MORALITE DES ÉLECTIONS DE LA SEINE
Il y avait en présence quatre partis sérieux :
Le parti royaliste,
Le parti impérialiste,
Le parti républicain modéré,
Le parti républicain socialiste.
Quelques âmes honnêtes, animées d'intentions excellentes, mais prenant les mesures de concession pour des moyens de conciliation , avaient essayé de constituer un parti de fusion qui s'est trouvé être en réalité un parti de confusion, et qui a disparu dans la tourmente électorale.
Le parti impérialiste, s'il a jamais existé, n'existe plus. On ne voulait pas nous croire quand nous disions, au lendemain du 10 décembre : Ce sont des républicains et des socialistes qui ont donné des voix à M. L. Bonaparte; son nom, ou ne signifie rien, ou signifie, comme celui de son oncle, la Révolution triomphante. La politique de M. L. Bonaparte est toute tracée ; les royalistes n'ont contribué qu'à faire l'appoint dans l'immense majorité par lui obtenue •
Comptez le nombre de voix
données à ses pins chauds partisans : de quel côté sont les deux cent mille suffrages parisiens du 10 décembre t
Le parti républicain modéré a reçu une rude leçon. Aux élections de juin, il occupait encore une place honorable; il avait réussi à faire passer un de ses candidats , et il balançait avec avantage les forces du parti royaliste. Aujourd'hui il se trouve décidément relégué au troisième plan, et ce même candidat, M. Groudchaux, malgré son républicanisme sincère et sa réputation d'honnêteté, est placé le soixantième, à quelques degrés de Téchelle au-dessous de M. A. Fould, le grand
iS2 MÉLÀNtiES. — ÀRtiCLES DE JOURNAUt
boursicotier et le conseiller de la banqueroute gouvei*ndmentale. -
Le tort du parti républicain modéré, c'est, tout en comprenant qu'au fond République et Socialisme sont une seule et même chose, tout en avouant que Révolution politique et Révolution sociale sont identiques, de n'avoir pas osé le dire tout haut, et d'avoir ainsi trahi de fait, sinon d'intention, la République et la Révolution.
Ce parti a, dans ces derniers temps, prêché la fusion, c'est vrai, et nous avons regretté nous-mêmes qu'on eût accueilli avec tant de dédains ses avances. Fusion, c'était conquête. Mais, ce regret manifesté par nous, nous avons vu avec peine que ce parti, qui prêchait la fusion, ne sût la pratiquer qu'à demi. C'est au choix fait tout à la fois par les Amis de la Constitution et le comité socialiste de certaines Candidatures, qu'est due la nomination miraculeuse des citoyens Boichot, Lcdru-Rollin et Lagrange.
Qu'on songe au résultat qu'on eût obtenu si la fusion avait été complète, si le parti républicain modéré, abdiquant de sottes et inintelligentes répugnances, avait consenti à faire comme la Montagne en décembre, à se déclarer socialiste, et surtout avait accepté , par cet esprit républicain de discipline qui lui a toujours manqué, la liste entière du comité centi'al : tous les candidats républicains socialistes obtenaient le dessus sui* les candidats royalistes ; la République, affermie par cette victoire éclatante, défiait désormais les attaques -de ses adversaires consternés; le dualisme fatal, qm fait le fond de la situation, et qui tourne de plus en plus au duel, disparaissait dans une conciliation suprême; la Révolution, enfin, reprenait pacifiquement le cours de ses destinées glorieuses.
La lutte n'a donc été sérieuse qu'entre le parti royaliste et le parti répiiblicain socialiste. Le résultat, en leur donnant également gain de cause, fait présager que ce dualisme que nous signalions tout à l'heure va se transformer en une bataille terrible. La Révolution est sauvée, c'est là ce qui est écrit dans chacun des chiffres du scrutin ; mais elle a un dernier et formidable effort à faire pour se délivrer du monstre accroché à ses flancs. Que .nos amis veillent : Tinsouciance de notre part, en présence de l'obstination de nos adversaires, peut nous faire passer par les plus terribles épreuves. C'est maintenant l'heure solennelle : honte à celui qui se laisserait endormir I...
Mais analysons les votes : tout à l'heure, nous tirerons nos conclusions.
Sur les vingt-huit représentants élus , chose assez significative, à l'exception peut-être de MM. Rapatel, Gamon et Peupin, qui, de près pu de loin, appartiennent au légitimisme, il n'y a pas un seul candidat d'un royalisme bien prononcé. MM. Odilon Barrot, Bedeau, Passy, Vavin, Bixio , Lasteyrie et Woloi^ski appartenaient, sous la monarchie, à l'opposition constitutionnelle; MM. Murât, Moreau, Hugo, Coquerel et Boger (du Nord) sont des royalistes indifférents, c'est-à-dire que toute monarchie leur est bonne, pourvu qu'elle conserve les privilèges de castes ou d'argent.
L«s royalistes extrêmes, les chefs du parti, tels que MM. de Montalembert, de Falloux, de Larochejaquelein, ajoutons même M. Léon Faucher, (Hit été impitoyablement écartés. M. Thiers n'a pas même le nombre de voix qu'il avait obtenues aux élections de juin.
Dix candidats nettement, franchement socialistes, ont fran chi la brèche du scrutin. On remarquera que trois d'entre eux, les citoyens Ledru-Rollin, Boichot et Lagrange, tiennent la tète de la liste; les autres en occupent le milieu, et le dernier. Considérant, a un asse^ beau chiffre de voix.
