LA NOUVELLE-ORLÉANS. NORFOLK. WASHINGTON
10 fcplembrc. Départ de Québec. Lac Champlain. Détour à Albany...
BuStOIl, 10 septembre 1831.
Nous avons parcouru l'État de Massachusetts dans sa plus grande étendue, allant d’Alhany à Boston. Nous avons trouve que son aspect différait entièrement de celui de l Étal de New-York. Il n’y a plus de log-houscs, plus d’arbres brûlés, plus de troncs abandonnés au milieu des champs; eu un mot plus de traces de la Wilderness.
Les terres sont bien cultivées; le pays a l’air ancien. Les maisons sont presque toutes charmantes (surtout dans les villages). Il y régne un luxe de propreté singulière. La contrée
est clle-inènie plus pittoresque, parsemée de collines et de montagnes.
Boston, 20 septembre 1851.
Boston est une jolie ville située sur plusieurs collines, au milieu des eau*.
Ce que nous avons vu de scs habitants jusqu'à ce moment diffère entièrement de ce que nous avons observé à New- York. La société, du moins celle dans laquelle nous avons été introduits, ressemble presque complètement aux hautes classes d’Europe. Il y règne du luxe, de certaines recherches. Presque toutes les femmes y parlent bien français, et tous les hommes que nous avons vus jusqu'à présent ont été en Europe. Leurs manières sont distinguées. Leurs conversations roulent sur des sujets intellectuels. On se sent sortir de ces habitudes commerciales et de cet esprit financier qui dominent dans la société de New- York. Il existe déjà à Boston un certain nombre de personnes qui, n'ayant rien à faire, recherchent les plaisirs de l’esprit. Quelquesuns écrivent. Nous avons déjà vu trois ou quatre bibliothèques fort jolies et toutes littéraires.
Il est vrai que nous ne voyons presque que les hommes distingués, mais ceux-ci sont d’un autre genre que les hommes distingués de New-York. Il paraît, du reste, que le préjugé contre les gens qui ne font rien (préjugé en somme très-utile) a encore une grande force à Boston. A Boston, le travail de l’esprit se dirige surtout sur les matières religieuses. Sur vingt-cinq publications semi-périodiques qu’on trouve à PAlbenæum, il y en a douze qui ont plus ou moins tic rapport avec la religion.
IS
NOTES DE VOYAGES
Boston, 2‘2 septembre 1831.
Ce qui nous gène le plus en Europe, ce sont les
hommes qui, nés, dans un rang inférieur, ont reçu une éducation qui leur donne l’envie d'en sortir, sans leur eu fournir les moyens.
En Amérique, cet inconvénient de l’éducation est presque insensible. L’instruction fournit toujours les moyens naturels de s’enrichir, et ne créé aucun malaise social.
Boston, 22 septembre 1831.
Conversation avec M. Gray, sénateur de Massachussets
[homme de lienmoup de talent.)
M. Gray médisait aujourd’hui :
Je regarde comme plus difficile encore d’établir chez un peuple des institutions municipales que de grandes assemblées politiques. Quand je dis institutions municipales, je veux parler non des formes, mais de l’esprit même qui les vivifie. L’habitude de traiter toutes les affaires par discussion et de les conduire toutes, même les plus petites, par le moyen des majorités, eeltè habitude s’acquiert plus difficilement que toutes les autres. C’est elle seule cependant qui constitue les gouvernements vraiment libres. C’est elle qui distingue la Nouvelle-Angleterre non-seulement de tous les pays d’Europe, mais encore de toutes les autres parties de l’Amérique. Nos enfants mêmes ne s’adressent jamais à leurs maîtres pour vider leurs différends. Ils règlent tout entre eux, et il n'y a pas d'homme de quinze ans, chez nous, qui n’ait déjà
VOYAGE Al X ÉTATS-UNIS.
cent lois rempli les fonctions de juré. Je ne doute point que le dernier homme du peuple à Boston n’ait un esprit plus véritablement parlementaire et ne soit plus habitué aux discussions publiques que le plus grand nombre de vos députés. Mais aussi nous travaillons depuis deux cents ans à former cet esprit, et nous avons jtour point de départ l’esprit anglais et une religion toute républicaine.
D. Croyez-vous que le caractère politique des habitants de la Nouvelle-Angleterre 11e tienne pas beaucoup à leur nature?
B. La nature y est pour quelque chose; mais c’est surtout le fait des lois et encore plus des habitudes.
Boston, 22 septembre 1831.
... Comment voulez-vous qu’un homme qui a contracté l’habitude d’obéir à une volonté étrangère et arbitraire dans presque toutes les actions de sa vie, et notamment dans celles qui touchent le plus près le cœur humain , conçoive un véritable goût pour la grande liberté politique?
Les institutions communales non-seulement donnent l’art de se servir de la liberté, mais elles font contracter le véritable goût de la liberté. Sans elles le goût de la liberté politique prend aux peuples comme des désirs d’enfant ou des fougues déjeune homme, que le premier obstacle vient éteindre et calmer.
Boston, 23 septembre 1831.
Pour que la démocratie puisse gouverner, il faut des citoyen*, des gens qui, prenant intérêt à la chose pu-
NOTES I>E VOYAGES
bliquc, aient la capacité de s’en mêler et le veuillent: point capital auquel il faut toujours revenir.
Boston, l" octobre 1831.
Entrevue avec M. John Quinctj Adams , ancien président des États-Unis.
