‹ Mélanges: articles de journaux, 1848-1852Chapitre 5 sur 44 · DE FÉVRIER · texte numérisé non relu

DE FÉVRIER

Je sais ce que je dois entendre par le mot de révoiution : une accélération extraordinaire du mouvement dans le progrès continu et indéfectible de Thumanité.

Je sais de plus quelles sont, en général, les conditions d'une révolution, quel est son mode d'action, quelles résistances elle soulève.

Les conditions de toute révolution sont d'être : 1® légitime, c'est-à-dire issue directement de l'état antérieur; 2" légale, c'est-à-dire appuyée sur le droit établi; 3* pacifique ^ c*est-à-dire capable de se développer par elle-même sans contredire aucune des idées précédemment admises , et en s' établissant à côté d'elles.

L'action révolutionnaire consiste à franchir^ par une équation générale, une série de termes que, dans les circonstances ordinaires, la société eût dû parcourir successivement.

Les ennemis des révolutions sont tous ceux qui, par préjugé ou par intérêt, se trouvent en opposition avec l'idée : satisfaits du moment, qui prétendent stéréotyper en eux la vie sociale ; arbres morts, que le temps accumule sur la route de Thumanité pour le bûcher des révolutions.

Je puis maintenant, à l'aide de ces notions élémentaires, si simples qu'il ne fallait pas moins que l'immense gravité de la situation où nous sommes pour oser les produire; je puis, dis-je, constater à priori la filiation, reconnaître la nature, ridée de la Révolution de Février, et du môme coup signaler ses détracteurs.

Je puis en outre démontrer l'opportunité de cette révolution, par conséquent sa légitimité; déterminer son principe, conséquemment sa légalité; ses moyens d'exécution, partant, son économie.

Enfin, de la considération de l'état actuel de la société, de ses souffrances, de l'ancienneté de ses abus, de la variété et de l'importance des modifications qu'elle réclame, je déduirai le

retard souffert, et par suite l'abréviation à réaliser dans la série des réformes. i

Ainsi, cette révolution de Février, dont nous venons de célébrer le premier anniversaire, et qui n*est pas encore commencée, je dis commencée d'une manière officielle, j'entreprends d'en raconter l'histoire. Cette révolution, qui n'est pas même définie, je veux en donner la description. C'est le devis de la démocratie socialiste que je présent* aux démocrates du dix-neuvième »èele : que celui qui a des oreilles pour entendre, entende)

D'après ce que j'ai dit plus haut, il est de l'essence des révolutions que la dernière venue est toujours plus profonde, plus radicale, plus universelle que ses devancières; qu'elle les absorbe toutes dans sa formule : cela résulte de la définition même du progrès.

En effet, soit que l'on définisse le progrès, l'affirmation d'une idée toujours plus haute, ou qu'on le conçoive comme la négation toujours plus radicale du passé, il est clair que le dernier terme qui se pose contient et résume les précédents.

Il suit de là qu'il n'est point pour le passé de réhabilitation, et que, malgré le vocabulaire des historiens, une restauration est un phénomène historiquement impossible. La prétendue restauration de 1815 ne fut que le développement pacifique et normal de la révolution de 1789> violemment interrompue par les événements de 1792 à 1814, et qui^ après une période de trente-trois ans, s'est tuée de désespoir, laissant une fille posthume, au 24 février. Deux fois, en 1830 et 1848, la première fois par violence, la seconde par artifice, les princes restaurés, se sentant défaillir, entreprirent défaire revivre le régime d'où ils étaient sortis; deux fois ils disparurent dans Vabîme révolutionnaire, toujours béant derrière les sociétés, et prêt à engloutir celles qui tenteraient de reculer.