Les candidats socialistes qui n'ont pas obtenu le nombre de suffrages nécessaires, sont cependant bien rapprochés de leurs collègues. Il s'en faut de quelques milliers de voix que les citoyens Madier de Montjau, Greppo, Thoré, Demay, d'Alton- Shée, Proudhon, Hizay, Langlois, etc., n'aient été élus.
Proudhon a subi le sort de l'influence produite par sa condamnation. U a pourtant obtenu 30,0()0 voix de plus qu'aux élections de juin.
Voilà les faits matériels. Ctuelle en est la signification tnoraleî
La réponse est facile; elle se trouve dans les faits euxmêmes. Le parti royaliste n'existe plus comme principe, mais comme câste ; ce n'est point à telle ou telle dynastie que la Révolution a affaire, mais à une aristocratie, à la coalition des privilégiés de l'argent. La question n'est plus politique, mais sociale, disait la rue de Poitiers avant le 13 mai, et ces mots, dans sa bouche, étaient plutôt un problème qu'une vérité. Le suffrage universel a résolu le problème ; il l'a proclamé pour la troisième fois, et cette fois d'une voix plus éclatante : la Révolution, c'est le socialisme, comme la réaction, c'est l'antisocialismç. Tant pis pour ceux qui se bouchent les oreilles à dessein.
En second lieu, le socialisme est décidément reconnu comme pai'ti officiel, comme parti politique, constitutionnôi et légal,
au même titre que l'était Topposition dynastique avant Février. Il a sur l'opposition dynastique cet immense avantage qu'en représentant un des deux termes du dualisme politique, il représente en même temps la Révolution et le mouvement. En effet, il ne réclame pas seulement des réformes vagues, il en indique de nettement déterminées, et ces réformes qui atteignent le fonds même de la société, sont toute la Révolution.
Reconnu comme parti officiel et comme représentant la République et la Révolution, le parti socialiste a le droit de compter avec ses adversaires. Le gouvernement, composé de royalistes en conspiration permanente contre la Constitution, avait agi jusqu'ici plus que cavalièrement avec les socialistes ; il ne leur avait épargné ni les calomnies, ni la prison, ni les persécutions ; si le suffrage universel a un langage que les hommes du pouvoir comprennent, il faudra bien qu'ils changent de conduite avec le socialisme et qu'ils lui fassent désormais sa part.
Le socialisme, ayant obtenu, sinon la majorité des nominations, au moins celle des suffrages dans les élections de la Seine, a droit d'exiger du gouvernement : !• une amnistie générale. — Il serait étrange que des hommes voués à la prison, des écrivains condamnés pour leurs doctrines par des juges royalistes, après avoir vu leurs idées proclamées par cent mille voix, continuassent à gémir sur les pontons ou dans les cachots.
2*» Une politique à l'unisson de la Révolution qui s'accomplit partout en Europe. — Le gage de ce changement est tout trouvé : c'est le changement de destination de l'armée de Civita-Vecchia. Que les soldats de la République française, au lieu d'attaquer les Romains, se joignent à eux contre les Autrichiens; n'est-ce pas là ce que veulent les électeurs qui ont voté pour le citoyen Boichot î
3» L'annulation des élections partout où elles auront été influencées par les dépêches de M. Léon Faucher, ou par tout autre moyen. ^~ Les citoyens signalés à la vindicte du suffrage populaire étaient les hommes de juin^ c'est-à-dire les socialistes. Il ne faut pas que, sous la République, la souveraineté du peuple ait été sophistiquée contre un parti légal et constitutionnel par une faction momentanément au pouvoir.
Ces trois mesures s'exprimeraient, quant à présent, par une mesure générale : la retraite du ministère, sans préjudice de mise en accusation contre qui il appartiendra pour crime de conspiration permanente contre la Constitution.
4<» Enfin, le parti socialiste doit exiger du pouvoir la poursuite de tous journaux, publications, etc., dans lesquels il est voué à la haine et au mépris des citoyens ; de même il ne doit pas souffrir qu*on le désigne désormais sous un autre nom que sous celui d^opposition constitutionnelle^ qui constate son existence légale et politique.
Le parti socialiste abdiquerait, il trahirait le peuple, il manquerait à son mandat, si, avant toute délibération, il n'exigeait pas du gouvernement toutes ces choses. L'amnistie est au fond de Fume électorale du 13 mai. La guerre à Rome est une guerre faite à la République ; il faut qu'elle cesse à l'instant. Les dépêches télégraphiques de M. Léon Faucher sont un outrage à la Constitution; il faut que l'invalidation des élections rende la sincérité au suffrage universel. Les attaques au socialisme sont en réalité des attaques à une partie de la volonté nationale ; il faut qu'elles cessent! Voilà ce que nous exigeons I Est-ce trop?
Depuis cinq mois, malgré sa force numérique, le parti socialiste résiste à toutes les provocations. On le voit aujourd'hui, il n'avait qu'à se lever pour écraser ses adversaires, malgré leurs baïonnettes et leurs canons. Il a préféré répondre par le suffrage, afin de se manifester dans son imposante majesté. Agira-t-on avec lui désormais comme par le passé! Mépriserat-on ses avertissements! Refusera- t-on de compter avec lui! Continuera-t-on à lui jeter la boue au visage?
Qu'on y réfléchisse : il y a terme à tout, même à la patience. Le socialisme tient maintenant dans les plis de son drapeau la paix ou la guerre. Veut-on de la guerre!
(K'> 182. -^ 20 mai 1849.)
Paris, 19 maî^