Nous l'avons rencontré chez M. Edouard Evcrett, chez lequel nous dinions. On le reçut avec beaucoup de politesse, comme un hôte distingué : mais voilà tout. La plupart des assistants l'appelaient sir. Quelques-uns lui donnaient par courtoisie le nom de M. le président. M. Adams est un homme de soixante-deux ans, qui paraît posséder encore toute sa vigueur d’esprit et de corps. 11 parle le français avec facilité et élégance. J étais placé à côté de lui à table, et nous avons eu ensemble une longue conversation. Je lui exprimais l’étonnement que j’éprouvais en voyant à cpiel point le peuple américain se passe de gouvernement. Je remarquais, entre autres, cet usage commun à toutes les opinions et à tous les partis politiques d’envoyer leurs représentants dans un lieu désigné d'avance et de les réunir en Convention. M. Adams répondit : « L’usage de ces Conventions ne date «pic de cinq à six ans. Aujourd’hui nous en avons pour toutes sortes de choses. Mais, pour vous exprimer franchement mon opinion, je crois que ces assemblées sont dangereuses. Elles usurpent la place des corps politiques, et peuvent finir par entraver absolument leur action. »
Nous parlions du caractère des Américains en général, et il disait : — Il y a deux faits qui ont une grande influence sur notre caractère : au nord, les doctrines religieuses et politiques des premiers fondateurs de la Nouvelle-Angleterre;au midi, l'esclavage.
D. Regardez-vous, lui dis-je, l’esclavage comine une grande plaie pour les États-Unis?
VOYAGE AliX ÉTATS-UNIS. 277
II. Oui, sans doute, répondit-il, c’est là que se trouvent presque tous les embarras du présent et les craintes de l’avenir.
D. Les habitants du Sud se rendent-ils compte de cet état
de choses?
R. Oui, au fond de leur cœur. Mais c'est une vérité qu’ils ne s’avouent point, quoiqu’il soit évident qu'elle les préoccupe. L’esclavage a modifié tout l’état de la société dans le Midi, ajoutait M. Adams. Là les blancs forment entre eux une classe qui a toutes les idées, toutes les passions, tous les préjugés de l’aristocratie. Mais ne vous y trompez pas; nulle part l’égalité parmi les blancs n’est si grande qu’au Sud. Ici nous avons une grande égalité devant la loi ; mais elle cesse absolument dans les habitudes de la vie. II y a des classes supérieures et des classes ouvrières. Tout homme blanc au Sud est un être également privilégié, dont la destinée est de faire travailler les nègres sans travailler lui-même. Vous ne pouvez concevoir à quel point l'idée que le travail est un déshonneur est entrée dans l'esprit des Américains du Sud. Toute entreprise où les nègres ne peuvent servir d'agents inférieurs ne saurait réussir dans cette partie de l’Union. Tous ceux qui font un grand commerce à Charleston et dans les villes sont venus de la Nouvelle-Angleterre. Je me souviens qu’un député du Sud étant à ma table a Washington, ne pouvait s’empêcher d’exprimer son étonnement de voir des domestiques blancs occupés à nous servir. Il disait à madame Adams : « Je trouve que c’est dégrader l’espèce humaine que de se servir d’hommes blancs pour domestiques. Lorsque l’un d’eux vient pour changer mon assiette, je suis toujours tenté de lui offrir ma place à table. » De cette oisiveté dans laquelle vivent les blancs au Sud il résulte de grandes différences dans leur caractère. Ils s’adonnent aux exercices du corps, à la chasse, à la course. Ils sont robustes, braves, pleins d’honneur. Ce qu’on appelle le point d’honneur y est
NOTES DE VOYAGES
plus délicat là que partout ailleurs; les duels y sont fréquents.
D. Pensez-vous, dis-je, qu’en effet on ne puisse se passer de noirs dans le Sud?
R. Je suis convaincu du contraire, reprit M. Adams. Les Européens travaillent à la terre en Grèce et en Sicile. Pourquoi ne le feraient-ils pas dans la Virginie et les Carolines, où il ne fait pas plus chaud?
D. Le nombre des esclaves augmente-t-il?
R. Il diminue dans toutes les provinces qui se trouvent au nord de la Delaware, parce que là on cultive du blé et du tabac, cultures pour lesquelles les nègres sont plutôt à charge qu’utiles. On les transporte donc de là dans les provinces où se cultivent le coton et le sucre. Dans ces provinces leur nombre augmente. Ils sont peu nombreux dans ceux des Etats de l'Ouest où on les a introduits. Je ne connais rien de plus insolent qu’un noir, ajoutait M. Adams, lorsqu'il ne parle point à son maître et ne craint pas d’être battu. Il n’est même pas rare de voir des nègres traiter trèsmal leur maître, quand ils ont affaire à un homme faible. Les négresses surtout abusent fréquemment des bontés de leurs maîtresses. Elles savent qu’il n’est pas d’usage de leur infliger des châtiments corporels...
ISous parlâmes de la religion, que M. Adams paraissait considérer comme une des principales garanties de la société américaine.
Je lui demandais s’il croyait que le principe religieux fût en décadence aux Etats-Unis?
— Si on compare l’état actuel à celui d’il y a un siècle, oui, me répondit-il ; mais si on compare ce qui existe aujourd’hui et ce qui existait il y a quarante ans, je crois que la religion a gagné au lieu de perdre. Il y a un demi-siècle, la philosophie de Voltaire en France, l’école de Hume en Angleterre, avaient ébranlé toutes les croyances de l’Europe:
le contre-coup s'en faisait fortement sentir en Amérique. Depuis, les crimes de la révolution française ont fait une profonde impression sur nous; il y a eu réaction dans les esprits, et cette impression dure encore.
Remarquez cependant, lui dis-je, le chemin qu'ont fait les esprits depuis le point de départ du catholicisme. Ne pensez-vous pas que leur marche se continue, et ne voyezvous pas dans l'unitairianisme de ce pays-ci le dernier anneau qui sépare le christianisme de la religion naturelle?