La Révolution de Février est donc plus grande, plus intégrale que celles qui l'ont préparée, et cela à peine de n'être pas une révolution. Elle est, en un mot, ou elle n'est pas. Nous verrons plus tard que ce grand mouvement, qui s'est manifesté de nos jours, n'indique pas seulement un surcroît de vitesse dans la vie sociale, il est le prélude d'une sorte de palingénésie, d'un recommencement, si j'ose ainsi dire, de toute la carrière humanitaire accomplie dans une région supérieure. Que ceux-là donc qui cherchent pour leur siècle de grandes pensées et de grandes choses se mettent à la hauteiu' de la Révolution. Les grandes pensées et les grandes choses ne manqueront pas ; il ne manquera que des grands hommes J

20 MÉLANGES. — ABTIOtf S DE JOUBNAVX

. La supériorité et prépondérance de la Révolution de février, que je n'ai fait que préjuger diaprés la notion du progrès, se démontre d'abord par sa filiation. Ses origines datent de haut: pour en trouver le point de départ, il faudrait atteindre au berceau du genre humain. Nous partirons des temps historiques.

Les révolutions de Thumanité accomplie» jusqu'à ce jour sont au nombre de quatre principales.

La première fut la révolution polythéiste ou mythologique, dont le souvenir nous est resté dans le^ légendes des Orphée, des Moïse et de fous les initiateurs de la "haute antiquité. Le but de cette révolution fut d'abolir le fétichisme individuel et sauvage, et de le remplacer par des cultes nationaux; c'est-àdire, en dégageant Tidée du symbole, de faire sortir les peuples de la communauté négative et de fonder une prepiière organisation de l'humanité sur le principe de la distinction et de l'autonomie des ra es.

Telle est encore la pensée qui, sous nne civilisation fort avancée, agite une partie des peuples de l'Europe, les Slaves, les Magyares, les italiens, et qwe la ^démocratie française a dés longtemps adoptée comme une des lois de sa politique ; pensée que combattent, au contraire, d'un côté le czar, au moyen d'un panslavisme chimérique ; de l'autre, la diplomatie autrichienne, reste de Te^rit de la conquête féodale.

Avant tout donc, la nationalité ! C'est l'idée que répètent, à six mille ans d'intervalle, les chefs des nations primitives et fes fondateurs de la république universelle.

Car nous verrons qu'une révolution, bien que finie et couvérité par une autre, ne se perd jamais. Son idée se transforme; elle dépouille sa vieille enveloppe ; quant au contenui il reste en dépôt dans la conscience humaine, prêt à reparaître et à revendiquer ses droits, chaque fois que le despotisme ou la superstition voudrait ramener la civilisation en arrière et faire reculer la liberté.

La seconde révolution fut M révolution chrétienne, qui consista dans la fusion des cultes, et qui, en fondant le droit des gens par l'abolition de l'esclavage et des castes, donna pour la première fois à l'humanité conscience d'elle-même.

Or, remarquons-le bien, le christianisme, en abolissant les religions idolâtriques et proclamant le culte d'un seul Dieu, n'abolit point les nationalités. Au contraire, il en consacra le principe en créant les rapports juridiques qui devaitpt léier les peuples entre eux, comme sujets d'un même prince, citoyens d'une même république. Il n'y eut d'aboli que îoppres-

sion physique et bcutale de l'homme par l'homme, les guerres de race, synonymes, dams la pensée polythétete, des guerres de religion.

Le christianisme était donc la nécessite finale du polythéisme, négation d'une idée relativement particulière, affirmation d'une idée générale, ou plutôt conversion de l'une dans l'autre, en un mot progrès.

Le caractère commun de ces deux révolutions fut le symbolisme, la foi, c'est-à-dire la reconnaissance d'un principe mystique, supérieur à l'humanité et hors de l'humanité, reconnaissance qui ne s*appuyait sur aucune raison dialectique, et qui s'exprimait seulement par l'adoration et la prière.

Et pourtant, dans cette foi même, dans cette idée encore toute religieuse, il était facile de remarquer déjà un progrès notable vers l'idée pure, comme si le monde, en même temps qu'il s'avançait dan» la liberté, se fût avancé du même pas dans la raison. Le polythéisme^ pris dans son ensemble, c'est le chaos : le christianisme est tout un système.

