DD 10 MAI AU SI JUILLET 1RS
NEW-YORK. SINGSLNG. ALDANY. TOC A. VALLÉE DE I<A NOHAWK. SYRACUSE. LF. LAC 0NÉ1DA. AUBURN. CANANDAGL'A. BUFFALOO. QUINZE JOURS AU DÉSERT.
Nc\V-York, 20 mai 1831.
Jusqu’à présent tout ce que je vois ne m’enlhousiasme point, parce que j’en sais plus de gré à la nature des choses qu’à la volonté de l’homme. Le spectacle que j’ai devant les yeux n’en est pas moins un immense spectacle. Jamais peuple ne s’est trouvé réunir des conditions d’existence aussi heureuses et aussi puissantes. Ici la liberté humaine agit dans toute la plénitude de son pouvoir ; son énergie trouve un aliment dans ce qui est utile à chacun sans nuire à personne. Il y a, on ne peut en disconvenir, quelque chose de fébrile dans le
NOTES ItE VOYAGES.
mouvement imprime ici à l'industrie et à l'esprit de l’homme; mais jusqu’à présent cette fièvre semble ne faire qu’augmenter les forces sans altérer la raison. La nature physique, quoi qu’on fasse, est toujours plus grande que les efforts tentés pour tirer parti des ressources qu’elle présente. Ce qui reste à faire semble s’étendre en proportion de ce qu’on a déjà fait. New- York, qui avait 20,000 âmes au moment de la guerre d’Amérique, en compte maintenant 200,000; et chaque année ajoute des développements immenses à sa grandeur. On nous assure que les déserts du Mississipi se peuplent plus rapidement encore. Tout le monde nous dit qu’on y trouve le sol le plus fertile de l’Amérique; et ils s’étendent presque indéfiniment. Au milieu de cet incroyable mouvement matériel, l’agitation politique me paraît fort accessoire. Elle est à la surface, et n’agite jtoint profondément les masses. On nous assure qu’on a de la peine à faire accepter des fonctions publiques, qui détourneraient des affaires privées. Le fait est que celle société-ci marche toute seule ; et bien lui prend de ne rencontrer aucun obstacle : le gouvernement me semble ici dans l’enfance de l’art.
Singsing, 29 niai 1831 *.
Le principe des républiques anciennes était le sacrifice de l’intérêt particulier au bien général. Dans ce
1 Singsing, petit village situé sur l'Hudson, entre New-York et Albanv ; connu par rétablissement pénitentiaire auquel il a donné son nom.
(Sole de l'Éditeur.)
VOYAGE AUX ÉTATS-UNIS, sens on peut dire qu’elles étaient vertueuses. Iaï principe de la république américaine me paraît être de faire rentrer l'intérêt particulier dans l’intérêt général : une sorte d’égoïsme raffiné et intelligent semble le pivot sur lequel roule toute la machine. On ne s’embarrasse pas ici de rechercher si la vertu publique est bonne ; mais on prétend prouver qu elle est utile. Si ce dernier point est vrai, comme je le pense en partie, celte société serait plutôt éclairée que vertueuse. Mais jusqu'à quel point le bien individuel et le bien général peuvent-ils s’unir et se confondre? Jusqu’à quel point une conscience qu’on pourrait appeler de réflexion et de calcul pourra-t-elle maîtriser les passions politiques, qui ne sont pas encore nées, mais qui ne manqueront pas de naître? C’est ce que l’avenir seul nous montrera.
Singsing, 31 mai isôi.
Il y a à Singsing un vieillard qui se rappelle avoir vu les Indiens établis dans ce lieu. Le nom même de Singsing est tiré du nom d'un chef indien.
[Idem.) On nous montre une maison où demeure un descendant d’Olivier Cromwell.
M. S..., avocat obscur de New-York, résidant à Singsing, me dit :
Je ne crois pas qu’une République puisse exister sans mœurs, et je ne crois pas qu’un peuple puisse avoir des mœurs lorsqu’il n’a pas de religion. Je juge donc le maintien de l’esprit religieux un de nos plus grands intérêts politiques.
NOTES DE VOYAGES
New-York, 7 juin 1851.
Conversation avec JW. Gallatin , ancien ministre des Etats- Unis en France et en Amjleterre.
