‹ MélangesChapitre 40 sur 59 · DERNIÈRES IMPRESSIONS SUR L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

DERNIÈRES IMPRESSIONS SUR L'ANGLETERRE

Depuis un mois que je suis en ce pays, me mêlant autant que possible à toutes les classes, écoutant les hommes de tous les partis, voici, lorsque je m’interroge, ce que je rassemble de net et de précis dans ces impressions diverses :

Je suis arrivé en Angleterre avec la persuasion que c<a pays était sur le point d’être précipité dans les malheurs d’une violente révolution : mon opinion est en partie changée sur ce point.

Si on appelle révolution tout changement capital apporté dans les lois, toute transformation sociale, toute substitution d’un principe régulateur à un autre, l’Angleterre est assurément en état de révolution, car le principe aristocratique, qui était le principe vital de sa constitution, perd chaque jour de sa force; et il est certain que le principe démocratique tend à prendre sa place. Mais si on entend par révolution un changement violent et brusque, l’Angleterre ne me paraît pas mûre pour un semblable événement; et je vois même bien des raisons de douter qu’elle le soit jamais. Ceci demande que j’explique ma jiensée.

En Angleterre, un nom illustre est un grand avantage qui donne un grand orgueil à celui qui le porte. Mais en général on peut dire que l’aristocratie est fondée sur la

NOTES DE VOYAGES

richesse, chose acquérable, et non sur la naissance qui ne l’est pas. D’où il résulte qu’on voit bien en Angleterre où l’aristocratie commence ; mais il est impossible de dire où elle finit. On pourrait la comparer au lihin, dont on trouve la source sur le sommet d'une haute montagne, mais qui se divise en mille petits ruisseaux et disparaît pour ainsi dire avant d’arriver à l’Océan. La différence entre la France et I Angleterre sur ce point ressort de l’examen d’un seul mot de leur langue. Gentleman et gentilhomme ont évidemment la même origine; mais gentleman s’applique en Angleterre à tout homme bien élevé, quelle que soit sa naissance, tandis qu’en France gentilhomme ne se dit que d’un noble de naissance. La signification de ces deux mots d’origine commune est devenue si différente par suite de l’état social des deux ])cuples, qu’aujourd’hui ils sont absolument intraduisibles, h moins d’employer une périphrase. Cette remarque grammaticale en dit plus que de très-longs raisonnements.

L’aristocratie anglaise ne peut donc jamais soulever ces violentes haines qui animaient en France les classes moyennes et le peuple contre la noblesse, caste exclusive qui, en même temps qu’elle accaparait tous les privilèges et blessait toutes les susceptibilités, ne laissait aucun espoir d’entrer jamais dans ses rangs.

L’aristocratie anglaise se mêle à tout; elle est accessible à tous; et celui qui voudrait la proscrire ou l’attaquer comme corps, aurait beaucoup de peine à la définir.

VOYAGE EN ANGLETERRE. 320

Le pouvoir de l’aristocratie en Angleterre, qu’on pourrait appeler la domination des classes riches, perd cependant chaque jour de son étendue. Cela vient de plusieurs causes :

La première résulte du mouvement général imprimé à l’esprit humain dans tout le monde de nos jour-s. Le siècle est éminemment démocratique. La démocratie ressemble à la mer qui monte; elle ne recule que pour revenir avec plus de force sur ses pas; et au bout d’un certain temps, on s’aperçoit qu’au milieu de ses fluctuations elle n’a cessé de gagner du terrain. L’avenir prochain de la société européenne est tout démocratique : c’est ce dont on ne saurait douter. Le peuple commence donc en Angleterre à concevoir qu’il pourrait aussi se mêler du gouvernement. La classe placée immédiatement au-dessus de lui, et qui n’atteint pas au degré de richesse nécessaire pour prendre une part notable aux affaires, éprouve surtout ces désirs vagues d’accroissement et de pouvoir, et elle devient chaque jour plus nombreuse et plus inquiète. D’ailleurs les embarras et les misères réelles qu’éprouve l’Angleterre de notre temps font naître des idées et excitent des passions qui auraient peut-être continué à dormir longtemps encore, si l’État avait été prospère.

