‹ Mélanges: articles de journaux, 1848-1852Chapitre 29 sur 44 · LA SITUATION · texte numérisé non relu

LA SITUATION

» La défaite du parti royaliste est un fait accompli ; le socialisme triomphe 1 » Ce n'est pas nous qui le disons, ce sont les vaincus eux-mêmes qui le proclament. Frappés de stupéfaction à la vue de cette victoire sur laquelle ils comptaient pour eux-mêmes, et qui va aux mains de leurs adversaires , ils ne sont pourtant pas tellement abattus qu'ils ne retrouvent assez de force pour nous envoyer, avec quelques traits émoussés, deux ou trois dernières injures.

Ne nous laissons pas endormir par le triomphe, et surtout ne gaspillons point la victoire. La lutte, en découvrant tout à coup notre force, a mis à nu la position encore formidable de Tennemi. Il faut autre chose que de Tinsouciance pour le dédéloger et se rendre complètement mwtre du champ de bataille.

Les injures que le parti royaliste nous lance, dans le dépit que lui cause sa défaite, donnent en partie le secret de la tactique qu'il ne manquera pas d'employer plus tard pour essayer de ramener à lui les chances favorables. Cette tactique n'est pas nouvelle : c'est celle de tous les partis réacteurs, à toutes les époques révolutionnaires, et la coalition elle-même, comme on disait il y a huit jours, l'a employée avec succès depuis quinze mois pour détourner la Révolution de son but, et pour mener à fin ses projets de conspiration et de trahison.

Que disait le parti royaliste à l'époque du gouvernement provisoire et de la commission du Luxembourg, c'est-à-dire au moment où le socialisme, encore vague et mal défini, avait pourtant une sorte d'existence officielle!

Il avouait avec le socialisme que la Révolution était non point politique, mais sociale ; que c'en était fait de tous les vieux partis, et qu'il s'agissait moins de réformer le gouvernement

que de transformer la société. Mais en même temps qu'il faisait cet aveu, il n'avait point assez d'injures et de calomnies contre Louis Blanc et Ledru-RoUin, alors les représentants au pouvoir de la Révolution ; il soufflait la discorde entre la bourgeoisie et le prolétariat ; il cherchait à mettre la division parmi les travailleurs en signalant ceux qui se faisaient remarquer par leurs aspirations socialistes comme des bandits et des fainéants ; il répandait le bruit que les ateliers nationaux, carica* ture du socialisme, étaient peuplés de repris de justice et de forçats libérés ; il représentait enfin les différents systèmes socialistes comme un amas c«nfus de sophismes mis au service des passions brutales, et surtout comme prêchant la destruction de ce que la conscience humaine est habituée à respecter depuis six mille ans, comme prêchant Fabolition de la croyance à la Divinité, de la famille, de la propriété.

Cette tactique a réussi au parti royaliste, et les funestes journées de juin, texte à ses calomnies, lui venant en aide, il a pu pendant quelques mois s'emparer de la Révolution et la confisquer au profit du privilège et du principe monarchique. L'élection du 10 décembre a été son triomphe. On a vu alors, spectacle monstrueux, un homme nommé par des républicains pour présider une République se faire l'allié, contre la République et les républicains, des rois et des aristocraties. Nous avons vu à l'intérieur la compression; à l'extérieur la trahison ; une politique de faction et de vengeance à la place d'une politique nationale et conciliatrice. Les royalistes avaient semé le vent, ils ont recueilli la tempête ; la tempête nous a aidés à reprendre notre avantage. Tenons-le bien.

Il ne suffirait pas, pour obtenir cette fois Maison de nos adversaires, d'opposer à leurs arguments la force numérique qu'a gagnée le socialisme dans les élections. Sans doute, c'est une réponse d'une haute valeur que d'opposer à leurs calomnies les cent mille suffrages qui ont accueilli les moindres des nôtres ; il est impossible qu'il y ait, à Paris seulement, cent mille citoyens qui veulent détruire la famille, la propriété et la religion : c'est un argument qui ne se soutient pas. — A notre avis, le meilleur moyen de poursuivre notre victoire, c'est de porter à nos adversaires de nouveaux défis.

Le parti royaliste sera en majorité à l'Assemblée législative. Osera-t-il y poursuivre cette politique insensée qui a excité le dégoût de la population parisienne! Là est la question qu'il faut lui poser avant toutes choses. Ses organes avouent déjà, et à nouveau ce matin, qu'il n'y a de salut que dans l'acceptation franche et loyale de la République, et surtout dans la réalisa-

tion des réformes sociales devenues nécessaires. C'est le même langage qu'au lendemain du 24 février ; c'est en même temps le même défaut de cœur et de sincérité. Il fftut mettre le parti royaliste en demeure de poser lui-même à quelles conditions les partis peuvent se rallier sous le drapeau de la République, et quels sont les moyens à mettre en œuvre pour réaliser des réformes. En le forçant à sortir du vague des mots et des formules, on le forcera bientôt à mettre à nu son impuissance, ses mensonges et son mauvais vouloir. Ce jour-là^ il sera terrassé pour ne plus se relever jamais.