M. Adams m’avoua que telle était son opinion. Il ajouta : — Au reste, tous les unitaires de Boston réclament fortement contre cette conséquence attribuée à leur doctrine, et se maintiennent avec fermeté dans le poste extrême qu’ils occupent...
M. Adams semble croire qu’une des plus grandes garanties de l’ordre et de la tranquillité intérieure des Etats-Unis se trouve dans le mouvement de la population, qui du littoral se porte vers l’Ouest. — Il se passera bien des générations, ajouta-t-il , avant que nous nous apercevions du trop plein.
... Je lui parlai alors des dangers plus prochains de l’Union et des causes qui pouvaient amener sa dissolution. M. Adams ne répondit rien; mais il était facile de voir que, sur ce point, il n’avait pas plus de confiance que moi dans l’avenir.
M. Adams vient d’être nommé membre du Congrès. Beaucoup de gens s'en étonnent. C’est le premier des Présidents qui soit rentré dans les affaires publiques.
NOTES DE VOYAGES
Boston, 2 octobre 1851 .
M. Sparks (Jarcd Sparks, éditeur de la Correspondance de Washington) me disait aujourd’hui : — Les propriétés foncières, au Massachusetts, ne se divisent plus; l’aîné succède presque toujours à la totalité des terres. — El que deviennent les autres enfants? dis-je. — Ils émigrent à l'Ouest.
(Ce fait a une immense portée.)
Boston, id.
J’ai été voir aujourd'hui M. Channing, le plus célèbre prédicateur et l’écrivain le plus remarquable qui soit aujourd’hui en Amérique (dans le genre grave). M. Channing, chef de l’Eglise unitairiennc de Boston, est un petit homme qui a l’air épuisé par le travail. Ses yeux sont cependant pleins de feu, ses manières affectueuses. Il a un des organes les (dus pénétrants (pic je connaisse... Il nous reçut à merveille, et nous eûmes avec lui une longue conversation dont voici quelques parties.
Nous lui parlions du peu de religion qui existait en France (comparativement à ce qui existe aux États-Unis), et il répondait : — Je prends le plus vif et le plus constant intérêt à la France : je crois qu’à sa destinée est jointe la destinée de toute l’Europe.
Vous exerce/, une puissance morale immense autour de vous, et toutes les nations du continent vous suivront dans la voie où vous vous engagerez. Vous avez dans vos mains le pouvoir du bien ou du mal à un plus haut degré qu’aucun peuple qui ait jamais existé. Je ne puis croire qu’il faille désespérer de voir la France religieuse. Tout dans votre histoire témoigne que vous êtes un peuple religieux, et puis je crois que la religion est un besoin si pressant pour le cœur
de l'homme, qu’il est contre la nature des choses qu’une grande nation reste irréligieuse. J’espère, au contraire, que vous ferez faire un nouveau pas à la perfectibilité humaine, et que vous ne vous arrêterez pas, comme les Anglais, à moitié chemin. Ils sont restés au protestantisme du dix-septième siècle. J’ai la confiance que la France est appelée à de plus hautes destinées et trouvera une forme religieuse plus pure encore.
Nous parlâmes à M. Channing de l’unitairianismc, et nous lui dîmes que beaucoup de gens appartenant à des sectes protestantes nous en avaient parlé avec défaveur.
— La question entre nous, répondit M. Channing, est de savoir si le dix-septième siècle peut revenir, ou s’il est passé sans retour. Ils ont ouvert la route, et prétendent s’arrêter précisément au point où le premier novateur s'est arrêté lui -même. Nous, nous prétendons marcher; nous soutenons que si la raison humaine va en se perfectionnant, ce qu’elle a cru dans un siècle encore grossier et corrompu, ne peut convenir en tout au siècle éclairé où nous vivons.
— Mais ne craignez-vous pas, lui dis-je franchement, qu’à force d épurer le christianisme, vous ne finissiez par en faire disparaître la substance? Je suis effrayé, je l’avoue, du chemin qu’a fait l'esprit humain depuis le catholicisme; j’ai peur qu’il n’arrive enfin à la religion naturelle.
— Je crois qu’un pareil résultat, reprit M. Channing, est peu à redouter. L’esprit humain a besoin d’une religion positive; et pourquoi abandonnerait-il jamais la religion chrétienne? Ses preuves ne craignent rien du plus sérieux examen de la raison.
— Pcrmettez-moi une objection, dis-je; elle s’applique non pas seulement à l’unitairianismc, mais à toutes les sectes protestantes, et elle a même une grande portée dans le monde politique. Ne pensez-vous pas que la nature humaine est ainsi constituée que, quels que soient les perfeetionne-
NOTES DE VOYAGES
menls de l'éducation et l’état de la société, il se rencontrera toujours une grande masse d'hommes incapables, par la nature de leur position, de Faire travailler leur raison sur les questions théoriques et abstraites, et qui, s’ils n'ont pas une foi dogmatique, ne croiront précisément à rien?
M. Channing répondit : — L’objection que vous venez de faire est, en effet, la plus sérieuse de toutes celles qu’on peut soulever contre le principe du protestantisme. Je ne crois pas cependant qu’elle soit sans réplique. Premièrement, je pense que, pour tout homme qui a le cœur droit, les questions religieuses ne sont pas aussi diflieilcs que vous semldez le croire, et que Dieu en a mis la solution à lit portée de l’homme. Lu second lieu, il me semble que le catholicisme 11e lève point la difficulté. J'avoue qu’une fois qu'on a admis le dogme de l’infaillibilité de l’Église, le reste devient facile. Mais pour admettre ce premier point, il vous faut bien faire un appel à la raison.
