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AUX RÉDACTEUBS DE LA VOIX DU PEUPLE

Sainte-Pélagie, 30 septembre 1849.

Chers citoyens,

Dans votre numéro spécimen du 26 courant, vous annon* cez que la Voix du Peuple me compte' Hu nombre de ses colla» borateurs.

Ma position de condamné, les convenances de toute nature dont elle m'impose le respect, dans c€b temps difficiles, l'éloignement forcé où je suis de vous, l'impossibilité qui en résulte pour moi de diriger, du soir au matin, une rédaction dont les conséquences peuvent devenir, à un moment donné, excessivement graves, m'obligent de rappeler à vos lecteurs et à qui de droit, que, quelque part d'influence que j'exerce, par mes communications et mes conseils, sur la rédaction de la Voix du Peuple, je ne puis ni ne dois accepter d'autre responsabilité que celle des articles signés de moi, toute autre participation à votre œuvre m'étant politiquement interdite.

La prison n'est point un lieu favorable aux luttes de la libre pensée et à l'accomplissement du devoir civique : ne pouvant faire ce que je veux, je ferai ce que je puis. Un journaliste en prison est un aigle à qui l'on a coupé les ailes : j'espère que l'indulgence de vos lecteurs me tiendra compte de ma faiblesse, et que le pouvoir, malgré toute sa susceptibilité à mon égard, rendra lui-même justice à la loyauté de mes sentiments.

Au surplus, je remarque avec bonheur que déjà nous nous entendons sur la marche à suivre dans les conditions que la victoire du parti conservateur a faites à la presse démocratique et socialiste; et ce que J'aurais pu m'imputer à timidité d'esprit, ne me semble plus,' grâce à votre intelligente initiative, que dicté par la prudence et la raison.

Le Peuple fut un journal de combat ; il fit son devoir en brave, le Peuple!.,, — La Voix du Peuple sera un journal de discussion, vous n'en ferez jamais, quoi qu'il arrive, un journal de vengeance.

La République est en travail. L'épouse outragée du peuple de Février a conçu dans le sang et les larmes ; elle porte dans ses flancs les libertés du monde. C'est Isis, aux longs voiles de deuil, qui va donner le jour au soleil. Ne faisons pas subir encore à cette mère désolée l'opération césarienne.

La France, entraînée par une politique fatale, dont personne encore n'a révélé le sombre mystère; la France trahie, en haine de la République, par ses dynastiques, ses légitimistes, ses banquiers, ses jésuites, est plus humiliée de sa victoire de Rome, qu'elle ne le fut en 1815 de la défaite de Waterloo. — Laissez aux avocats les récriminations : éclairez le pays sur les causes profondes de cette fatidique entreprise. Nos soldats sont à Rome : qu'ils y restent. Les ra| peler à présent, ce serait au pouvoir une trahison, une lâcheté. Il faut que l'armée d'expédition de Rome, après avoir détruit la république Mazzinienne, fonde l'unité de la république italienne. C'est la seule voie de réhabilitation dù^ gouvernement de Louis Bonaparte, le seul moyen pour lui de racheter le... rétablissement de la papauté. A ce prix, l'on dira peut-être un jour, en parlant de cette terrible affaire de Rome : Heureuse aberration du sens politique 1 Heureuse faute !

Vous saisirez dans le procès de Versailles l'occasion, non pas d'accabler un gouvernement qui crie merci! mais de plaider avec l'autorité du fait et du droit une grande cause, la cause de la réconciliation des partis sur le terrain de la République, la cause de l'amnistie. Souvenez-vous des milliers de patriotes qui souffrent en ce moment de la prison, de l'exil, de la misère, pour la liberté; souvenez-vous de cette petite bourgeoisie, qui n'est, pour ainsi dire, que le corps d'élite du travail, et que la conspiration bancocratique a ramenée à la condition du prolétariat.

Il faut qu'une grande et généreuse amnistie, honorable pour les vaincu3 autant que pour les vainqueurs, vienne faire cesser cet antagonisme fatal qui tuerait, non pas seulement la Repu-

bliqiie, mais la nationalité française, s'il se prolongeait trois années. A vous, journalistes, de démontrer la nécessité de cette réconciliation ; à vous de soulever l'opinion bourgeoise et populaire en faveur de l'amnistie. Vous aurez par là plus fait pour l'ordre que les brochures de la rue de Poitiers et les baïonnettes de Léon Faucher.

Permettez, en finissant, chers citoyens, que je réclame encore une fois votre indulgence pour ce qu'il y aurait de trop débonnaire dans mes nouvelles inspirations. Je suis mal placé pour conserver la liberté de ma raison, la rectitude de mon jugement. Mais vous avez plein pouvoir sur mes feuilles et sur vous-mêmes ; et je vous dirai, comme ce général à ses soldats : « Si f avance^ suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs^ vengez-moi! »

Salut et fraternité,

P.-J. Proudhon,

Post-scriptum. — Je lis dans le Courrier français^ à la date du 30 septembre, les lignes suivantes :

a Quant aux quêtes politiques, nous saisissons cette occasion de. demander compte des dix-huit mille francs, produit des souscriptions d'ouvriers versées à l'ancien journal le Peuple ^ et qui étaient en caisse le 12 juinî Notre question n'est pas neuve, nous le savons ; mais elle n'en est pas moins édifiante, et nous la reproduirons autant que besoin sera. »

Repondez, s'il vous plaît, au Courrier français, tant en mon nom personnel qu'en celui de l'administration du Peuple, que nous rendrons compte des souscriptions encaissées jusqu'au 12 juin, lorsque la ville de Paris et l'État, contre lesquels les tribunaux sont en ce moment saisis par nous d'une action en dommages et intérêts, nous auront rendu compte du préjudice causé au Peuple tant par la suspension de l'état de siège que par l'expédition des gardes nationaux ravageurs Vieyrat, Bellet, Begeot, Mallez, etc., banquiers et agents de change; comte de Tournon, père, comte ou vicomte de Tournon, fils, prince de Craon, comte de la Ferronays, hsiton -Debaye, Duval, portier; Barbier, portier, sonneur de trompe; Pierre, domestique; Perrot, valet de chambre; Pinard, cuisinier; Grimaldi, prince de Monaco et autres personnages de même qualité et noblesse, au nombre de soixante-neuf, dont nous produirons la liste quand besoin sera.

(N- 17. — 17 octobre.)

Paris, 16 octobre.