Ne nous le dissimulons pas : ce qui a péri dans la bataille qui vient de se livrer, c'est ce parti d'aventuriers qui avait fait pendant longtemps l'appoint du parti royaliste ; le gros de l'année n'a point été entamé; d'un côté, si nous avons recruté des forces, elles nous servent seulement à balancer celles de l'ennemi; nos soldats sont ardents, mais ce sont des recrues. Ne les fatiguons point dans une guerre de guérillas. Envoyons dans le camp adverse les conditions de la paix, et attendons fièrement, et sur l'offensive, sa réponse. Suivant ce qu'elle sera, si nous sommes vigilants et adroits, nous marcherons bientôt au triomphe de la République démocratique et sociale.

(N- 184. — 22 mai.)

Paris, 22 mai.

Aussitôt que fut connu le résultat des élections de Paris et de plusieurs départements, nous déclarâmes que la conséquence de ces élections était, pour le parti républicain socialiste et pour les citoyens appelés à le représenter à l'Assemblée législative, le droit et le devoir d'exiger, préalablement à toute délibération, ces trois choses ;

1° Amnistie générale ;

2*» Changement de politique à l'extérieur, et rappel de l'expédition de Civita-Vecchia ;

3° Annulation du scrutin dans tous les départements où le suffrage des électeurs a été influencée par la dépêche télégra-phique du 12 mai.

Le National et le Constitutionnel publient ce matin les réflexions que leur a suggérées notre article.

Le premier partage sur tous les points notre avis. Seulement, il nous fait observer qu'en revendiquant pour le socialisme la qualité d'opposition constitutionnelle ^ nous prenons par cela même l'engagement de défendre pied à pied la Constitution, et de ne nous placer jamais ni en det^à ni au-delà.

Nous répondrons sans hésiter au National que telle est précisément notre intention, si les conditions posées par nous au parti conservateur sont acceptées.

Nous savons que les majorités peuvent se tromper ; mais nous savons aussi qu'elles peuvent revenir d'une erreur, et c'est pour cela que nous nous soumettons à la loi de la majoritéy tant que la majorité respectera elle-même la Constitution, qu'elle ne se placera ni en deçà ni au-delà.

Nous ne sommes point assez fanatiques du suffrage universel pour le croire infaillible ; mais nous ne sommes point assez aveugles non plus pour ne pas croire qu'il puisse, après un jour d'égarement, venir à résipiscence. C'est pour cela que nous obéirons aux décisions du suffrage universel, tant qu'il restera fidèle à lui-même, c'est-à-dire au principe républicain.

Nous n'ignorons pas, enfin, que la Constitution est loin d'être parfaite ; mais nous lisons dans la Constitution qu'elle est perfectible ; et c'est pour cela que nous nous engageons à défendre la Constitution, sans réserve, sans arrière-pensée, sans autre désir que son perfectionnement légal et légitime.

La Constitution, toute la Constitution, rien que la Constitution, nous ne demandons rien de plus ; nous n'avons pas besoin d'obtenir davantage."

Nous invitons notre confrère le National' h prendre acte de notre déclaration.

Le Constitutionnel trouve nos prétentions exorbitantes. Passe encore de demander l'amnistie, nous dit-il, mais I'exigee, cela est contre le droit des majorités; cela est inconstitutionnel et témoigne déjà de notre indignité.

Si pourtant le Constitutionnel ^ une fois convaincu que nous sommes au lendemain d'une révolution, voulait réfléchir sur les faits et sur les textes, il comprendrait tout seul qu'en

EXIGEANT, comme nous faisons, l'amnistie, etc., nous ne faisons qu'user de notre droit; nous remplissons un devoir ; nous ne pouvons faire moins, sans renier notre opinion et compromettre à tout jamais la paix publique.

. Nous l'avons dit plus d'une fois, la constitution de 1848 a déplacé, dans notre pays, lé centre de gravité politique.

Sous la charte de 1830, le pays légal était naturellement divisé en deux partis : le parti conservateur, qui voulait l'exécution littérale de la charte et une part d*influence pour la prérogative royale, et l'opposition, qui tendait à resserrer de plus en plus cette prérogative, et aboutissait fatalement à faire du monarque ou un personnage inactif ou un président.

Cette dernière alternative eàt celle qu'a réalisée la Révolution de février.

