac.

Visite au fort Gratiot, où notre bâtiment vient chercher du bois. Rlack-River. Chasse au marais de l’autre côté de la rivière Saint Clair. Rencontre de huit Indiens sauvages, tout nus, barbouillés de la tète aux pieds de diverses couleurs, les cheveux hérissés, une massue de bois à la main, sautant comme des diables; beaux hommes; ils dansent devant nous le War-dance (la danse de guerre), pour gagner un peu d’argent; horrible spectacle! nous leur donnons un shelling...

6 août. Arrivée le soir à l’extrémité du lac Huron.

Nous apercevons dans le lointain quelques montagnes. Le fond du lac est parsemé d’une multitude innombrable de petites îles qui ressortent comme des bosquets sur la surface de l’eau. Parfaite solitude. Des forêts de tous les côtés. Pas la moindre trace de l’homme. Pas un vaisseau en vue. En côtoyant Pile Saint-Joseph, ruines du fort de ce nom. Nous entrons dans la rivière Sainte-Marie, tantôt large comme un lac, tantôt resserrée entre les îles et les pointes de terres couvertes de bois.

De temps en temps une famille d’indiens sur la rive, assis immobiles auprès de leur feu. Leur canot tiré sur la grève. Un grand canot monté de huit hommes vient vers nous. Les Indiens tirent des coups de fusil, poussent des cris de joie. Ils nous donnent dos pigeons ramiers; nous leur donnons de l’eau-de-vie. Au coucherdu soleil nous entrons dans un canal fort étroit. Vue admirable; instant délicieux. Les eaux de la rivière immobiles et transparentes; une forêt superbe qui s’y réfléchit. Dans le lointain, des montagnes bleues et illuminées par les derniers rayons du soleil. Feu des Indiens

NOTES DE VOYAGES

qui brille à Iravcrs les arbres. Notre vaisseau s’avance majestueusement au milieu de cette solitude au bruit des fanfares que l’écho des bois renvoie de tous les côtés. A la nuit, on met à l'ancre. Danse sur le pont. Étonnement et admiration des Indiens à la vue du premier vaisseau à vapeur worl;in<j-in-the-water.

0 août tS5l. — Brouillard épais qui nous empêche de partir. 11 se lève, et découvre à nos veux des collines sans fin et d’éternelles forêts. A neuf heures du matin arrivée à Saut-Sainte-Marie. Site délicieux. Temps admirable. Sainte- Marie : un carré palissadé, avec un mât surmonté d’un immense pavillon américain au milieu ; plus loin, deux pointes de terre couvertes de beaux arbres qui resserrent la rivière; sous les arbres, des wigwams. Entre les pointes, les Rapides. Plus loin, des montagnes et d’interminables forêts. A notre arrivée, toute la population sur le rivage et sur les toits des maisons. On ne voit qu’une fois par an un vaisseau comme le nôtre. Caractère singulier de cette population. Mélange de tous les sangs. Les plus nombreux, les Canadiens. Bois brûlés ou métis; nuances depuis l'Européen jusqu'au sauvage. Nous prenons un canot indien pour aller au lac Supérieur.

Ce qu’était ce canot d’écorce peint. Assis au fond (huit en nous comptant), sérieux et immobiles. Aux deux bouts un Canadien demi-sauvage, mais qui a retenu toute la gaîté de ses pères et fait voler le canot en chantant et en disant dos bons mots. Singulier effet que produit sur nous cette langue française entendue là à la fin du monde avec son vieil idiome et son accent provincial : la faridondaine, la faridondon ! Ohé! jou ! Ohé! joui... Nous arrivons à la pointe aux chênes. Petit village indien. Costume du chef : pantalon rouge, une couverture; les cheveux retroussés sur le haut de la tête; deux plumes dedans. Je demande ce que c’est que ces plumes : il me répond avec un sourire de fierté qu’il a tué

deux Sioux (il est un Sauteur de nation, toujours en guerre avec l’autre). Je lui fais demander une de ces plumes en lui disant que je la porterai dans le pays des grands guerriers, et qu'on l’admirera. Il la détache aussitôt de scs cheveux et me la donne, puis me tend sa main cl serre la mienne.

Visite au camp des Indian-Traders.

