II. Je le crois
D. Mais ne pensez-vous pas que ce soit un remède dangereux ?
II. Oui. Mais l’Irlande sc trouve dans une position si exceptionnelle qu’on ne peut lui appliquer les raisonnements généraux. Il faut trouver les moyens de forcer les propriétaires à dépenser une partie de leur argent dans le pays; en connaissez- vous un autre?
D. On a parlé dans ces derniers temps du rappel de l’union. En est-il encore question?
R. C’est un sujet qui sommeille. O'Connell l’avait soulevé. D’autres questions sont venues l’occuper, et la chose est restée là.
D. Que pensez-vous sur cette question?
R. Je pense que jamais les Anglais ne consentiraient au rappel de l’union, et qu’il n’y aurait de chances de l’obtenir que les armes à la main.
D. Mais si la chose pouvait se faire paisiblement, la jugeriez-vous désirable?
R. Non. Quand nous avions un parlement irlandais, l’Angleterre nous regardait en quelque sorte comme une puissance étrangère et rivale; sa jabrusie était excitée; et comme elle avait la richesse et la puissance, elle nous faisait sentir sa supériorité bien plus durement qu’à présent qu’elle nous considère comme une partie d’elle-mème. Quand nous avions un parlement irlandais, les deux races qui divisent cette île étaient toujours en présence; l’esprit de parti était plus actif et la tyrannie du parti le plus fort (les orangistes), insupportable. Les lois de cette époque sont odieuses.
VOUGE EN IRLANDE
D. Mais ne pensez-vous pas que de nos jours les choses sont changées? Aujourd’hui le parti catholique si longtemps opprimé ne tarderait-il pas à dominer dans le parlement?
II. Oui, ce serait une révolution complète, une tyrannie d’une autre espèce non moins grande.
I). Croyez-vous que l’Angleterre pût espérer de retenir l’Irlande dans L'union, si le parlement irlandais était créé de nouveau?
R. Non. Je suis convaincu que la suite infaillible d’une pareille mesure serait la séparation de l’Irlande; et à tout prendre, je crois que l'union de l'Angleterre et de l’Irlande est nécessaire à cette dernière, et lui deviendra très-proli- , table avec le temps, si le gouvernement anglais, comme tout l’annonce, continue à prendre soin de ce pays-ci et à se poser en médiateur entre les deux partis.
t9 juillet 1853. Aspect du pays de Dublin à Carlow.
Joli pays. Terres très-fertiles. Belles routes. De loin en loin turnpikes (des barrières). De temps en temps de très-beaux parcs et quelques jolies églises. La plupart des habitations du pays très-pauvres d’apparence ; un très-grand nombre île demeures misérables au dernier jioint. Murs de bouc. Toit de chaume. Une seule pièce. Point de cheminée. La fumée sort par 1a porte. Le cochon couche au milieu de la maison. C’est le dimanche; cependant la population présente l’aspect de l’extrême misère. Beaucoup portent des habits troués et rapiécés. La plupart sont nu-tèle et nu-pieds.
20 juillet 1835. Dîner chez l’évêque de X...
Il s’y trouvait un archevêque, quatre évêques et plusieurs curés. Tous ces messieurs avaient une très-bonne
NOTES DE VOYAGES
tenue; le service était lait décemment, mais sans ostentation. Le dîner était bon, non recherché. Ces ecclésiastiques buvaient très-peu. Ils paraissaient tous gentlemen. La conversation a roulé sur l’étal du pays et sur la politique. Les sentiments exprimés étaient extrêmement démocratiques. Mépris et haine des grands propriétaires. Amour du |>cuple; confiance en lui. Souvenir amer de l’oppression passée. Une certaine exaltation du triomphe actuel ou prochain. Haine profonde des protestants, et surtout de leur clergé. Pas d'impartialité apparente. Évidemment les chefs d’un parti, autant que les représentants de l’Église.
20 juillet 1855. Conversation avecM. *** évêque de X... '.
D. ha propriété est-elle divisée dans le comté de Carlow?
R. Non ; pas plus que dans le reste de l'Irlande. Le comté de Carlow appartient presque en entier à deux familles. Ces deux familles ne sont pas des plus riches en Irlande. Le dur de Leinstcr, par exemple, a en biens-fonds dans les comtés voisins pour soixante-dix mille livres sterling de rente (mi million sept cent cinquante mille francs).
D. Y a-t-il dans le comté de Carlow beaucoup de ntiddlcmen, c’est-à-dire d'hommes qui prennent à bail une portion de la terre des grands propriétaires dont vous parlez pour la relouer à d’autres.
R. Oui; les deux grandes familles dont je parle ont donné à bail pour des temps très-longs la plus grande partie de leurs terres. Les premiers fermiers qui sont eux-mêmes des
1 II faut considérer celle conversation (de même que toutes les autres) bien plus comme montrant l'état des esprits que la vérité nue.
VOYAGE EN IRLANDE
gens très-riches, l’ont relouée à d’autres; et ceux-ci, à d’autres encore. Dans le comté de Carlow la plupart des terres sont obligées de fournir aux besoins de quatre ordres d’individus ; vous jugez si le dernier est misérable.
D. Existe-t-il une grande division entre le peuple et le propriétaire?
R. U ne division extrême, et qui semble plutôt s'augmenter que décroître. Depuis la dernière élection où les candidats catholiques l’ont emporté, les deux grandes familles dont je parlais, ont introduit un nouveau système de culture. Ils ont chassé presque tous leurs petits fermiers. Une seule a expulsé cent cinquante familles. Ils ont agrandi leurs fermes, et introduit des fermiers protestants. Il en est ainsi dans la plupart des comtés. Cet agrandissement des fermes est un grand malheur. Il diminue le nombre des bras nécessaires à la terre ; et comme la grande masse de la population, en Irlande, -n’a pas d’autres débouchés que la terre, il cause une affreuse misère.
Ü. Ainsi, suivant vous, la misère augmente?
R. Sans doute. La population augmente rapidement et les moyens de l’occuper diminuent. C est un affreux état de société. Pour ma part, je crois l’adoption de poor laws indispensable. Le lien naturel qui devrait unir les hautes et les basses classes, est détruit; les secondes n'ont rien à attendre des premières, si la loi ne vient à leur aide.
D. Quelle est, suivant vous, la moralité des pauvres?
R. Ils ont beaucoup de qualités, mêlées aux défauts que donne la misère. Ils sont doux, civils, hospitaliers. Une population anglaise ne supporterait pas pendant une semaine l’état de misère dans lequel ils sont obligés de vivre. Mais quand l'occasion de faire un excès d'intempérance se présente, ils ne savent point y résister. Alors iis deviennent turbulents, et souvent violents et désordonnés. Le vol est très-rare parmi eux. Les mœurs proprement dites sont très-
nu. 25
NOTES DE VOYAGES
pures. Les actes de violence sont assez fréquents; mais ils dérivent tous ou de l'ivresse ou des passions politiques.
I). Avez-vous eu dans ce comté beaucoup de whiteboys ou de whilefeets (comme ils s’appellent communément aujourd’hui)?
