‹ Mélanges: articles de journaux, 1848-1852Chapitre 2 sur 44 · ET PRATIQUE · texte numérisé non relu

ET PRATIQUE

ou RÉVOLUTION PAR LE CRÉDIT

\,r servir d'instruction aux souscripteurs et actionnaires de

la Banque du Peuple,

Par P.-J. PROUDHON, représentant de la Seine.

B forme une entreprise qui n*eut jamais d'égale, qu'aucune ;alera jamais.

? veux changer la base de la société, déplacer Taxe de la lisation, faire que le monde qui, soué l'impulsion de la voé divine, a tourné jusqu'à ce jour d'occident en orient, mû armais par la volonté de Thomme, ti>urne d'orient en occit. ..

i itELAKGEd. — ARTICLES DE JOURNAUX

îl ne s*agit pour cela que de renverser les rapports du travail et du capital, de telle sorte que le premier, qui a toujours obéi, commande, Qt que le second, qui a toujours commandé, obéisse. k

Je me propose donc, et telles seront les conséquences irrécusables, irrésistibles, d^ cette interversion de deux idi^es économiques, de créer un ordre nouveau, où le travail, autrefois plus offert que demandé, soit à l'avenir plus demandé qu'offert, — où le crédit, qui maintenant se fait payer, se donne pour rien, et avec plus de bénéfice encore pour le prêteur; — où le débouché, jadis toujours insuffisant, soit insatiable; — où la circulation, que nous voyons s'arrêter invariablement chaque fois que le capital circulant lui fait défaut, devienne plus rapide et plus pleine par la suppression de ce capital ; — où les peuples, qui de nos jours, pour conserver leur capital d'exploitation et leur industrie, sont forcés de se tenir en garde contre les produits étrangers, montrent autant d'avidité à s'en fournir qu'ils montrent actuellement de prudence à s'en préserver ; — où la division du travail, qui, sous le régime de l'ancienne économie politique, énerve, démoralise, abrutit l'ouvrier, augmente sans cesse sa vigueur, sa dignité et son intelligence; — où la concurrence, aujourd'hui la cause de l'oppression du faible, soit sa force et sa garantie ; — où les charges publiques, qu'il est de l'essence de la vieille société d'augmenter sans cesse, diminuent toujours et soient acquittées sans impôt ; — ^ où l'accroissement de la population, toujours plus rapide, d'après la loi de Malthus, que l'accroissement de la production, devienne, par la constitution nouvelle du travail, moins rapide que cette dernière, et trouve son équilibre.

Ainsi, la base économique de la société étant révolutionnée de fond en comble, les institutions, les lois, les mœurs, la philosophie, la littérature, l'art, doivent subir à leur tour une pareille révolution»

Comme si le sol français, arraché tout à coup des flancs de l'Europe, se trouvait transporté du 45© degré de latitude sous l'équateur ; que ses montagnes fussent abaissées en plaines et ses plaines exhaussées en montagnes ; que les fleuves et les rivières fussent partout déplacés et le système d'irrigation interverti; alors, le climat, les cultures, le tempérament des hommes ayant subi des modifications profondes, toute T économie agricole-industrielle étant transformée, le caractère des populations, la langue, les usages, le gouvernement, la religion, changeraient, et un nouvel ordre de choses, une autre civilisation serait substituée à l'ancienne.

UB 1>£UPL£ -~ 1849 à

Je comprends toute l'étendue de mon programme : elle est incalculable. Je sais quelles résistances, quelles difficultés m'attendent : elles sont immenses.

J'ai contre moi l'ignorance du prolétaiiat, la méfiance des classes moyennes, la haine des privilégiés. J'ai l'hésitation de notre jeune démocratie, la jalousie des sectes, l'apathie de l'époque, l'animadversion du pouvoir, l'opposition de la science, les anatbèmes de l'Église, les calomnies de l'opinion.