Cet argument me parut plus spécieux que solide : mais comme nous n’avions qu’un temps limité, j’envisageai la question sous une autre face, et repris :
— Il me semble que le catholicisme avait établi le gouvernement des habiles ou de l’aristocratie dans la religion, et que vous y avez introduit la démocratie : or, je vous l’avoue, la possibilité de gouverner la société religieuse comme la société politique par le moyen de la démocratie ne me semble point encore prouvée par l'expérience.
M. Channing répondit : — Je crois qu’il ne faut pas pousser trop loin la comparaison entre les deux sociétés. Pour ma part, je crois tout homme en état de comprendre les vérités religieuses, et ne crois pas tout homme en état d’entendre les questions politiques. Quand je vois soumettre au jugement du peuple la question du tarif, -par exemple, qui divise les plus grands économistes, il me semble qu’on ferait aussi bien de prendre pour juge mon fils que voilà (nous montrant
un enfant de dix ans). Non, je ne puis croire que la société civile soit faite pour être dirigée d’une manière directe par les masses, toujours comparativement ignorantes. Je pense que nous allons trop loin...
Hartford (Connecticut), 5 octobre i«r>i.
J’ai vu aujourd’hui à l’hôpital des sourds-muets une jeune fille sourde-muette et aveugle. Elle parvenait cependant à coudre, et enfilait une aiguille. De temps en temps elle souriait à ses pensées. C’était un singulier spectacle.
Comment le ridicule ou le plaisant peut-il se produire à une âme ainsi murée? Quelle forme prend-il?
Le directeur nous disait qu'elle était douce et très-facile à conduire. Il ajoutait que son odorat était si perfectionné, qu’elle reconnaissait par ce seul sens celui ou celle qui arrivait près d’elle...
Il y a déjà eu ici trois ou quatre nègres dans l'établissement. On m’a assuré qu'on n’apercevait aucune différence entre leur intelligence et celle des ldancs.
NcW-\ol'k, 15 octobre 1831.
On a remarqué en Europe que la division du travail rendait l’homme infiniment plus capable de s’occuper du détail auquel il s’applique, mais diminuait sa capa cité générale. L’ouvrier ainsi classé devient passé maître dans sa spécialité, brute sur tout le reste. Exemple de l’Angleterre : état effrayant des classes ouvrières dans ce pays. Ce qui rend l’Américain du peuple un homme si intelligent, c’est que la division du travail n’existe pour ainsi dire pas en Amérique. Chacun fait un peu de tout. 11 fait chaque chose moins bien que
l'Européen qui s’en occuj>e exclusivement, mais sa capacité générale est cent fois plus étendue. Grande cause de supériorité dans les affaires habituelles de la vie et du gouvernement de la société!
New- York, i;> octobre mi.
Du pouvoir judiciaire et de la légalité.
Pour qu’il y ait légalité, il faut non-seulement qu’on ne puisse rien faire qu’nn nom de la loi, mais encore que ce soient toujours des tribunaux qui soient chargés de lui donner force et de V interpréter.
En France, le règne de la loi est proclamé, mais l’arbitraire se réfugie dans l’exécution.
il y a une multitude de cas où l’action administrative n’a pas besoin d’avoir recours à la justice pour se faire obéir : c’est l’administrateur qui déclare que telle est la loi et qui la fait exécuter comme s’il était revêtu du mandat de la justice.
Philadelphie, 2s octobre 183t.
Conversation avec M. Brown, avocat, très-riche planteur de la Louisiane. (Il a été huit ans ambassadeur en France.)
... Comme nous parlions des quakers, il me dit : — C’est bien dommage que les quakers se soient avisés de porter un costume ridicule et d’interdire en toute circonstance la résistance à l’oppression. Leur doctrine, du reste, est admirable. Parmi toutes les sectes religieuses, c’est la seide qui ait toujours pratiqué la tolérance et la charité chrétienne
dans toute son étendue. Les divertissements sont défendus aux quakers; faire le bien est leur seule jouissance. Malheureusement leur nombre diminue, et de plus ils sont divisés entre eux. Pendant longtemps ils ont professé la doctrine que c’étaient les œuvres et non les croyances (pii sauvaient; mais depuis ils ont abandonné ce grand principe. Aujourd’hui ils forment deux Églises distinctes, dont l’une a une grande analogie avec les unitairiens et nie comme ceux-ci la divinité de Jésus-Christ.
D. Puisque nous en sommes sur le chapitre de la religion, apprenez-moi donc ce que je dois penser du principe religieux dans ce pays-ci : n’existe-t-il qu’à la surface, ou est-il profondément enraciné dans les cœurs? Est-ce une croyance on une doctrine?
R. Je crois qu'il y a au fond des âmes du plus grand nombre une assez grande indifférence sur le dogme. On n’en parle jamais dans nos Eglises, c’est de morale seulement qu’il s’agit. Mais, en Amérique, je ne connais pas de matérialiste. La ferme croyance à l'immortalité de l’âme et à la théorie des récompenses et des peines est, on peut le dire, universelle. C’est là le champ commun où toutes les sectes se rencontrent. J’ai été longtemps avocat, et j’ai toujours vu un grand respect pour la foi du serment.