Ainsi marchèrent de front, dans l'établissement du christianisme, comme elles avaient fait dans la l'évolution antérieure, comme nous les verrons faire dans les révolutions subséquentes, l'idée pratique et l*idée spéculative ; les nations, fatiguées de haine, fatiguées de débauche, scellaient leur uniou et leur retour à la vertu par la confession de ce double dogme, la fraternité en Christ et l'unité de Dieu/

La période chrétienne est épuiaée : la preuve, c*est.que ses résultats les plus positifs sont acceptés définitivement et n^ soulèvcmt aucune réckimation. Personne ne s'inscrit en faux, ni contre l'égalité devant Dieu, ni contre l'unité de Dieu. L'établissement du christianisme forme l'épisode le pli^e grandiose de l'épopée humaine : son hi&toire embrasse le monde connu des aBcieii3, dépuis l'Indus juiqu'à l'Atlantique, 0t s'étend, mais 'avec moins de succès, sur les îles et le continent de l'autre hémisphère. C'est qu'il ne rencontre point ici ce polythéisme à la fois poétique et métaphysique, qui lui servit autrefois Â'aliment et d'engrais... Enfin, et ce qui nous importe surtout, le christianisme a révolutionné la raison, comm# il avait révolutionné l'état social ; il a accoutumé l'esprit à regarder sans peur une idée. En concentrant la spéculation sur un objet ifliique^ i\ • mis Tordre dans l'entendement ; il « centralisé, pour ainsi dire, le» fbrccs intellectuelles de l'humanité et préparé la pbfkse révolutionuah^c ^i ëevait suivre.

Au fond du christianisme préexistait donc, comme nécessité finale, la philos<^ie^ le culte de ^ rakson. La religion univer-

ââ MB LANGES. — AaTJCtËd i>ë iOURNAUX

selle devait aboutir au rationalisme univitrsel : comme si le Dieu que l'huraiWiité avait jusqu'alors placé hors d'elle, dans un ciel inaccessible, elle l'eût alors fait rentrer dans sa propre conscience, pour ne lui adresser plus que là son culte et son hommage. '

Dès le milieu du moyen âge, la résistance s'organisa contre le dogme catholique et contre Rome : la guerre du spirituel fut menée de front avec la guerre du temporel. Comme le christianisme était toute l'idée, le pape voulait être toute la réalité : l'un et l'autre était conséquent dans son intolérance. Longtemps fomentée par les scolastiques, soutenue par les princes, la Révolution parut dans son plus grand éclat vers le commencement du quinzième siècle, et trouva son incarnation dans Luther. Elle eut même pour représentant un pape, Léon X, dont le siècle fut appelé siècle de la Henaissance, en même temps qu'il recevait de Luther ci^ui de siècle de la réforme.

Ce fut l'époque d'un schisme immense. Alors fut posée l'ironique et fatale distinction entre les choses de foi et les choses de science, entre le spirituel et le ietnporelj entre le scKré et le profane^ entre le di^oit civil et le droit canoniqvLey c'est-à-dire entre le gouvernement du monde par l'Humanîtc et le gouvernement par la Providence. Alors furent créée» une multitude d'autorités rivales de la foi, et par suite furent reconnues l'indépendance des États, la tolérance des opinions, l'inviolabilité de la conscience, la légitimilé du doute, la moralité, que dis-jet la nécessité de l'athéisme!...

