‹ Mélanges: articles de journaux, 1848-1852Chapitre 3 sur 44 · THÉORIE RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

THÉORIE RÉVOLUTIONNAIRE

Le coup de tonnerre du 24 février, me dis-je à moi-même, en récapitulant mes idées, a été l'annonce d'une révolution. Ce qui va suivre n'en sera pas encore le commencement.

Les entraînements du suffrage universel succédant aux intrigues du privilège électoral ;

La séparation des pouvoirs conservée, comme autrefois, à la place de la division des fonctions, seule conforme au principe t'conomique de la division du travail ;

La hiérarchie des emplois maintenue, au lieu de leur contrôle mutuel ;

La royauté héréditaire remplacée par un président, car nous aurons un président ! Une république sans président, ce serait, pour nous, pauvres vieux serviteurs des rois, plus que de la démocratie, ce serait de l'athéisme!

Quelques impôts de consommation réduits, remplacés aussitôt par de plus forts impôts sur le capital et sur le revenu ;

Le budget de la guerre augmenté, non pour combattre l'ennemi du dehors, mais pour combattre celui du dedans; car^ avec le suffrage universel, l'éligibilité du président 0t toutes les excitations démagogiques du nouveau système, le prolétariat sera plus redoutable pour la bourgeoisie, plus difficile à contenir cent fois que sous la monarchie héréditaire ;

Quoi encore? L'enseignement primaire gratuit, c'est-à-dire une augmentation d'impôt ; — des écoles spéciales établies, augmentation d'impôt; — l'assistance publique réformée, augmentation d'impôt ; — peut-être une tentative de ban(|ue foncière, dont le papier, dans les données actuelles, s'il ne tombe bientôt par sa dépréciation spontanée au rang deç assignats, sera le titre public de l'exploitation de Tindustrie pi^r 1^ prppriété :

C'est toujours le même système, toujours le mêiïie cercle de déception et d'oppression mutuelle.

Évidemment, ce que nous pensons, ce que nous voulons et ce que nous allons faire, n'est point de la révolution; ce sera de l'agitation. Singulière destinée que la nôtre 1 Nous sommes saisis par une révolution; nous nou» sentons entraînés par

elle ; nous le proclamons à la face du monde ; nous en prenons l'initiative aux yeux de l'Europe; nous nous en déclarons responsables devant la postérité : et quand il s'agit de mettre la main à l'œuvre et de définir le but, l'objet, les moyens d'exécution de notre entreprise, il se trouve que de cette révolution, si étrangement inaugurée, nous ne savons pas la première lettre I

Si pourtant il est vrai, comme le disaient dans leur projet les honorables auteurs de notre*Constitution, que nous soyons les initiateurs du progrès, nous devons pouvoir conduire notre révolution avec la même facilité que le mécanicien mène sa locomotive ; — s'il est vrai que nous formions l'avant-garde de la liberté, nous devons posséder à fond la théorie révolutionnaire, nous devons faire la révolution comme le soldat exécute la charge en douze temps, comme l'armurier monte et démonte son fusil.

Avant tout, il faut donc nous faire des principes; après, nous essaierons de les appliquer. Car ce n'est rien que d'avoir des principes d'économie sociale, si nous ne possédons, pour aller vite, des principes d'économie révolutionnaire.

Qu'est-ce donc, en général, qu'une révolution!

Quelles sont les conditions d'une franche et sérieuse révolution t

Quell« en est la marche et l'action î

Quels sont ses adversaires?

L'érudition historique ne nous manque pas : nous sommes le peuple lô plus passionné du monde pour ce genre d'épopée. C'est la philosophie qui nous fait défaut, la philosophie des révolutions! Personne, parmi nous, ne s'est encore occupé d'extraire, pour l'instruction de la démocratie, l'idée de la masse des faits, et de résumer en quelques termes précis et à la portée du peuple le caractère et les conditions générales d'une révolution.