Nous parlâmes de la Nouvelle-Orléans, qu’il a habitée vingt ans; il me disait : — 11 y a à la Nouvelle-Orléans une classe de femmes dévouées au concubinage. Ce sont les femmes de couleur. L’immoralité est en quelque sorte pour elles une profession qu’elles remplissent avec fidélité. Une fille de couleur est destinée, depuis sa naissance, à être la maîtresse d’un blanc. Lorsqu’elle devient nubile, sa mère a soin de la pourvoir : c’est une sorte de mariage temporaire. Il dure ordinairement plusieurs années, pendant lesquelles il est trèsrare qu’on ait à reprocher aucune infidélité à celle qui s’est liée de cette manière. Elles passent ainsi de main en main
jusqu'à ce qu’ayant acquis une certaine fortune, elles se marient pour tout de bon avec un homme de leur condition, et font entrer leurs lilles dans la même voie. — Voilà, dis-je, un ordre de choses bien contraire à la nature; il doit jeter une grande perturbation dans la société.’ — Pas tant que vous pourriez le croire, répondit M. Brown ; les jeunes gens riches sont très-dissolus; mais l'immoralité est resserrée dans la sphère des femmes de couleur. Les femmes blanches de race française et américaine ont des mœurs très-pures. Elles sont vertueuses d’abord, j’imagine, parce que la vérin leur plait, et ensuite parce que les femmes de couleur ne le sont pas. Avoir un amant serait s'assimiler à elles...
Dans un autre moment M. Brown me disait : — Une chose bizarre, c’est qu'à la Nouvelle-Orléans les hommes de couleur font toujours cause commune avec les blancs contre les noirs.
Philadelphie, 20 octobre 1831.
De lu supériorité des mœurs sur les lois.
Après tpi’on a bien réfléchi aux principes qui font agir les gouvernements, à ceux qui les soutiennent ou les ruinent; lorsqu'un a passé bien du temps à calculer avec soin quelle est l'influence des lois, leur bonté relative et leur tendance, on en arrive toujours à ce point qu’au-dessus de toutes ces considérations, en dehors de toutes ces lois, se rencontre une puissance supérieure à elles ; c’est V esprit et les mœurs du peuple, son caractère. Les meilleures lois ne peuvent faire marcher une constitution en dépit des mœurs ; les mœurs tirent parti des pires lois. C’est là une vérité commune, mais à laquelle mes études me ramènent sans cesse. Elle est
VOYAGE Al!\ ÉTATS-UNIS, placée dans mon esprit comme un point central. Je l’aperçois au bout de toutes mes idées.
Les lois cependant concourent à produire V esprit, les mœurs, le caractère du peuple. Mais dans quelle proportion? Là est le grand problème auquel on ne saurait trop réfléchir.
Baltimore, 30 octobre i83t.
Conversation avec M. Lalrobe, avocat distingué de Baltimore.
D. Baltimore, tpii compte aujourd'hui quatre-vingt mille âmes, n’avait pas trente maisons à l'époque de la Révolution. Qui a donc pu donner à cette ville un accroissement si rapide ?
R. D’abord le résultat de notre Révolution ; ensuite la ruine de Saint-Domingue, qui a l'ait relluer chez nous beaucoup de familles françaises, et nous a donné l’approvisionnement de la colonie; enfin les guerres de la révolution en Europe. L’Angleterre était en guerre avec tout le continent et dominait les mers : nous sommes devenus les facteurs de l’Europe.
D. Est-il vrai qu’il existe des différences très-grandes en Ire les Américains du Nord et ceux du Sud ?
R. Oui; à Baltimore, nous croyons pouvoir reconnaître dans la rue un Yankee ou même un habitant de New-York ou de Philadelphie.
D. Mais quels sont les traits principaux qui distinguent les gens du Nord et ceux du Sud?
R. J’exprimerais la différence de cette manière : Ce qui distingue le Nord, c’est l'esprit d'entreprise... Ce qui distingue le Sud, c’est l’esprit aristocratique (spirit of chivalnj). Les manières de 1 habitant du Sud sont franches, ouvertes; il
est excitable, irritable môme, chatouilleux sur le point d'honneur. L’homme de la Nouvelle-Angleterre est froid, calculateur, patient. Tant que vous êtes chez un homme du Sud, vous êtes le bienvenu ; il partage avec vous tous les plaisirs de sa maison. L’homme du Nord, après vous avoir reçu, commence à réfléchir s’il ne pourrait pas faire affaire avec vous.
I). Pensez-vous qu’on put se passer d’esclaves au Maryland?
R. Oui, j’en suis convaincu. L’esclavage est en général un moyen de culture dispendieux
Il y a quinze ans, il n’était pas permis de dire que l’esclavage pût être aboli au Maryland. Aujourd'hui personne ne le conteste...
Baltimore, |ir novembre 1831.
Conversation avec M. Stuart, médecin.
M. Stuart me disait : — Les médecins exercent une certaine influence dans les petites localités. Ils ont la confiance du peuple et sont souvent envoyés aux législatures et au Congrès. On v envoie aussi quelquefois des ecclésiastiques ; mais le cas est très-rare. On tient en général à maintenir le clergé dans l’Eglise et à le séparer de l'Etat.
D. Quelle est votre opinion sur l’esprit religieux aux Etats- Unis. Quelqu’un hier me dépeignait le peuple américain comme assez indifférent, au fond, en matière religieuse, malgré sa ferveur apparente, et les classes éclairées comme sceptiques et incrédules, no voyant dans la religion qu’une institution morale et politique qu'il importe de conserver?