Un Anglais, froid trafiquant, au milieu d’une foule de Canadiens et de sauvages qu’il mène commercer avec les Indiens du lac Supérieur. Les Canadiens nous entourent avec la franchise et la bonhomie des Français. Ils paraissent charmés de voir des Français. Nous leur demandons des renseignements sur les Indiens. Les Indiens vont tous les ans jusqu’à fond du lac , portent le même habillement que ceux que nous avons vus. Bons et hospitaliers en paix. Bêtes féroces à la guerre, brûlent leurs prisonniers. Antipathie des Indiens pour la langue anglaise. Leur goût pour le français. Dans les déserts les plus éloignes, les Indiens saluent les Européens en disant : Bon jour.

Nous revenons. Descente des Rapides. Habileté incroyable des Canadiens. Tassage à travers les rochers comme une flèche. Empressement des Indiens vers M. Mullon, prêtre catholique. Baptêmes dans la chambre du vaisseau.

Même jour, i août, à bord du Supérieur. Conversation avec le révérend M. Mullon, prêtre catholique, qui vient de Détroit et se rend à Michillimachinac pour y porter l’instruction religieuse à une colonie d’indiens catholiques nouvellement établie à Y Arbre-Cro^ cliu :

D. Pensez-vous que l’appui de la puissance civile soit utile à la religion?

NOTES DE VOYAGES

R. Je suis profondément convaincu qu’il lui est nuisible. Je sais (pie la plupart îles prêtres catholiques en Europe ont une croyance contraire : je connais leur manière de voir. Ils se méfient de l’Esprit de liberté, dont le premier effort a été dirigé contre eux ; ayant d’ailleurs toujours vécu sous l’empire des institutions monarchiques qui les protégeaient, ils sont naturellement portés à regretter cette protection. Ils sont donc victimes d'une erreur inévitable. S’ils pouvaient habiter ce pays, ils ne tarderaient pas à changer d’opinion. Toutes les croyances religieuses sont ici sur le même pied. Le gouvernement n'eu soutient ni n’en persécute aucune. Et sans doute il n’y a pas de pays au monde où la religion catholique compte des sectateurs plus fervents et des prosélytes plus nombreux. Je le répète, moins la religion et ses ministres seront mêlés au gouvernement civil, moins ils prendront de part dans les discussions politiques, et plus les idées religieuses gagneront de pouvoir.

D. Quels sont aux Etats-Unis les sectaires les plus ennemis du catholicisme?

R. Toutes les sectes se réunissent dans la haine du catholicisme; mais il n’y a que les presbytériens qui soient violents. Ce sont aussi ceux qui ont le plus de zèle.

D. Rencontrez-vous quelquefois quelque trace des travaux des Jésuites parmi les indiens?

R. Oui; à l' Arbre-Crochu il y a des familles qui ont reçu, il y a cent cinquante ans, les premiers principes du christianisme, et où j'en retrouve encore la trace. Les tribus qui ont reçu des Jésuites quelques notions du christianisme, et chez lesquelles ces notions ne sont pas tout à fait effacées, v sont ramenées très-vile, quand on peut arriver jusqu'à elles. En général les Indiens conservent avec vénération le souvenir des robes noires. De temps en temps on rencontre encore dans le désert des croix élevées jadis par les Jésuites.

D. Est-il vrai (pic les Indiens aient une éloquence naturelle?

R. Rien n’est plus vrai. J’ai souvent admiré le sens profond et la concision de leurs discours. Leur style a quelque chose de lacédémonien.