R. Peu dans ce comté; beaucoup, il y a deux ans, dans les comtés environnants. Je me rappelle qu’à cette époque H. X..., prêtre voisin, fut trouver une troupe de whitefects ; il les rencontra et leur fit de grands reproches. Leur chef qui était un homme très-intelligent, lui répondit presque textuellement ce qui suit, qui me fut rapporté immédiatement : « La loi ne fait rien pour nous; il faut bien que nous nous secourions nous-mêmes. Nous possédons une petite portion de terrain qui est nécessaire à la vie de nous et de notre famille; on nous en chasse. A qui voulez-vous que nous nous adressions? Nous offrons du travail à huit pence (quinze sous) par jour ; on nous en refuse. A qui voulez-vous que nous en demandions? L’émancipation ne nous a servi à rien. M. O'Connell et les riches catholiques vont au parlement. Nous n’en mourons pas moins de faim. »
Il y a douze ans, j’ai été appelé pour visiter en prison un homme qui avait tué l’agent d’un riche propriétaire. Cet agent voulait changer l’ordre de la culture : et pour y parvenir, il chassait les petits fermiers et détruisait leurs demeures. L’un d’eux avait sa femme malade, et demanda du répit. L’agent fit déposer la malade hors de la maison en plein air, et détruisit sous ses yeux sa demeure. Quelques fours après il fut assassiné par celui qui me parlait, qui nrétait point intéressé personnellement dans le fait que je relate, mais qui agit par vengeance de ce fait. Ces crimes sont affreux. Mais quel horrible état social!
D. Pensez-vous que le clergé catholique d’Irlande reçût une pension du gouvernement anglais?
R. Non. Le clergé catholique perdrait alors son influence
VOYAGE EX IRLANDE
sur le peuple. Je ne sais ce qu’il est convenable de faire dans les autres pays ; niais je ne doute pas qu'en Irlande le clergé 11e perdit beaucoup au change, et que la religion elle-même 11c put en souffrir.
Carlow, 20 juillet 1 855.
Conversation avec M. X..., président du college catholique de Carlow.
M. X... est un vieillard aimable. Les passions catholiques et démocratiques se montrent plus à découvert chez lui que chez l’évéque de ***.
D. Les maux du peuple sont-ils très-grands?
R. Affreux. Vous le voyez vous-même. L’Irlande est traitée en pays conquis par les propriétaires fonciers; ceux-ci en effet occupent des terres qui ont été confisquées sur ces mêmes catholiques qui meurent de faim. Les hautes classes ont à se reprocher tous les maux de l’Irlande.
D. Est-il vrai que la division des hautes et des basses classes augmente?
R. Oui. Tant que les liantes classes ont vu dans les catholiques des esclaves soumis avec résignation à leur sort, elles 11c les ont pas traitées avec violence. Mais depuis que les droits politiques ont été accordés à la population catholique et qu’elle veut en user, elles la persécutent tant qu’elles peuvent, et cherchent «à l’extirper de leurs terres pour y placer des fermiers protestants.
D. Voudriez vous recevoir une subvention de l’État?
R. Non, sans doute; et en général nous sommes trèsopposés à tout lien entre l’Eglise et l’État.
D. Comment se fait la nomination de vos évêques?
R. A chaque vacance les curés du diocèse se rassemblent. Ils nomment trois candidats, entre lesquels le pape choisit. R choisit, en général, le premier sur la liste.
NOTES DE VOYAGES
D. Dans quelle classe sont pris en général vos curés?
R. Dans la classe des fermiers.
D. Combien valent les cures?
R. Environ trois cents livres sterling (sept mille cinq cents francs).
D. Et les évêchés?
R. Les mieux rétribués, mille livres sterling (vingt-cinq mille francs); les moins, comme celui de Carlow, cinq cents livres sterling (douze mille cinq cents francs).
D. Comment se payent les ecclésiastiques?
R. La plupart des actes de leur ministère sont rémunérés. De plus, il se fait une collecte pour eux deux fois l'an.
D. Et les évêques?
R. Le traitement des évêques consiste dans les produits d’une cure, et de plus dans une certaine somme que chaque curé est tenu de leur fournir.
D. Les pauvres contribuent-ils, proportion gardée, autant que les riches?
R. Je crois qu’oui.
D. Combien a coûté votre cathédrale de Carlow qui me paraît toute neuve ?
R. Trente mille livres sterling (sept cent cinquante mille francs). Cet argent a été levé par toute l'Irlande.
ü. Le collège que vous présidez, qui contient cent quatrevingts élèves, tant séculiers qu’ecclésiastiques, est-il entièrement soutenu par des contributions volontaires? •
R. Entièrement.
D. Y a-t-il beaucoup de catholiques riches?
R. Beaucoup ont des fortunes mobilières considérables: mais presque toute la terre est dans les mains des protestants.
D. La division créée entre les protestants et les catholiques est-elle assez grande pour nuire aux rapports de société?
R. Les catholiques et les protestants à Carlow évitent de
VOYAGE EN IRLANDE
se voir et de se parler. L’auberge où vous logez est tenue par des protestants; et je suis sûr qu’en m’y voyant entrer pour vous faire visite, on a été extrêmement étonné.
D. Votre âge vous permet de faire des comparaisons : trouvez-vous que la misère de la population augmente ou diminue?
R. Je crois qu’elle augmente.
D. Vous avez vécu dans le temps de l’oppression. Étaitelle grande?
R. Terrible. Croiriez-vous, monsieur, que dans ma jeunesse un catholique ne pouvait pas devenir maître d’école. Il fallait laisser ses enfants sans instruction, ou les envoyer dans les écoles protestantes.
D. La population montre-t-elle maintenant de l'ardeur pour s'instruire?
R. Une très-grande ardeur. 11 y a des parents qui mendient pour que leurs enfants puissent aller à l’école. Mais ceci est un fait récent. La génération qui s’élève sera infiniment plus instruite que celle d'aujourd’hui.
D. Le peuple paye-t-il la dîme?
R. Non. 11 a cessé de la payer, cl ne la payera jamais maintenant. Si la dime qui pesait sur*le fermier est portée sur le propriétaire, et que le propriétaire, en conséquence de ce nouvel ordre de choses, veuille augmenter le fermage, je suis eonvaiucu qu’il y aura également résistance chez le pauvre, dont l’attention est éveillée sur ce point. N'est-il pas révoltant que le clergé protestant qui ne sert presque à rien à la population s’enrichisse à son détriment, et applique à son seul usage les dîmes qui ont été établies non-seulement pour pourvoir aux besoins du prêtre, mais encore à ceux des pauvres et à l’instruction publique?
NOIES DE VOYAGES
Carlow, 20 juillet 1835.
Clergé irlandais.
Il existe une incroyable union entre le clergé d’Irlande et la population catholique. Mais cela ne vient pas seulement de ce que le clergé reçoit son salaire du peuple, mais aussi de ce que toutes les hautes classes sont protestantes et ennemies. Le clergé repoussé du haut de la société se penche entièrement vers le bas: il a les mêmes instincts, les mêmes intérêts, les mêmes passions que le peuple : état de choses tout particulier à l’Irlande, et qu’il faut bien examiner, quand on parle des avantages du système de la rémunération volontaire.
CarloW, 21 juillet 1855.
L’aristocratie irlandaise jugée par elle-même et par tous les partis.
Je n’ai point encore rencontré d’homme, en Irlande, de quelque parti qu’il fût, qui ne reconnût avec plus ou moins d’amertume que l’aristocratie avait très-mal gouverné le pays. Les Anglais le disent ouvertement; les orangislcs ne le nient pas. Les catholiques le crient à haute voix.
Je trouve que le langage de l’aristocratie le prouve plus que tout le reste.
Tous les protestants riches que j’ai vus à Dublin ne parlent de la population catholique qu’avec une haine et un mépris extraordinaires. Ce sont, à les entendre,
VOYAGE EN IRLANDE
des sauvages incapables de reconnaître un bienfait, ^cles fanatiques conduits à tous les désordres par leurs prêtres.