1t. Cette peinture est au moins très-exagérée. La grande majorité aux Etats-Unis, parmi le peuple et mémo parmi les classes éclairées, est véritablement croyante, et tient
fermement cette opinion, qu'un homme non chrétien ne donne aucune garantie sociale. Cette opinion est si profondément enracinée qu'elle est la source d’une intolérance dont vous ne pouvez vous faire d'idée. Si un ministre évangélique, connu par sa piété, déclarait que dans son opinion tel homme est infulèle , la carrière de cet homme serait presque certainement brisée .. L'opinion publique fait chez nous ce ipic l’Inquisition n’a jamais pu faire. J’ai vu, j’ai connu un certain nombre de jeunes gens qui, après avoir reçu une éducation scientifique, ayant cru découvrir que la religion chrétienne n’était pas vraie, et emportés parle feu de la jeunesse, ont commencé à montrer hautement cette opinion. Ils se sont indignés contre l’intolérance des chrétiens zélés, et se sont mis en hostilité ouverte contre eux. Eh bien! les uns ont été obligés de quitter le pays ou d’y végéter misérablement. Les autres, sentant que la lutte était inégale, ont été contraints de rentrer extérieurement dans les voies de la religion, ou du moins de garder le silence. Le nombre de ceux que l’opinion publique a ainsi fini par réduire est considérable. Un ne public point chez nous de livres antichréliens, ou du moins la chose est très-rare. L’irréligion cependant commence à percer dans quelques journaux. Il y a un journal de ce caractère à Boston, un à New-York, un dans le Jersey, un autre à Cincinnati. Mais les progrès de celte tendance sont très-lents.
Baltimore, 5 novembre I S "* ! .
Ce soir, nous avons etc visiter Charles Carroll. C’est le dernier survivant des signataires de l’acte d’indépendance. Il descend d’une très-ancienne famille anglaise. Il possède le plus vaste domaine qui soit aujourd’hui en
Amérique. La terre sur laquelle il habile contient treize
.sortis l)K VOYAGKS.
mille acres d’étendue et trois cents nègres esclaves. Il a marié sa petite-fille au duc de Wcllesley. Il est catholique. Charles Carroll a quatre-vingt-quinze ans. Il sc lient fort droit, n'a aucune infirmité; sa mémoire seule est peu sûre. Cependant il cause encore très-bien, en homme instruit et aimable. Il a reçu son éducation en France. Il nous a accueillis avec beaucoup de bonté et d’affabilité. La conversation roula sur la grande époque de sa vie, qui est la révolution. Il nous rappela avec un orgueil bien naturel qu’il avait signé l’acte d’indépendance, cl que par cette démarche il risquait tout;» la fois son exis- / tencc et si» fortune, la plus considérable qui fût en Amérique. Je me hasardai à lui demander si dès le princi|>c de la querelle les colonies avaient eu la pensée de se séparer de la Grande-Bretagne.
— Non, inc répondit Charles Carroll; nous étions fortement attachés de cœur à la mère-patrie; mais elle nous a forcés par degrés à nous séparer d’elle.
Il ajoutait avec une grande bonhomie :
— Non, sans doute, nous ne croyions pas que les choses iraient si loin! Lors même que nous signions l’acte d’indépendance, nous pensions que la Grande-Bretagne, effrayée de cette démarche, chercherait à se rapprocher de nous, et que nous pourrions encore redevenir bons amis. Mais les Anglais ont poussé leur pointe et nous la nôtre.
Nous parlâmes du gouvernement des États-Unis. Charles Carroll témoigna regretter les anciennes institutions aristocratiques du Maryland. En général, tout dans
sa conversation respirait le ton et les idées de l’aristocratie anglaise, combinés quelquefois d'une manière originale avec les habitudes du gouvernement démocratique dans lequel il vit, et les souvenirs glorieux de la révolution américaine. 11 Unit par nous dire :
« .1 mere ilemocraaj is but a mob ‘. » Le gouvernement d'Angleterre est le seul qui vous convienne, ajouta-t-il; si nous supportons le nôtre, c’est que nous pouvons pousser chaque année dans l'Ouest nos novateurs.
Toutes les manières d’être et la tournure d’esprit de Charles Carroll le font ressembler complètement à un gentilhomme d’Europe. Probablement les grands propriétaires du Sud, à l’époque de la Hévolution, ressemblaient beaucoup à ce modèle. C’est une race qui disparait aujourd’hui après avoir fourni les [dus grands hommes à l’Amérique. Avec elle se perd la tradition des mœurs élevées. Le peuple s’éclaire, les connaissances s’étendent, une capacité moyenne devient commune. Les talents saillants, les grands caractères sont [tins rares. La société est moins brillante et plus prospère. Ces divers effets de la marche de la civilisation et des lumières, dont on se doute seulement en Europe, apparaissent dans tout leur jour en Amérique. A quelle cause première tiennent-ils? Je ne le vois pas encore.
1 Une démocratie pure u’est autre chose qu'une populace.
Philadelphie, t» novembre 1851.
Conversation avec M. iîiddic, président de la banque des États-Unis... Conversation avec M. Poinsctt, ancien ambassadeur au Mexique...
Sur le stcamboat Ohio (trajet de Piltshu rg à Louisville) , as novembre IRM. Sui’la rivière Ohio.
Si la nature n’a pas donné à chaque peuple un caractère national indélébile , il faut reconnaître du moins que les habitudes, que des causes physiques ou politiques ont fait prendre à l’esprit d’un peuple, sont bien difficiles à arracher, même quand il cesse d’être soumis à aucune de ces causes. Nous avons vu au Canada des Français vivant depuis soixante-dix ans sous le gouvernement anglais, et restés absolument semblables à leurs anciens compatriotes de France. Au milieu d’eux vit une population anglaise qui n’a rien perdu de son caractère national.