Nous n'avons point, me dit-il, de village en Amérique, c’est-à-dire de lieu peuplé par des gens cultivant la terre. Le propriétaire vit sur son bien, et les maisons sont toutes dispersées dans la campagne. Ce que vous prenez pour des villages mérite plutôt le nom de villes, puisque leur population est composée de marchands, d’artisans et d 'avocats.
D. Je vous arrête à ce dernier mot, les avocats. Les avocats sont donc très-nombreux parmi vous?
H. Beaucoup plus, je le pense, qu’ils ne sont en aucune partie de l’Europe.
D. Quelle est leur position sociale et leur caractère?
B. L'un s'explique par l'autre : les avocats occupent les premiers rangs dans la société; ils exercent une grande influence. Il en résulte que leur caractère, au lieu d’être inquiet et remuant comme en Europe, est plutôt stationnaire. Sans les avocats nous aurions déjà révisé nos lois civiles; mais ils sont les défenseurs naturels des abus et des obscurités dont iis profitent.
D. Jouent-ils un grand rôle dans les assemblées publiques?
R. Ils composent la plus grande partie des membres de ces assemblées. Mais on a remarqué que les orateurs les plus distingués et surtout les plus grands hommes d’État n’étaient point avocats.
D. Quelle est la position, le rang et le caractère de votre magistrature?
R. Les magistrats sont tous pris dans le corps des avocats, et excepté la discipline de l’audience, ils restent sur le pied de l’égalité avec ces derniers. Notre magistrature est extrêmement respectée : soutenue seulement par l’opinion pu
VOYAGE Al’X ÉTATS-UNIS.
blique, elle a besoin de faire de continuels efforts pour en conserver la faveur. Son intégrité est hors de question. Je regarde la magistrature, soutenue en toute occasion comme elle l’est par le corps des avocats, comme le régulateur des mouvements irréguliers de notre démocratie, et ce qui maintient l'équilibre dans la machine. Remarquez que, pouvant refuser d’appliquer une loi inconstitutionnelle, elle est en quelque sorte un pouvoir politique...
D. Est-il vrai, comme on me l'assure, qu’en ce pays les mœurs soient pures?
R. La fidélité conjugale y est admirablement gardée. Il n’en est pas toujours ainsi de la vertu avant le mariage. Il arrive fort souvent dans nos campagnes (non dans les villes) que l'extrême liberté dont jouissent les jeunes gens des deux sexes, a des inconvénients. Les nations sauvages qui nous entourent poussent encore plus loin l'oubli de la chasteté avant le mariage. Ils ne la regardent pas comme une obligation morale...
New-York, i juin nc>i.
Caractère national des Américains (premier aperçu).
L’inquiétude du caractère me paraît être un des traits distinctifs de ce peuple-ci. L Américain est dévoré du désir de faire fortune : c’est l’unique passion de sa vie; il n’a point de souvenirs qui l’attachent à un lieu plutôt qu’à un autre; point de coutumes invétérées; nul esprit de routine ; il est témoin journalier des changements les plus brusques de la fortune, et craint moins qu’aucun habitant du monde d’exposer l’acquis dans l’espérance d’un meilleur avenir, parce qu’il sait qu’on peut sans peine recréer de nouvelles ressources. Il entre donc dans la grande loterie des choses humaines avec l'assu-
NOTES DE VOYAGES
rance d’un joueur qui ne risque que son gain. Le même homme, nous a-t-on dit souvent, a quelquefois essayé de dix étals. On l’a vu successivement marchand, homme de loi, médecin, ministre évangélique; il a habité vingt lieux différents, et n’a trouvé nulle part de liens qui le retinssent. En un mol, l’homme ici n’a pas d’habitudes, et le spectacle qu’il a sous les yeux l’empêche d’en prendre : 1° beaucoup sont venus d’Europe et y ont laissé leurs coutumes; 2° ceux mêmes qui sont établis depuis plus longtemps dans le pays ont conservé celle différence d’habitudes. 11 n'y a pas encore de mœurs américaines. Chacun prend de l’association ce qui lui convient, et reste dans son originalité... et comment n’en serait-il pas ainsi ? Ici les lois varient sans cesse ; les magistrats se succèdent ; les systèmes d’administration varient ; la nature elle-même change plus rapidement que l’homme. Par une interversion singulière de l’ordre ordinaire des choses, c’est elle qui parait mobile, et l'homme immuable...