La marche irrésistible des choses mène donc au développement graduel du principe démocratique. Ainsi chaque jour on dirige quelque nouvelle attaque contre les privilèges de l’aristocratie; on leur fait une guerre lente, mais continue.

NOTES DE VOYAGES

Ce qui d’ailleurs de nos jours augmente beaucoup la force de la démocratie, c’est la même cause à laquelle on doit attribuer la longue, domination de l’aristocratie durant les temps précédents.

Lorsqu’un corps ne se compose que d’un certain nombre de membres parfaitement désignés et ayant exclusivement droit à certains privilèges, comme la noblesse de France, un pareil corps réunit sur sa tète d’effroyables liâmes; mais quand on l’attaque, il se défend comme un seul homme, tous ses membres ayant un intérêt certain et délini à la protection de l’ensemble.

Mais en Angleterre, où les limites de l’aristocratie sont inconnues, il y a une multitude de ses membres qui partagent les idées démocratiques à un certain degré, ou qui voient leur intérêt dans l’extension du pouvoir populaire. De là vient que dans beaucoup de questions la chambre des pairs est d’une opinion, et tout le reste de l’aristocratie est avec le peuple. D’un côté il y a attaque continuelle, et de l’autre résistance divisée et souvent faible. Le déclin graduel du principe aristocratique en Angleterre semble donc inévitable.

Voici maintenant les symptômes que j’ai remarqués, et qui, à quelque cause qu’on les attribue, me semblent annoncer que la révolution violente que bien des gens croient imminente est encore loin de nous.

Lorsqu’un peuple a été tenu pendant des siècles en dehors de tout mouvement politique et dans l’ignorance de tout ce qui se rapporte au gouvernement de la société, et (pie tout à coup la lumière lui arrive, il est

VOYAGE EN ANGLETERRE

impossible <le prévoir quelle sera la marche de ses idées. Telle opinion extrême qui s’était à peine présentée au cerveau le plus échauffé peut devenir, pour un pareil peuple, dans le cours d’une seule année, un article de sa foi politique; et rien ne serait plus dangereux que de juger par l’état des esprits d’aujourd'hui ce qu’ils seront demain.

Mais celle remarque n’est pas applicable à l’Angleterre. Dans ce pays la liberté de la presse existe depuis plus d'un siècle. Toutes les questions qui se rapportent au gouvernement de la société ont été, sinon traitées toutes avec détail, du moins soulevées. 11 n’y a pas de théorie si destructive de l’ordre actuel qui n’ait trouvé un écho parmi ces esprits hardis qui, comme les pionniers d’Amérique, s’avancent dans les déserts et précèdent souvent de très-loin la masse du peuple qui les suit.

Lorsqu’une idée ne s’est pas encore emparée de la conviction du peuple anglais, on peut donc compter qu’elle mettra un certain temps à le faire.

Or, autant que je puis en juger, et c’est sur ce sujet que mes observations ont surtout porté, l’opinion publique en Angleterre est bien loin d’en être arrivée au point où il faudrait qu’elle fût, pour menacer l’ordre actuel des choses d’une subversion totale et subite.

Il est facile de remarquer en Angleterre un certain esprit d’innovation répandu dans toutes les classes et qui menace, plus que toute autre chose, le principe aristocratique. Ce qui distinguait le plus jadis le peu-

NOTES DE VOYAGES

' pli; anglais de tous les autres, c’était une parfaite satisfaction de lui-même; tout était bien alors à ses yeux, dans ses lois comme dans ses mœurs. Il s’enivrait alors de l’encens qu’il se prodiguait à lui-même, et déifiait jusqu’à ses préjugés et à ses misères. Celle disposition orgueilleuse, fut encore augmentée par les écrivains français du dix-huitième siècle, qui tous prirent les Anglais au mot, et poussèrent la Ipuange plus loin qu’eux encore. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi. Dans l’Angleterre de nos jours un esprit de mécontentement du présent et de haine du passé commence à se montrer. L’esprit humain y incline vers un excès contraire. Il cherche plutôt ce qu’il y a de mal autour de lui, et songe bien plus à^corrigcr ce qui est mauvais qu’à conserver ce qui est bon .

Les Anglais sont donc engagés dans une voie dangereuse; mais ils y procèdent par des réformes de détail, et n’ont encore conçu aucune de ces grandes idées générales qui annoncent l’approche d’un renversement total de l’ordre existant.