Par la constitution de 1848, le pays légal se trouva de nouveau divisé en deux partis, que nous appelons : l'un, le parti de la démocratie constitutionnelle; l'autre, le parti de la démocratie sociale*

Les articles 10 et 43 de la Constitution, dont l'un pose en principe la séparation des pouvoirs, et l'autre crée un président chef du pouvoir exécutif^ sont la base légale de la démocratie constitutionnelle.

Les articles V"^ du préambule, 13 et 111 de la Constitution, sont la base légale de la démocratie socialiste.

L'élection du 10 décembre a consacré le principe représentatif et constitutionnel de notre République.

Les élections du 13 mai viennent de consacrer l'élément socialiste.

Ou nous ne comprenons rien aux faits, et nous n'avons pas la moindre intelligence de la Constitution, ou il faut reconnaître, avec nous et avec le suffrage universel, que le malentendu f nous employons à dessein le terme le plus bienveillant pour nos adversaires, qui existe depuis le 10 décembre, qui. remonte bien au delà du 10 décembre^ doit cesser désormais.

Avant et depuis le 10 décembre, le gouvernement ne s'est préoccupé que d'une chose, c'a été de combattre par tous les moyens, au dedans et au dehors, le parti socialiste, c'est-à-dire l'un des éléments constituants de la République, dont la légitimité vient d'être déclarée par le suffrage universel. ,

C'est de cette lutte du gouvernement contre un principe qu'il avait, de par la Constitution, la mission de représenter, dans le rapport de la minorité à la majorité des représentants ; c'est de cette guerre acharnée entre le constitutionnalisme

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républicain d'un coté, et le socialisme de l'autre, que sont sortis tous les périls de la situation.

A une guerre d'extermination le socialisme devait répondre par une attaque désespérée. On peut voir aujourd'hui qui a le plus perdu à cette lutte, aussi inintelligente que déplorable. Trente années de prison à répartir entre cinq ou six individus, plus quelques cent mille francs d'amende : voilà pour le socialisme.

Le Peuple^ à lui seul, supportera plus de la moitié de toutes ces condamnations. Qu'est-ce que cent mille francs d'amende et trente années de prison pour un parti qui embrasse aujourd'hui le tiers de la France?... — Du côt6 du gouvernement, au contraire, quelles pertes énormes, peut-être irréparables I

Les cinq millions et demi de suffrages du 10 décembre, diminués de moitié par les élections du 13 mai; l'élu de la nation déconsidéré dans sa politique, dans son administration, dans ses intentions, dans sa personne; un ministère poussé, par sa frénésie antisocialiste, de faute en faute, jusqu'à la conspiration et la trahison : voilà ce qu'il en coûte au gouvernement, ce qu'il en coûte au pays, car c'est toujours le pays qui paye les défaites dii pouvoir, pour cette absurde persécution intentée au socialisme.

Apprenez donc, prétendus défenseurs de l'ordre, à lire dans la Constitution, et à comprendre le sens dès événements que vous provoquez vous-mêmes, et qui ne sont pour vous que d'inexplicables signes du ciel.

Depuis un an, vous avez entrepris de faire de l'ordre contre nous : et vous avez conduit la patrie à deux doigts de sa perte.

Aujourd'hui, le suffrage universel, d'accord avec la Constitution, vous enjoint de faire de l'ordre avec nous. Osez donc lui obéir.

Oui, faites de Tordre avec nous, et vous verrez si, tout en gardant nos idées et en en poursuivant la réalisation, nous ne sommes pas plus forts pour vous secourir dans cette rude besogne qu'un million de baïonnettes.

Faites de l'ordre avec nous, et avant un mois, pat le seul fait de cette haute conciliation, non point économique, mais seulement politique, nous vous rendrons une situation déjà meilleure qu'elle ne l'était avant Février.

Le socialisme ne vous demande pour cela , comme c*est son drpit, que de reconnaître son existence politique et légale, au dedans et au dehors : au dedans, par ime amnistie générale ; au dehors, par le rappel de nos soldats de Civlta-Vecchia. —

Nous ajoutons l'annulation des élections dans un cei-tain nombre de départements, comme réparation d'un scandale dont vous ne pourriez, sans vous en rendre complices, vouloir profiter.

Vous êtes certains d'une grande majorité dans l'Assemblée législative ; et nous vous jurons de ne rien prétendre que par les voies légales et constitutionnelles. Que craignez- vous î

Voulez-vous la paix, ou voulez-vous la guerre?

(N» 186. — 24 mai 1849.)

Paris, .23 mai.

Le 24 juin, au plus fort de la guerre civile, l'honorable M. de Larochejacquelein me rencontrant sur le pont de la Concorde me demanda ce que je pensais des événements.