Mais je sais aussi qu'il n'y a de vrai que ce qui touche à l'infini; qu'une seule question résolue résoudra toutes les autres; qu'il me suffit d'ouvrir la voie par une première démonstration, par la production d'un premier fait, pour que la raison publique s'ébranle, et que la chaîne entière des déductions soit parcourue.

Je sais de plus que si les obstacles sont grands, mes moyens sont plus puissants encore» Que me peuvent et la conjuration des intérêts, et le soulèvement des préjugés] N'ai-je donc pas, pour contraindre le siècle, fait un pacte avec la nécessité? Et pour dompter le capital, n'ai-je point traité avec la misèrel J'ai pris mon point d'appui sur le néant, et j'ai pour levier une idée! C'est avec cela que le Travailleur divin créa le monde de la nature, que fut faite la première génération du ciel et de la terre. C'est avec cela que l'homme, l'éternel rival de Dieu, doit créer le monde de l'industrie et de l'art, la deuidème génération de l'univers 1...

L'idée régénératrice, comme un astre rutilant, est apparue dans le ciel : Signuium est super nos lumen vultus iui^ Domine l Cette idée est celle de l'égalité et de la solidarité des conditions parmi les hommes. Uue tous adorent et se soumettent!

On dit que, lorsque Constantin alla combattre le tyran Maxence, il aperçut dans le ciel une croix lumineuse, entourée de ces mots : C'est par ce signe que tu vaincras \.,. Il comprit aussitôt que l'institution polythéiste était abrogée; qu'il n'y avait de salut pour lui, pour l'empire, que dans le Christ. Il se soumit, il fut vainqueur; et ce fut fait de la vieille Rome.

3Iai s cette croix, ce signe du chrétien, cet hiéroglyphe de la nouvelle société, quel en était le sens et que voulait-il direï

La croix exprime cabalistiquement l'addition : c'est le symbole de l'appropriation individuelle, A -{- a. Le christianisme, en déclarant l'égalité des hommes devant Dieu et leur fraternité en Christ, abolissant avec les castes l'antique esclavage, posait en principe, contrairement au droit quiritaire, le droit pour tous de l'appropriation de la terre et des capitaux. Les tendances de l'Église primitive avaient été au communisme ;

de là l'immense vogue des communautés religieuses dans les premiers siècles. Mais le génie de la civilisation, qui du polythéisme venait de passer au christianisme, fit bientôt sentir que cette communauté inorganique était une marche en arrière : l'Église latine, souveraine entre toutes, consacra le principe de propriété, ce qui la conduisit plus tard à reconnaître la légitimité de l'usure, et conséquemment à renier sa tradition, sa morale, sa foi...

La propriété romaine, et plus tard la propriété féodale, fut donc la base de la société chrétienne, société d'exploitation de l'homme par l'homme et de guerre perpétuelle. La période chrétienne figurera dans l'histoire comme la période des grandes souffrances de l'humanité. Cest pour cela que la croix, ce signe révélé à Constantin, est en même temps l'emblème de la passion du Christ, en qui se personnifie l'humanité, comme de l'appropriation individuelle. La croix disparaîtra avec la propriété abusive qu'elle représente.

Le signe de la société nouvelle est le niveau figuré par deux lignes parallèles. C'est l'emblème de l'égalité, de la solidarité, de l'équivalence des fonctions et de l'échange, loi adéquate à celle de l'identité des contraires, qui forme le principe de la philosophie moderne, A = a.

Que la haine des privilégiés s'acharne donc sur moi tant qu'elle voudra! Que l'Académie me flétrisse, que le pouvoir me punisse, que le prêtre me maudisse : je suis assuré d'avoir raison contre tous; mon germe, planté dans la conscience populaire, fleurira. J'en ai pour gage cette détresse universelle : détresse des prolétaires et des propriétaires, détresse des citoyens et de l'État, détressé des cœiurs Qt détresse des intelligences.