L'Humanité est juste-milieu, et l'Humanité est infaillible. Dites- moi donc comment il se fait que le juste-milieu soit toujours le parti des dupes?

Apres l'élection du 10 décembre, faite en dégoût de la monarchie légitime et quasi légitime, autant, il faut bien l'avouer, qu'en suspicion de la démocratie, le gouvernement échut en majorité aux doctrinaires.

Les doctrinaires, gens craintifs et formalistes, gens de modération et d'honnêteté avaient pris leur parti de la République; mais ils avaient peur du socialisme, qui, depuis Pévrier, formait l'extrême horizon de la politique. Au dedans, ils ne voulaient pas plus de l'organisation du travail que du retour des droits féodaux; au dehors, Mazzini leur inspirait encore moins de confiance que le pape; et, comme l'ennemi le plus proche est aussi celui dont on souhaite le plus de se défaire, il s'ensuivait que le gouvernement de Louis Bonaparte était beaucoup plus disposé à prendre parti contre Mazzini que contre le pape.

Les jésuites, ceux du Constitutionnel et ceux de VUnivers, — les malthusiens ont aussi leurs jésuites; — les jésuites, disons-nous, dont la France n'avait pas voulu au 10 décembre, s'en vinrent donc trouver les doctrinaires, et ils leur dirent :

« Voulez- vous avoir la République honnête et modérée à Paris î

(( Voulez-vous avoir la République honnête et modérée dans toute l'Europe î

« Faites d'abord la République honnête et modérée à Rome î Chassons les triumvirs ; rétablissons le saint-père ; accordons la papauté avec la liberté. »

Qui fut dit fut fait. Les hommes du juste-milieu, sous pré-

. texte de légitime défense et dans l'intérêt, assuraient-ils, de la

République elle-même, envoient une armée en Italie. On s'em-

pare de la ville, on en chasse les montagnards ; ceux de Paris ayant voulu protester contre la violence faite à leurs frères, on les met en prison, et présentement on les juge à Ver^ sailles.

Et, cela fait, les doctrinaires disent au pape : Entendonsnous 1 Tous aviez une République socialiste ; faisons ensemble une République honnête et modérée :

Mais le pape : Je ne veux, dit-il, ni d'une République socia-r liste, ni d'une République juste-milieu, ni d'aucune espèce de Constitution. Je serai le pape, c'est-à-dire souverain absolu, au temporel comme au spirituel, ou je ne serai rien. — Allezvous-en !

Allez- vous-en ! c'est ce qui s'appelle, en style ecclésiastique : Motu proprio.

Notez que le gouvernement avait envoyé, pour secourir le pape, une armée de trente mille hommes ; que pareil nombre de millions de francs ont été ou seront dépensés;-^ le premier à-compte demandé accuse déjà huit millions ; — qu'une foule de braves gens, tant des nôtres que du côté des Romains, ont été tués ; enfin, que plus de trente de nos représentants, les uns comparants, les autres contumaces, pour avoir protesté contre la guerre de Rome, sont aujourd'hui en jugement.

On ne sait pas tout ce qu'il nous en coûtera, pour avoir ea-» sayé, à Rome, d'accorder la Raison avec la Foi.

C'est alors que Louis Bonaparte écrit cette lettre, devenue fameuse, par laquelle il déclare que la France n'entend point sacrifier ses trésors et le sang de ses enfants pour rétablir l'absolutisme; que c'est au pape à faire des concessions, sinon, que nous ne partirons pas I

Grande rumeur parmi les jésuites du Constitutionnel et de V Univers; conjuration de la légitimité et de la quasi-légitimité contre Louis Bonaparte; discussion dans les bureaux : rapport de M. Thiers.

Les promoteurs de l'expédition exigent que le président de la République obéisse au motu proprio. Sans cela, disent-ils, point de crédits; la majorité se tournera contre le ministère, Changarnier donnera sa démission, les Autrichiens vont marcher sur Paris, le haut jury de Versailles renverra les inculpés du 13 juin absous, et le président du juste -milieu, serré entre la Montagne blanche et la Montagne rouge, deviendra ce qu'il plaira à Dieu t

Lisez plutôt :

Qne la fatalité s'accomplisse ! Le tiers-parti triomphe : le ti«rs-parti,

c'est la démocratie Marrast et Dafaure. Après Tiendra la démagogie Bar* bès et Blanqui.

Dans quelques jours, nous apprendrons la démission du général Changarnier : cela doit être. Dieu sauve la France !

Maintenant pourquoi fait-on le procès de Versailles? Pourquoi poursuivre le J3 juin?

Avec la politique de la lettre du président, le pape ne rentre plus dans Rome; les Autrichiens s'avancent, les Russes les appuient, les Anglais nous trahissent et la guerre est générale.

{Às^mblee nationale,)

Ce matin on a reçu k la présidence les inscriptions des orateurs qui doivent prendre la parole dans la discussion sur le crédit de l'expédition de Rome. Sont inscrits :

Contre le projet : MM. Mathieu (de la Drôme), Victor Hugo, Emmanuel Arago, Savatier Laroche, Mauguin, Emile Barrault, Joly père, Edgar Quinet, Francisque Bouvet.

Pour : MM. de Larosière, de Montalembert, d'Ollivier, le général Fabvier, de Monsigny, de la Moskowa.

(Constitutionnel.)

Est-ce clair î

Le 16 avril, la Montagne, ayant à sa tête Ledru-RoUin, demandait pour la République romaine la liberté à cent degrés; le juste-milieu, marchant avec les ministres, ne la voulait qu'à cinquante ; les absolutistes disaient zéro. Ces derniers, se trouvant alors les plus faibles, se rallièrent à Topinion du gouvernement, qu'ils dirigeaient sous main, et qui, grâce à leur appui, l'emporta.

Maintenant les rôles sont intervertis. La Montagne abattue, les jésuites exigent que Rome soit évacuée par nos troupes, et la République confisquée par le pape ; le gouvernement persiste dans son fatal juste-milieu. Que fera la Montagne t

Quant à nous, notre opinion est formée, et nous l'avons fait connaître dès notre premier numéro.

Que les Montagnards inscrits contre le projet accablent le président du conseil de leurs brûlants sarcasmes : ce sera justice. A Rome, plus que partout ailleurs, le juste-milieu était une chimère. Ou révolutionnaire ou jésuite ; voilà ce que devait être, dans la question romaine, le gouvernement de Louis Bonaparte.

Mais là n'est pas la question.