Le même homme a pu donner son nom à un désert que nul n’avait traversé avant lui ; il a pu voir renverser le premier arbre de la foret, élever au milieu de la solitude la maison du planteur, autour de laquelle s’est d’abord groupé un hameau, et qu’entoure aujourd’hui une vaste cité. Dans le court espace qui sépare la mort de la naissance, il a assiste à tous ces changements. Dans sa jeunesse, il a habité parmi des nations qui ne sont plus; depuis qu’il vit, des fleuves ont changé ou diminué leur cours ; le climat même est autre qu’il ne l’a
vu jadis, et tout cela n’est encore dans sa pensée qu’un premier pas dans une carrière sans bornes. Quelque puissant et impétueux que soit ici le cours du temps, l’imagination le devance : le tableau n’est point assez grand pour elle; elle s’empare déjà d’un nouvel univers. C’est un mouvement intellectuel qui ne peut se comparer qu’à celui que fit naître la découverte du Nouveau-Monde il y a trois siècles ; et, en effet, peut-on dire que l’Amérique est découverte une seconde fois. El qu’on ne croie pas que de pareilles pensées ne germent que dans la tète du philosophe ; elles sont aussi présentes à l’artisan qu’au spéculateur, au paysan qu’à l’habitant des villes. Elles s’incorporent à tous les objets; elles font partie de toutes les sensations ; elles sont palpables, visibles, senties en quelque sorte. Né sous un autre ciel, placé au milieu d’un tableau toujours mouvant, poussé lui-mème par le torrent irrésistible qui entraîne tout ce qui l’environne, l’Américain n’a le temps de s’attacher à rien ; il ne s’accoutume qu’au changement., et finit par le regarder comme l’état naturel à l’homme; il en sent le besoin; bien (dus, il l’aime: car l’instabilité, au lieu de se produire à lui par des désastres, semble n’enfanter autour de lui que des prodiges...
L’idée d’un mieux possible, d’une amélioration suc- . cessive et sans terme de la condition sociale, celle idée se présente à lui sans cesse et sous toutes ses faces.
NOTES DE VOYAGES
New-York, 10 juin isu.
Aujourd’hui, à un club où j’étais, on a soutenu que les Américains, en s'étendant dans l’intérieur des terres, verraient diminuer leur marine. M. Galatin a évalué à soixante mille (à peu près) le nombre des matelots qui naviguent actuellement sous le pavillon américain. Il a ajouté : « Comme nous n’avons ni la presse des Anglais ni l’inscription maritime des Français, je prédis qu’à la première guerre il nous sera impossible de trouver des matelots en nombre suffisant pour conduire douze de nos vaisseaux. »
Alhany, s juillet 1 8." l .
Grande l'ète de l’anniversaire de la déclaration d’indépendance...
Départ d’Albany le i juillet, dans la nuit.
Vallée de la Mohawk. Pas de trace des Indiens. Les Mohawks, la plus ancienne et la plus brave des tribus confédérées des Iroquois !
Arrivée à Utica.
Charmante ville de dix mille âmes, fondée depuis la guerre de la Révolution...
Utica, B juillet 1831.
Les races indiennes se fondent au contact delà civilisation de l’Europe comme la neige aux rayons du soleil.
Les efforts qu’elles font pour lutter contre leur destinée ne font qu’accélérer pour elles la marche destructive du temps. Tous les dix ans à peu près, les tribus indiennes qui ont été repoussées dans les déserts île
l'Ouest s’aperçoivent qu’elles n’ont point gagné à reculer, et la race Manche s’avance encore plus rapidement qu’elles ne se retirent. Irritées par le sentiment même de leur impuissance, ou enflammées par quelque nouvelle injure, elles se rassemblent et fondent impétueusement sur les contrées qu’elles habitaient jadis et où s’élèvent maintenant les habitations des Européens. Les Indiens parcourent le pays, brûlent les habitations, tuent les troupeaux, enlèvent quelques chevelures. La civilisation recule alors, mais elle recule comme le flot de la mer qui monte. Les Etats-Unis prennent en main la cause du moindre de leurs colons, et déclarent que ces misérables peuplades ont violé la loi des nations. Une armée régulière marche à leur renconlsc. Non-seulement le territoire américain est reconquis, mais les blancs, poussant les sauvages devant eux, détruisent leurs wigwams, et, prenant leurs troupeaux, vont poser l’extrême limite de leurs possessions cent lieues plus loin qu’elles n’étaient auparavant. Ainsi privés de leur nouvelle patrie adoptive parce qu’il a plu à l’Europe savante et éclairée d’appeler le droit de la guerre, les Indiens reprennent leur marche vers l’Ouest, jusqu’à ce qu’ils fassent halte dans quelque nouvelle solitude où la liacltc du blanc ne tardera pas à se faire entendre de nouveau.
