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Ce qui a fait de l'aristocratie en France le Inil de toutes les haines, ce n’est pas tant que les nobles eussent seuls droit à tout, mais de ce que personne ne pouvait devenir noble...

C’est, en Angleterre, celte heureuse combinaison qui lit et qui fait encore la force de l’aristocratie. L’aristocratie anglaise tient beaucoup, par ses passions et ses préjugés, à toutes les aristocraties du inonde. Mais elle n’est point fondée sur la naissance, ebose inaccessible; elle repose sur l’argent que chacun peut acquérir; et cette seule différence lui permet de résisler, lorsque toutes les autres succombent, soit devant les peuples, soit devant les rois.

L’aristocratie, en Angleterre, a donc, même de nos jours, une puissance et une force de résistance qu’il est très-difficile à un Français de bien concevoir. Les idées générales qu’il a pu se former dans son pa\s ou même dans beaucoup d’autres sur la force ou la faiblesse des principes aristocratiques, il faut qu’il les abandonne ici, parce qu il se trouve sur un. terrain tout nouveau.

L’aristocratie anglaise me paraît cependant exposée maintenant à des dangers sous lesquels elle finira par succomber.

J’ai remarqué plus haut que l’aristocratie, en Angleterre, s’appuyait non-seulement sur elle-même, mais sur les liassions de toutes les classes, qui espéraient entrer dans ses rangs. Cela était vrai à mesure qu’on s’approchait d’elle et que les chances d’arriver au partage de ses privilèges étaient plus grandes. Ainsi le banquier millionnaire et près de devenir un grand propriétaire, était naturellement plus partisan de l’aristocratie que le simple commerçant de Londres : celui-ci que le marchand de la cité, et celui-là enfin que l’ouvrier. Or, de nos jours, les classes qui n’ont presque aucune espérance d’arriver jamais au partage des privilèges aristocratiques sont devenues beaucoup plus nombreuses qu’elles n’étaient autrefois; elles sont plus éclairées et voient mieux ce que je viens de dire. Dans les classes qui

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(Mil des chances pour partager les privilèges de l'aristocratie, il y a une foule de gens ipii conçoivent qu'ils pourraient arriver plus vite par une autre voie. L'esprit démocratique, qu’eu Europe on pourrait appeler l’esprit français, a l'ait parmi elles des progrès visibles.

lu Français qui voit pour la première fois l'Angleterre, est frappé de l'aspect d’aisance qu’elle présente, et ne saurait concevoir ce qui fait que le peuple se plaint. Sous ce vernis brillant se cachent de très-grandes misères... Il ne faut pas juger ici par comparaison; l’expérience prouve que les besoins faclices sont presque aussi impérieux chez l'homme (pie les besoins naturels. De là vient que tant de gens se tuent pour des maux qui paraisse ni imaginaires à leurs voisins. De même pour le peuple anglais, le manque de certaines superfluités auxquelles un long usage l’a accoutumé, est aussi pénible que le défaut de vêtements ou de nourriture pour un Russe. Il crée chez lui un sentiment d’irritation et d’impatience au moins aussi grand.

L'aristocratie anglaise a donc non-seulement à lutter contre les difficultés générales de toutes les aristocraties de notre temps, mais encore contre des passions irritées par la souffrance ou tout au moins le malaise.

... Si l’aristocratie anglaise parvient à faire corps compact avec toutes les classes qui oui quelque espérance d’arriver à partager ses privilèges, elle pourra encore résister : car rien n’est plus difficile au peuple que de faire une révolution à lui tout seul; mais le pourra-t-elle?

A mesure (pie la démocratie devient une puissance, on voit augmenter le nombre de ceux qui préfèrent la chance prochaine d'élévation qu’elle peut donner aux chances éloignées que l'aristocratie présente. De là vient que le peuple trouve jusqu’à présent des appuis- nombreux parmi les hommes que leur position ou leur naissance classaient naturellement dans le parti de l’aristocratie...

VOYAGE EN ANGLETERRE

Londres, *2i août 1833.