Il s'agit de savoir, et nous le demandons à la fois et au gouvernement et à la Montagne, si M. Odilon Barrot mentait au 16 avril, en demandant un crédit pour l'expédition de Rome, ou s'il n'était que la dupe des jésuites?

LA VOIX lyu PEUPLE — 1849 237

Si, sur une signification de M. Thiers, coalisé, pour la restauration de l'absolutisme monarchique et théocratique, avec MM. Berryer et de Montalembert, le peuple romain sera jeté par nous en pâture à ses cardinaux!

Si, devant la menace de l'étranger, la tète de colonne de l'armée française abandonnera sa position!

Si le gouvernement sera plus couard que n'avait été celui de Louis-Philippe t

Si notre honte, enfin, si le suicide de la France sera consomme!

Et, puisqu'il ne nous est plus possible de parler d'honneur et de patrie sans qu'il se mêle à nos paroles des idées de proscription, nous demanderons encore à MM. les hauts jurés, rassemblés à Versailles pour la vengeance de ces mêmes hommes qui, aujourd'hui, parlent avec tant d'insolence au gouvernement de la République :

Dans le cas où la garde nationale et le peuple, — convaincus, d'un côté, que le décret du 16 avril et l'expédition qui s'en est suivie obligent envers le peuple romain autant qu'envers le pape le gouvernement français; convaincus, d'autre part, que la politique du Motu proprio^ après la prise de Rome par nos troupes, serait la violation Isr plus flagrante de la Constitution ; — feraient une manifestation pour appuyer le président de la République contre la coalition absolutiste,

La garde nationale et le peuple devraient-ils être considérés ' comme coupables d'attentat contre le gouvernement de la République, et de violation de la Constitution!

238 MÉLANGES. — ARTlGLfii» DB JOOftNAUX

(N« 18. — 18 octobre X848.)

Paris, 17 octobre.

La pûix est faite : la Patrie ratinonce et le GonsHtutionnel le confirme. Le dissentiment qui était à la veille d'éclater entre le tiers-parti, et la réaction absolutiste n'était qu'un malentendu. Le rapport de M. Thiers ne fait que « continuer au pré^ sident de la République les sentiments de confiance dont la majorité Va e7iiouré jusqu'à présent, et contient en définitive une double approbation de la politique suivie par le gouvernement dans Taffaire de Rome ».

Que dit, en effet, le rapport] D^ux choses : « la première, c'est que la commission approuve l'expédition qu'a voulue et qu'a conduite le gouvernement; la seconde, c'est que le Motu propriOy émané du pape, contenant certaines institutions libérales, qui. peuvent être, qui, on l'espère, on en a la Confiance, seront développées par les lois organiques, est un résultat utile^ obtenu par cette expédition, et dont il y a lieu de se con^ tenter dans une certaine mesure ^ tout en continuant par la voie des conseils et des prières^ par les moyens légitimes de l'influence appuyée sur la persuasion y à aider le gouvernement pontifical à faire de nouveaux pas dans la voie de la liberté. »

Ceux qui prétendaient que le rapport était hostile à la politique du président étaient des routes. « Tout ce qu'on pourrait reprocher aux modérés, dont la commission a été l'organe, c'est d'être plus présidentiels que le président ^ et plus ministériels que les ministres. »

Ainsi dit le Constitutionnel; et nous avons lieu de le croire bien informé.

Puisque ce n'était qu'un malentendu^ nous n'avons plus rien à dire, nous sommes heureux que l'affaire se soit si vite et si bien arrangée, et nous prions MM. Odilon Barrot et Louis Bonaparte d'en recevoir nos félicitations très-sincères. — M. Bonaparte, en particulier, doit être charmé d'entendre dire des

nouveaux ultras : plus présidentiels que le président, comme on disait des ultras de la Restauration : plus royalistes que le roi! C'est pour lui presque d'aussi bon augure que le fut pour Charles X le ministère de Polignac.

II ne nous manque plus, pour être complètement édifiés sur cette paix jésuitico-doctrinaire, que de savoir si lous les honorables représentants du tiers -parti qui, sous la Constituante et la Législative, ont appuyé l'expédition de Rome, si les publicistes de la même nuance qui l'ont défendue, sont également satisfaits du résultat. Car, enfin, qu'est-ce qu'a voulu le tierspai*ti, en prenant l'initiative de ce concordat d'une nouvelle espèce entre la papauté et la liberté; et qu'est-ce que leur offre aujourd'hui le Molu proprio ?

Ici, ce n'est point notre opinion que nous allons débattre; c'est celle du juste-milieu.

Au point de vue de ce détestable modér autisme ^ qui, depuis soixante ans a fait tant de mal à la France, l'expédition de Rome pouvait, jusqu'à un certain point, s'expliquer. Le parti de la République honnête et modérée, voulant tout à la fois se tenir en ^arde et contre le dehors et contre le dedans, imitateur de Casimir Périer, dont la mémoire est restée si chère à la classe moyenne, n'avait rien trouvé de mieux que de refaire, en 1849, l'expédition d'Ancône. Par l'occupation de Civita-Vecchia, il prenait des garanties contre l'Autriche, et portait un coup terrible à la République démocratique et sociale, dont il considérait les doctrines comme un danger pour le pays et pour l'Europe. Pour surcroît de fortune, le tiers-parti, se portant médiateur entre le pape et ses ci-devants sujets, faisait faire à la liberté et à l'autorité, toujours en guerre, un pas immense, en posant, au nom de chacune d'elles, les préliminaires d'une réconciliation définitive.

Tout cela, couvert des intérêts de la catholicité, semblait le nec plus ultra de la sagesse politique. Quelle imposante attitude allait prendre la République en présence de la démagogie et en face de l'étranger 1 Quelle intelligence, que de bonheur dans le choix du point stratégique ! l'Autriche et les puissances contenues, le mouvement révolutionnaire comprimé, la papauté donnant ses bénédictions au progrès, le monde chrétien rasséréné : voilà ce que, de la meilleure foi du monde, les hommes du tiers-parti attendaient de notre influence dans les États romains, et de l'occupation de Civita-Vecchia.