La raison libre prit pour elle la science, la philosaphie, la politique, le droit, la littérature, les beaux-arts, le commerce, l'industrie, l'économie sociale. Elle abandonna à l'Église la théologie, le culte, la nomination des évéques et des prêtres, se réservant encore de penser, in petto, de ce» choses vieillies, ce que bon lui seïp hier ait î

On peut juger, d'après cela, si, malgré sa physionomie transcendante, la révolution du libre examen fut moins pratique, moins féconde en résultats positifs que ne l'avaient été avant elle le christianisme et le polythéisme. Et, ckose singulière, et qui forme le trait distinctif des «révolutions, plus profonde et radicale fut la scission, plus les fruits furent abondants et heureux. •

L'un des points sur lesquels la division éclata avec le plus de violence, fut le pr<ît à intérêt. L'Église a une théorie écoliomique à elle : d'un côté, elle affirmait la légitimité de la propriété, «t par suite cellôdu fermage, du leyer, de la rente;

de l'autre, elle repoussait l'usure : "c'est- à -dire que, pendant qu'elle reconnaissait la productivité du capital fixe, elle niait la productivité du GafÂtal circulant. Les hommes d'affaires, assistés des légistes , prouvèrent à l'Église , eu vertu des principes admis par elle-même, qu'il y avait identité parfaite dans les deux cas; que, sans le loyer d'argent, le commerce et l'industrie étaient impossibles ; que l'usure enfin était légitime, au même titre que la propriété. L'Église courba la tôte : après avoir fulminé contre le prêt à intérêt , elle finit par découvrir que l'Évangile ne s'oppose point au prêt à intérêt; aujourd'hui elle fait cause commune avec Malthus ; le principe anti-socialiste n'a pas de plus ardent défenseur que le clergé.

On peut juger parce seul fait du triste rôle qu'a joué TÉglise, et des innombrables bévues où elle est tombée pendant cette longue guerre des libres penseurs. L'histoire de ses persécutions insensées est présente à tous les esprits. Mais elle a eu beau crier à l'impiété et au sacrilège, la philosophie est restée victorieuse, le christianisme est condamné : ce qui en paraît encore n'est plus qu'un souvenir ; ses prêtres sont comme les sentinelles que la police établit pour la garde des monuments, et ceux qui parlent de le faire servir de fondement à la société nouvelle ressemblent à des gens qui, à un homme passionné, présenteraient pour épouse une momie.

CejDendant la philosophie n'avait pas produit toutes ses conséquences. Elle n'avait point porté le flambeau sur le côté le plus important des affaires humaines ; en séparant le spirituel du temporel, elle avait laissé ce dernier en proie à tous les abus de la plus dégradante inégalité , du plus monstrueux arbitraire. Pendant un temps elle avait dû, par prudence, s'abstenir. Tant qu'elle se borna à guerroyer contre l'Église, à cultiver les sciences et les arts, elle fut caressée, gagée par les grands et les princes ; le jour où elle parla de les discuter eux-mêmes et d'inventorier leurs titres , elle fut mise au ban du genre humain.

Une révolution politique devait donc surgir du mouvement philosophique : l'auteur du Contrat social^ proscrit par le parlement de Paris, avait fait le' pendant de Galilée; l'heure était venue. La Révolution française fut le corollaire de la révolution commencée au moyen âge.

Puisque, d'après le christianisme, les hommes étaient égaux devant Dieu, et que, d'après la philosophie , ils étaient égaux devant la raison , ils devaient être égaux aussi devant la loi , bien plus, ils devaient concourir tous à la formation de la loi, à la rédaction du pacte social , au gouvernement de la chose

publique. Dès lors il n'y avait plus de sv^ets^ il n*y avait que

des CITOYENS.

Cette conclusion, déduite directement des données philosophiques et religieuses, résume tout l'esprit de la Révolution de 1789.

La portée de cet amendement à la Constitution alors en vigueur était incalculable. Jusque-là, les fruits les plus précieux des révolutions antérieures avaient été confisqués par les rois et par les castes, sans lesquelles la royauté ne peut subsister, le clergé et la noblesse. La haute bourgeoisie, représentée par les parlements, prétait un nouvel appui, plutôt qu'elle n'apportait de contrôle, à cet ordre de choses.

Ainsi la nationalité n'était pour les peuples qu'une vaine formule, servant à exprimer non des intérêts nationaux, mais des intérêts dynastiques.