Y a-t-il donc aujourd'hui une seule idée positive, autre que celle-là, pour recevoir la société tombée du ciel de ses fictions ! Qui donc peut nous rendre une politique, une justice, une économie sociale, une philosophie, une religion, une certitude, une foi, si ce n'est l'algèbre de l'égalité succédant à l'arithmétique de l'égoïsme.

Dans les derniers mois de Tannée 1847, je travaillais à Lyon, en qualité de chargé de la correspondance et du contentieux, dans une maison de commerce ayant pour objet l'exploitation des houilles et les transports.

Tout en faisant mes lettres et soignant mes procès, je suivais avec inquiétude le mouvement politique, et la lutte aveugle et passionnée de l'opposition, représentée par MM. Barrot et Thiers, contre le parti conservateur, représenté par Louis- Philippe et M. Guizot.

Le parti républicain n'était alors encore qu'une faible minorité, servant, à l'occasion, d'appoint ftux adversaires du cabinet.

Je voyais la querelle s'envenimer de plus en plus entre les diverses nuances du grand parti monarchique constitutionnel, et, sous le théâtre de ces déplorables débats, un gouffre se creuser au sein de la société, travaillée par les prédications démocratiques et sociales.

Le banquet du Château-Rouge, auquel l'opposition assista en corps, ayant à sa tête M. O. Barrot, fut pour moi le signe avant-coureur de la catastrophe.

Placé tout au bas de l'édifice social, au sein de la masse ouvrière, moi-même l'un des premiers mineurs qui en sapaient les fondements, je voyais mieux que les hommes d'État qui se disputaient sur les combles l'approche du danger et toutes les conséquences de la ruine. Encore quelques jours, et, au moindre orage parlementaire, la monarchie s'écroulait et la vieille société avec elle.

La tempête commença de souffler aux banquets pour la Réforme. Les événements de Rome, de Sicile, de Lombardie, vinrent ajouter à l'ardeur des partis : la guerre civile des Suisses acheva de monter l'opinion, en portant au comble l'irritation des esprits contre le ministère. D'épouvantables scandales, des procès monstrueux, ajoutaient sans cesse à la colère publique. Les Chambres n'étaient pas encore réunies pour la session de 1847-48, que je jugeai que tout était perdu : jetne rendis aussitôt à Paris.

Les deux mois qui s'écoulèrent avant l'explosion, entre l'ouverture des Chambrea «t la chute du trône, furent les moments les plus tristes, les plus désolés que j*aie traversés de ma vie. La mort de.ma mère, qui arriva dans cet intervalle, ne put me

tirer de Tangoisse qui m'étreignait ; je n'en reçus dans le moment qu'une faible impression. Je sentis alors combien la patrie, pour le citoyen, est encore au-dessus de la famille. Régulus et Brutus me furent expliqués.

Républicain de la veille et de Tavant-veille, républicain de collège, d'atelier, de cabinet, je frissonnais de terreur de ce que je voyais approcher la République! Je frémissais, dis-je, de ce que personne, autour de moi, au-dessus de moi, ne croyait à l'avènement de la Republique, du moins à un avènement aussi proche.

Les événements marchaient, et les destins s'accomplissaient, et la révolution sociale surgissait sans que nul, ni en haut, ni en bas, parût en avoir l'intelligence. Or, que faire en révolution, que devenir, quand on ne possède pas le secret, l'idée!...

Les républicains, d'ailleurs en petit nombre, avaient la foi de la République; ils n'eu avaient pas la science.

Les socialistes, presque inconnus, dont le nom n'avait pas encore retenti sur la scène, avaient aussi la foi de la révolution sociale; ils n'en avaient ni la clé ni la science.

De nombreuses critiques de l'ancienne société avaient été faites, la plupart vagues, tout empreintes de sentimentalité et de mysticisme, quelques-unes plus philosophiques et plus raisonnées; mais, de tout ce chaos de discussions [déclamatoires, la lumière n'avait jailli pour personne. La presse quotidienne n'était point saisie de la question : l'immense majorité des lecteurs ne s'en occupait seulement pas.