Or ces mêmes gens qui font entendre un pareil langage sont ceux qui ont tenu et qui tiennent encore dans leurs mains tout le gouvernement du pays. Comment attendre que des gens animés de pareils sentimenls et imbus de semblables opinions (à fort ou à raison, je l’ignore) puissent traiter avec douceur, confiance, ou même justice, ceux sur lesquels ils s’expriment ainsi?
Voyaije de Carlow à Walerford.
Aspect général du pays.
21 juillet 1835.
Nous suivons le comté de Kilkenny. De Carlow à Thomastown l’aspect nous paraît devenir un peu moins misérable. Là presque toutes les maisons ont de bonnes cheminées. Quelques-unes paraissent neuves et bâties sur un plan un peu meilleur. Quelquefois le cochon a une étable à part, ün voit moins de gens nu-pieds et nu-tête que dans les environs de Dublin. De Thoinastown à Walerford l’aspect du pays redevient fort misérable : beaucoup de maisons en ruine frappent nos yeux.
De Carlow à Waterford, terrain ondulé, collines assez hautes, vues très-étendues. Point de bois. Presque pas de haies. Des champs entourés de murs de pierre, ce qui leur donne un aspect triste. Peu de villages, mais beaucoup de cabanes éparses. Point d’églises. Auprès de Thoinastown, les ruines d’un couvent. La terre est restée consacrée aux yeux des habitants, car, autour de ces murs en ruines, ils enterrent
NOTES DE VOYAGES
cnçore leurs morts. Spectacle touchant tic l’attachement tic cette pauvre population à ses croyances. Point de manufactures, point d’habitations médiocres. Nous côtoyons deux ou trois magnifiques parcs très-bien tenus. Tout le reste ne retrace que la vie des pauvres. Dans les villages, point de petits marchands, ou presque aussi misérables que le paysan lui-même. Point d’autre industrie visible que la terre. Cultivateurs en guenille. Il y a une classe supérieure et une basse classe. La classe moyenne n’existe évidemment pas, ou du moins elle est renfermée dans les villes comme au moyen âge.
A un village entre Thomastown et Waterford, je demande à un paysan quel est le prix ordinaire des fermages ; il me dit deux livres sterling (cinquante francs) l’acre. Je lui fais remarquer la misère des habitants et l’aspect repoussant des maisons. Il répond en souriant qu'il en est partout de même en Irlande. Je lui demande s'il y a de grands propriétaires aux environs; il répond qu'il y en a plusieurs, mais que, comme les autres, ils vivent en Angleterre où ils dépensent l'argent du pays. Y aurait-il, lui dis-je, ummojen de les forcer à rester ; oui, me répond-il, en taxant les ubsentees
Je demande à un autre s'ils ont une église catholique. Il me répond que oui; elle est à un mille d’ici. La paroisse est très-étendue; elle a un curé et deux vicaires. Combien de protestants y !a-t-il dans la commune? — Trois, me répondil. — Où est le ministre protestant? — Il est à Waterford.
— Payez-vous encore la dîme? — Non ; nous avons cessé de la payer depuis trois ans. — A combien se montait la dîme?
— A dix shillings (douze francs cinquante centimes) pour l’acre de blé ou de pommes de terre ; huit shillings pour l'acre d’orge. Les prairies étaient exemptes de la dune.
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Assises du comté.
Waterford, 22 ci 23 juillet 1835.
Manière de procéder.
Les jurés sont appelés et prêtent serment. O11 introduit tout de suite le premier témoin. (Les autres restent présents à l’audience.) Le prosecutor for the crown , c’est-à-dire l'avocat remplissant les fonctions du ministère public, examine le témoin. L’avocat de l’accusé fait la cross-examination (te contre-examen). Si le juge pense qu'une question adressée soit par l’un soit par l’autre est improper, il empêche qu’elle ne soit faite. Les témoins entendus, le président, qui a pris des notes, fait son résumé dans- lequel il montre souvent sans déguisement son opinion au jury. Après quoi le jury se retire. 11 rend son verdict. Si c’est une condamnation, le juge prononce immédiatement la sentence, comme en cas d’acquittement. Pendant tout le cours du débat l'accusé semble un spectateur. Il ne dit rien. On ne lui demande rien. 11 parle, s’il en a envie, mais personne ne l’engage à parler.
Impression générale.
Mon impression générale est que le mode anglais est beaucoup plus expéditif que le nôtre; que souvent il doit laisser échapper les preuves; que le système d'examen et de contre-examen sans plaidoirie dans les petites affaires vaut mieux que le nôtre; que la position de l’accusé serait infiniment meilleure que chez nous, si sous la robe du magistrat ne se trouvait l’Anglais protestant, et si les passions politiques et religieuses 11e faisaient souvent violence à 1 impartialité du juge
Aux assises de Waterford le conseil de la couronne était un avocat de Dublin qui suivait le circuit. Quoique exer-
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çant momentanément les fonctions du ministère public, il n’avait pas perdu son caractère d’avocat. Après avoir plaidé criminellement contre un accusé, il changea de banc, et plaida devant le même juge comme avocat dans une affaire civile. Il lui arriva même, entraîné par sou zèle d'avocat, de s'étonner que l’adversaire de son client n’eût pas eu recours aux armes plutôt que d’en appeler aux tribunaux. Ce v qui était d autant plus singulier dans sa bouche, que quelques minutes avant, il venait de poursuivre cinq ou six paysans pour avoir fait précisément ce que maintenant il semblait conseiller de faire. Cette inconsistency fut relevée par le juge et l'avocat adverse. .
Le jury ne change (pie quand il y a des récusations. Autrement les premiers jurés choisis jugent toutes les affaires du jour : ce qui abrège beaucoup le temps.
Toutes les opérations des cours de justice qui font le circuit sont menées avec une rapidité complètement inconnue en France. Les opérations administratives, les affaires criminelles et civiles, sont mêlées de manière à ne jamais perdre un moment. Le grand jury est en séance en même temps cpie la cour, et fonctionne aussi vile qu’elle. Le même homme est souvent accusé par le grand jury, déclaré coupable par le petit (le petit jury est le jury de jugement), et condamné par le juge dans l’espace d’une heure. . . .
Le prosecutor for the crown (l'avocat du gouvernement) nous disait : Une multitude d’affaires criminelles dans le sud de l’Irlande ont leur origine dans le désir de posséder la terre. Dans cette portion de l’Irlande, il n'y a point de manufacture, point d'industrie; le peuple n’a que la terre pour vivre, et comme il est accoutumé, en tout temps, à vivre du moins qu’un homme peut avoir pour subsister, quand la terre vient à lui manquer, il est positivement en face de la mort. De là les haines implacables, et les actes de violence sans nombre que font naître les jugements.
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Kilkenny, 24 juillet 1835.
Le grand jury.
Le grand jury, eu Irlande, forme une espèce de corps représentatif du comté. Il est choisi par le shérif. Mais le shérif est obligé de prendre au moins deux jurés dans chaque baronnie : ce qui amène la représentation à peu près complète du comté.
Les séances du grand jury sont publiques : fait récent qui rend déjà les mesures du grand jury plus libérales et diminue beaucoup le nombre des jobs (abus et malversations). Le grand jury se mêle beaucoup plus d'administration en Irlande qu’en Angleterre.
kilkenny, 21 juillet 1835.
Conversation avec M. Kinseley, évêque de Kilkenny :
M. Kinseley est un homme très-aimable, très-spirituel, plein de perspicacilé, et avant assez d’esprit pour être impartial (autant que peut l’être un Irlandais), et trouve plaisir à le montrer. Il règne dans son langage un certain ton de triomphe qui annonce le chef d'un parti, près d’arriver au pouvoir, après avoir été longtemps opprimé. Je crois qu’il est très-sincère en voulant que l’Kglisene soit pas dans l’État. Mais je 11e sais s’il ne pense pas, au fond, que l’État serait assez bien dans l’Église. Ce sont des nuances; je me trompe peut-être.