Le droit des gens était devenu le code civil des grands propriétaires féodaux , des parqueurs de peuples,^ comme dit Homère. — Quant à la fraternité promise par l'Évangile , elle se réduisait, entre le serf et le noble, à l'usage des mêmes initiations symboliques , du même confessionnal , de la même eau bénite, des mêmes reliques, du même De profundis,..

Enfin, les découvertes opérées dans les sciences et les arts ne tombaient point, comme une manne fécondante, sur le pauvre peuple, pressuré par l'impôt, par la corvée, par la dîme, par la rente, enchaîné par les mille liens du privilège et du monopole sous la sanction des anathèmes de l'Église et des piques des lois. Tout ce que les révolutions avaient produit pour la gloire de l'humanité, l'humanité n'en profitait que dans la personne de ses aristocrates. Le peuple, ou, comme on disait alors, le tiers état, qui produisait tout, n'obtenait rien.

La Révolution changea cet ordre de choses...

Je ne m'étendrai point ici sur les faits et gestes de la Révolution française. Ses causes, tout le monde les connaît; son esprit, chacun de nous s'en honore; ses résultats, l'univers les apprécie. Ce qu'elle a opéré est présent à toutes les intelligences, elle a été le signal d'une nouvelle croisade des peuples contre l'oppression et la misère. Le retentissement de ses combats, de ses travaux et de ses triomphes durera autant que l'humanité. Elle couvre toutes les révolutions antérieures, puisqu'elle a pour but de garantir à chaque citoyen les impérissables bienfaits de ces révolutions. Jusqu'en 1789 , l'iDÉE révolutionnaire était demeurée, pour ainsi dire, aristocrate : le soleil du progrès n'avait lui que pour les rares privilégies du genre humain. Par la Révolution française , l'idée a été démo-

cratisée. On ne dira plus avec le Christ, beaucoup d'appelés, peu d'élus; on dira, avec la devise républicaine, Liberté, Égalité, Fraternité : tous appelés, tous élus.

Toutefois, il est une observation que je ne puis passer sous silence.

La Révolution française , libérale par essence , libérale par ses origines, par une contradiction qui peut sembler, au premier abord, surprenante, n'abrogea point offlciellement le catholicisme , son implacable adversaire. Tout au contraire , elle se réclama à la fois de Dieu et de la raison ; elle jura par l'Évangile et par la philosophie. Reprenant l'antique devise révolulutionnaire, Liberté^ Egalité, Fraternité^ elle proclama, avec la liberté de la presse, avec la liberté du commerce et de l'industrie, avec toutes les libertés humaines, la liberté des cultes, c'est-à-dire la liberté même de nier la liberté. En faisant subir au clergé une réforme toute économique , elle traita avec le pape,^ et pendant un temps la religion catholique fut la religion de l'État ; en protégeant toutes les religions , elle paya, pour la contredire et lui faire la guerre, les ministres de toutes les religions.

Ainsi, dans la sphère des idées religieuses, la Révolution qui, une fois maîtresse, eût pu justement se montrer intolérante, ou tout au moins indifférente, fut éclectique. Au moment où elle entreprenait de réfonner tout, elle voulait conserver tout, concilier tout, même les inconciliables.

Et ce que la Révolution fit alors pour la religion, elle le fit pour la politique. Elle n'abrogea pas le principe d'autorité, symbolisé par la monarchie; elle conserva ce principe, se bornant à le faire émaner non plus du droit divin, comme auparavant, mais de la souveraineté du peuple. A cette condition , la monarchie fut consei'vée ; elle entra en part de gouvernement avec le peuple, déclaré pourtant seul souverain, et qui, représenté par ses élus, se contente d'exercer modestement le droit de remontrance. La Révolution, en un mot, qui, en matière de religion, s'était faite éclectique, se déclara, en matière de gouvernement, doctrinaire.