Il y avait bien l'article 5 du préambule de la Constitution prescrivant le respect des nationalités étrangères. Meiis nous n*allions pas attaquer la nationalité romaine ; nous étions ap-

pelés, au contraire, par tout ce qu'il y avait en Italie d'hommes du tiers-parti, d'honnêtes gens. D'ailleurs, ne pouvions-nous invoquer le droit de légitime défense? Et si le triumvirat de Mazzini, soutenu par la démagogie française, devenait un danger pour notre gouvernement, n'étions-nous pas fondés à exiger son expulsion, comme, à une autre époque, nous avions exigé de la Suisse l'expulsion de Louis Bonapartel

Casimir Périer, par son expédition d'Ancône, s'était acquis une popularité immense; il avait, par cette démonstration d'énergie, rallié la France au centre gauche; il avait imposé à la Sainte Alliance. On pouvait, on devait espérer que le succès de Civita-Vecchia égalerait au moins le succès de l'occupation d'Ancône, et que, par cette politique de fermeté et de libéralisme, la République honnête et modérée se concilierait l'opinion. ,

Un tel plan, habilement présenté, devait séduire la majorité de l'Assemblée ; des républicains sincères, sur la foi du président du conseil, y donnèrent leur adhésion.

Or, nous le savons aujourd'hui et les faits le démontrent, le juste-milieu raisonnait sur des hypothèses; il était l'instrument des jésuites, la dupe d'une machiavélique intrigue. D'abord, il n'existe à Rome et dans toute l'Italie ni tiers-parti ni classe moyenne, pas le premier élément d'une République honnête et modérée : de sorte qu'en attaquant les triumvirs romains, c'était la nationalité, c'était la République romaine que la République française attaquait.

D'autre part, le pape Pie IX, que l'on supposait, d'après les premiers actes de son gouvernement, disposé à des concessions, avait abjuré son libéralisme : ce n'était plus que le successeur de Grégoire XVI, le représentant du pouvoir absolu. Quant à l'Autriche, en méfiance de laquelle nous prenions position à Civita-Vecchia, la suite a fait voir qu'elle n'avait nullement pris la chose sur ce pied de guerre; loin de là, elle nous tendit la main comme à des alliés! La politique de Casimir Périer, cette grande politique qu'on avait déclaré vouloir suivre, se trouvait ainsi sans application; et, pour tout résumer en quatre mots, le gouvernement de Louis Bonaparte avait, sans utilité comme sans motifs, violé la Constitulion.

C'est ce qu'avait prévu, dès le premier instant, la Montagne; ce que savait à merveille le parti légitimiste et jésuite, agent provocateur de l'expédition ; ce que doivent enfin reconnaître Odilon Barrot et tous ceux qui, sous la garantie de sa parole et l'illusion de leurs désirs, se sont rattachés à cette politique.

plus malheureuse encore que coupable, d'une intervention au profit du pape.

A toute force, et jusqu'à certain point, le tiers-parti peut donc être absous du reproche d'avoir violé l'article 5 du préambule de la Constitution : il a été trompé par les jésuites, il a agi sans discernement.

Mais, pour que cette absolution lui soit acquise devant le pays et devant l'histoire, suffit-il qu'après avoir égorgé, comme un brigand, la liberté romaine, il se retire devant le Motu pro* prio du pape î Suffit-il, quand il peut ordonner, qu'il prie, qu'il conseille^ qu'il persuade, qu'il aide le gouvernement pontifical à faire de nouveaux pas dans la voie de la liberté, comme le lui conseillent aujourd'hui les jésuites î Suffit-il qu'il nous assure que ce Moiu proprio contient certaines institutions, plus ou moins fictives, qui, il V espère ^ il en a la confiance, peuvent être développées par des lois organiques ? Des lois organiques! nous savons ce que cela veut dire. Il se trouvera bien à Rome, comme à Paris, quelque proposition Râteau pour balayer cette dernière espérance de la liberté romaine : alors la politique du juste-milieu aura misérablement avorté, et la violation de la Constitution sera, par le gouvernement de Louis-Bonaparte, officiellement reconnue.

Pour nous, le rapport de M. Thiers, d'accord avec le Motu proprio du pape, ne signifie pas autre chose que ceci :

Oui, l'expédition de Civita-Vecchia, qu'on avait présentée au pays comme l'acte d'une politique à la fois libérale et conciliante, a eu pour but de rétablir le pape dans son autorité absolutiste, sur les ruines de la liberté de ses sujets.

Oui, la Constitution a été, par le gouvernement, sciemment et systématiquement violée.

Oui, le gouvernement a bien fait, le 13 juin, de refouler les citoyens qui voulaient s'opposer à cette conspiration de jésuites, parce que le gouvernement n'est autre chose que le gouvernement des jésuites.

Quepeni^ent de tout cela MM. les hauts jurés!

Pendant qu'ils jugent à Versailles les auteurs de la manifestation du 13 juin, on discute, à Paris, la question de savoir si le gouvernement, s'en référant à la lettre du 18 août du président de la République et aux déclarations du président du conseil du 16 avril, persistera dans sa politique de juste-milieu, ou si, par son obéissance au Motu proprio, il déclarera qu'il a bien et dûment, de connivence avocles jésuites, violé la Constitution 1

Pendant qu'oH poursuit là-bas, comme factieux et calomnia-

242 MELANGES. — ARTICLES DE IOURNaUX

teurs, ceux qui voulaient empêcher le gouvernement de violer la Constitution, on propose ici de voter huit millions, aVec des remercîments au ministère, s'il veut déclarer qu'il a effectivement violé la Constitution i

Avant de rendre leur verdict sur le procès du 13 juin, MM. les jurés feront bien de se poser à eux-mêmes cette question préjudicielle :

Au nom de qui se rend la justice, en France 1 Au nom de la Constitution, ou au nom des jésuitesî

(No 22. — 22 octobre 1849.)

Paris, 21 octobre.

La question révolutionnaire vient de faire un pas immense.

Le parti doctrinaire ou juste milieu, si ridiculement appelé, depuis Février, parti de la République honnête et modérée, a succombé hier, écrasé entre la Révolution et l'Absolutisme. Actuellement, les partis en présence ne sont plus, comme il y a deux jours, la Montagne et la Plaine : la Montagne et la Plaine se sont confondue» en appuyant conjointement, sur l'af^ire de Rome, la politique indiquée dans la lettre du 18 août. Ce n'est même plus la démocratie socialiste et la féodalité mercantile, le Travail et le Capital ; la formule a pris une expression plus solennelle : c'est la Papauté et la Liberté.

En constatant ce résultat, que, pour notre part, nous avons, depuis un an, travaillé constamment à produire, nous essayerons d'en faire comprendre à nos lecteurs le sens et4a portée. C'est M. de Montalembert, le représentant le plus sin-

cère et le plus vigoureux de Tabaolutisme, qui nous fournira nos arguments. Le socialisme est l'antipode, 1 image renversée du catholicisme : ne soyez pas surpris que socialistes et je* suites se trouvent toujours d'accord quand il s'agit d'éliminer les opinions bâtardes, inintelligentes de la Révolution.