M *** me disait aujourd’hui : « L’Angleterre est le pays de la décentralisation. Nous avons un gouvernement central, mais nous n’avons pas d'administration centrale. Chaque comté, chaque ville, chaque commune soigne ses propres intérêts. L’industrie est abandonnée à elle-même : aussi ne voyez-vous en Angleterre aucuns monuments inachevés, parce que tous sont laits dans un but d’intérêt particulier; qu’on ne les entreprend qu’avec les capitaux nécessaires, et que tant qu’ils ne sont pas finis le capital est mort. Chez vous, l’industrie est sujette à .une multitude d’entraves ; ici ses mouvements sont infiniment plus libres. Je conçois que rien n’est plus difficile que d’habituer les hommes à se gouverner eux-mêmes. Là, cependant, est le grand problème de votre avenir. Votre centralisation est une conception magnifique, mais inexécutable. Il n’est pas dans la nature des choses qu’un gouvernement central puisse veiller à tous les besoins d’une grande nation. Dans la décentralisation est la grande cause des progrès matériels de l’Angleterre. Jamais vous n’obtiendrez du pouvoir de décentraliser.

. La centralisation offre un trop grand appât aux passions des gouvernants ; ceux même qui ont prêché la décentralisation abandonneront toujours leur doctrine en arrivant au pouvoir. Vous pouvez en être certain... »

.Londres, sa août 1833.

La plupart de ceux même qui en France parlent contre la centralisation ne veulent point au fond la dc- Iruire : les uns, parce qu’ils tiennent le pouvoir; les autres, parce qu’ils comptent le posséder.

Il leur arrive ce qui arrivait aux prétoriens qui soul-

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fraient volontiers la tyrannie de l’empereur, parce (pic chacun d'eux pouvait un jour parvenir à l’empire. Les uns sont les gouvernants, et je les récuse; les autres aiment la centralisation comme lis prétoriens aimaient le pouvoir des césars ; ils espèrent devenir empereurs.

La décentralisation comme la liberté est une chose que les chefs du peuple promettent, mais ne donnent jamais. Pour l’obtenir cl la garder, le peuple ne doit compter que sur scs propres efforts; et si lui-méme n’a pas le goût de la chose, le mal est sans remède,

Londres, 25 ««ai ht.:.,

L’Angleterre prouve une vérité que j’avais déjà reconnue bien des fois ; c’est que l’unilbrmilé dans les lois secondaires, au lieu d’être un bienfait, est presque toujours un grand mal, parce qu’il est peu de pays dont toutes les parties puissent supporter la même législation jusque dans ses détails. Sous cette apparente diversité qui en Angleterre frappe le regard de l’observateur superficiel et le choque si fort, se trouve la véritable harmonie politique qui consiste dans une administration appropriée aux besoins de chaque localité.

Mais en France on ne voit point ceci : l’uniformité dans les moindres choses est une aussi grande nécessité pour un esprit français que l’ordre et la relation harmonique des sons pour une oreille allemande. Nous devons donc bien remercier le ciel d’être libres, car nous avons

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presque toutes les passions les plus propres à Favoriser rétablissement de la tyrannie... .

« Pour en revenir à l’Angleterre, une des grandes dillicultés qu’on rencontre, quand on veut peindre ses institu lions, naît de* leur extrême diversité, me disait hier M“*. Wcstihinster, où nous sommes en ce moment, a des lois et des habitudes municipales entièrement différentes de ce qui se voit à deux milles d’ici dans la Cité. Je ne prétends pas que dans le cas spécial nous retirions de grands avantages de ce défaut d’uniformité; mais le principe que les lois municipales doivent se plier aux localités, et non les localités aux lois municipales, est excellent. Ce qui vous empêche le plus de décentraliser l'administration en France, c’est que vous vous croyez obligés d’appliquer au même moment la même règle à tout votre immense territoire, à ceux qui peuvent déjà se gouverner seuls, comme à ceux qui en sont encore incapables. Si vous ne teniez pas tant à l'uniformité, votre législation pourrait attribuer à chacun le degré de liberté qui est en rapport avec sa civilisation. »

Londres, 2:. oo<it 1835.

L’état de la religion en Angleterre tnc semble de nature à causer quelque inquiétude. La majorité des Anglais, comme on sait, professe la religion anglicane, ce qu’on appelle the establixhed Churcli. Or, cette Église se trouve dans une position assez analogue à celle de l'Église catholique de France avant la Révolution de 1789. Elle a dans ses mains d'immenses richesses; elle présente de grands désordres et de grands abus; enfin elle est un pouvoir politique : trois grandes causes de ruine pour les puissances spirituelles. L’Église nationale

NOTES llK VOYAGES.

en Angleterre est devenue un parti politique; elle se défend cl elle est attaquée comme tel. Elle soutient comme tel une lutte inégale, ayant contre elle les intérêts et les passions du plus grand nombre. Aussi rien n’est plus populaire, à l’iieure qu’il est, que d’attaquer et d outrager le clergé anglican. Les journaux sont pleins de diatribes contre lui.

