ENCORE DES QUESTIONS
SI la première vertu d*un journaliste républicain était de garder le silence en attendant le mot d'ordre de ses chefs ; si ce n'était pas au contraire une prérogative de la presse libre d'agiter les questions et d'en saisir le public avant qu'elles fussent portées à la tribune, nous nous serions gardé de soulever cette question de constituiionnalité du parti socialiste, qui devait épouvanter si fort ceux de nos coreligionnaires qui, à force d'avoir conspiré dans leur vie, sont tout surpris que leurs conspirations les aient conduits... à la Constitution!...
Mais nous nous croirions indigne de tenir une plume, aussi bien que de vivre dans une République, si nous gardions, sur quoi que ce fût, un silence complaisant. Devant la vérité et le droit, nous ne connaissons ni amis, ni ennemis. A ceux que ce puritanisme d'écrivain scandaliserait, nous n'aurions qu'une chose à répondre: c'est que, malgré notre misère, nous ne faisons de notre plume ni un instrument de conspiration, ni un article de commerce.
Nous continuerons donc à poser des questions : ,et que l'on y réponde ou qu'on n'y réponde pas, nos lecteurs sauront à quoi s'en tenir.
Hier donc, M. Odilon Barrot est venu annoncer à l'Assemblée, nationale la formation d'un nouveau ministère : à la même heure, le télégraphe en portait la nouvelle aux extrémités de la République.
Si, dans ce ministère, ne figuraient que des hommes tels que MM. Barrot, Passy, Dufaure, Tocqueville et Lanjuinais, nous dirions simplement que c'est un ministère d'extrême droite républicaine. Remarquez que nous ne disons pas
d'extrême droite, parce que Textrême droite de l'Assemblée législative n'est pas du tout républicaine, qu'elle est venue pour détruire la Constitution, comme il est facile de le voir par ses journaux, le Courrier de la Gironde^ V Assemblée nationaler etc., et comme certains journaux socialistes voudraient que fît aussi la Montagne... MM. Barrot, Passy, Dufaure, Tocqueville et Lanjuinais sont des républicains du lendemain, modérés, timorés, résignés, qui acceptent la République avec toutes sortes de réserves monarchiques, et qui feront ou permettront de faire contre le développement des idées républicaines tout ce qu'il plaira à MM. Rulhières et Falloux, pourvu qu'on respecte au moins la lettre de la Constitution.
Ainsi le ministère, manquant d'homogénéité, ayant, comme l'arc-en-ciel, un pied dans la Constitution et un pied hors de ja Constitution, n'est qu'un ministère de transaction, et par conséquent un ministère de transition... Que nos ennemis passent tous, et passent vite, c'est tout ce qu'il nous ekt permis de leur souhaiter.
Quelle sera la politique de ce ministère 1
Pas n'est besoin d'écouter aux portes de l'Elysée pour le savoir : la seule inspection des noms suffit. MM. Falloux et Changarnier d'un côté, Barrot et Dufaure de l'autre, c'est la réaction sous un manteau de l'égalité. Quelles que soient les tendances du pouvoir, fiez-vous aux deux légistes pour les habiller de raisons juridiques et constitutionnelles. Nous aurons donc une politique de formalisme, cette politique de soi-disant honnêtes gens, qui n'arrêteraient pas un parricide sans mandat régulier, et qui tiendraient pendant dix-huit mois uiv républicain au secret. C'est ainsi qu'on trouvera moyen d'abolir la République romaine sans coup férir, et de venir en aide à la coalition, tout en armant contre la coalition.
Et là est précisément, à notre avis, le plus grand danger de la République. Or, devant ce système de politique équivoque, dont MM. Falloux et Changarnier seront les instigateurs, et MM. Barrot et Dufaure les casuistes, quelle sera l'attitude de la Montagne î
Se placera-t-elle hors de la Constitution , comme on lui en donne le conseill Avec des hommes comme MM. Dufaure et Barrot, ce serait tout perdre. Le gouvernement a déjà la force: lui donner encore la légalité, c'est légitimer par avance toutes ses usurpations.
La Montagne se placera donc dans la Constitution : mais alors point de restrictions mentales. Il faut qu'elle déclare hautement que son opposition a pour objet, non la Constitu-
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tion, antérieure et supérieure à l'Assemblée législative et au président de la République , mais la politique personnelle de Lous Bonaparte, adoptée par la majorité de l'Assemblée.
Nous attendons avec impatience, et le pays entier attend avec nous, que la Montagne fasse connaître ses sentiments. Au discours de la coui^onne répondait autrefois la discussion de l'adresse : au message du président de la République doit ré* pondre une déclaration de la Montagne.