Les privilèges de l’aristocratie sont donc attaqués. Il est facile de voir qu’elle perd à chaque pas quelque chose de sa force. Mais on ne lutte contre elle que par voie indirecte. L’opinion publique est bien loin d’avoir pris un |iarti sur l’utilité d’une aristocratie en général. Je crois même que dans l’état actuel des esprits la majorité est encore décidément en faveur des principes aristocratiques poussés plus ou moins loin, suivant les disjiosilions d’esprit de chacun.

J’ai expliqué plus haut ce qui avait rendu l’aristocratie

VOYAGE EN ANGLETERRE

si puissante en Angleterre. Celle puissance, quoique ébranlée, est encore très-grande. J’ai été singulièrement frappé, durant mon séjour en ce pays, du degré auquel le principe aristocratique avait pénétré dans les mœurs. C’est un point sur lequel j’ai eu occasion de faire une série de remarques qui m’ont paru décisives.

Causez avec un homme du peuple ou des classes moyennes, vous lui verrez un sentiment indéfini de malaise. Il se plaindra de tel ou tel lord, ou de la marche que la Chambre des lords a adoptée ; mais il n’aura pas l’air d’imaginer qu’on puisse se passer de lords. Sa colère se portera contre tel individu, mais l’on n’apercevra que très-rarement en lui ce sentiment violent et plein d’envie qui en France anime les classes inférieures contre tout ce qui est au-dessus d’elles. Ces sentiments naissent, il est vrai, dans l’Anglais, mais ils n’y sont pas encore développés; et peut-être seront-ils bien longtemps encore avant de l’être, si l’aristocratie évite d’entrer en collision avec le peuple.

Mettez ce même homme sur le sujet du gouvernement ; il aperçoit bien qu’il doit prendre part aux affaires; mais l’idée d’attribuer le gouvernement au peuple ne se présente pas à son imagination. De même, adressezvous à un anglais des classes moyennes : vous lui verrez de l’irritation contre les aristocrates, mais aucune haine contre l’aristocratie. Au contraire, il esj. plein lui-même de préjugés aristocratiques. 11 méprise profondément le peuple; il aime le bruit, l’importance territoriale, les équipages; il vit dans l’espérance d’arriver à tout cela à

NOTES UE VOYAGES

son tour, au moyen du vernis démocratique dont il se couvre. En attendant, il donne une livrée à son seul domestique qu’il appelle un laquais, et {varie de ses rapports avec le duc de ***, et du lien très-éloigné de famille qui l'unit à tel autre noble lord.

Toute la société anglaise est encore évidemment montée sur un pied aristocratique, et a contracté des habitudes qu’une révolution violente ou l’action lente et continuelle de nouvelles lois peuvent seules détruire. Le luxe et les jouissances de l’orgueil sont devenus ici des besoins de la vie.

beaucoup d’Anglais préfèrent encore la chance douteuse de se les procurer dans leur entier, à celle d’établir autour d’eux une égalité universelle, où rien ne vienne les humilier. Plusieurs observations positives m’ont convaincu de ce que j’avance.

On sait que l’Angleterre est administrée par les juges de paix que le roi nomme dans chaque comté. Ces magistrats sont tous pris dans la classe des propriétaires. 11 y a dans cet arrangement deux choses qui choquent singulièrement nos habitudes démocratiques:

La première, c’est d’attribuer exclusivement la direction des affaires provinciales aux grands propriétaires fonciers; la seconde est de les faire nommer par le roi et d’attribuer à des magistrats ainsi nommés le pouvoir de taxer les comtés. Cet ordre de choses nous choque, non -seulement parce qu’il est contraire à nos habitudes, mais aussi parce qu'il est en opposition avec certaine théorie générale admise chez nous par la majorité. Mais

VOYAGE EN ANGLETERRE

il n’en est point ainsi en Angleterre. On élève bien quelques réclamations contre le système que je viens de décrire. Les juges de paix sont attaqués indirectement et suides mesures de détail dans plusieurs écrits politiques; mais on ne voit point de grands courants d’opinion se diriger de ce côté. Le besoin de changement ne se fait jniint sentir d’une manière générale, et le peuple se laisse fort tranquillement taxer et gouverner par des hommes qu’il ne nomme pas, et qui ne sont pas pris dans ses rangs. Si les idées et les passions démocratiques avaient pris eu Angleterre le développement qu’on leur suppose, il en serait sans doute autrement. Voici une autre observation plus concluante encore :