La France est allée à Rome : quoi faire ?

Rétablir le pape dans son autorité temporelle, en obtenant de lui, s'il se peut, une organisation de cette autorité plus en rapport avec nos idées libérales et nos habitudes constitutionnelles.

Telle est la réponse de M. Odilon Barrot.

Mais, observe avec raison M. de Montalembert , les libertés que vous demandez au pape sont incompatibles avec l'exercice de son autorité, avec la sincérité de l'institution papale. Elle existe, cette incompatibilité, non-seulement pour ce qui regarde les choses temporelles, mais encore pour ce qui touche aux spirituelles. La papauté ne peut être scindée, et vous ne pouvez faire de cet organisme deux parts, l'une que vous laissez à l'évéque, l'autre que vous restituez au bras séculier. Le développement du catholicisme, depuis saint Pierre jusqu'à Charlemagne, n'a eu d'autre objet que de faire asseoir l'Église sur le trône des Césars, en constituant à la papauté un Etat, qui fût le premier entre tous les États.

Le catholicisme a déchu du jour où cet État est tombé en décadence : il n'y aura pour le catholicisme de sécurité et de vie que du jour où, comme puissance temporelle, il aura recouvré son intégrité et sa prépondérance. Prétendre que l'autorité temporelle peut être enlevée au chef de l'Église sans nuire à l'autorité spirituelle; que dans la personne du Saint-Père le pape peut, sans périr, être séparé du prince, c'est comme si l'on disait que, pour augmenter la vie dans l'homme, il faut séparer l'âme d'avec le corps. Pour la papauté, comme pour l'homme, la séparation du corps et de l'âme, c'est la mort.

Or, la concession des libertés exigées par la lettre du président du 18 août ne serait autre chose, pour la papauté, que cette séparation.

Quelles sont, en effet, ces libertés constitutives de la liberté politiquet C'est la liberté de la presse, la liberté de la tribune, la garde nationale, le vote de l'impôt.

Eh bien ! il est prouvé désormais, prouvé par l'expérience de Pie IX et de tous les souverains, que le gouvernement papal, qu'aucun gouvernement ne saurait subsister avec des libertés pareilles.

« Ne croyez pas, s'écrie M, de Montsdembert, que le Saint-

Père se soit trompé en essayant du gouvernement constitutionnel dans ses États. Ce n'était pas, comme on l'a dit, pour réconcilier l'Église avec l'esprit moderne : l'Église ne se réconcilie pas, elle réconcilie. Non, le pape ne s'est pas trompé, il n'a pas changé. Pie IX a voulu faire une épreuve , et s'il ne l'eût pas faite, on aurait pu douter de la grandeur de son âme. Maintenant, l'épreuve est faite, qu'a-t-elle produit? La presse a détruit moralement le pape avant qu'il fût détruit en fait.

« La garde civique l'a assiégé dans son palais; quant aux deux Chambres, elles sont restées impassibles en apprenant Vassassinat de son premier ministre, et c'est le chef du parti constitutionnel d'alors, M. Mamiani, qui s'est constitué le successeur du ministre assassiné, le geôlier du Saint-Père... Vous voulez accorder à la consulte le droit de voter les subsides ; c'est déplacer la souveraineté. Toutes les fois qu'il se manifestera une opposition au Souverain Pontife, même dans le gouvernement général de l'Église, on n'aura qu'à lui refuser le budget.

«< Voudra- t-on, par exemple, la suppression de telle ou telle congrégation, de la compagnie de Jésus ou de toute autre, essentielle à la monarchie papale 1 On commencera par l'attaquer à l'aide du baculus, du cadaver^ de tout l'attirail de mots que vous connaissez : et si le pape résiste, on lui refusera la dépense nécessaire à la congrégation, o

Donc, conclut M. de Montalembert, et loin de désavouer cette conclusion, nous l'appuyons de toutes nos forces : ou vous êtes chrétien et catholique, par conséquent vous voulez la papauté, par conséquent vous ne voulez pas de la liberté; ou vous êtes athée, vous voulez que le pape, les conciles, l'Église et Jésus-Christ même soient athées comme vous; et c'est pour cela que vous nous parlez de libertés politiques, destruction de la papauté et du catholicisme.

« Je ne crains pas de le dire : à partir du jour où cet état de choses, — (la liberté politique), — existerait dans les États romains, les catholiques ne sauraient plus à quoi s'en tenir. Leur position deviendrait plus délicate, plus diflâcile, que si le pape était le sujet d'une autre puissance, fût-ce même de la République romaine; car il ne serait plus qu'un chef nominal , et il serait un sujet réel ; il ne serait qu'un instrument, et il se verrait condamné à faire la volonté d'autrui, avec sa propre volonté. »

M. de Montalembert a mille fois raison.

Non-seulement l'Assemblée nationale, si le pape consentait à ce qu'il y en eût une dans ses États, pourrait sup-

LA vore DU PEUPLE — 1849 245

primer, en refusant les allocations, les jésuites, les dominicains et toutes les congrégations dont l'existence lui paraîtrait incompatible avec l'ordre public, la paix des familles et la transmission des propriétés ; elle pourrait encore, comme notre immortelle Constituante, faire une Constitution civile du clergé, abolir les vœux monastiques, déclarer tous les cultes libres, leur garantir la protection de l'État, salarier même, horreur! ceux dont le culte au-^ rait été reconnu par la loi. Elle pourrait, par son chef du pouvoir exécutif, nommer les évêques, en ne laissant au pape que l'investiture. Elle pourrait rendre les actes de naissance, de mariage, de décès, indépendants de l'autorité ecclésiastique ; rétablir le divorce ^ abroger les canons, constitutions et décrétales qu'elle trouverait contraires aux principes républicains, organiser l'instruction publique en dehors de la surveillance de l'Église; créer des chaires de littérature et de philosophie où le catholicisme serait discuté, jugé, apprécié ni plus ni moins que le mahométisme, le bouddhisme et toute autre institution religieuse. La papauté ainsi réduite, TÉglise romaine cesserait d'être le centre et le sommet de l'Église universelle : je vous laisse à penser ce que deviendrait alors le catholicisme, privé d'unité et abandonné au vent de toutes les doctrines !