— Je ne sais rien de l'insurrection, lui répondis-je ; mais son triomphe serait encore, à mon avis, ce qui pourrait nous arriver « de mieux.

Il est triste d'avoir à constater aujourd'hui que cette opinion, tout anarchique qu'elle parût alors, était pourtant la seule raisonnable, la seule vraie.

Le peuple venait de poser sur les barricades une question que l'on ne pouvait plus écarter, sans mettre la société en péril : c'était le droit au travail.

Or, en présence d'une question qui s'imposait avec la nécessité d'une révolution accomplie et la sanction d'une guerre civile, la solution la plus prompte et la plus amiable devait être sans contredit la meilleure. Et telle était précisément celle qui nous paraissait devoir sortir de l'insurrection victorieuse ^ qui ne pouvait sortir que de là.

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L'insurrection ne représentait aucun système, ne répondait à aucune école : elle était reniée de tous les partis ; elle avait contre elle la garde nationale de Paris et des départements, avec l'armée. En l'absence d'un symbole politique et social, et devant le pays soulevé , l'insurrection , même victorieuse à Paris, et siégeant à l'Hôtel-de- Ville, ne pouvait donc aboutir qu'à une transaction.

Quant au parti de la résistance, la suite a prouvé que ce n'était pas de lui qu'il fallait attendre aucune conciliation, bien que cette conciliation fût alors, comme aujourd'hui, la seule politique possible. L'émeute vaincue, le parti de la résistance s'est regardé comme le sauveur du pays, et presque de la civilisation. L'Assemblée nationale déclara que le général Cavaignac avait bien mérité de la patrie. Le vote de la Constitution, qui vint après, et dans lequel le droit au travail fut supprimé, fit croire à bien des gens qu'avec ce concours de la puissance législative et de la force armée, c'était fini pour jamais du socialisme et du droit au travail.

Qiji'est-il donc résulté de cette prétendue victoire de Tordre "sui* V anarchie? Ecoutez bien et réfléchissez, vous tous à qui, sous le nom de Providence, on n'a jamais appris à adorer que le hasard !

L'état de siège ;

Les conseils de guerre ;

Les transportations sans jugement ;

La suspension, la mutilation des libertés constitutionnelles.

La contre*révolution au dedans et au dehors ;

La mystification du 10 décembre ;

Le conflit entre les pouvoirs;

L'expédition de Civita-Vecchia ;

La chute, morale sinon encore effective, de Louis Bonaparte;

Onze mois de tiraillements, de stagnation et de misère ;

Les élections du 13 mai ;

La division de la République en deux camps ennemis ;

La guerre sociale rendue plus imminente par l'absence d'un parti mitoyen, entre deux opinions extrêmes;

La question du travail plus impérieuse et plus formidable ; . Et pas de solution I

Que dis- jet Plus la nécessité d'une solution se fait sentir, plus se découvre son impossibilité. Nous sommes fatalement entraînés, par la contradiction des idées et des intérêts, à une lutte de laquelle il ne peut sortir que l'inconnu; notre situation est cent fois pire qu'elle ne l'eût été le 26 juin, après la victoire des insurgés.

En juin, le parti conservateur était rallié à la République; (lu moins il ne conspirait pas ouvertement contre la Révolution. L'épreuve d'une Constitution démocratique n'avait pas été faite, et cette épreuve, commencée sous d'autres auspices que ceux du 10 décembre, pouvait donner de tout autres résultats. On était loin alors de penser à Louis-Bonaparte ; la dynastie d'Orléans, autant que la branche aînée de Bourbon, paraissait oubliée. Les enfants des croisés ne s'étaient pas encore unis, contre la démocratie, aux enfants de Voltaire. Le gouvernement n'eût point songé à entreprendre, au profit du pape et des jésuites, une guerre liberticide, pas plus qu'à former avec l'autocrate des Russies une Sainte-Alliance contre les anarchistes de l'Europe. Sur le terrain politique, aucune difficulté ne paraissait exister entre la bourgeoisie et le prolétariat. Quant à la question sociale, nous avons prouvé mainte fois qu'avec quelques millions de crédit à l'industrie et aux sociétés ouvrières, et en s'entendant avec les chefs d'école, on pouvait se donner, pour résoudre le problème, une marge de dix ans.

Maintenant les dispositions ne sont plus les mêmes.

Le parti prétendu de l'ordre a pu sonder la profondeu? de cette Révolution dont tout lui faisait un devoir de prendre* l'initiative et la direction. Sous l'influence de quelques hommes de malheur, il a reculé devant l'entreprise. 11 rétrogradera, si on le pousse, jusqu'au-delà du suffrage universel, du principe représentatif, de la monarchie constitutionnelle, de toutes les conquêtes de la première Révolution. Un moment étourdi du résultat des dernières élections, mais bientôt rassuré par la majorité qu'elles lui apportent, et plein d'espoir dans son habileté à faire jouer la mécanique parlementaire, il ne veut point entendre parler de paix. Au dedans, il s'occupe à légaliser la "répression; au dehors, pendant qu'il assiège la République dans Rome, il la fait reconnaître par l'empereur Nicolas, ce qui veut dire qu'il se coalise contre elle avec lui.