Et cependant la Révolution, la République, le socialisme, appuyés l'un sur l'autre, arrivaient à grands pas! Je les voyais, je les touchais, je fuyais devant le monstre démocratique et social, dont je ne pouvais expliquer l'énigme; et une terreur inexprimable glaçait mon âme, m'ôtait jusqu'à la pensée. Je maudissais les conservateurs, qui riaient des colères de l'opposition; je maudissais encore davantage les opposants, que je voyais déraciner, avec une incompréhensible fureur, les fondements de la société; je conjurais ceux de mes amis que je savais engagés dans le mouvement de ne se point mêler de cette querelle de prérogative, absurde pour des républicains, et d'où allait sortir inopinément la République. Je n'étais cru, je n'étais compris de personne.

Je pleurais sur le pauvre travailleur, que je considérais par avance livré à un chômage, à une misère de plusieurs années ; sur le travailleur, à la défense duquel je m'étais voué, et que je serais impuissant à secourir. Je pleurais sur la boui^eoisie, que je voyais ruinée, poussée à la banqueroute, ejccitée contre

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la prolétariat, et contre laquelle rantagonisme dea îdéea et I4 fatftlito des circonstances allaient œ'obliger à combattre, alors que j'étais plus que personne disposé à la plaindre.

Avant la naissance de la République, je portaia le deuil et ja faisais Texpiation de la République.

Kt qui donc, encore une fois, avec les mêmes prévisiûi»,, ne se fût abandonné aux mêmes craintes I

Cette révolution qui allait éclater dans Tordre public était ki date de départ d'une révolution sociale dont personne n'avait le mot. Contrairement à toute expérience, contrairement & l'ordre invariablement suivi jusqu'alors du développement bistorique, le fait allait être posé avant l'idée, comme si laProvi* dence avait voulu, cette fois, f^pper avant d'avertir l

Tout me semblait donc effrayant, inouï, paradoxal» dans cette contemplation d'un avenir qui à cbaque minute s^élevait dans mon esprit à la hauteur d*une réalité.

Dans cette anxiété dévorante, je me révoltais contre la marche des événements, j'osais condamner la destinée. Je blâmais les Siciliens de leur révolte contre un maître détesté; je m'irritais du libéralisme de ce pape étourdi, qui maint^ani &it pénitence dans l'exil de ses velléités de rélorme ; je désap* prouvais l'insurrection des Milanais; je faisais des vœux pour le Sonderbund, et j'applaudissais, moi socàaliste, disciple de Voltaire et de Hegel, aux paroles de M. de Montalembert, plai^^ dant, devant une chambre aristocratique, la cause des jésuites de Fribourg. J'eusse voulu avoir un journal pour attaquer à outrance le National, la Héforme^ tous les organes de l'opinion réformiste et républicaine; je vouais aux dieux infernaux le rédacteur en chef de la Preise : ce furent des scandales ministé« 'riels; je me serais fait, je crois, avec le fameux M. Génie, rame damnée de M. Guizot.

Mon âme était à l'agonie : je portais par avance le poids des douleurs de la République et le fardeau des calomnies qui allaient frapper le socialisme.

Le 21 février au soir, j'exhortais encore mes amis à ne pas combattre. Le 22, je respirai en apprenant la reculade de Top* position ; je me crus au terme de mon martyre. La journée du 23 revint dissiper mes illusions. Mais, cette fois, le sort était jeté, jacta est aléa, comme dit M. de Lamartine. La fusiK lade des Capucines changea mes dispositions en un instant : le tocsin de Saint-Sulpice me remplit d'un enthousiasme révolutionnaire. Je n'étais plus le même homme : j'ayais pris mon parti.

Vous avez voulu la révolution, vous aures la i^volutionl,,.