D. Font-ils encore la guerre avec lajnéme férocité?

R. La même. Ils brûlent et tourmentent de mille manières leurs prisonniers. Ils scalpent les morts et les blessés. Ce sont cependant des hommes doux et honnêtes, quand leurs passions ne sont pas irritées par la guerre. J'ai vu leurs danses guerrières. Jamais je n’ai assisté à un spectacle plus effroyable. Les guerriers (pii doivent danser ont soin de se rendre aussi horribles (pie possible en se barbouillant de couleurs. En dansant, ils imitent toutes les scènes barbares auxquelles une guerre entre Indiens donne toujours lieu. Dans leurs pantomimes ils ont tantôt l’air de casser la tête à leur ennemi, tantôt de le tourmenter, tantôt de le scalper. Il y a quelques années, l’évêque de Cincinnati lit proposer à une tribu indienne (j’ai oublié le nom que in’a dit M. Million) de lui envoyer un certain nombre d’enfanLs pour les instruire. J’assistai à la délibération à laquelle celte offre donna lieu. Je vous assure que, bien (pie l'assemblée fût composée de sauvages, elle n’en était pas moins imposante. Ils étaient assis en cercle. Chacun parlait à son tour avec une grande gravité et une éloquence naturelles. Il n’arrive jamais à un Indien d’interrompre l'orateur.

D. Quel pouvoir public existe chez, les sauvages?

R. Ils ont des chefs. Plusieurs sont héréditaires, et leur famille ne perd ses droits qu’à la suite de quelque crime honteux. Il y a, du côté de la rivière Saint-Joseph (Michigan), un chef indien qui fait remonter sa descendance directe jusqu'à celui de scs ancêtres qui a reçu le premier Français dans le pays.

D. Les Indiens de V Arbre-Crochu sont-ils fervents?

NOTES DE VOYAGES

(Ici la figure «le M. Mullon s’est animée d'une manière extraordinaire.)

H. Je ne connais pas de meilleurs chrétiens. Leur foi est absolue; leur obéissance aux lois de la religion est entière. Un Indien converti se ferait plutôt tuer que de manquer aux règles de son culte. Leur vie devient très-morale. Vous avez pu voir avec quel empressement la population indienne du saut Sainte-Marie (à l’entrée du lac Supérieur) est venue me trouver dès qu'on a su qu’il y avait un prêtre à bord. J’ai baptisé beaucoup d’enfants.

1). Comment le clergé américain se recrute-t-il?

R. Jusqu'à présent la plupart des prêtres sont venus d’Europe. Nous commençons seulement à en avoir d’originaires de l'Amérique : ce qui vaut bien mieux. Nous avons maintenant douze ou treize séminaires dans l’Union. Depuis quarante ans, le catholicisme fait d’incroyables progrès parmi nous.

D. Comment se payent les dépenses du culte?

R. Au moyen de dons volontaires. Les bancs que chaque famille a dans l'église (jiews) forment le principal revenu.

I). Comment se nomment les évêques?

R. Le pape les nomme directement; mais dans l’usage il consulte le corps des évêques en fonction. Il lui est quelquefois arrivé de ne pas le faire, et alors les choix ont rarement été heureux.

1 août 1851. Nous partons à une heure du matin.

Nous traversons la pointe sud-ouest du lac lluron. Flotte de vingt-deux canots indiens qui se croisent avec nous et retournent chez eux après avoir reçu les présents des Anglais.

A trois heures nous longeons Bois-Blanc et l’Ile ronde, et nous arrivons à Michillimachinac, île de trois lieues de tour.

sol assez élevé. Au sommet les conslructions blanches d'un fort américain.

7 août i83i. Michillimactiinac.

Le soir, me promenant sur le bord du lac, j’arrivai à un bivouac de Canadiens. C’étaient, comme je le reconnus bientôt, de ces Canadiens qui font le commerce avec les Indiens. Je m’assis à leur feu, et j'eus avec le principal d'entre eux la conversation suivante :

D. Que sont devenus les Ilurons et les Iroquois qui ont joué un gi grand rôle dans ! histoire des colonies?

R. Les Ilurons sont presque disparus. Les Iroquois, à moitié détruits aussi, se sont fondus presque tous avec les Chippeways. Beaucoup sont établis à Green-Bay et dans les environs. Les Iroquois formaient une nation astucieuse, toujours prête à se mettre de notre côté ou de celui des Anglais, suivant le côté vers lequel la fortune semblait pencher.

D. Avez-vous qnelque chose à craindre des Indiens en commerçant avec eux?

B. Presque rien. Les Indiens ne sont pas voleurs, et d’ailleurs nous leur sommes utiles.

D. Pensez-vous que les Indiens soient meilleurs ou plus mauvais en proportion qu'ils sont plus près ou plus éloignés des Européens?