Le parti de la résistance, en un mot, pousse à la Révolution.

Le parti du mouvement suit, mais en sens inverse, la même marche.

ïl y a un an, avant que les événements d'Italie, de Hongrie et d'Allemagne eussent rendu évidente pour tous les yeux l'intime solidarité de tous les mouvements qui agitent les diverses parties de l'Europe, on pouvait, sur la politique extérieure, donner quelque temps le change à la démocratie socialiste; d*âbord, en se renfermant dans la stricte observation de l'article 6 du préambule de la Constitution, c'est-à-dire dans une

sphère de neutralité absolue; puis en attirant surtout l'attention du peuple sur les questions économiques et sociales.

Les questions sociales, si redoutées, devenaient ainsi pour notre pays un préservatif f contre le débordement révolutionnaire. Et, qu'on nous pardonne de le redire, à quelles conditions avantageuses on eût pu, provisoirement, les résoudre!

L'insurrection de juin, toute socialiste qu'elle fût, ne traînait à sa suite aucun socialisme. Il n'y avait derrière les barricades que des ouvriers demandant à travailler, qui s'étaient levés spontanément pour la revendication d'un droit promis, sans prendre conseil ni du Représentant du Peuple, ni de la Démocratie pacifique^ ni du Populaire. On pouvait, avec eux, régler le compte du socialisme, sans presque parler de socialisme.

Les choses ne sauraient aujourd'hui se passer de même. Le peuple a appris, par les faits et par la liaison des idées, que ceux qui se battent à Kome, à Breslau, à Komorn, sont ses frères ; il ne se contenterait plus, vis-à-vis de tous ces rebelles, d'une simple neutralité.

D'autre part, les élections du 13 mai ont été faites par le concours de toutes les écoles socialistes et de toutes les nuances républicaines, depuis le parti représenté par le National jusqu'aux délégués du Luxembourg et aux Icariens. Les systèmes qui, en juin, n'avaient pas paru sur la barricade, ont rempli l'urne électorale du 13 mai : elles demandent récompense et salaire, c'est-à-dire, chacune en ce qui la compète, réalisation.

Le résultat était facile à prévoir.

Le peuple, qui d'abord ne s'agite que sous l'impulsion d'un sentiment^ éprouve bientôt le besoin de convertir ce sentiment en IDÉE; et comme, dans le cas actuel, la science n'existe pas, ou du moins n'est pas universellement admise, le peuple, obéissant à une sorte de probabilisme, a adopté autant d'idées diverses qu'il lui en a été proposé. Il y a dans la tête de ce géant aux millions de bras du saint-simonisme, du fouriérisme, du babouvisme, de la dictature, de la triade, de la réglementation gouvernementaire, voire même de l'économisme anglican et malthusien, toutes les utopies spéculatives du socialisme, toutes les utopies rétrospectives du capital et du privilège. Le socialisme, en ce moment, est tout à la fois l'hydre et le sphinx, pour lequel il faudrait un Œdipe et un Hercule.

On pouvait, il y a onze mois, arrêter, si j'ose ainsi dire, par des moyens prophylactiques, cette éruption de théories révolutionnaires : présentement, il n'y a d'autre remède que de la favoriser; et toute la question consiste à savoir, non plus avec

qui et comment l'on transifçera, mais comment Ton s'y pren- |ira pour rendre les expériences à la fois plus décisives et moins coûteuses.

Le parti du mouvement, comme celui de la résistance, pousse donc à la Révolution.

D'un côté, résistance aveugle, qui, pour mieux échapper aux conséquences d'un mouvement irrésistible, ayant une force acquise de soixante années, recule jusqu'aux institutions féodales et à la théocratie, et n'aboutira qu'à une catastrophe.

De l'autre, débordement d'idées et d'espérances, qui fatiguent la mémoire et l'imagination, pour se dissiper en agitation stérile, ou se perdre en projets contradictoires.

Des deux parts, oubli du droit, prétentions inconstitutionnelles, manifestations hostiles et provocatrices. Certes, si nous n'avons pas la guerre avec l'étranger, guerre civile et guerre sociale j ce ne sera pas la faute des hommes : le hasard seul ne l'aura pas voulut...