Je prie le lecteur de me pardonner les considérations un peu abstraites dans lesquelles je suis obligé d'entrer. Elles sont ici indispensables, afin que chacun puisse apprécier ma conduite, deviner mes intentions et me prêter un concours utile, tant sur le terrain socialiste que sur celui de la politique. Que chacun se le dise : dajis cette guerre que nous entreprenons contre l'ancien monde, nous ne pouvons vaincre qu'à une condition, c'est que chaque soldat devienne général.

La première loi de l'humanité, ainsi que de tous les êtres organisés et vivants, est le progrès.

Le progrès consiste pour la société, à produire, à chaque

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moment de son existence, une itiée qui embrasse, généralise et ri'sume ses idées antérieures, idées que par conséquent elle reproduit sans cesse, mais enrichies d'un élément nouveau et rendues sous une plus haute formule.

Et comme, dans la société, l'idée est toujours [irécédéo ou suivie du fait qui la concrète et l'expose; comme l'idi-^c est la même chose que le fait: il s'ensuit que le progrès s'accomplit et dans les idées, et dans les institutions, et dans la pratique, en sorte que la figure de ce monde, comme dit l'apàtre, est en mouvement et métamorphose perpétuelle.

On peut encore définir le progrès d'une autre manière, laquelle revient absolument au même. Elle consiste ^ dire, en renversant la proposition, que la société, à chaque moment de sa durée, élimine, abroge, nie ses formules antérieures, les remplaçant par une formule toujours plus compréhensible, par conséquent toujours plus simple. En sorte que, au point de Tuo du progrès, généralisation et élimination, affirmation et négation, sont termes synonymes.

Ainsi le cliristianisme, qui niait la pluralité des dieux, la distinction des castes et l'inégalité des races, af/innait par liL même l'unité de Dieu, l'égalité des hommes et la fraternité des peuples. Pour le polythéiste, le chrétien était athée, ennemi de la patrie et de la famille; tandis que pour le philosophe, comparant entre elles les diverses périodes de l'humanité, le chrétien est en réalité plus croyant, plus citoyen, plus chaste que l'idolâtre.

Ainsi encore la révolution de 89 niait la monarchie de droit divin et tous les privilèges féodaux; et les champions de l'ancien régime lui reprochaient d'être anarchique, ennemie de tout ordre et de toute société. Par contre, et du même coup, elle affirmait la souveraineté du peuple et l'égalité devant la loi ; et par cela seul elle créait un ordre social supérieur à l'ancien.

Telle est donc la marche de l'humanité et le sens du progrès : une négation incessante, correspondant à une affirmation toujours nouvelle.

Le progrès est continu : cela ressort de la notion'] progrès. Mais le progrès n'est point uniforme; il a ses critiques, dans lesquelles le mouvement se trouve toi accru d'une manière inaccoutumée : comme si, à l'ii comètes dont la vitesse devient plus rapide à mesure q vagabond s'approche du soleil, et diminue à mesure éloigne, l'humanité se trouvait alors dans le voisinage térieux foyer autour duquel s'accomplit sa marche étemelle.

Les époques d'accélération du mouvement social ont reçu le nom de révoluUons, non qu'elles aient, à proprement parler, rien de plus ri^volutionnaire que les autres, mais parce que le mouvement élant alors plus sensible, plus senti, le vulgaire s'imagine avoir tourné, tandis qu'en réalité il n'a fait que se précipiter, en suivant toujours la même direction.

Ces grands mouvements, auxquels nous avons donniî le nom tout à fait impropre de révolutions, ne sont donc pas des accidents de pur Lasard, arrivant, comme les guerres, au gré dos passions populaires et des caprices des gouvernements, ou tombant sur l'humanité comme ces fléaux que l'antique superstition attribuait à la colère céleste. Ce sont les phases régulières de la vie et de la croissance des sociétés, phases dont il est impossible d'analyser les conditions, et en certains cas, do diriger la marche. C'est ce que je me propose de faire pour la révolution actuelle, de toutes les révolutions certainement la plus grande et la plus intégrale. Mais ne nous écartons pas de notre objet.

De la notion générale du progrès et de la définition de ses phases, se déduisent directement ; 1" les conditions de toute révolution; 2" son mode d'action; 3° ses résistances.

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