Dans le pays qu’ils viennent de saccager, placé désormais à l'abri de leur invasion, s’élèvent déjà de riants villages qui bientôt formeront de populeuses cités. Marchant en avant de l’immense famille européenne dont il forme comme l'avant-garde, le pionnier s’empare à son
NOTES DE VOYAGES
tour des forêts délaissées par les sauvages. Il y bâtit sa cabane rustique, et attend que la première guerre lui ouvre le chemin vers de nouveaux déserts...
6 juillet, départ d’Utica.
Nous rencontrons les premiers Indiens à Oneida-Castle, à cent seize milles d’Albanv. Ils mendiaient. Arrivée à Syracuse.
Syracuse, 7 juillet is.'i
12 juillet 1831, Auburn *.
Conversation avec M. Troop, gouverneur de l’État de New-York. Conversation avec M. Elam Lynds, fondateur du pénitencier de Singsing *.
Canandagua, il juillet 1 831.
Conversation avec M. John Spencer, légiste très-distingué, qui a été successivement avocat, district-altornev (procureur du roi), membre du
Congrès, et présentement membre de la législature de l'État de New-
York. Il a été l'un des rédacteurs des lieviscd Slatutes de cet État.
D. Les membres qui composent les deux chambres des diverses législatures sont-ils élus par les mêmes électeurs et suivant les mêmes conditions d'éligibilité?
R. Oui, dans l’État de New-York en particulier, c’est ah-
1 C'est alors que Tocqueville fit au lac Onéida, voisin de Siracuse, l'excursion qu'il raccontc dans le morceau intitulé: Courte au lac-Onéida. Vojci t. V (note de l'éditeur).
* Petite ville de l'État de New-York, célèbre par sa prison et par son système pénitentiaire auquel elle a donné son nom ( noie de l'éditeur).
1 Cette conversation est rapportée textuellement dans les notes du Système pénitentiaire aux États-Unis (édit, in-18, p. 510).
solument la même espèce d’hommes qui remplissent les deux chambres.
D. Mais quelle est alors l'utilité d’avoir deux chambres?
R. L'utilité est immense, et si bien sentie que c’est désormais un axiome reconnu par tous en Amérique qu’un Corps législatif unique est une détestable institution. Voici les plus grands avantages d’un Corps législatif à deux branches :
Le premier et le plus grand, c’est de soumettre une résolution à deux épreuves. Il s’écoule entre les deux discussions un temps dont le bon sens et la modération profitent, et il arrive sans cesse que le Sénat, bien que composé des mêmes éléments et mû par le même esprit que la législature, voit la même question sous un jour différent, et corrige ce que celle-ci, engagée comme elle l’est par un premier vote, ne peut corriger.
Le second avantage que je vois dans l'institution de notre Sénat, c’est que les membres qui le composent, restant en fonctions plus longtemps que les représentants, et étant renouvelés successivement, forment toujours au sein de la législature une masse d’hommes instruits des précédents et ayant déjà fait leur éducation politique. Ils donnent à nos assemblées législatives une habileté pratique et un esprit de suite qui sans cela leur manqueraient souvent...
D. Quelle est l’influence de la presse sur l’opinion publique?
R. Elle a une grande influence, mais elle ne s’exerce pas de la même manière qu’en France. Ainsi nous n’attachons que très-peu de valeur aux opinions des journalistes. La presse n’obtient d’influence que par les faits qu’elle publie et la tournure qu’elle leur donne. C est ainsi cjue parfois elle parvient à égarer l’opinion sur le compte d un homme ou sur le caractère d’une mesure. En somme, par tous pays et sous tous les gouvernements, la presse sera toujours un instrument redoutable.