Pour nous, qui, tout en défendant avec un égal dévoûment la cause de la République et nos propres idées, n'avons cessé, en toute circonstance, de chercher un terrain commun où l'on pût jeter les bases d'une réconciliation à laquelle il faudra bien qu'on arrive, nous avons cru voir, dans les élections du 13 mai, un de ces événements où il est possible aux partis de se rapprocher et de s'entendre, et nous avons dit ce que, dans notre opinion, il est du devoir du gouvernement de faire, ce qu'il est du droit de la démocratie socialiste d'obtenir :

Amnistie générale.

Rappel de l'expédition de Civita-Vecchia,

Réparation du scandale causé par la dépêche télégraphique du 12 mai.

En d'autres termes, reconnaissance du parti socialiste comme expression avancée de la Révolution de février; reconnaissance de cette même Révolution, par le respect des nationalités, et l'alliance de la République avec les peuples contre les despotes; le tout confirmé par le renouvellement du ministère.

Pour toutes questions ultérieures, s'en rapporter à la lumière quotidienne des discussions parlementaires, et au travail secret de l'opinion.

Voilà ce qui nous a paru sortir logiquement et légalement des élections du 13 mai ; ce que le gouvernement ne peut refuser, sans se déclarer contre-révolutionnaire; ce que la minorité démocratique et socialiste de l'Assemblée législative ne peut se dispenser d'exiger, préalablement à toute discussion, sans manquer à ses devoirs.

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Accorder moins, ce serait, de la part du parti conservateur et du pouvoir, mettre hors la Constitution un élément essentiel de la Constition, et se déclarer hostile aux tendances les plus authentiques de la Révolution de Février.

Demander plus, ce serait, de la part des démocrates socia« listes, devancer les événements et faire violence à l'opinion ; ce serait exiger ce que ni la Constitution, ni le suffrage universel, ni le socialisme lui-même ne sont actuellement en mesure de donner.

Nous disons donc à ceux de nos adversaires qui trouvent plaisant de railler et de conspirer encore dans une situation aussi grave : Figurez- vous qu'au centre de la France, à cinquante kilomètres au-dessous du sol, il existe un amas de pondre de cent millions de mètres cubes ; que le socialisme tient la mèche qui peut y conduire l'étincelle, et qu'il est résolu de se faire sauter plutôt que de laisser rétrograder la Révolution. Voulez-vous la paix, ou voulez-vous la guerre!

Nous disons à ceux de nos amis dont la bouillante ardeur appelle, au lieu de ces prosaïques accommodements, des scènes plus grandioses : L'utilité pratique doit passer avant l'épopée. Que voulez-vous 1 que proposez- vous? Faites-vous de la Révolution pour la Révolution, comme de l'art pour Tart? Parlez, afin que l'on connaisse votre pensée, et que, la connaissant, on la juge. Sinon, vous n'êtes pas des révolutionnaij^es, vous n'êtes que des dramaturges. Vous ne voulez point le succès de la Révolution de Février; vous voulez, pour satisfaire votre fantaisie d'artiste, perdre cette Révolution, comme les CoUot-d'Herbois, les Anacharsis Clootz et tous ces comédiens de la Terreur, ont perdu la Révolution de 92.

^N- 187. — 25 mai.)

PariSf 24 mai.

Nos lecteurs ont remarqué sans doute que toute notre politique, depuis que le Peuple existe, a consisté à nous placer constamment dans la ligne de la légalité et des &its.

Nous avons repoussé, pour notre part, pendant le vote de la Constitution, le principe présidentiel. Mais, la Constitution une fois votée, nous n'avons point hésité à la prendre pour règle : parce que, s'il est vrai que cette Constitution soit imparfaite, il ne Test pas moins que la perfection absolue est inaccessible, et qu'il faut toujours s'appuyer sur un point convenu, si Ton veut faire un pas en avant.

Nous avons donc, sans préjudice de l'espoir légitime d'une réforme, accepté franchement la Constitution.

Mais cette Constitution, comme toute œuvre humaine, devait à son tour reconnaître un juge supérieur à elle : c'était l'expérience.

En même temps que nous acceptions l'autorité de la Constitution, nous nous soumettions encore à l'autorité des faits, à la loi du progrès.

C'est en vertu de la Constitution, que nous avons attaqué, depuis cinq mois, la politique de Louis Bonaparte.

C'est en vertu du progrès des faits que nous condamnons aujourd'hui cette politique.

Nous ne reviendrons pas sur le passé. Nous croyons pouvoir dire que la polémique que nous avons soutenue, depuis le 23 décembre jusqu'au 13 mai , a été approuvée de toute la France républicaine. Nous nous bornerons à citer le présent.

Est-il vrai, oui ou non, que la Constitution implique, dans ses termes actuels, une tendance évidemment socialiste, aussi bien qu'un principe de conservation et de résistance ?