R. Je pense qu’ils sont beaucoup meilleurs quand ils n’ont point de contact avec nous, et certainement plus heureux. Il y a plus d’ordre, plus de gouvernement parmi eux, à mesure qu’on avance davantage dans la forêt sauvage.

R. Les Indiens éloignés dont vous parlez ont-ils des chefs?

R. Oui, monsieur, ils ont des chefs dont le pouvoir est très-respecté pendant la paix. Ils sont héréditaires, et leur origine se perd dans la nuit des temps. Ils nomment un chef particulier (le plus brave) pour les mener n la guerre. Ils

NOTES DE VOYAGES

n’ont pas précisément de justice régulière. Cependant lorsqu'un meurtre est commis, on livre le meurtrier à la famille du mort. Quelquefois il parvient à se racheter; plus souvent on le tue, et on l’enterre avec sa victime.

D. Comment vivent ces Indiens éloignés dont vous parlez?

II. Dans une aisance absolument inconnue près des établissements européens. Ils ne cultivent point la terre. Ils sont moins bien couverts et ne se servent que d’arcs et de flèches. Mais le gibier est d'une abondance extrême dans leurs déserts. Je inc figure qu’il en était ainsi jusqu a l'Atlantique avant l’arrivée des Européens. Mais le gibier fuit vers l'ouest avec une rapidité incroyable. Il précède les blancs de plus de cent lieues.

1). Est-ce que les Indiens n’ont pas l’idée que tôt ou lard leur race sera anéantie par la nôtre?

R. Ils ont une extrême insouciance de l'avenir. Ceux qui sont à moitié détruits déjà ou sur les pas desquels nous marchons, voient avec désespoir les Européens s’avancer vers l'ouest; mais il n’est plus temps de résister. Toutes les nations éloignées de l'Ouest (j’ai entendu dire qu’il y en avait bien encore trois millions) ne semblent pas se douter du danger qui les menace.

I). Est-il vrai que les Indiens aiment les Français?

R. Oui, monsieur, extrêmement. Us ne consentent à parler que le français. Dans les déserts les plus éloignés, la qualité de Français est près d’eux la meilleure recommandation, lisse rappellent toujours nos bons traitements quand nous étions les maîtres du Canada. D’ailleurs beaucoup d'entre nous leur sont alliés et vivent presque comme eux.

« août. Départ de Michillimacbinac.

Navigation à droite et à gauche des terres basses couvertes de forêts.

o août. Arrivée à huit heures du matin à Green-Bay (la Baie-Verte), gros village au milieu d’une prairie sur le bord d’une rivière.

Grand Seulement. Village indien (iroquois). Je vais chasser. Rivière traversée à la nage. Herbes au fond de l’eau. Je me perds un moment dans la forêt. Retour au même endroit sans m'en douter.

Green-Ray, 12 août 1851 . Conversation avec le major X... Le major X..., homme très-bien élevé et d’un grand sens, a été pendant un an et demi en cantonnement à la Prairie du Chien , vaste plaine située près du Mississipi. Les Européens y ont un poste avancé, et ce lieu est considéré par les Canadiens comme un territoire neutre où les différentes nations se rencontrent en paix.

D. Croyez-vous que les Indiens se plient jamais à la civilisation ?

R. J’en doute. Ils répugnent au travail, et surtout ils ont des préjugés qui les retiendront toujours dans la barbarie. Les nègres cherchent à imiter les Européens, et ne peuvent y parvenir. Les Indiens le pourraient, mais ils ne le veulent point. Ils n’estiment que la guerre et la chasse, regardent le travail comme une honte. Loin de désirer le bien-être de la civilisation, ils le méprisent et le dédaignent. J’ai vu des Indiens, par les jours les plus froids «le l’année, n’ayant pour vêlement qu’une couverture. Loin de nous envier nos fourrures et nos manteaux, ils les regardaient en pitié. Ils ne peuvent concevoir pourquoi on désire autre chose qu’un wigwam, lorsqu'on y peut dormir à couvert; ni pourquoi on cultive un champ, lorsque avec son fusil on peut attraper le gibier qui est nécessaire à la vie.

13 août. Retour à Detroit.

NOTES DE VOYAGES

Ut: JO AOUT AU 10 SEPTEUDRK l'JI

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