Dès le matin du 124, je fus aux bureaux de la Réforme me mettre à la disposition du citoyen Flocon, qui crut devoir utiliser mes talents typographiques à composer la première proclamation où fut prononcée la déchéance de Louis-Philippe. Je conserve le manuscrit de Flocon, mon unique trophée de cette campagne si courte. Je n'oublierai jamais les paroles qu'il me dit à ce moment décisif : Vous occupez un poste révolutionnaire; vous ne devez le quitter qu'après avoir rempli voire œmmission. Moif ajouta-t-il en faisant résonner son fusil, je retourne à Transnonain,

• Ma besogne achevée, j'aidai à porter des pavés à une barricade, et, quelques heures après, on vint nous dire que Louis- Philippe était parti, et que les Tuileries étaient prises. Dès lors, on n'avait que faire de moi; je rentrai dans ma mansarde, et me mis à réfléchir sur la Révolution.

Comme je l'avais prévu, la République fut immédiatement proclamée, non sans ébahissement de la part du peuple, qui la veille n'y pensait pas, mais sans résistance de la part de la bourgeoisie, qui la veille aussi n'en eût pas voulu. Au reste, il faut lui rendre cette justice : la bourgeoisie, qui n'avait point cherché la République, fut encore plutôt revenue de son dépit que les autres, qui l'avaient voulue, de leur étonnement. D fallut huit jours pour accoutumer les bouches à ce cri régénérateur de Vive la République ! Les événements allaient plus vite que les idées : on avait si peu le temps de penser, qu'on ne pensait pas du tout.

Que nous voulait-elle cette République t

On n'en savait rien ; peut-être aussi n'osait-on s'en rendre compte; et faute de symbole et d'idée, on appliquait à 1848 les idées et les symboles de 1792. On chantait la Marseillaise, le Chant du départ^ le Chœur des Girondins, Le Cha)it des Travailleurs de mon ami Pierre Dupont, publié depuis deux ans, était inconnu. Les proclamations du gouvernement provisoire se succédaient vides, mesquines, flatueuses, embarrassées. Les hommes n'étaient plus les mêmes : Lamartine, battant ses flancs de ses longs bras, était sans enthousiasme; Ledru- Rollin, l'homme aux circulaires, sans énergie; Flocon sans sagacité, Marrast sans esprit, Crémieux parlait comme aux banquets pour la réforme électorale. Les chefs de clubs, Barbes, Blanqui, rendus à la liberté, battaient la campagne : la prison ne leur avait rien appris. Les tempéraments étaient si peu révolutionnaires que Garnier-Pagès, un ami du peuple pourtant ! ayant à faire face aux frais du nouvel établissement, au lieu de demander une cotisation aux citoyens aisés, qui l'eus-

sent fournie de bon cœur, préféra aggraver les charges du peuple : il établit la surtaxe des quarante-cinq centimes. Les réacteurs ne le lui ont pas pardonné, les ingrats!... Bref, il était sensible que ce n'étaient pas les hommes qui manquaient à l'idée, mais l'idée qui manquait aux hommes. L'idée î elle nageait dans Fair ; elle circulait sur l'aile des vents, de Brest à Toulon, de Dunkerque à Bayonne. On la sentait, on la respirait, on s*en abreuvait, mais elle ne se posait, elle ne se formulait nulle part.

Toute idée se décompose en une question et une réponse.

Il y avait au gouvernement provisoire un homme d'une célébrité précoce, engagé par ses antécédents, et bien décidé par caractère à ne pas manquer l'occasion. Cet homme était Louis Blanc. Ce fut lui qui posa la question révolutionnaire.