D. J’ai souvent entendu dire en Angleterre et en Irlande que la population catholique était à moitié barbare ; la chose probablement est fausse?
II. Je suis obligé de dire qu’elle est vraie en partie. Mais à qui la faute, sinon à ceux qui l’ont réduite en cet état par leur mauvais gouvernement? Que sont devenus les Grecs
NOTES DE VOYAGES
sous les Turcs? Avant 1 7912 nous ne pouvions point avoir d'école; nous ne pouvions point entrer dans le barreau; la magistrature nous était fermée; nous étions incapables de posséderas terres. Examinez les codes de cette époque. Vous serez effrayé. Mairftenant je confesse que la population a une partie des qualités et malheureusement des défauts des peuples sauvages. Ce peuple-ci a toutes les vertus divines : il a la foi; nul n’est meilleur chrétien que l'Irlandais. Ses mœurs sont pures, scs crimes prémédités très-rares. Il manque essentiellement des vertus civiles. Il est sans prévoyance, sans prudence. Son courage est instiuclil. Il s’élance avec une violence extraordinaire sur l’obstacle; et s'il ne réussit du premier coup, il se lasse. Il est changeant, aime l’excitation, le combat. L’Anglais au contraire calcule froidement les chances, se présente au danger lentement, et ne se retire qu’après avoir réussi. J’ai vu un général anglais qui avait commandé longtemps une brigade irlandaise ; il me disait : J’ai pu habituer mes soldats à tout, excepté à se rendre maîtres d’eux-mêmes !
I). Le souvenir des confiscations est-il vivant?
R. Oui, comme instinct vague de haine contre les conquérants. On connaît encore dans beaucoup de lieux les familles qui ont été dépossédées. La famille de M. ***, que vous avez vue à Carlow, possédait les grands domaines que vous avez traversés ce matin, et qui sont maintenant dans les mains de M. X. H y a dans le comté une famille de laboureurs qui possédait les immenses propriétés de la famille Ormond. Mais la ligne directe a été perdue de vue, et personne ne songe plus à faire valoir ses droits.
D. Vous m'avez dit que les mœurs étaient pures?
R. Extrêmement pures. Vingt ans dans le confessionnal m'ont fait connaître que les fautes des tilles étaient excessivement rares, et celles des femmes presque inconnues. L’esprit public va, pour ainsi dire, trop loin, dans ce sens.
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Une femme soupçonnée est perdue pour la vie. Je suis sûr qu'il n’y a pas vingt enfants naturels par année dans toute la population catholique de Kilkcnny, qui monte à 26,000 âmes. Le suicide est inconnu. Il est presque sans exemple dans les villes, et encore plus dans les campagnes, qu'un catholique manque à la communion pascale. Je vous répète qu’ils ont les vertus divines ; mais ils sont ignorants, violents, intempérants et incapables, comme les sauvages, de résister au premier mouvement.
I). Les hautes classes catholiques montrent-elles les memes croyances que le peuple?
R. Oui. L’incrédulité proprement dite ne se trouve que chez quelques protestants.
D. Est-il vrai que l'aristocratie protestante soit extrêmement endettée?
R. Oui. Rien n’est plus vrai. La plupart des propriétaires succombent sous leurs charges. Chaque jour, nous voyons des catholiques riches des villes prêter de l'argent aux protestants, et ces derniers finissent par être obligés d’ouvrir ïenlail 1 et de vendre leurs terres. De celte manière beaucoup de terres passent insensiblement dans les mains des catholiques. Nous avons vu dernièrement dans ce comté deux catholiques, MM. X. et X., acheter des terres, l’un pour 20,000, l'autre pour 30,000 livres sterling (500,000 et 750,000 francs).
D. Si les catholiques ont un certain nombre de riches dansleurs rangs, pourquoi donc n’envoient-ils pas au parlement des gens plus distingués ?
R. L'aristocratie catholique ne fait que de naître. De plus, il faut avouer que l'esprit instable de notre peuple se montre dans les élections comme ailleurs. Ils ont d’abord nommé les hommes les plus capables. Ensuite ils les ont souvent mal
1 C'est-à-dire de renoncer au privilège de la substitution.
NOTES DE VOYAGES
remplacés. Peut-être M. O'Conncll même, par ses grands talents, est-il un obstacle. Il représente à lui seul le parti.
D. Le gouvernement était-il plus tyrannique sous le parlement irlandais que depuis l’union?
R. Infiniment plus. Toutes les lois persécutrices sont de cette époque.
I). Est-il vrai qu’autrefois les paysans aimassent leurs landlords ?
R. Non. Les paysans n’ont jamais aimé leurs landlords (leurs propriétaires), et bien peu de ces derniers ont mérité d’être aimés. Niais ils s’y soumettaient avec une patience qu’ils n’ont plus.
D. Mais la haine n’est-ellc pas beaucoup plus envenimée qu’elle ne l’était autrefois?
R. Oui, je l’avoue, parce que la lutte est maintenant établie, et que de part et d’autre on cherche à se nuire, beaucoup de grands propriétaires ne donnent plus de baux, afin d’empêcher les fermiers d’être électeurs; d’autres ne donnent plus leurs fermes qu’à des protestants.
D. Quand a commencé l’agitation, qui a amené l’émancipation ?
R. Depuis trente ans que des droits électoraux furent accordés aux catholiques, ils ont toujours réclamé le droit d’envoyer des membres au parlement. Cette opinion est devenue de plus en plus populaire. En 1 825, M. O'Conncll s’est enfin décidé à tenter de déposséder un protestant, ennemi des catholiques, pour mettre un autre protestant à sa place. C était un essai de forces. On choisit, pour terrain de la lutte, le comté de Walerford, cl, pour adversaire à combattre, la famille Beresford qui possède presque tout le comté, et le représentait depuis deux siècles au parlement. Jusqu’aux domestiques des Iîeresford votèrent contre eux. L’élection fut emportée d’assaut. L’année suivante nous tentâmes la même chose à Kilkenny contre un membre de la famille Or-
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moud. Nous réussîmes. Eulin O'Connell se décida à se présenter lui-même au comté de Clare. Vous savez le reste.
D. Quelle est la proportion des catholiques et des protestants?
R. Dans le Sud nous sommes vingt contre un, dans le Nord trois contre un.
D. I| n’y a pas longtemps que ces faits sont connus?
R. Non. Les protestants prétendaient que le nombre de leurs coreligionnaires était beaucoup plus considérable en Irlande qu’on ne le pensait ; et ils s’opposaient à un recensement. Mais le gouvernement actuel l’a fait faire. (Ici l’évêque nous montra les tables du recensement de son diocèse.) Il en résultait, en général, les contrastes les plus frappants. Dans telle paroisse où se trouvaient 5 à 6,000 catholiques et seulement quarante protestants, il y avait une église, deux ministres, et la valeur des dîmes s’élevait à près de 60,000 fr. par an.
D. Mais à mesure que la population catholique connaît ses droits et en use, on doit commencer .à compter avec elle?
R. Oui, sans doute. On prend garde d’offenser les catholiques dans le Sud. La plupart des membres de l’aristocratie protestante de mon diocèse m'ont fait visite à mon arrivée. Ce n’est pas que ces messieurs eussent jamais entendu parler de moi ; mais ils donnent un signe de respect au représentant (the head) des catholiques du comté.