Le lendemain de mon arrivée à Londres il se tint un meeting pour parvenir à faire lever certaines restrictions «pii, à ce qu’il parait, s’opposent au développement de l’art théâtral. Les évêques avaient lutté, dans la chambre des lords, contre le bill proposé à a; sujet; et au point de vue de la moralité publique je crois qu'ils avaient raison. Ils n’eu furent pas moins attaqués, dans ce meeting, avec la dernière violence. On leur prodigua les mépris et les sarcasmes. On eût cru entendre le langage d’une assemblée française du même genre. Or l’expérience a prouvé qu’une religion dont les ministres sont un objet de haine ou de mépris est en danger, même relativement à sa doctrine : l’esprit humain, pris dans sa généralité, étant incapable de séparer longtemps l’homme du précepte.

L’esprit d’irréligion ou tout au moins d’indifférence fait donc et fera de grands progrès en Angleterre. Je ne pense pas cependant que de longtemps il y arrive au degré où nous le voyons malheureusement en France de nos jours; et cela par plusieurs raisons :

1° il n’y a que YF.rjlise établie que l’on attaque, et les sectes opposées qui sont très-nombreuses gagnent au

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contraire par ses perles. En France, Ionie espèce d'esprit religieux était attaqué avec le catholicisme.

2° Les Anglais sont un peuple qui a moins de passions et d’imagination que nous. Il fait plus aisément la séparation du prêtre et de la religion.

5* Le peuple anglais est plus sérieux que le nôtre, et les caractères sérieux sont plus portés aux idées reli. gicuscs que les autres.

Londres, 20 «o<u 1855.

On ne peut rien imaginer de plus admirable que la justice criminelle, et rien de plus vicieux que la police ' • judiciaire en Angleterre.

Les défauts de celle-ci peuvent se réduire aux suivants :

1° Point de centralisation dans ses efforts. Il n’existe point de hiérarchie entre ses agents. Chacun est maître dans son district, de telle sorte que non-seulement on ne sait comment transmettre les renseignements d’un lieu à un autre, mais qu’il x*st presque impossible de faire exécuter les mandats.

2° Les officiers de police judiciaire sont si peu payés par l’Étal, qu’il est admis que les parties intéressées les payent elles-mêmes : d’où il suit que la justice n’est à la portée que du riche, ce qui est une grande plaie sociale en matière criminelle. Cet ordre de choses a de plus le grand inconvénient d’intéresser ceux qui doivent réprimer les crimes à ce qu’il s’en commette un grand nombre, et à ce qu’il se commette plus de grands crimes que de petits.

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r»2fi

ô° Il n’y <i pas de fonctionnaire chargé de poursuivre d'oflice : ce qui d’abord rentre dans le défaut plus haut signalé, de mettre la justice hors de la portée du pauvre, et ce qui fait que la loi criminelle n’est jamais appliquée d’une manière continue et ferme...

(Idem.) Procédure criminelle :

La procédure criminelle anglaise, si supérieure à

la nôtre sur quelques points, présente plusieurs défauts énormes :

1° Les Anglais ont multiplié les nullités d’une manière absurde. Ainsi le seul acte d’accusation peut fourmiller de nullités radicales et qui portent cependant sur des points presque indifférents à la lionne administration de la justice, telles qu’une erreur sur le prénom de l’accusé, sur la circonscription territoriale où le crime a été commis, etc., etc.

2° Non-seulement les causes de nullités sont multipliées à l’infini, mais la présence de la nullité entraîne l’acquittement au lieu d’entraîner seulement l’annulation de la procédure [qui l’a précédée, le tout en vertu de cette maxime gothique, sans application utile de nos jours, que la vie ou la liberté d’un homme ne doivent pas être mis deux fois en péril (in geopardise).

5# Le tribunal du lieu où le crime a été commis est le seul compétent pour juger : règle qui assure l’impunité de beaucoup de crimes, surtout en Angleterre où , comme je l’ai remarqué pour la police judiciaire, il est difficile de communiquer d’un district judiciaire à l’autre.

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Londres, 7 septembre 1855.

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