Il y a cinquante ans au moins que des colonies d’Allemands sont venues s’établir dans la Pensylvanie. Ils ont conservé intact l’esprit et les mœurs de leur patrie. Auteur d’eux s’agite une population nomade chez laquelle le désir de s’enrichir n’a point de bornes, qui ne lient à aucun lieu, n’est arrêtée par aucun lien, mais se porte partout où se présente l’apparence de la fortune. Immobile au milieu de ce mouvement général, l’Allemand borne ses désirs à améliorer peu à peu sa position et celle de sa famille. Il travaille sans cesse, mais n’aban-
donne rien nu hasard; il s’enrichit sûrement, mais lentement; il tient au foyer domestique, renferme son bonheur dans son horizon, et ne sent nulle curiosité de connaître ce qui se trouve au delà de son dernier sillon...
Effets du mode d'élection :
A double degré : bons choix.
Directe : mauvais choix...
Cincinnati, 2 décembre 1831.
Conversation avec M. Mac-Lean, juge à la Cour suprême des États-Unis...
Louisville, «décembre ISM...
Sandy-Bridge, ir. décembre mi. (Tenessee1).
Je suis venu, me dit notre hôte de Sandy-Bridge, de la Caroline du Sud m'établir en ce pays, il y a plusieurs années.
D. Expliquez-moi pourquoi toutes les habitations que nous rencontrons au milieu des bois offrent un abri si incomplet contre le mauvais temps. Les parois en sont à jour, de telle sorte que la pluie et le vent s’y introduisent sans peine. Une pareille demeure doit être désagréable et malsaine pour le propriétaire comme pour l’étranger. Serait-il donc si difficile de se clore?
R. Bien ne serait plus facile : mais l’habitant de ce pays est en général indolent. 11 regarde le travail comme un mal. Pourvu qu'il ait une nourriture suffisante et une maison qui
' Sandy-Bridge est le lieu où Tocqueville tomba malade. (V. notice, chap. h. Voyage d' Amérique, tome V.) (A oie de l'Éditeur.)
NOTES UE VOYAGES
puisse lui offrir un demi-ahri, il est content cl ne pense qu'à fumer et à chasser.
I). Quelle est, à votre avis, la plus grande cause de cette indolence?
R. L’esclavage. Nous sommes habitués à ne rien faire par nous-nigmes. Il n'y a pas dans le Tenessee de cultivateur qui n’ait un ou deux noirs. Quand il n’en a -pas un plus grand nombre, il est souvent obligé de travailler avec eux aux champs. Mais pour peu qu’il en ait une dizaine, ce qui est très-fréquent, il a en même temps un blanc qui les dirige, et lui nefait absolument rien que monter à cheval et chasser. Il n’y a pas de petit cultivateur qui ne passe une partie de son temps à la chasse et n’ait en sa possession un hon fusil.
D. Pensez-vous que la culture par les esclaves soit économique?
R. Non, je la crois plus coûteuse que si on se servait d’ouvriers libres.
Memphis, 25 décembre 1831...
Nouvelle-Orléans, i" janvier 1 «52.
Conversation avec M. Mazureau, un des premiers avocats de la Louisiane.
D. On dit qu’on trouve à la Nouvelle-Orléans un mélange de toutes nations?
R. Cela est vrai, nous voyons ici le mélange de toutes les races. Il n’y a pas de pays de l'Amérique et de l'Europe qui ne nous ait envoyé des représentants. La Nouvelle-Orléans donne un échantillon de tous les peuples.
D. Mais au milieu de celle confusion quelle est la race qui domine et imprime le mouvement au reste?
R. La race française jusqu’à présent. C'est elle qui donne le ton et modèle les mœurs
VOYAGE AUX ÉTATS-l'NIS.
Nouvdle-Orléans, 2 janvier 1852.
Conversation avec M. Guillemin, consul de France.
— Ce pays, me dit M. Guillemin, est encore essentiellement fiançais d'idées, de moeurs, d’opinions, d’usages, de modes. On se modèle ostensiblement sur la France. J'ai souvent été frappé du retentissement qu'avaient ici nos passions politiques, et de l'analogie qui existe encore sur ce point entre la population de la Louisiane et la population de France. Il m'est souvent arrivé de tenter de prédire, par l’impression qu’un événement faisait ici, celle qu’il produisait en France, et j’ai toujours deviné juste. Los habitants de la Louisiane s’occupent plus des affaires de la France que des leurs.
D. Cette disposition doit être favorable aux rapports commerciaux qui existent entre nous et les États-Unis?
11. Très-favorable. Je regarde comme un des plus grands intérêts pour la France que les mœurs françaises se conservent dans la Louisiane. De celte manière, une des grandes portes île l’Amérique nous reste ouverte. Il nous eut été bien difficile de conserver la Louisiane comme colonie. Mais on aurait pu du moins la retenir assez longtemps et y donner assez de soins pour y créer un peuple français qui se serait maintenu ensuite par lui-même. Nous sommes bien faibles maintenant pour nous soutenir contre la pression des populations américaines. Presque toutes les terres de la Louisiane sont encore dans les mains des Français : mais le haut commerce est entre les mains des Américains. Il y a, il faut le dire, une dilférence très-grande entre les dispositions des deux peuples pour les affaires. Les Français de la Louisiane 11e sont pas entreprenants en fait d’industrie. Ils n aiment point à risquer l’acquis pour le douteux; ils craignent le déshonneur d’une faillite. Les Américains qui tombent ici du
NOTES DE VOYAGES
.Nord chaque année sont dévorés du désir des richesses ; ils ont tout quitte pour cela; ils viennent ayant peu de cliosc à perdre, et fort peu scrupuleux sur le point d'honneur qui attache les Français à payer leurs dettes.
D. De celte lutte qui paraît exister entre les Américains et les Français à la Louisiane, ne résulte-t-il pas de l’aigreur entre les deux nations?