11 n’est pas rare d’entendre un Anglais se plaindre de l’extension des privilèges aristocratiques, et parler avec amertume de ceux qui les exploitent ; mais arrivons à lui proposer le seul moyen de détruire l’aristocratie, qui est de changer la loi des successions : vous le verrez sur-lechamp reculer. Je n’en ai pas encore rencontré un seul qui ne m’ait paru effrayé à l’aspect d’une pareille idée. Tant il est vrai qu’il y a de T hostilité contre les aristocrates, mais que l’opinion publique est bien loin d’envisager de sang-froid la destruction de l’aristocratie!

Bien plus, cette loi des successions, qui est comme la pierre angulaire de l’aristocratie, celle loi est entrée dans les mœurs de toutes les classes. En France, le code permet de laisser à l’alné un précipul, et il est très-rare (pie le père le fasse. En Angleterre, la loi n’oblige presque personne à faire des substitutions, mais il est

NOTES DE VOY AGES

peu d'hommes riches qui n’eu fassent : tant le système de l'inégalité des fortunes et de la perpétuité des familles est entre dans les mœurs! En cela du reste, comme en toute autre chose, la vieille société s’ébranle sur sa base; mais on l’attaque indirectement et non en face, par des faits successifs, non par des principes généraux cl absolus. Chaque jour voit disparaître quelques-unes des sinécures lucratives destinées à devenir le |»arlage des cadets, que les instincts aristocratiques de leurs pères avaient ainsi déshérités. Quand les cadets ne pourront plus trouver facilement à vivre, il faudra bien que les aînés partagent. Ici donc encore la révolution marche, mais elle va lentement.

L’étal des pauvres est la plaie la plus profonde de l’Angleterre. Le nombre des pauvres augmente ici dans une progression effrayante, ce qui doit être attribue en partie aux vices de la loi. Mais bien des gens estiment que la cause première et permanente du mal se trouve dans b extrême indivision de la propriété foncière. En Angleterre, le nombre des personnes qui possèdent le sol tend plutôt à diminuer qu’à croître, et celui des prolétaires s’augmente au contraire sans cesse avec la population. Alors même que celte concentration de la teric dans quelques mains serait un bien, quoi de plus naturel que le peuple y vit un mal, dont le morcellement du sol lui paraîtrait le remède? Eh bien! (et c’est ce qui m’a le plus frappé) non-seulement cette idée n’est pas généralement répandue, mais la pensée de la division, même graduelle et successive des terres, est à peine cn-

VOYAGE EN ANGLETERRE

trée dans les esprits. Quelques spéculateurs la conçoivent : quelques agitateurs cherchent à l’exploiter; mais, à mon extrême surprise, la masse ne s’en préoccupe point encore. Les Anglais ont l’esprit toujours imbu de cette doctrine économique que les grandes propriétés sont nécessaires au perfectionnement de l’agriculture, et ils semblent encore convaincus que l’inégalité extrême des fortunes est l’ordre naturel des choses. Remarquez que je ne parle point ici des riches, mais de la classe moyenne et même en grande partie des pauvres. Tant que l’imagination des Anglais n’aura pas brisé celle entrave cl ne sera pas entrée dans une autre voie, les chances d’une révolution violente sont peu à craindre; car ce sont bien plus les idées qui remuent le monde, que d’aveugles besoins. Certes, quand la Révolution française a éclaté, l’esprit humain chez nous avait déjà dépassé de bien loin toutes ces limites.

L’Angleterre me paraît donc dans une situation critique, en ce que certains événements possibles, quoique placés en dehors des prévisions, peuvent la précipiter dans un étal de révolution violente. Mais, si les choses suivent leur cours naturel, je ne crois pas que celle révolution arrive , et je vois beaucoup de chances pour que les Anglais parviennent à modifier leur état politique cl social, avec un grand malaise sans doute, mais sans convulsion et sans guerre civile.

NOTES DE VOYAGES

LoildrOS, septembre 1833.

Page 1