L'ffccord de la papauté avec la liberté, de la foi avec la raison, est une chimère. L'Église ne se réconcilie pas, dit avec infiniment de raison M. de Montalembert, elle réconcilie. Elle est immuable comme Dieu, immobile comme l'éternité. Etablir la liberté dans ses domaines, c'est conspirer contre elle, c'est l'asservir, c'est faire du pape un souverain nominal et un sujet réel. Ce que Caïphe disait en parlant de Jésus-Christ : Il faut que cet homme périsse pour le salut du peuple ^ s'applique encore avec plus de raison aux États du pape. La mort politique du peuple romain est indispensable à l'existence du catholicisme.

A ce compte, direz-vous, il est cruel pour les citoyens romains que la Providence les ait choisis entre tous pour faire de leur liberté le temporel du pape. Ils se fussent bien passés de cette grâce spéciale! Car, enfin, il n'est pas de pays où se soit établi le système représentatif, pas de président de République et de monarque constitutionnel auxquels on ne pût appliquer les mêmes considérations que M. de Montalembert a développées au sujet du pape. Partout la liberté a fait des souverains des chefs nominaux et des sujets réels : partout le pouvoir a été limité, amoindri, renversé, mis à néant par la tri-

246 MÉLAI^GRS. — ARTICLES DE JOl^NAUX

bune, par la presse, par la garde civique, par la faculté d'accorder ou refuser les impôts. Comment donc ce qui serait vrai du pape ne le serait-il pas de tous les princes! Comment le pouvoir absolu serait-il une vérité de foi pour l'Église, ot le système constitutionnel une simple tolérance t

C'est ici qu'il faut suivre attentivement l'argumentation de M. de Montalembert, argumentation qui, nous le répétons, est commune aux jésuites et aux socialistes. Ni les uns ni les autres ne reculent devant les conséquences de leurs principes. La liberté, disent les socialistes, doit absorber tous les gouvernements constitutionnels, et les ramener à la République démocratique et sociale. L'absolutisme, répondent les jésuites, doit abolir toutes les libertés, et soumettre tous les gouvernements à celui du pape.

Nous continuons à citer M. de Montalembert :

« Je crois , dit-il , qu'en théorie du moins le gouvernement constitutionnel est le meilleur des gouvernements; mais je conviens (s'adressant à la Montagne) que votre pratique a mieux valu que notre théorie. Quand j'ai vu que ce gouvernement, qui était servi par les lumières et le dévouement d'hommes tels que MM. Thiers, Barrot, Dufaure, Mole, de Broglie ; qui était dans toutes les conditions possibles de prospérité et de durée, a fini par une révolution qui Ta renversé net,... je suis bien obligé de dire qu'un pareil gouvernement n'est pas lô bien suprême en politique, et il n'est pas étonnant que de son côté le pape nous dise : Avant de nous conseiller un tel gouvernement, pourquoi n'avez-vous pas tâché ou du moins réussi à le garder vous-mêmes t »

Or, si le système représentatif, si la monarchie constitutionnelle n'est pas le bien suprême en politique, il reste que c'est la République démocratique et sociale, ou la monarchie absolue et universelle du pape. Car toute royauté réfractaire à la papauté est coupable d'apostasie envers son propre principe, qui est le droit divin représenté par le Pape; tout gouvernement qui refuse de reconnaître la prépondérance du saintsiége est un gouvernement livré à l'esprit de division et de révolte, un gouvernement qui périra. Tôt ou tard, les sujets du roi schismatique et rebelle viendront lui demander des libertés politiques ; tôt ou tard, le principe dissolvant du libéralisme, après avoir converti la monarchie absolue en monarchie constitutionnelle, précipitera ce gouvernement de juste-milieu vers la République démocratique et sociale, et ce sera toujours à recommencer.

Or, vous ne voulez pas de la République démocratique et

sociale ; vous l'avez déclarée inconstitutionnelle et factieuse. Président du peuple français ! ou soyez conséquent avec votre principe, avec le principe révolutionnaire, et retirez au pape, pour la rendre à Mazzini, la souveraineté temporelle ; ou soyez conséquent avec votre conduite,, et reconcez à votre fantôme de République honnête et modérée. Donnez le signal de la damnation à perpétuité de la République démocratique et sociale, signal qui sera celui de la restauration définitive de la monarchie absolue et universelle des papes.

En deux mots : Ou point de papauté, ou point de liberté ; c'est ainsi que se résume le discours de M. de Montalembert, et nous sommes bien sûrs qu'il ne nous démentira pas.

Il faut que le peuple français ait la tête dure, s'il ne comprend pas le dilemme posé hier, avec une incontestable élo^ quence, par M. de Montalembert, et voté à une si grande majorité par l'Assemblée législative.

Il y a quatre jours, empruntant pour un moment le langage du juste-milieu, et reprenant sa thèse, nous mettions le gou-* vernement en demeure de tenir la promesse qu'il avait faite le 16 avril, et de réaliser sa théorie. Donnez-nous du moins , disions-nous aux doctrinaires, donnez aux Romains cette liberté modérée que vous leur avez promise, et pour laquelle vous avez ;ant combattu depuis soixante ans. Désormais, il n'y a plus entre vous et n(Ais qu'une différence de quantité, une différence de plus et de moins : quant à la qualilé, elle est la même. Vous êtes, comme nous, d'étoffe révolutionnaire : votre ennemi naturel, comme le nôtre, est le jésuite. Soyez donc libéral, et non pas jésuite; soyez Révolution et non pas contres- Révolution. Nous voterons avec vous.

Ce que la Voix du peuple avait dit la première, un orateur de la Montagne, l'honorable M. Mathieu (de la Drôme), l'a reproduit à la tribune avec une grande supériorité de talent et d'éloquence.

Les doctrinaires ont fait comme le serpent de l'Écriture : ils se sont bouché les oreilles pour ne pas entendre la voix qui les appelait, la voix de la Révolution.

Les doctrinaires sont morts. La liberté a répudié ces avocats équivoques : nous n'avons plus devant nous que des jésuites. A la rescousse ! Républicains.

(N» 31. —31 octobre 1849.)

Paris, 30 octobre.

Eh I pour Dieu ! messieurs du grand parti de l'ordre, justesmilieux, impérialistes, orléanistes, légitimistes et jésuites! fruits secs de la famille et de la propriété ! sur les trente-six mois que vous accorde le suffrage universel pour vexer la démocratie et faire grandir la République, vous faudra-t-il donc en consumer douze, rien qu'à vous mettre d'accord, sur le meilleur système de contre-révolution î

Combien notre politique, à nous autres anarchistes, est plus décisive et plus simple!