Est-i} vrai encore que depuis dix mois le progrès des faits

a été constamment dans le sens socialiste, et que le mal de la situation vient uniquement de l'antagonisme obstiné du principe de conservation au principe de progrès ?

Si quelqu'un niait Texactitude de ces deux propositions, nous le renverrions, d'un côté, au texte de la Constitution, art. 13 et 111 ; de Tantre, aux élections du 13 mai, dans lesquelles le peuple s'est exprimé sur le point qui nous occupe comme Juge souverain.

Or, il est impossible de nier aujourd'hui ces deux choses, et les ennemis de la République sont les premiers qui en conviennent ; J® que la Constitution est au moins pour moitié socialiste ; 2* que les faits accomplis depuis dix mois justifient au moins pour moitié le socialisme; il faut conclure avec nous que la seule politique possible à présent , est de reconn^tre, indépendamment de tout acte ultérieur, cette double signification du pacte national et des faits qui l'interprètent, la légalité et la nécessité du socialisme.

C'est ce que nous avons voulu indiquer en demandant avec instance d'abord une amnistie générale, qui rétablisse l'élément socialiste dans sa position constitutionnelle et légitime ; en second lieu, un changement de politique au dehors, qui ne laisse planer aux yeux de l'étranger aucun doute sur le caractère républicain de nos institutions.

Amnistie et rappel de nos troupes de Civita-Vecchia : la Révolution est là tout entière, bien que ramenée à des termes dont nul ne peut avoir le droit de s'inquiéter.

Quant à l'annulation des élections faites sous l'influence de la dépêche télégraphique du 12 mai, elle ne serait que la réforme, sur certains points du pays, du jugement populaire, vicié par une manœuvre frauduleuse du gouvernement.

Ces conséquences, nous les avons déduites comme les seules qui résultassent de la Constitution et des faits, les seules que le gouvernement dût accepter pour ligne de conduite, QUEL qu'il fut.

Mais, nous dit-on, le gouvernement n*accepte le socialisme ni en fait ni en droit ; il le persécute au contraire ; il le combat en France et dans toute l'Europe, Et comme, à ses yeux ainsi qu'aux nôtres, la République est solidaire du socialisme, bien loin de reconnaître le socialisme, il conspire contre la République.

En pareille situation, que faire î Admettant l'hypothèse d'un conflit, pouvons-nous échapper à l'une ou à l'autre de ces deux alternatives : l'extermination du socialisme, et par suite, la chute de la République; oy le triomphe d'une insurrection^

dont la conséquence serait la suppression de la Constitution, la dictature, etc.î Dans ce dernier cas, où allons-nous t.. .

Où allons-nous ? — Telle est la question qui fait hésiter en ce moment les ennemis du despotisme , les républicains encore peu convaincus de l'efficacité des théories sociales, et toute la bourgeoisie amie de l'ordre et de la légalité.

Où allons-nous ? — C'est peut-être au manque d^une réponse positive à cette question que tient encore la présidence de Louis Bonaparte. On se prêterait volontiers à un remaniement du pouvoir; mais on recule par la crainte de conséquences que l'on n'aperçoit pas, et l'on préfère garder un désordre connu, à un ordre de choses inconnu.

Où allons-nous f — C^est à cette question que nous allons i*épondre, en prenant toujours pour guide la Constitution et les faits.

Nous déclarons d'abord que, dans le cas supposé d'une bataille et d'une victoire , les républicains , quelle que fût leur nuance, devraient moins que jamais se départir de la légalité, et renoncer à la force qu'ils tirent de la Constitution.

Rappelons-nous que la Constitution n'est plus un contrat entre le peuple et le président, comme autrefois, entre la nation et le monarque; un contrat, par conséquent, susceptible de se dissoudre par la trahison du prince et l'insurrection du peuple. — C'est un contrat du peuple avec lui-même, aussi indépendant des successions à la présidence que des variations ministérielles, et qui, par conséquent, survit à toutes les révolutions.

La Constitution est explicite à cet égard. En écrivant les articles 68 et 91 à 100, le législateur a nécessairement supposé que la Constitution devait survivre à la trahison du président: sans cela, comment aurait-il pu disposer sur la manière de résister au gouvernement, et de traduire devant une haute cour le président et ses ministres t

La conduite que nous avons à suivre est par là toute tracée.

La Constitution existe : quoiqu'il arrive, elle doit être respectée .

La Constitution ne peut être révisée avant 1852 : quoiqu'il arrive encore, elle doit être maintenue, telle quelle, jusqu'en 18Ô2. — Nous l'avons dit mainte fois : à un gouvernement bien intentionné toute Constitution est bonne ; et ce n'est pas celle de 184d qui retarderait d'une minute notre destinée sociale.

