II. Je ne crois pas qu’il en existe un seul
D. Cependant toutes les propriétés immobilières ne sont pas substituées ; et vos substitutions comme celles des Anglais ne sont pus éternelles?
R. Il arrive souvent que l’on vend des terres. Mais alors on les vend toujours en gros. Le propriétaire change quelquefois : la terre ne se divise jamais. L’idée d’acheter une petite portion de terre ne vient à personne, pas plus que l’idée de la vendre. Nos lois civiles d'ailleurs rendent le transfert de la propriété foncière d’une main dans une autre dispendieux et difficile.
D. Est-il vrai que les terres soient divisées en très-petites fermes?
R. Oui, le système des petites fermes est universel.
D. Quelles sont les causes de cet ordre de choses, si contraire aux intérêts de l'agriculture et au bien-être de la population? ! *
R. Il yen a plusieurs causes : la première est la pauvreté de ceux qui se présentent comme fermiers. Pour exploiter une grande ferme, il faut un capital, et il n’y a pas de paysan irlandais qui ait un capital. La seconde est toute politique. Pendant longtemps le cens requis pour être électeur avait été placé très-bas, et le fermier électeur votait toujours suivant les intérêts de son propriétaire. Le propriétaire avait donc un très-grand intérêt politique à diviser sa terre en autant de petites fermes que possible pour accroître le nombre des électeurs qui lui étaient dévoués.
D. Mais l'élévation du cens à dix livres sterling (deux cent cinquante francs), en diminuant le nombre des électeurs et l’esprit d’hostilité qui s’est établi entre les fermiers et les propriétaires, ont dû faire, cesser cette seconde cause?
R. C’est ce qui est arrivé. Depuis le changement des lois électorales et le bill d’émancipation, les propriétaires se
VOYAGE EN IRLANDE
sont occupés à détruire les trop petites fermes, et à en former de plus grandes. A cet effet, ils ont chassé tous les petits fermiers qui étaient en retard (et ils l'étaient presque tous). Cette expulsion rapide d’une grande partie des petits cultivateurs a singulièrement accru la misère dans ces derniers temps.
D. Est-il vrai que les propriétaires irlandais pressurent la population agricole?
R. Oui. Nous avons ici tous les maux de l’aristocratie sans un seul de ses avantages. Il n'existe aucun lien moral entre le pauvre et le riche. La différence d’opinion politique, de croyance religieuse, de race, l’éloignement matériel dans lequel ils vivent l’un de l’antre, les rendent étrangers, on pourrait presque dire ennemis. Les riches propriétaires irlandais tirent de leurs terres tout ce qu’elles peuvent donner; ils profitent de la concurrence que crée la misère, et quand ils ont ainsi réuni d'immenses sommes d'argent, ils vont les dépenser hors du pays.
D. Pourquoi la population ouvrière se porte-t-elle toute du côté de l’agriculture, ce qui augmente d'une manière si singulière la concurrence?
H. Parce qu’il existe très-peu d’entreprises industrielles; il existe très-peu d’entreprises industrielles, parce que les capitaux et l’esprit d’entreprise manquent; les capitaux et l'esprit d’entreprise manquent, parce que à côté de nous la richesse et la civilisation supérieure des Anglais attirent tout. Dublin a eu des manufactures de coton florissantes. Manchester a tué ce commerce en Irlande.
D. D’après ce que vous me dites, quoique la population agricole soit pauvre, la terre rend beaucoup?
R. La terre rend immensément. Il n’y a pas de pavs où le prix de ferme soit plus élevé : mais il ne reste rien de ces biens dans les mains de la population. L’Irlandais crée de belles moissons, porte sa récolte dans le port le plus voisin,
NOTES DE VOYAGES
l’embarque à bord d’un bâtiment anglais, et revient se nourrir de pommes de terre. Il élève des bœufs, les envoie à Londres, et ne mange jamais de viande.
D. Croyez-vous qu’une loi des pauvres fût un bien pour l’Irlande?