Anisés de Kilkenny. Procédure criminelle. Séance du jury du; 25 juillet 1855.
La première affaire jetait une assez grande lumière sur plusieurs particularités de la police judiciaire et sur l'état du pays.
Un homme était accusé d’avoir fait partie d’une bande qui attaquait les maisons pour voler des armes au moyen des-
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quelles ils pouvaient ensuite exercer des actes de justice populaire qu’on nomme White-boysme.
Le roi avait accorde au complice de l’accuse la grâce de n’êtrc pas jugé, pourvu qu'il déclarât ce qu’il savait à la justice, et qu’il consentit à quitter l’Angleterre pour toujours.
Nous faisons remarquer aux avocats qu’une semblable manière d’opérer est vicieuse en plusieurs points : d’abord parce qu elle sauve un coupable plus infâme encore que celui qu’elle fait condamner. Secondement parce qu elle agit comme une prime en faveur du faux témoignage le plus redoutable, celui qui tend à faire condamner un innocent '.
Ils répondent que c'est un ancien usage; que les accusés n’en souffrent pas autant que nous pensons, parce qu’il est de règle de ne croire le complice que quand d’autres témoignages l’appuient. Le juge, dans son résumé, rappelle, en effet, ce principe aux jurés.
Je n’en persiste pas moins dans ma première opinion; l’impression morale sur le jury étant le plus grand danger qu’ait à courir l’accusé, et cette impression ne pouvant être soumise aux règles de la jurisprudence.
Dans cette meme affaire un policeman (espèce de gendarme) est reçu à déclarer les aveux que lui a faits l’accusé.
Ceci est plus dangereux encore pour le prisonnier que notre système d'examen.
L’accusé est condamné à la déportation pour la vie en vertu de White boys âct.
Le juge, dans son résumé, fait remarquer aux jurés la fréquence de ces crimes, qui consistent à voler des armes sans aucun esprit de cupidité, mais uniquement pour troubler le pays.
La seconde affaire était caractéristique de l’état de l’Irlande.
1 Ce mode de procéder est toujours eu vigueur en Irlande (1864).
{Noteide l'Éditeur.)
VOYAGE F..N IRLANDE
Un fermier renvoie son domestique : celui-ci sc présente chez lui la nuit suivante, la bible d’une main et un pistolet de l’autre, et le force de prêter serment qu’il le reprendra à son service. Si l’individu qui a prêté un pareil serment y manque, celui qui le lui a fait prêter se croit autorisé à le tuer.
Ces crimes sont très-communs. Il n’en est point qui indique mieux l'état de civilisation imparfaite où se trouve l’Irlande. Quel singulier mélange de religion et de scélératesse, de respect pour la sainleté du serment qui forme le fondement de toute société, et de mépris pour toutes les lois de la société !
Pour prouver l’alibi de l'accusé, trois témoins se présentèrent; la croyance commune est qu’ils affirmaient une chose fausse. Mais le faux serment pour sauver un homme et pour tromper la justice qui vous opprime et qu’on déteste, n’est presque plus coupable aux yeux de la population.
La troisième affaire était également caractéristique de l’Irlande : Un fermier avait été renvoyé de sa terre. La femme du successeur avait été très-maltraitée par esprit de vengeance. Presque tous les crimes de l’Irlande prennent naissance dans des querelles pour la possession de la terre.
Pendant que le jury délibérait dans cette affaire, le jugea formé un autre jury, devant lequel on a commencé l’affaire suivante sans perdre de temps. On a ensuite interrompu un instant celui-ci pour entendre le verdict du premier et pour rendre la sentence.
Remarque générale : Dans toutes les affaires que nous avons vues, le jury prend son parti infiniment plus vite que le jury français, quoique l’unanimité soit nécessaire.
NOTES DE VOYAGES
Officier analogue au ministère public.
Il existe pour chaque district d'assises un fonctionnaire qu'on nomme the Clerk of the Crown. Il y a six officiers de cette nature en Irlande; ils résident habituellement à Dublin; mais ils correspondent avec les magistrats et les policemen de leur district. Ce sont eux qui préparent les affaires criminelles et dirigent les assignations adonner aux témoins. Ceci est un ministère public incomplet, mais déjà très-utile.
Kilkcnny, 20 juillet 1835.
Comment l'aristocratie peut former un des meilleurs et des plus mauvais gouvernements qui soient au monde'.
Imaginez-vous une aristocratie qui ait pris naissance sur le sol même où elle domine, ou dont l’origine se perde dans l’obscurité des siècles passés. Donnez à celle, aristocratie un intérêt à s’unir avec le peuple pour résister à un pouvoir plus grand que celui de l’aristocratie et que celui du peuple, mais plus faible que celui de l’aristocratie et du peuple unis ensemble, de telle sorte
' Ce morceau a été écrit à kilkcnny pendant le «‘jour que nous y avons fait ensemble (juillet 1835), 5 la suite d'une conversation où nous avions établi un parallèle entre l'aristocratie d'Angleterre et celle d’Irlande, et après laquelle nous avions composé chacun notre version. La mienne a formé le commencement du chapitra 11 de la 1'* partie de l'/rlandc sociale, politique et religieuse (t. 1"). Tocqueville n'aurait probablement jamais publié la sienne, par le même sentiment de réserve qui l'empêcha de publier Quinze jours au désert. Voyez notice, tome V.
[Sole de l'éditeur.)
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que plus le peuple est riche et éclairé, plus l’aristocratie est assurée de son existence; plus les droits de l’aristocratie sont respectés, plus le peuple est certain de conserver la jouissance des siens. Figurez-vous une aristocratie qui ait la même langue, les mêmes mœurs et la même religion que le peuple; qui soit à la tête, mais non au-dessus des lumières du peuple; qui le dépasse en tout un peu, infiniment en rien. Concevez une classe moyenne s’élevant peu à peu en importance au milieu de ces conditions premières, et parvenant par degrés à partager le pouvoir et bientôt après tous les privilèges de l’ancienne aristocratie, de manière que l’argent, que tout le monde peut espérer d’obtenir, se mette peu à peu à la place de la naissance qui ne dépend que de Dieu; et qu’ainsi l’inégalité même vienne à favoriser la richesse de tous : car chacun alors espérant arriver à partager les privilèges du petit nombre, il se fait un effort universel, une contention de tous les esprits vers l’acquisition du bien-être et des richesses.
Faites de celle nation le centre d’un commerce immense, de telle sorte que les chances d’arriver à celte richesse, avec laquelle on parvient à tout le reste, se multiplient à l’infini.
Imaginez toutes ces choses, et vous aurez un peuple chez lequel les hautes classes seront plus brillantes, plus éclairées, plus sages; les classes moyennes plus riches; le pauvre plus aisé qu’ailleurs; où l’État sera ferme dans ses desseins comme s’il était gouverné par un seul homme, puissant et fort comme s’il s’appuyait
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toi
sur la volonté libre de tous les citoyens; où le peuple se soumettra à la loi comme s’il la faisait lui-même, et où l’ordre régnera comme s’il ne s’agissait que d’exécuter les volontés d’un despote; où chacun enfin étant content de sa destinée, sera fier de son pays et voudra être fier de lui-même.