Quelques années avant la Révolution, il avait publié une brochure qui, malgré son titre, Organisation du travail^ ne contenait guère autre chose qu'une critique éloquente de la concurrence, avec quelques aperçus, plus ou moins exacts, sur les associations ouvrières. Je puia dire aujourd'hui, sans faire tort à l'ouvrage pas plus qu'à l'écrivain, ce que je pense de cet écrit, dont le contenu disparaît sous le frontispice. Organisation DU TRAVAIL. Qu'importe, en effet, le contenu, la valeur scientifique du livre? c'est le but qu'il faut voir. La veille de la Révolution, le livre de Louis Blanc n'était qu'un admirable morceau de littérature; le lendemain, c'était un événement politique. L'envie a pu dire que l'auteur , agitant au Luxemboug la question du travail, faisait des réclames pour son libraire : l'historien sérieux ne s'arrête point à ces vilenies. L'Organisation DU TRAVAIL, tel est le problème de la Révolution de Février; et ce problème, c'est Louis Blanc qui l'a posé. Cela suffit pour rendre immortels le nom de l'auteur et le titre de son ouvrage.

Maintenant, qu'est-ce que l'organisation du travail? comment le travail doit-il être organisée.. Louis Blanc a pu se tromper sur la réponse : nul n'est en droit de lui en faire un reproche. Son droit, à lui, son devoir, sa gloire, était de dire, de manière à être entendu de tout le monde : Le problème de la Révolution de Février, c'est le problème de l'organisation du travail !

Louis Blanc, pamphlétaire, journaliste, orateur, historien, homme d'imagination, de sentiment et de symbolisme, avait auprès de lui, comme collègue et assesseur, un ouvrier, Albert : le travailleur donnant la main à l'homme de lettres!... Leur mission, à tous deux, fut de préparer les âmes, de répandre la

semence révolutionnaire, de la faire germer en Tarrosant de poésie et d'éloquence.

Avec la propagande socialiste, naquit bientôt la réaction. Dès que la République connut son nom et son prénom, elle connut aussi ses adversaires. Le temps des tribulations commença pour elle. La secte économiste fulmina contre les conférences du Luxembourg, l'Institut se mit de la partie, les journaux prêtèrent leurs colonnes. Quiconque alors voulait faire son chemin sous le nouveau gouvernement, gagnait ses grades en attaquant Louis Blanc. Combattre le socialisme, devint la meilleure des recommandations sous une république essentiellement socialiste. MM. Falloux et Faucher sont au ministère ; Louis Blanc est à Londres, Albert à Vincennes. Ce fut une mode de dire que l'organisation du travail de Louis Blaac avait désorganisé le travail. Je voudrais savoir si la confiance-Faucher rétablit mieux nos affaires ?...

Je réfléchissais sur toutes ces choses ; je suivais les mouvements de la réaction, je regardais les embarras du socialisme et la lâcheté de ses adversaires, et l'indignation me montait à la tête contre ces malthusien*. La question avait été posée par Louis Blanc, et c'était pour moi un devoir de patriotisme et d'humanité de travailler à la résoudre. Je voulais que la Révolution aboutît; je voulais que la République fût démocratique et sociale, et, comme tout homme d'honneur et de foi, bien qu'en retard d'idées, je me disais : Elle le sera.

Je venais de rassembler les matériaux d'un ouvrage considérable, destiné à faire suite au Système des contradictions économiques, et que je me proposais de publier sous le titre de Solution du problème social. Mais cette solution, méthodique et générale, faite en vue d'une situation régulière, aurait exigé un travail nouveau pour la circonstance. Il fallait courir au plus pressé, se faire le commis de la Révolution, non son directeur; servir la fortune, non la maîtriser. Par où attaquer le prokblème socialiste î voilà ce que réclamait le pays. Tout le monde le sentait; les projets plouvaient sur les murs, aux étalages des libraires, dans les cabinets des ministres: je fis comme tout le monde.

Ce fut vers l'époque des élections que parut l'opuscule sur V Organisation du crédit et de la circulatioUy dont les principes sont devenus ceux de la Banque du peuple.

Voici quelle fut la marche de mes idées.

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