Mais le président actuel de la République, assisté de tous les réactionnaires exterminateurs du socialisme, conspire; il tombe sous le coup des articles 68 et 91 à 100 de la Constitu-

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tion. Supposant qu'il soit renversé par une émeute et mis en jugement, on demande, en ce cas, ce qui arriverait ? Et c'est à quoi nous répondons sans hésiter, que tout ce qu'il y aurait à faire, au point de vue de la Constitution, serait de pourvoir au remplacement de Louis Bonaparte.

Xa Constitution doit, avant tout, subsister : il serait désastreux pour Thonneur des institutions républicaines, et pour la dignité du peuple, que la Constitution dût se ressentir de la chute d'un président. Il semblerait donc que le peuple ne modifie ses institutions qu'autant qu'il change de maître I Ce serait une contradiction à la souveraineté du peuple , un blasphème à la République.

Le peuple est libre de modifier sa Constitution ; mais ce ne doit point être par suite de la rébellion de son mandataire. Le peuple ne reconnaît plus de prince ; et si la Constitution est progressive, il ne doit pas oubuer qu'elle est éternelle.

Selon nous donc, tout ce qui pourrait légalement résulter de la destitution de Louis Bonaparte, ce serait avec l'amnistie, avec le changement de destination des troupes envoyées à Rome, avec la réforme des dernières élections, de maintenir énergiquement la Constitution, çt de nommer un autre président.

Quel serait ce président 1

Nous n'avons point à le désigner. Le véritable chef d'un gouvernement est toujours Thomme qui exprime le mieux la pensée du jour; qui résume le plus complètement le fait et le droit politique ; qui a su se poser comme l'antithèse la plus nette du système renversé.

Nous ne sommes ici les courtisans de personne : nous ne faisons que suivre notre propre logique et obéir à tous nos précédents. Nous commentons des articles de la loi et des faits : ce n'est pas notre faute si la pensée de nos lecteurs a déjà prévenu peut-être notre pensée.

Nous ne voulons, en aucun cas, de dictature : à ce pouvoir insolite, exorbitant, illégal, nous préférons, sous bénéfice de révision, une présidence constitutionnelle. C'est parce que le gouvernement provisoire était une dictature qu'il n'a rien fait : Tabsolu n'est rién^;- il ne peut rien.

Nous ne désirons point, après avoir eu une Constituante, puis une Législative, pousser l'imitation de nos pères jusqu'à faire une Convention quelconque.

Nous croyons qu'avec la réforme d'un certain nombre d'élections, et un changement complet de système, le gouvernement pourrait suffire à notre destinée révolutionnaire.

Du reste, nous sommes d'autant moins suspect dans cette manifestation de notre pensée, que nous avons voté contre cette même Constitution que nous défendons aujourd'hui; et que plus tard, le 10 décembre, nous avons cru devoir protester de nouveau , en nous séparant de la Montagne, contre le principe de la présidence que nous lui supposions Tintention de soutenir. Mais, depuis, les doutes se sont éclaircis, les méfiances ont disparu ; et nous ne doutons pas plus des sentiments socialistes de la Montagne, que de son désir de voir la Constitution réformée et améliorée dans lo même sens que nous la voudrions nous-même.

C'est pourquoi nous dirons aujourd'hui à la Montagne, et surtout à son chef, l'honorable Ledru-Rollin :

Vous avez, en ce moment, l'immense honneur de représenter la Révolution; mais n'oubliez pas que vous représentez aussi la Constitution.

C'est par le respect de cette Constitution . que vous avez marché depuis six mois de succès en succès ;

C'est par elle que vous venez de vaincre aux dernières élections. ^

Cette Constitution, vous Tavez confirmée, vous l'avez adoptée, vous l'avez faite vôtre, par tous vos discours, par votre polémique, par les suffrages que vous venez de recueillir sur toute la France républicaine.

Faites donc aujourd'hui, par devoir de politique, ce que vous avez fait par devoir de protestation, le 10 décembre ; restez dans la Constitution ! Restez-y jusqu'à ce que soit venue l'époque légale de sa révision.

Point de dictature ! Vous seriez le premier esclave de votre absolutisme.

Point de suspension des lois, surtout point de systèmes. Gardez- vous de prendre, envers qui que ce soit, d'autres engagements que ceux qui résultent de la Constitution et de la série logique des événements. Suivez la pensée collective, à mesure qu'elle se dégage ; saisissez-la dans son expression la moins équivoque, et soyez sûr que les bons citoyens ne vous manqueront pas, et sauront vous rendre facile le gouvernement. Ayez enfin le courage de n'être que le dernier président de la République; et, avant peu, nous en avons le ferme espoir, le peuple et la bourgeoisie vous diront que vous avez bien mérité de la patrie.

(No 190. — 28 mai)

Paris, 37 mai.

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