Figurez-vous maintenant une. aristocratie qui se soit établie en conquérante à une époque assez récente pour que les souvenirs et les traces de l’événement soient encore présents à tous les esprits. Placez le temps de la complète dans un siècle où le vainqueur ait déjà presque toutes les lumières de la civilisation et où le vaincu soit encore dans un état de demi-barbarie, de sorte que le plus fort par la puissance morale soit aussi le plus puissant par la force de l’intelligence, placé, sous les deux rapports, aussi loin que possible du vaincu. Donne à ces hommes déjà si dissemblables et si inégaux une religion différente, de sorte que le noble ne méprise pas seulement le peuple, mais le baisse; que le peuple ne haïsse pas seulement le noble, mais le damne. Loin de donner à celle aristocratie ainsi constituée une raison particulière de s'unir au peuple, donnez-lui une raison particulière de ne pas s’unir avec le peuple, afin de rester semblable à la nation dont elle est sortie, dont elle lire encore toute sa force, et à laquelle elle se fait gloire de ressembler. Au lieu de lui donner un motif spécial de ménager le peuple, donnez-lui un motif spécial de l’opprimer, en mettant sa confiance dans cet appui étranger, qui fait qu’elle n’a rien à craindre des
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suites de sa tyrannie. Accordez à cette aristocratie le pouvoir exclusif de gouverner et de s’enrichir. Défendez au peuple d’arriver jusqu’à elle, ou si vous le lui permettez, imposez à ce bienfait des conditions qu’il ne peut accepter, de manière que, livré à lui-même, étranger aux classes supérieures, en bulle à leur inimitié, sans espérance de pouvoir améliorer son sort, finissant par s’abandonner lui-même et à se trouver satisfait lorsque, après mille efforts, il parvient à ne pas mourir de faim : tandis que le noble, de son côté, privé de tout ce qui stimule l’homme vers les actions grandes et généreuses, s’endort dans un égoïsme sans lumière. Vous aurez certes un affreux état de société, un état dans lequel l’aristocratie aurait tous les défauts et toutes les maximes des oppresseurs; le peuple, tous les vices et toutes les lâchetés des esclaves; où la loi servira à détruire ce qu’elle devait protéger; la violence, à protéger ce qu’elle cherche ailleurs à détruire; où la religion semblera ne puiser ses forces que dans les passions qu’elle devrait combattre , et ne subsister que pour empêcher les haines de s’oublier et les hommes d’établir entre eux la fraternité qu’elle-même leur enseigne.
Les deux sociétés que je viens de décrire ont été cependant fondées lou.tcs les deux sur les principes de l’aristocratie. Bien plus, ces deux aristocraties ont la même origine, les mêmes mœurs, presque les mêmes lois. L’une cependant, a donné, pendant des siècles, aux Anglais, un des meilleurs gouvernements qui fût au
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monde; l’autre, aux Irlandais, un des plus détestables rpt'on ait jamais imaginé.
L’aristocratie peut donc être soumise «à des circonstarfces particulières qui modifient sa nature et ses effets; et il faut bien prendre garde en la jugeant de prendre ces circonstances pour elle. La vérité est que le principe aristocratique a été soumis, en Angleterre, à des faits particulièrement heureux; en rlande, à des circonstances particulièrement funestes. 11 ne serait juste de juger théoriquement l’aristocratie ni par l’un ni par l’autre de ces deux peuples. Ils forment des exceptions. La règle est ailleurs...
Ici, pour compléter ce morceau, il faut rechercher quels sont les vices et les vertus les plus naturels à l’aristocratie...
Un curé catholique et un ministre protestant en Irlande.
J’avais eu soin, en quittant Dublin, de me munir d'un grand nombre de lettres de recommandation. J’en avais pris pour des hommes de tous les partis, et principalement pour les prêtres des deux cultes qui divisent l’Irlande religieuse. Me trouvant à Tuam, dans la province de Connaught, j’examinai mes lettres, et j’en remarquai deux qui portaient l’adresse du même village. En regardant de plus près la suseriplion de ces deux lettres, je m’aperçus que l’une me recommandait au curé catholique de la paroisse, et l’autre au ministre
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protestant. Je saisis avec empressement cette occasion de voir dans un cadre très-étroit un tableau dont j’avais déjà aperçu les portions détachées, et je m’acheminai vers le village de ***.
Je suis d’abord une belle route de traverse qui mène au château, et la quitte bientôt pour prendre un petit sentier qui s’ouvre dans la campagne, et qui me conduit à l’entrée du village bâti au fond d’une vallée, ou plutôt d'un ravin, que resserrent de chaque côté deux collines assez élevées et couvertes de pâturages. Au fond de ce ravin coulait un torrent, qui grossissait sans doute dans l’hiver, mais qui, à l’époque à laquelle se rapporte cette note, ne présentait qu’un lit rocailleux et presque entièrement desséché. Le lit de ce torrent paraissait former l’unique rue du village, dont les maisons semblaient s’être resserrées pour trouver place entre lui et les deux collines voisines. Je doublai le pas pour traverser plus vite ce malheureux village dont la vue me repoussait; mais tout en passant, je ne pus m’empêcher de remarquer ce que j’avais déjà tant de fois vu en Irlande.
Peindre ici l’habitation de l’Irlandais : maison de boue durcie au soleil ; toit de chaume où l'herbe pousse , ni fenè* très, ni cheminée : le jour entre par la porte, la fumée en sort... Le cochon dans la maison et le fumier. Tète et pieds nus...
Le pas d’un étranger dont la marche seule faisait
rouler les pierres du torrent, attira bientôt l'attention
MITES I»E VOYAGES
des habitants du village. Je vis se presser à leur porte fies hommes, des enfants, des vieillards qui jetèrent sur moi un regard de surprise.
PI us loin, j’aperçus cinq ou six hommes pleins de Ibrcect de santé, couchés nonchalemment sur le bord du ruisseau. Si j’avais moins connu l'Irlande, cette paresse au milieu d’une si grande misère aurait excité mon indignation; mais je connaissais assez ce malheureux pays pour savoir que sans cesse le travail y manque, même à l’ouvrier laborieux.
Je m’arrêtai enfin, et cherchai des yeux un habitant auquel je pus demander le chemin (pii devait me conduire à la demeure du curé. Dans cet endroit, le lit du ruisseau s’était resserré, et on apercevait entre les pierres un filet d’eau limpide qui courait avec rapidité entre les pierres opposées à son passage, et dont la marche était tout à coup barrée par un gros rocher. Près de cette espèce de réservoir naturel, une petite fille de sept à huit ans était occupée à puiser de l’eau dans une cruche de terre. J’allai à elle, et tandis qu’elle était encore penchée vers la surface de l’eau, je lui dis : Savez-vous, mon enfant, où demeure le curé de ce village? Au son de ma voix, l’enfant se releva avec rapidité, et, rejetant avec ses deux petites mains la chevelure blonde qui œuvrait son front, elle fixait sur moi des yeux bleus pleins de finesse et d’intelligence. Je répétai ma question, dont la naïveté amena un sourire sur les lèvres de l’enfant. Corne almg with me, sir1, me dit-elle pour toute ré-