NOTES UE VOYAGES
D. Quelles sont les bornes que vous mettez à sa liberté?
R. Notre principe à cet égard est très-simple. Tout ce qui est dans le domaine de l’opinion est parfaitement libre. On pourrait imprimer tous les jours en Amérique que le gouvernement monarchique est le meilleur de tous. Mais lorsqu’un journal publie des faits calonunicux, lorsqu’il suppose gratuitement des intentions coupables, alors il est poursuivi, et ordinairement puni d’une forte amende. 11 n’y a pas longtemps j'en ai eu un exemple. Lors du procès intenté à la suite de la disparition de Morgan (affaire de franc-maçonnerie), un journal publia que les jurés avaient rendu leur verdict de condamnation par esprit de parti. Je poursuivis l'auteur de l’article et le fis condamner.
D. Quel est, à votre avis, le moyen de diminuer la puissance de la presse périodique?
R. Je suis parfaitement convaincu que le plus efficace de tous est de multiplier autant que possible le nombre des journaux, et de ne les poursuivre que dans les cas extrêmes. Leur force diminue à mesure qu’ils sont plus nombreux. C’est ce que l’expérience nous a rendu manifeste. J’ai entendu dire qu’en France il n’y avait que deux ou trois grands journaux en crédit. Je conçois qu’alors la presse devienne un agent très-dangereux.
D. Avez-vous des hommes influents qui écrivent dans vos journaux?
R. Les chefs de parti le font souvent, mais sans signer leur nom...
D. A quoi attribuez-vous la tolérance religieuse qui règne aux États-Unis?
R. Principalement à l'extrême division des sectes. Celle-ci est presque sans bornes. Si deux religions seulement se trouvaient en présence, nous nous couperions la gorge. Mais aucune n’ayant même la majorité, toutes ont besoin de tolérance. Ru reste, c’est une opinion générale chez nous, opi-
nion que je partage, qu’une religion quelconque est nécessaire à l’homme en société, et d'autant plus qu’il est plus libre. J’ai entendu dire qu’en France on était bien tenté d'abandonner toute religion positive. Si cela est viai, vous n’étes pas près, même avec votre esprit de liberté, de voir consolider chez vous les institutions libres, et vous ne pouvez espérer «pie dans la prochaine génération.
I). Quel serait, à votre avis, le meilleur moyen de rendre à la religion son empire naturel?
R. Je crois la religion catholique moins apte que la réfonnée à s’accorder avec les idées de liberté. Cependant, si le clergé était absolument séparé de toute influence temporelle, je ne puis croire qu’avec le temps il ne regagnât pas l'influence intellectuelle et morale qui naturellement lui appartient. Je pense que paraître l'oublier sans lui cire hostile est le meilleur et même le seul moyen de le servir. En agissant ainsi, vous verrez peu à peu l'instruction publique tomber entre ses mains; et la jeunesse prendra avec le temps un autre esprit.
D. Est-ce cpie parmi vous le clergé dirige l’instruction publique?
R. Absolument. Je ne connais que deux exemples du contraire dans l’État de New-York. Cet état de choses me parait conforme à la nature.
Canandagua, 10 juillet 1831.
Indiens.
Parmi les tribus indiennes dont les territoires se trouvent enclavés aujourd’hui dans les possessions européennes, il se rencontre encore quelques hommes dont l’intelligence supérieure prévoit la destinée fatale de leur race, et dont l’énergie sauvage lutte cependant encore contre celle fatalité. Red-Jackct, qui est mort en 1829,
NOTES DE VOYAGES
près ilcBufîaloë, dans le village indien des Scnécas, était un de ces hommes qu’on peut appeler les derniers des Indiens.