D'abord, nous sommes décidés à respecter et à faire respecter la Constitution, non pas seulement d'ici à 1852, mais pendant toute l'éternité.

Car la Constitution, voyez-vous, elle est pour nous tout entière dans l'article 24 et dans l'article 111; elle consiste dans cette double formule : Suffrage universel et Progrès, — Le reste, y compris la présidence et jusqu'au Parlement, est affaire d'administration, affaire de bureaux.

Tant que le suffrage universel subsistera, tant qu'il nous sera possible d'en perfectionner la pratique par la révision de la Constitution I nous serons fidèles à cette Constitution ; nous serons les plus obéissants serviteurs du gouvernement. La Constitution, c'est à la fois le bouclier de la liberté et la baïonnette de l'ordre.

Gouvernez maintenant, puisque vous êtes en majorité, et qu'aux termes de la Constitution, vous êtes, dans les limites qu'elle prescrit, souverains. Administrez, complotez, faites alliance avec le czar et avec le pape ; prenez les appointements des maîtres d'école pour en faire une liste civile à vos princes émigrés; vendez les chemins de fer; supprimez l'enseignement du peuple ; rétablissez l'impôt du sel; élevez celui des boissons; tenez les départements en état de siège ; supprimez les gardes nationales ; emprisonnez, jugez, transportez, frappez ! Le peuple

vous tend Péchine. Nous prenons note de tout, et nous vous attendons à 1852.

Mais ne touchez pas à la Constitution !

Car, si vous touchez à la Constitution, d'abord nous protesterons, dans la mesure de nos moyens, qui sont plus grands peut-être qu'il ne vous semble.

Et comme nous voulons être toujours justes, nous mesurerons la protestation à l'attaque.

Si le président de la République menace l'Assemblée nationale, nous appuierons l'Assemblée nationale.

Si l'Assemblée menace le président, nous appuierons le président.

Si le président et l'Assemblée s'entendent pour faire un coup d'Etat, nous ferons appel contre eux à la résistance légale.

Si, malgré nos efforts, vous rétablissez la monarchie, nous conspirerons.

Si vous organisez la persécution, nous organiserons la vengeance.

Cela vous paraît-il clair, messieurs du parti de Tordre t

Oui, nous souffrirons trois ans, et sept fois trois ans, votre tyrannie constitutionnelle, jusqu'à ce que nous vous ayons fait griller, comme crapauds, sur la place de la Révolution, au soleil de la Liberté. — Mais vous ne porterez pas la main sur la Constitution.

Croyez-nous, restez unis, comme vous l'avez été depuis vingt mois. Ne vous querellez pas : c'est votre plus court parti, et tâchez de faire souffrir vos victimes le moins que vous pourrez... A ces conditions, vous pouvez raisonnablement espérer qu'en 1852 il ne sera pas donné suite à l'état de siège, aux conseils de guerre, aux transportations et aux pontons.

Chers conservateurs! voulez -vous de l'ordre î Nous y travaillons de tout cœur. Nul parmi nous ne songe à attaquer îa République, i)as même le président. Eh! que voulons-nous donc, que demandons-nous depuis Février, si ce n'est le progrès de la République]

Est-ce de la modération, du calme, qu'il vous faut? En cela encore, nous donnons l'exemple. Se peut-il rien de plus modéré que la Voix du peuple? On ne la distingue pas d'avec le Siècle.

Avez-vous souci du commerce et de l'industrie? Est-ce la reprise du travail et des affaires qui vous tient au cœur? — Qui donc plus que nous demande à travailler? Vous faut-il cent

mille ouvriers! La Voix du peuple offre de vous les procurer à l'instant.

Serait-ce par hasard que le rôle de la France en Europe vous paraît peu honorable, et que vous désirez prendre une attitude plus énergique! — Courage! nous sommes h vous. Convoquez à Rome, par exemple , les assemblées primaires. — Dites aux Suisses que vous n'entendez point que le canton de Neufchâtel devienne territoire de Prusse ; que la République française sera toujours trop voisine des Etats absolus, t^ Nous crierons : Bravo !

Dites donc, encore une fois, ce que vous attendez de nous, ce que vous désirez, ce qui vous manque! et ne barguignez as.

Mais nous vous défendons de toucher à la Constitution !

(K« 33 — 2 novembre 1849.)

IParia, 1*» novembre.

Nous déclarons, tout d'abord, que nous prenons au sérieux le message du président. Nous le prenons au sérieux, et pour les révélations graves qui en résultent, et pour l'étrange remède qu'il propose. C'est à ce double point de vue que nous allons l'examiner.

Et d'abord, on ne saurait méconnaître qu'il y a de profondes vérités énoncées dans cette partie des motifs développés par le président :

« Depuis bientôt un an j'ai donné assez de preuves d'ab' négation pour qu'on ne se méprenne pas sur mes intentions véritables. Sans rancune contre aucune individualité, comme contre aucun parti, j'ai laissé arriver aux affaires les hommes d'opinions les plus diverses, mais sans obtentb les heureux

RÉSULTATS que j'en attendais. Au lieu d'opérer une fusion de nuances, je n'ai obtenu qu'une neutralisation de forces : l'unito de vues et d'intentions a été entravée, l'esprit de conciliation pris pour de la faiblesse. A peine les dangers de la rue étaientils passés qu'on a vu les anciens partis relever leur drapeau, réveiller leurs rivalités et alarmer le pays en semant Vinquié-^ iude. Au milieu de cette confusion, la France, inquiète parce quelle ne voit pas de direction^ cherche la main, la volonté de l'élu du 10 décembre. »

C'est en ces termes énergiques que Louis Bonaparte, après dix mois d'expérience, dénonce l'impraticabilité des théories du juste-milieu.

Voici un homme qui, arrivé des extrémités de l'horizon politique, et chargé par une nation de 36 millions d'hommes de conjurer une Révolution et de résoudre le problème écono*mique et social, fait d'abord appel à toutes les opinions conservatrices. Il réunit, pour former son gouvernement, impérialistes, légitimistes, orléanistes, justes-milieux, absolutistes, républicains, tous les éléments divers dont se compose la majorité de la Législative. Il n'écarte du pouvoir que l'extrême gauche, dont les idées, ou plutôt les tendances, font seules le péril de la situation.