1 Suivez -moi, monsieur.
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ponse; et, laissant sa cruche à moitié pleine, elle se mit à marcher, ou plutôt à courir devant moi, sans paraître sentir sous ses pieds nus l’atteinte des pierres dont ma chaussure épaisse ne pouvait garantir les miens. Nous parvenons ainsi jusqu’à un endroit du village où la vallée venant un peu à s’ouvrir, avait permis aux habitations de s’étendre. Nous quittons en cet endroit le lit du torrent; et après avoir passé à travers deux ou trois misérables ruelles, nous nous trouvons en face d’une demeure dont l’aspect extérieur annonçait du moins une certaine aisance. C’était une petite maison bâtie en pierres, ayant quatre fenêtres de face et un étage. Elle était couverte de chaume comme le reste du village. Mais le chaume en était neuf et les chevrons en bon étal. Tout autour de la maison s’étendait un petit potager qu’une haie très-légère préservait de l’atteinte des animaux domestiques. Il était fermé par une petite barrière qu’on ouvrait en tout temps à volonté. L’enfant qui me servait de guide, poussa la barrière, traversa le jardin et ouvrit sans hésitation la porte du presbytère. J’aperçus alors dans l’intérieur de la maison un escalier fort propre en bois qui conduisait à l’étage supérieur. Ma conductrice grimpa lestement jusqu’au haut de cet escalier, et sans se donner la peine de se retourner pour voir si je l’avais suivie, elle frappa doucement à une porte entr’ ouverte. Une voix forte ré|>ondit du dedans : Corne in (entrez). La porte s’ouvrit, et nous nous trouvâmes en face de l’homme que je venais chercher. La petite fille, en l’apercevant, fit une profonde révérence, et dit : « Voici
ilO
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un gentleman qui a demandé à parler à Votre Honneur. — C'est bien, mon enfant, » dit le Curé en souriant; et ma petite conductrice disparut en un clin d’œil. Je donnai à mon hôte la lettre de recommandation que j’avais pour lui; et tandis qu’il la lisait, j’examinais avec curiosité l'homme auquel on m’avait adressé, et sa demeure. Une salle carrée, simple, mais très-propre et très-bien éclairée; quelques gravures représentant des sujets d'église, suspendus le long des murs; un petit crucifix d’ébène sur la cheminée. Sur la table un bréviaire et des journaux; tout à côté une chaise de bois et de jonc contre laquelle était appuyé un gros bâton noueux, surmonté d’un feutre noir à large bord ; tel était le spectacle que présentait l’intérieur de l’appartement. Le curé me parut un homme dans la force de l’âge : ses membres musculeux et son teint brûlé par le soleil annonçaient une vie active et saine. Il était babillé et coiffé comme un laïc.
Après avoir parcouru la lettre, que je lui avais remise, il me lendit la main avec cordialité; et, fixant sur moi un regard ferme et franc : « Soyez le bienvenu, monsieur, me dit-il, je ne sais si vous êtes catholique ou protestant ; mais, que vous soyiez l’un ou l’autre, vous n’en ferez pas moins maigre aujourd’hui (c’était un samedi). Je ne vous attendais point, et il faudra vous contenter de mon dîner. Quant au coucher, mon vicaire est parti pour aller visiter sa famille à Galway, et vous pourrez occuper son lit. » Je l’assurai que je me trouverais à merveille dans sa demeure; et m’ayant mené dans
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ma nouvelle chambre, il me quitta pour aller donner ses ordres pour le dîner.
Au bout d’un quart d’hteure, il revint me dire que tout était prêt; et nous descendîmes l’un e't l’autre dans une salle au .rez-de-chaussée où la table était dressée. Le linge était blanc, le couvert simple, et le repas fort modeste consistait en un gros morceau de saumon, des pommes de terre et une espèce de gâteau fait à la bâte, seul extra que ma présence eût occasionné. Un vieillard, moitié sacristain, moitié valet, nous surveillait d’un air tranquille et bénin, et pourvoyait avec une grande attention à nos besoins.
Le dîner, comme on peut croire, fut court; et mon hôte s’apercevant que je ne tenais pas à suivre la coutume anglaise et à rester à table en buvant, me dit :
« J’ai quelques visites à faire ce soir à plusieurs de mes paroissiens; si vous voulez, monsieur, m'accompagner, peut-être trouverons-nous le long du chemin des occasions de causer que nous chercherions inutilement ici. »
J’acceptai la proposition avec empressement; et mon hôte ayant chaussé de gros souliers et mis son bâton sous son bras, nous sortîmes ensemble et entrâmes dans le village. A sa vue, les femmes faisaient la révérence et se signaient dévoiement. Les hommes ôtaient leur chajteau avec respect; lui ne saluait personne, et ne paraissait même pas s’apercevoir du respect qu’il faisait naître. Mais tout en marchant et sans s’arrêter, il adressait la parole à -chacun. « Comment va aujourd’hui votre vieux
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père? disail-il à l'un. — Quand votre femme fera-t-elle ses relevailles, John? disail-il à l’autre. — Quel nom donnerons-nous à votre enfant? dit-il à une pauvre femme qui respirait un instant l’air pur à la porte de sa hutte? — Si Votre Honneur voulait le choisir elle-même, disait la femme, ce serait une grande joie pour nous? — Chargeons la Providence de ce soin, disait le curé en souriant; donnons-lui le nom du saint dont la fêle tombera le jour de sa naissance. — Pourquoi n’avez- vous pas envoyé votre fils à l’école ces derniers jours? ajoutait-il d’un ton sérieux et presque sévère à un paysan mieux habillé que les autres. N'esl-ce pas à vous à donner l’exemple? » Tout en cheminant de la sorte, nous gagnâmes le bout du village où j’avais déjà vu en passant ces jeunes gens oisivement couchés le long du ruisseau. Je les aperçus de loin à la même place ; mais ils se levèrent à notre approche. « Vous n’avez donc pu encore trouver d’ouvrage aujourd’hui? leur dit le curé. — Non. répondirent-ils; nous avons cependant été chez le fermier ***, comme Voire Honneur nous avait conseillé de le faire. Mais le fermier *** lui-même vient d’être chassé de sa ferme par l’agent du lord. » Le curé plia les épaules comme s’il eût senti un lourd fardeau s’y placer. « Que voulez-vous, mes enfants, dit-il, un jour viendra peut-être où il n'y aura en Irlande que les paresseux qui soient exposés à mourir de faim. Ce temps-là n'est pas encore venu : ayons confiance en Dieu. » Nous quittâmes la rue du village en cet endroit, et nous primes sur la gauche un petit chemin creux qui condui-
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US
sait dans un autre vallon. Quand nous y eûmes fait quelques pas, mon compagnon s’arrêta tout à coup, frappa la terre de son bâton, et se retournant il me dit : « Un pareil état de choses est-il tolérable, monsieur? Dieu a dit que l’homme après sa chute serait obligé de gagner sa subsistance à la sueur de son .front. Mais ici on va plus loin que la malédiction divine, car vous venez de voir des hommes sans pain, qui ne demandent qu’à travailler pour vivre ; et quand vous penserez qu’en Irlande plus d’un million de nos semblables sont réduits à cette extrémité, ne direz-vous pas comme moi qu’un pareil état de choses ne saurait être supporté plus longtemps ?
— J'ai entendu dire, répliquai-je, que le marquis de X..., qui possède, je crois, de grandes propriétés dans celle paroisse, était venu habiter son château. Pensezvous que s’il savait ce qui se passe, il ne chercherait pas à diminuer l’extrême détresse qui règne en ce moment sur son domaine?