M. SjH'ncer me conlait hier sur lui les anecdotes suivantes :
Red-Jacket a été de notre temps le plus grand ennemi que les blancs, et par haine d eux le christianisme, aient eus dans le Nouveau-Monde. Comprenant que le temps était passé de lutter à force ouverte contre les Européens, il usait du moins de tout le pouvoir moral dont il jouissait parmi ses compatriotes pour les empêcher de se fondre au milieu de nous. Red-Jacket connaissait nos usages et entendait l’anglais, mais il dédaignait de le parler. Son influence sur les Indiens était immense. Il est difficile d’entendre un homme dont l’éluquence fût plus naturelle et plus entraînante, et qui sût manier l’ironie avec plus d’habileté. Je me rappelle qu’il y a dix ans, un Indien des environs de BulTaioë fut accusé d avoir tué un Américain. On l’arrêta, et on le traduisit devant un de nos jurys. J’étais alors district attorney (fonctions du ministère public aux Etats-Unis), et j'eus à porter la parole contre lui. Red-Jacket se présenta pour le défendre, et bien qu’il fût obligé de se servir d’un interprète, il gagna sa cause. Après l'audience il s’approcha de moi, et me dit avec une grande apparence de simplicité : « Sans doute mon frère (il parlait de l’accusé) t’avait jadis fait une grande injure? » Je lui répondis qu’avant son crime je ne savais pas qu’il existât. « Je comprends, reprit Rcd-Jacket, le blanc qu’on a tué était ton frère, et tu voulais le venger. » Je cherchai encore à le désabuser et à lui faire comprendre la nature de mes fonctions. Red-Jacket, après m’avoir écouté attentivement, inc demanda si les anciens de mon peuple me payaient pour faire ce que je venais de lui expliquer. Je lui
dis que oui. Alors, feignant d’éprouver la plus vive indignation, il s’écria : « Quoi! non-seulement tu voulais tuer mon frère qui ne t’avait jamais fait de mal, mais tu avais vendu son sang d’avance! — Je confesse, ajouta M. Spencer, que je demeurai tout étourdi de l'apostrophe. »
Il y a bien des années, continua-t-il, les presbytériens de Boston envoyèrent un missionnaire aux Indiens mohawks, établis alors dans la vallée qui porte encore leur nom. Red- Jackel était parmi eux. La tribu s'assembla pour entendre le missionnaire : après quoi on tint, suivant l'usage, une délibération générale; et Red-Jacket, ayant fait décider qu’on renverrait le ministre presbytérien, fut chargé de lui faire connaître cette résolution. « Mon père a bien parlé, dit Red- Jacket; mais mes frères ont un doute qu’ils voudraient éclaircir. Nos aïeux ont raconté à nos pères qu’ils avaient vu le Grand-Esprit, et nous croyons nos Pères. Les hommes blancs nous disent qu’ils croient un livre que le Grand- Esprit leur a donné : mais on prétend que chacune des innombrables tribus des hommes blancs donne, un sens différent à ce livre. A-t-on fait un faux rapport à nos frères? » — Le missionnaire fut obligé d’avouer qu’il y avait quelque chose de vrai dans ce que disait l’Indien, et celui-ci reprit avec un air d'humilité : « Si les hommes blancs, dont le Grand-Esprit a pris soin d’ouvrir l’intelligence sur toutes choses et auxquels il a donné le livre, ne sont pas surs de le comprendre, comment mon frère veut-il que de pauvres sauvages puissent y réussir? » — Le missionnaire s’efforça de lui expliquer que les chrétiens ne différaient (pie sur quelques points, et s’accordaient sur tout le reste. Red-Jacket, après l’avoir laissé parler tant qu'il voulut, termina l’entretien en disant : « Ces choses sont difficiles à comprendre pour les hommes rouges. Mais que mon Père aille les répéter à nos plus proches voisins, les hommes blancs; et si le rémi. 16
NOTES DE VOYAGES
sultat de ses discours est.d'cmpècher les hommes blancs de voler nos terres et nos troupeaux, comme ils le font tous les jours, mon Père pourra revenir vers les hommes rouges, et il trouvera leurs oreilles mieux ouvertes. »
18 juillet, arrivée à Buffaloe.
Le 19, départ de Buffaloe sur le bateau à vapeur Y Ohio, pour Détroit (Michigan)
nr 51 Jt'ILLET AC 50 AOUT 1851
VOYAGE SCR LES GRANDS LACS. LE L\f. ÉRIÉ.
LE LAC Hl’RON. l,E LAC MICHIGAN. I.E SAIT SAINTE-MARIE. LF. LAC SITÊRIEUR.