Cette contradiction avec son principe était plein de périls, et devait se montrer féconde en catastrophes; mais, disons-le, elle était inévitable pour le temps. Elle tenait à un ordre de faits et d'idées que l'observation générale n'avait point encore fait surgir, et qu'il n'était au pouvoir d'aucune volonté de modifier.

Ce que j'ai voulu par là faire ressortir, c'est le caractère pacifique, conciliant, de la Révolution. Elle qui pouvait exiger,

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Iransigeait^ elle qui pouvait commander en souveraine, elle abandonnait toutes ses conquêtes. A l'Église, elle rendait son gouvernement spirituel; au roi, ses prérogatives; aux nobles, elle offrait la carrière parlementaire et tous les avantages politiques attachés à une haute fortune. Qu'a-t-elle recueilli de ses complaisances ] Ingratitude, et toujours ingratitude.

Qui oserait contredire la légitimité des trois premières i*évolutions? Personne.

Qui oserait contredire la légitimité, la légalité, les sentiments paciûques de la Révolution de 89, qui a consacré toutes les autres, en étendant sui* elle la pourpre de la démocratie ! Personne encoi^e.

Et maintenant, la Révolution de 89 a-t-elle rempli son programme mieux que les autres 1 A-t-elle tenu les promesses de la philosophie dont elle est née , du catholicisme qui fut son aïeul î A-t-elle seulement fait respecter le droit établi par lo5 premiers révolutionnaires, ces hommes que la fable représente caresses par des tigres, assemblant au son de leur lyre les pierres des cites] £n quel siècle vit-on les nationalités plus lâchement opprimées ? le droit des gens plus indignement trahi? la liberté de la pensée et du travail, l'égalité devant Dieu, devant la raison et devant la loi, plus illusoires 1

Le peuple romain s'est levé, à la suite de vingt nations affranchies de la servitude papale, pour demander,, avec les empereurs, avec les rois, avec Luther, avec Bossuet, avec Leibnitz, avec Napoléon, la séparation du temporel et du spirituel. Il demande, le vieux lion, que la liberté politique redevienne pour lui, comme pour tous les peuples chrétiens, distincte de la liberté religieuse; car la confusion des libertés^ c'est la négation des libertés. D'où vient que les gouvernements, parjures à la réforme, parjures à la révolution, s'unissent pour écraser le peuple de Rome î

L'Italie, la Hongrie, la Pologne, s'agitent et réclament à grands cris leur nationalité violée. D'où vient que la République française se coalise contre les nationalités avec le pape, avec les despotes 1

Sont-ce des jésuites qui nous gouvernent î — Non, ce sont les mêmes hommes qui, il y a un peu plus d'un an, criaient le plus contre les jésuites.

Sont-ce des émissaires de Metternich , ou des disciples de Savigny l — Non , ce sont les mêmes hommes qui , pendant dix-huit ans, ont raillé l'école historique et déchiré les traités de 1815.

D'où vient donc, encore une fois, que les hommes de la rc-

volution sont devenus tout-à-coiip les ennemis de la révolution!

Ah I c'est que la révolution s'exprime aujourd'hui d'un ton plus haut et plus sévère, et que ces hommes, qui ne la comprennent plus, ne trouvent rien de mieux que de lui faire opposition. Des paroles inouïes, une langue inconnue, se sont fait entendre. Plus d'éclectiques, plus de doctrinaires ! L'éclectisme, c'est le chaos ; la balance des pouvoirs , c'est le despotisme.

Plus de transactions ! la transaction, c'est la trahison !

Le trône a transigé avec l'autel. — 'Trahison !

La démocratie a transigé avec la monarchie. — Trahison !

La science a transigé avec la foi. — Trahison I

L'égalité a transigé avec le privilège. — Trahison I

Le travail a transigé avec le capital : et il a eu pour récompense l'usure, l'exploitation de l'homme par Thomme, la misère. — Trahison I

C'est pour cela que les révolutionnaires de la veille ne sont plus que les réacteurs du lendemain. — Trahison ! Trahison I

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