— Il faut que vous connaissiez bien mal l’état de l’Irlande pour me faire une semblable question, me dit le curé. Ne savez-vous pas que l’aristocratie est la cause de toutes nos misères, et qu’elle n’adoucit aucun des maux qu’elle fait naître? Savez-vous, monsieur, qui empêche le pauvre de mourir de faim en Irlande? C’est le pauvre. L’homme que la faim presse, se présente sans crainte à la porte des chaumières : il est sûr de recevoir de quoi apaiser sa faim. Mais à la porte des châteaux il ne rencontre que des laquais galonnés qui le renvoient avec
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durcie, ou des chiens mieux nourris que lui qui le repoussent cruellement. Pour faire l’aumône, le petit fermier épargnera l’engrais à son champ; il portera des habits en guenilles; sa femme accouchera sur de la paille, et ses enfants n’iront pas à l’école. Que fait le lord pendant ce temps? Il se promène dans d’immenses domaines entourés de grands murs. Dans l'enceinte de son parc tout respire l’opulence et la splendeur; au dehors la misère gémit, mais ne s’aperçoit ni ne s’entend. Le riche fuit le pauvre, et s’il se trouve par hasard face à face avec lui, il répond à ses prières : «Je me suis fait un devoir de ne pas encourager la mendicité. » Il profile des besoins du pauvre fermier pour en tirer une rente énorme, et il va dépenser en France ou en Italie l’argent acquis de cette manière ; et quand il revient un instant parmi- nous, c’est pour expulser de ses terres le fermier en retard et le chasser de sa demeure, ainsi que vient de faire lord *** au pauvre ***. Vous semble-t-il équitable, monsieur, que cet homme, avec ses quatre-vingt mille acres et scs quarante mille livres sterling de revenu (un million de francs), échappe à tous les devoirs de la société, ne secoure ni directement par ses dons, ni indirectement par ses travaux, les misères qu’il a faites, tandis que le pauvre s’arrache une partie du nécessaire pour secourir des maux qui ne sont pas son ouvrage? Notre aristocratie, monsieur, a un intérêt positif à continuer à rendre le peuple misérable : car plus le peuple est misérable, plus il est facile de lui imposer de dures conditions dans le louage des fermes. Chaque jour
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nous voyons les grands propriétaires, pour un intérêt pécuniaire insignifiant, changer le système de culture cl priver tout à coup d’emploi la moitié des cultivateurs du canton. — Mais, dis-je, vous avez en Irlande un certain nombre de grands propriétaires catholiques, ceux-là donnent, sans doute, d’autres exemples? — Nullement, répliqua le curé. Catholiques et protestants oppriment le peuple à peu près de la même manière. Du moment où un catholique devient un grand propriétaire, il conçoit pur les intérêts du peuple ce mépris égoïste qui semble naturel à l'aristocratie...
Tout en causant nous étions arrivés à peu de distance d’une maison qui, quoique plus spacieuse que celles du village, avait un aspect presque aussi misérable. Ce qui la distinguait le plus était un certain nombre de petites fenêtres, ou plutôt de trous de différentes formes qui avaient été percés dans ses murs de terre, cl dans lesquels on avait placé les débris de quelques carreaux de vitre. Un certain nombre de paysans étaient assis .à la porte, et dans l’intérieur j’aperçus plusieurs tètes d’enfants. — C’est notre école, me dit le curé, elle n’est point magnifique, comme vous voyez; mais le désir qu’a la population de s’instruire supplée aux moyens d’instruction et à l’habileté qui manque au maître. Nous entrâmes : la maison, ou plutôt la salle (car la maison entière ne formait qu’une salle), contenait une trentaine d’enfants. L’espace était trop resserré pur qu’on pùt s’y asseoir et, d’ailleurs, l’école ne contenait phit de chaises. A l’un des bouts se tenait le maître : c’était un
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homme d’un âge mûr, qui faisait la classe pieds nus à des enfants en guenilles. Celte école était en effet très-misérable, mais il y régnait aussi, comme me l’avait dit le prêtre, une ardeur de travail qui ne se rencontre pas toujours dans les riches universités d’Angleterre.
Nous continuâmes notre course, et le curé reprenant la parole : 11 y a quarante ans, monsieur, un catholique qui eût osé donner de l’instruction à ces pauvres enfants eût été sévèrement puni ; et ils se plaignent que la population catholique soit encore à moitié barbare! Vous ne pouvez vous figurer, monsieur, l’ardeur que montrent ces malheureur à s’instruire, dès qu’on leur en fournit le moyen. La génération qui s’élève ne ressemblera pas à celle que nous voyons : c’est là qu’est l’espérance de l’avenir.
— Mais ne pensez-vous pas, monsieur le curé, dis-je, que si la civilisation gagne, la foi pourra peut-être perdre au change?
— Nous ne saurions admettre une pareille conséquence, monsieur, répliqua vivement le prêtre. La religion est appuyée sur des preuves assez solides pour ne pas craindre la lumière, et comment voulez-vous d’ailleurs, monsieur, que ce pauvre peuple parvienne jamais à résister à l’oppression qui l’accable, si du côté oû se trouvent la richesse et la force se trouve aussi le savoir?
L’instruction, monsieur, est aujourd’hui un' besoin vital pour l’Irlande. Les protestants disent que la population catholique est à demi barbare, qu’elle est ignorante cl sans industrie. Cela est vrai en partie; mais à
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qui la faute, monsieur, sinon à ceux qui, par une tyrannie de trois cents ans, ont réduit à cet état le peuple le plus actif et le plus intelligent qui soit au monde? Ce peuple arrivera un jour à se gouverner lui-même : ce moment approche ; il ne saurait beaucoup tarder. Quel serait le sort de la société si le pauvre, en devenant puissant, restait plongé dans l’ignorance?
— Le gouvernement anglais, repris-je, commence luimême à apercevoir le danger. 11 s'efforce en ce moment de créer des écoles qui ne soient ni catholiques ni protestantes , et où, par conséquent, les catholiques H les protestants puissent également aller. Approuvez-vous ce plan nouveau ?
— Oui, dit le curé. .Mais jusqu’à présent notre paroisse s’est trouvée trop pauvre pour faire les dépenses premières qu’exige l’école établie par l’État.
— Et vous ne craignez pas, ajoutai-je, que l’instruction ainsi séparée de la religion ne soit plus funeste qu’utile? — Non, monsieur, dit le prêtre. Au sortir de l’école, les enfants tombent dans nos mains; et c’est à nous à diriger leur instruction religieuse. L’école leur apprend les éléments des connaissances humaines, l’Église leur enseigne le catholicisme : à chacun sa part. Tous les moyens d’instruire le peuple sont bons. L’instruction est un besoin vital pour l’Irlande.
— J’ai oublié de vous demander, monsieur, dis-je à mon conducteur, dans quel but celle troupe de paysans était réunie à la porte de l’école. — J’allais vous le dire, répliqua le prêtre, pour vous montrer à quel point notre
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population commence à èlrc saisie du désir de connaître. Les hommes que vous avez vus sont de pauvres cultivateurs qui viennent de finir leur journée ; et ils se sont réunis à la porte de l'école, afin que le maître, après avoir donné ses leçons, leur fasse à haute voix la lecture du journal. — Fl qui leur fournit ce journal, dis-je? — C’est moi, qui le reçois, dit le curé.
— Eh quoi ! repris-je, ne voyez-vous aucun inconvénient à de semblables lectures? — Et lesquels, répliqua le curé? La publicité n’esl-elie pas elle-même un grand élément de moralité publique? Ceux qui veulent laire des fautes n’ont-ils pas soin de se cacher? et le meilleur moyen de contenir chacun dans son devoir n’est- il pas de lui montrer qu’il ne peut en sortir qu’au grand jour? La liberté de la presse, monsieur, est la première et peut-être la seule arme eflicace que l’opprimé ait contre l’oppresseur, le faible contre le fort, le peuple 'contre Je gouvernement et les grands. La liberté de la presse a existé nominalement en Irlande depuis plus d’un siècle; mais ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle devient une puissance réelle.
Nous étions alors parvenus à l’entrée d’un petit sentier battu qui, après avoir serpenté au milieu d’une prairie, aboutissait enfin à un bouquet d’arbres qui s’élevaient au pied de la colline autour de laquelle nous avions tourné. Le curé tira sa montre et dit : Le temps nous presse, le soleil va se coucher. Je ne puis cependant résister au désir de. vous conduire jusqu’à ces arbres que vous apercevez là-bas. Doublons le pus, et nous aurons
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