H. On se censure de part et d'autre; on se voit peu ; mais au fond il n'existe aucune inimitié véritable. Les Français ne sont point ici comme au Canada un peuple vaincu. Ils vivent, au contraire, sur le pied d’une égalité réelle et complète. Il se contracte sans cesse des unions entre eux et les Américains. Enfin le pays jouit d’une immense prospérité
Nouvelle-Orléans, 2 janvier tsr.2.
Conversation avecM. ***, avocat très-célèbre à la Nouvelle-Orléans.
Il me disait :
Lorsque la législature est réunie cl délibère, on peut dire que la législation tout entière est en question. Nos chambres sont composées en grande partie de jeunes avocats, ignorants et fort intrigants. Tout le monde ici croit pouvoir être législateur. Ils font, défont, tranchent et coupent à tort et à travers. En voici un exemple : Depuis la cession à l’Espagne, beaucoup (je points de notre droit civil étaient réglés par les lois espagnoles. A la fin de 1828, la session étant à son terme, ou a fait passer inaperçu un hill qui abrogeait toutes les lois en masse sans rien mettre, à la place. Le lendemain, en se réveillant, le barreau et les juges ont appris avec stupéfaction l'œuvre de la veille. Mais la chose était faite.
1). Mais pourquoi les hommes remarquables n’arrivent-ils pas à la législature?
R. Je doute que le peuple les nommât. D'ailleurs on tient peu aux emplois publics, et les hommes saillants ne les briguent pas.
(Ceci est en même temps ce qui fait aller l’Elat si mal, et ce qui le sauve des révolutions.)
Je suis d’ailleurs frappé de plusieurs faits qui contrebalancent ce qui précède : ainsi, le gouverneur actuel de la Louisiane, nommé à l’élection populaire, est un homme de talent et de caractère. M. Johnson et M. Kd. Livingston, également élus, sont deux des premiers hommes de l’Union américaine.
Alabama, o janvier 1832.
Conversation avec M. ***, avocat distingué de Montgommery.
I). Trouvez-vous une grande différence entre l’état social du Nord et celui du Midi?
R. Immense. Nous autres hommes du Midi nous avons peut-être plus de moyens naturels cpic ceux du Nord; mais nous sommes bien moins actifs et surtout moins persévérants. Notre instruction est très-négligée II n existe parmi nous aucun système régulier d’école. Un tiers de notre population ne sait pas lire. On ne voit point le même soin donné à tous les besoins de la société, la même prévoyance de lavenir.
I). Quelle force n parmi vous le sentiment religieux?
NOTES DK YOYXGES.
It. Il y a parmi nous infiniment moins de moralité qu'au Nord. Mais le sentiment religieux proprement dit y est peutêtre plus exalté. Au Nord il y a de la religion ; ici du fanatisme. La secte des méthodistes y domine. . . . . .
Norfolk (Virginie), n janvier 18.V2.
Conversation avccM. Poinsott.
D. Ne pensez-vous pas que dans l'alisenrc de moyens coercitifs, tels que la presse et P inscription maritime , il serait difficile à l'Union de trouver des matelots en temps de guerre?
H. Non. D’abord le haut prix des engagements nous amènera toujours une foule de matelots étrangers; et de plus, eu temps de guerre le commerce souffre, et une multitude de matelots sans emploi ne demandent pas mieux que de monter sur les vaisseaux de l’Etat
D. Quels sont les principes de l’Union en matière de commerce et de droit maritime?
H. La réciprocité la plus parfaite en matière de commerce. Nous avons remarqué que les avantages particuliers ipie nous obtenions de l’étranger n’étaient en aucune façon équivalents au tort qui résulte de l’obligation d’accorder eu retour des privilèges chez nous. Non-seulement donc nous ne demandons jamais à être reçus sur un pied exceptionnel dans les ports étrangers, mais nous refusons positivement les privilèges. C’est ce que j’ai fait quand j’étais chargé de négocier un traite de commerce avec les peuples de l’Amérique du Sud. Quant à notre droit maritime, nous soutenons que le pavillon couvre la marchandise : je crois qu'en cela nous avons tort. Je ne sais pas d’abord si cette règle est en effet dans le droit des gens. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que le principe contraire est d’une grande utilité aux peuples
qui dominent sur mer. Or, nous sommes appelés dans un court espace de temps à nous trouver dans cette position. Il nous faudra alors désavouer nos principes, ce qui fait toujours tort à une nation comme à un homme. Le principe que le pavillon couvre la marchandise n’est bon que pour les nations qui ne peuvent espérer de dominer jamais les mers.
Washington , 28 janvier 1852.
Réunion du Congrès. Petit nombre des membres du Congrès... Plus les assemblées politiques sont nombreuses, plus elles donnent prise à la direction oligarchique de quelques membres.
Washington, 30 janvier 1832
Grands hommes des premiers lemps de la République! Leurs lumières, leur patriotisme vrai! Leur caractère élevé !
Les dieux s’en vont ! ! !
On a admiré Washington de n’avoir pas voulu s’emparer de la dictature, d’être rentré dans la foule... Ignorance du véritable étal des choses; souvenirs historiques mal appliqués; Cincinnatus!... Washington ne pouvait raisonnablement pensera dominer.
Mais où il faut l’admirer, c’est dans sa résistance aux exagérations de l'opinion populaire. C’est là sa supériorité; c’est là le point culminant.
Washington ne pouvait s’élever par les armes (ab-
r.oo
NOTES DF. VOYAGES
surdc), mais parla faveur populaire; et il ne l’a pas recherchée un moment.
Voilà pourquoi Washington, auquel la majorité a fini jiar manquer de son vivant, est devenu plus qu’un homme après sa mort...
VOYAGE EN ANGLETERRE