Ce n'est pas tout.
MM. Pascal Duprat, Charras et Latrade, membres de l'ancien centre gauche, viennent de déposer une proposition d'amnistie.
Or, l'amnistie doit avoir aujourd'hui une signification tout autre qu'il y a six mois. Ce n'est plus le pardon accordé à quelques milliers de citoyens qui gémissent sur les pontons, dans les prisons ou l'exil : c'est, pour ainsi dire, le désaveu, la rétractation de tout ce qui s'est fait, depuis un an, contre le socialisme.
Donner à l'amnistie un autre sens, ce serait méconnaître Topinion ; ce serait fausser le résultat des élections de mai, et tromper l'attente du peuple.
Il faut donc que ce caractère réparateur de l'amnistie soit nettement établi ; c'est ce que nous avons voulu dire quand nous avons prétendu que l'amnistie devait être, non pas implorée, mais exigée. L'amnistie est un droit du socialisme et un devoir du gouvernement. Que les orateurs y mettent la forme parlementaire : cela ne nous regarde pas. Ce que nous voulons, c'est que l'amnistie mette fin à la persécution socialiste, ouvre une ère de discussion, de tolérance, et donne satisfaction à notre parti, en reconnaissant ses droits politiques.
Quelle sera donc encore ici l'attitude de la Montagne 1
Après avoir démontré par toutes les raisons d'humanité, de saine politique, etc., la nécessité de l'amnistie, osera-t-elle faire l'apologie du parti qu'elle représente? Osera-t-elle dire que tout ce qui a été fait contre le socialisme depuis un an a été fait coiître le droit 1 Que les condamnations de Bourges, par lesquelles on a voulu frapper le socialisme beaucoup plus que l'émeute, ont été injustes; — que la dissolution brutale des ateliers nationaux, alors que subsistait encore le décret du gouvernement provisoire qui garantissait le droit au travail , était injuste ; — que les fusillades après la bataille, les conseils de guerre, les transporta tiens sans jugements, étaient injustes; — que les vexations exercées contre les soldats pour cause de socialisme , le désarmement des gardes nationales opéré en haine
du socialisme; les poursuites acharnées du parquet contre la presse socialiste, etc., etc.; que tout cela a été injuste ; que le droit a été constamment violé, pour cause d'opinion, dans nos personnes; mais, qu'enfin, relevés par le suffrage universel de la réprobation prononcée contre nous par le pouvoir, nous demandons que le pouvoir cesse de nous traiter plus longtemps en martyrs et en proscrits?...
Ainsi, ce n'est pas une réhabilitation que nous cherchons : notre réhabilitation est dans nog consciences, et nos idées ne relèvent que de notre libre arbitre. Nous ne voulons que justice. L'amnistie sera pour nous ce que fut pour l'Église chrétienne, après l'avènement de Constantin, la révocation des édits de persécution. Certes, l'Église n'avait pas besoin, pour être sainte, d'un édit de l'empereur ; elle le sollicitait, néanmoins, pour la sécurité de ses enfants.
Encore une fois la Montagne osera-t-elle, devant les représentants de la réaction, faire entendre ces vérités t
Si elle le fait, elle reconnaîtra, par les raisons mêmes qu'elle aura à faire valoir, que la situation politique du socialisme a changé depuis le 13 mai ; qu'avant les élections il était réputé ennemi de la République et de la société, par conséquent inconstitutionnel , illégal, immoral; que telle a été la cause de ses souffrances ; mais que le suffrage de 3 millions d'électeurs, ayant effacé la calomnie, doit faire cesser en même temps la persécution.
Si, au contraire, la Montagne se refuse à poser ainsi la question d'amnistie, elle reconnaît implicitement que le socialisme a été avec raison persécuté, et justement condamné et flétri. Ce n'est point pour un innocent qu'elle plaide, c'est pour un coupable qu'elle demande rémission. Par là elle s'associe aux ennemis du socialisme, elle renie son origine, elle sacrifie ses commettants.
La Montagne prétendrait-elle, par hasard , que l'amnistie est chose prématurée ; que ce serait la payer trop cher, que de l'obtenir par un acte d'adhésion à la Constitution ; qu'il vaut mieux laisser dans leur exil, leurs prisons et leurs bagnes, les condamnés du socialisme; que cela importe à la dignité du parti ; que la liberté de quelques milliers de citoyens ne peut entrer en balance avec l'abolition de toute Constitution, but souverain de la République et du socialisme?...
Si telle était la politique de la Montagne, nous en appellerions au peuple I
(X" 1, — 1" octobre.)