Quel fruit recueille-t-il de cet amalgame t Un an s'écoule, et tes vieux partis dont on avait voulu opérer la fusion, profitent de l'appel qui leur est fait pour relever leur drapeau ; au lieu de s'entendre pour les affaires du pays, ils reveillent leurs rivalités, et sèment partout la défiance et l'inquiétude. Le représentant de la conciliation voit de toutes parts se dresser devant lui une conjuration. Ce n'est plus ni du travail, ni du bien-être du Peuple qu'on s'occupe : c'est de restaurer le comte de Chambord et de réconcilier ensemble deux dynastie?* déchues ; c'est de rétablir la monarchie universelle des papes, sous la garde des janissaires de Loyola-

Au milieu de ce chaos, le juste-milieu, qui devait entraîner dans sa sphère d'attraction et absorber les autres partis ; le juste-milieu, si cher à la bourgeoisie, entraîné par d'honorables souvenirs, équipe une flotte, envoie une armée en Italie, afin, dit-il, de réprimer une démagogie menaçante, de tenir l'Autriche en respect, et de faire à la papauté sa part légitime dans les instituti^ons constitutionnelles. Telle était du moins, s'il feiut en croire les déclarations du 16 avril et la lettre du 18 août, l'intention du ministère et du président de la République lui-même. Et voici encore que l'expédition de Civita- Vecchia, conduite par une main perfide, n'aboutit qu'à une

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restauration du pouvoir sacerdotal, à un crime contre la liberté et la souveraineté du Peuple. Partout enfin, quelque effort que fasse le président, au lieu de fondre les nuances j il n'aboutit qu'à neutraliser les forces.

Ainsi, Toeuvre de fusion est avortée. Le tiers-parti est mort, le juste-milieu enterré. L'expérience est décisive : grâces en soient rendues au président Louis-Bonaparte.

Entre temps, et avec plus d'ardeur que jamais, les partis déchirent la nation, divisent le gouvernement. L'assemblée ellemême, à droite, à gauche, au centre, n'est qu'une confusion de factions. Le parti impérialiste, itérativement repoussé en 1814 et 1815, faction; le parti légitimiste, chassé en 1830, faction; le parti orléaniste, flétri en 1848, faction; le parti jésuite, faction ; le parti bancocratique, faction. Après tous ceux-là viennent les hommes d'État de la commission executive et du gouvernement provisoire, dont nous avons payé si cher le triste apprentissage, faction, faction. Cherchez-moi dans tout cela l'opinion du pays, la pensée, la vraie pensée du Peuple!...

Oui, il faut accepter les prémisses du message ; il faut chercher ailleurs que dans les vieux partis la pratique de la liberté et la théorie du progrès, ou se résigner, en signe de mort naturelle, à planter la croix sur tous les monuments, dans toutes les places publiques et les carrefours*

Mais où trouver cette unité de principes et de vues^ ce sys^ tème politique que réclame le président, que la France appelle de tous ses vœux, et qui ne se découvre ni dans aucun des anciens partis, ni dans la fusion, démontrée impossible, de ces partis î Interrogeons la seconde partie du message, celle qui en forme, pour ainsi dire, le dispositif.

Il faut, nous dit M. Louis Bonaparte, en revenir à l'élection du 10 décembre et en dégager la signification. Si tels ne sont pas les termes du message, c'en est du moins la pensée ; car nous ne voulons pas chicaner sur les mots. Toujours un peu de personnalité se mêle dans les discours de l'homme politique, alors surtout que cet homme est président d'une République, et qu'il a nom Bonaparte.

Eh bien 1 nous admettons ce point de départ : l'élection de décembre. Quelle en est la signification t Qu'a voulu dire la France en nommant Louis Bonaparte président de la République, de préférence à Cavaignac et à Ledru-RoUin ! A vous, élu de cinq millions et demi de suffrages, de nous l'apprendre. Que pensez-vous de vous-même? Que faut-il faire, à votre avis, pour que les affaires reprennent et qu'on ait foi dans V avenir ? Quelle politique, quelle direction sera la vôtre, puis-

U VOU DU PEUPLE — iS4d 283

(|u*enfin, c'est vous-même qui le dites, la politique, Topinion de la France, c*est vousî...

Ici nous ne retrouvons pas l'inspiration qui a dicté la première partie du message. En passant de l'exposé des motifs à la conclusion, Louis Bonaparte semble avoir perdu la conscience de lui-même : il ne comprend plus ni son mandat, ni son rôle. Comme les vieux partis, dont il se plaignait tout à l'heure, il met ses souvenirs personnels, ses fantaisies d'éducation^ ses préjugés de race, au lieu et place de la pensée populaire.

« Tout un système a triomphé au 10 décembre, nous dit-il ; car LE NOM D^ NAPOLÉON est à lui seul tout un programme. 11 veut dire : à l'intérieur, ordre, autorité, religion, bien-être du Peuple', à l'extérieur, dignité nationale, »

Paroles, paroles, et toujours paroles ! — Votre imagination s'égare, citoyen président; de ces hauteurs prophétiques d'où vous nous parliez tout à l'heure, vous ne discernez plus la

réalité de la fiction

Ce qu'a vu la France, au 10 décembre, dans le nom de Napoléon, ce n*est pas un programme de gouvernement, sachez-le bien : c'est une analogie, et rien de plus. Comme votre oncle immortel, alors qu'il n'était encore que républicain, avait délivré la France des vieux partis et de l'anarchie; le pays vous a appelé, à votre tour, pour le délivrer d'abord des vieux partis, le parti impérialiste y compris ; en second lieu, de cette autorité que vous prétendez relever, et qui n'est plus autre chose pour la France que l'étemel instrument de son oppression et de ses douleurs.

Non, il ne s'agit plus, croyez-nous, de gouverner la France comme ont prétendu la gouverner tour à tour impérialistes, légitimistes, orléanistes et républicains. La France, sachez-la bien, est ingouvernable. Il s'agit de lui apprendre à faire ses affaires elle-même et de se gouverner toute seule. Là est le problème du siècle ; là, citoyen Bonaparte, est la signification de votre titre ; là est pour notre époque la signification du grand nom de Napoléon.

Cessez donc d'interpréter à votre guise la lettre de la Constitution, et, après avoir obtenu déjà une augmentation de liste civile, de solliciter encore une prolongation de vos pouvoirs. Vous avez, si vous comprenez votre tâche, dix fois le temps nécessaire pour éteindre les partis, et fonder la liberté. Louis XIV disait, il y a deux siècles : VÉtaJb, c'est moi ITEmpereur Napoléon, votre oncle, un peu comédien ie son naturel, disait, il y a quarante ans : La Révolution, c'est moi 1 II était

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