LES MAXIMES DE L'EMPEREUR KHANG-H
L'USAGE que les souverains chinois ont toujours observé, de publier de tems en tems des instructions sur la morale, l'agriculture ou l'industrie, remonte aux premiers tems de la monarchie. L'empereur de la Chine n'est pas seulement le chef suprême de l'état, le grand sacrificateur et le principal législateur de la nation ; il est encore le prince des lettrés et le premier des docteurs de l'empire; il n'est pas moins chargé d'instruire que de gouverner ses peuples, ou, pour mieux dire, instruire et gouverner n'est, à la Chine, qu'une même chose. Les désordres , les crimes de toute espèce ne proviennent que de l'ignorance, et la plus sûre manière de rendre les hommes bons , suivant les Chinois , c'est de faire en sorte qu'ils soient éclairés. Tous les décrets sont des instructions; les ordres sont donnés sous la forme de leçons, et en portent même le nom. Les châtimens et les supplices en sont le complément. Le prince est rigoureusement , aux yeux des Chinois, un père qui instruit ses enfans , et qui est quelquefois contraint de les châtier. 11 y a une manière patriarcale d'envisager toutes ces choses, qui est
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généralement répandue à la Chine ; elle tempère ce qai , dans l'exercice du pouvoir absolu , pourrait avoir l'apparence de l'arbitraire. On croirait voir une réunion d'étadians qu'un conseil de sages forme à la vertu pour les conduire au bonheur. Il faut convenir que ce sont là d'assez beaux dehors, et que , si c'est un déguisement, il n'a du moins rien qui ne soit honorable pour l'espèce humaine, et satisfaisant pour la véritable philosophie.
Parmi les pièces moitié politiques et moitié morales que cette coutume a produites dans les temps modernes, l'une des plus célèbres est celle qui porte le titre de Sainte Instruction. Elle se compose de seize maximes publiées par l'empereur Khang-hi , et commentées par son successeur Young-tching. Un surintendant des salines du Chen-sij nommé Wang-yeou-po , a fait , sur ce double thème, une paraphrase qui a eu cours dans l'empire, et que M. Milne, missionnaire protestant à Malacca, vient de traduire en anglais. C'est cette traduction que nous allons essayer de faire connaître par une courte analyse \
La préface du traducteur est peu étendue, mais elle offre un article intéressant sur la manière dont les maximes de Khang-hi sont lues et expliquées dans toute l'étendue de l'empire. Sous la dynastie des Tcheou , c'està-dire depuis le XII e siècle jusqu'au III e avant notre ère, le premier jour de chaque mois était le tems fixé pour la
1 The sacred Edict , contai n in g sixteen maxims of the emperor Kanghi, ampîified by hisson, the emperor Yoong-ching , together with a paraphrase on the -whole by a mandarin; translated from the chinese original, and illustrated with notes, by the rcv. William Milite t protestant missionaryat Malacca. London, 1817, in-8» de xy-^ggpag.
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publication des lois. C'est par une imitation de cet usage qu'on a choisi le premier et le quinzième jour de chaque mois pour les leçons à donner au peuple , sur le texte du Saint É dit. Dans chaque ville ou village, les autorités civiles ou militaires, revêtues du costume qui les distingue , se rassemblent dans une salle publique spacieuse. Le maître des cérémonies, personnage indispensable dans une réunion de Chinois, crie à haute voix à tous les assistans de défiler , ce qu'ils font , chacun à son rang. 11 avertit ensuite d'exécuter, devant la tablette impériale, les trois génuflexions et les neuf battemens de tête. Cette cérémonie terminée, on passe dans une autre salle, où le peuple et les soldats sont debout, en silence. Le maître des cérémonies dit alors : Commencez avec respect. Le magistrat qui a l'office de lecteur s'avance vers un autel où sont placés les parfums , s'agenouille , prend , avec de grandes démonstrations de respect la tablette sur laquelle est écrite la maxime qui a été choisie pour l'explication du jour, et monte sur une estrade. Un vieillard reçoit la tablette et la pose sur l'estrade vis-à-vis du peuple ; puis, faisant faire silence avec un instrument de bois en forme de clochette, qu'il tient à la main, il lit la sentence à haute voix. Ensuite, le maître des cérémonies crie : Expliquez telle sentence du Saint Édit. L'orateur se lève et explique le sens de la maxime. On en use de même pour toutes les parties de cet ouvrage.
Les seize maximes , formées chacune de sept caractères, et qu'on doit à l'empereur Khang-hi, n'ont en elles-mêmes rien qui justifie toutes ces cérémonies. Ce sont de ces lieux communs d'une morale usée que les
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Chinois seuls peuvent se plaire à voir multiplier sous toutes les formes, ou, pour mieux dire, a voir reparaître en toute occasion. Elles sônt fort sîiges, sans doute, dans les idées des Chinois, puisqu'elles prescrivent la piété filiale, rattachement aux parens, la concorde entre les voisins, la culture de la terre, qui procure aux hommes leur nourriture, et les soins à donner aux mûriers, qui leur fournissent de quoi se vêtir ; l'économie , les études littéraires, et l'éloignement pour les religions étrangères. Dans les suivantes, on recommande d'expliquer les lois, pour préserver de leur action les ignorans et les méchans; de jeter du jour sur les cérémonies qui sont le complément des bonnes mœurs; de remplir avec exactitude les fonctions de magistrat, pour diriger au bien les sentimens des peuples; d'instruire ses enfans et ses frères cadets, pour les empêcher de faire le mal ; de garantir les bons des fausses accusations dirigées contre eux; d'avertir ceux qui cachent des déserteurs des dangers auxquels ils s'exposent ; d'accomplir le paiement des taxes, soit en argent, soit en nature, pour ne pas donner lieu à des poursuites; de rendre, par des réglemens , les chefs de dix et de cent familles responsables les uns des autres , pour parvenir à exterminer les brigands et les voleurs , et enfin de calmer les querelles et les haines, pour conserver ce qu'il y a au monde de plus précieux, la vie des hommes. Les précautions qu'on prend pour mettre ces conseils en exécution, auraient plus d'intérêt pour nous que ces maximes générales dans lesquelles le mérite de l'expression relève a peine , en chinois, la simplicité par trop naïve du fond, et la tournure surannée des pensées.
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Le commentaire de Youug-tcbing, sur chacune des sentences de son père , et plus encore la paraphrase du surintendant des salines, ont un inte'rêt plus réel , parce qu'on y trouve un plus grand nombre de ces applications et de ces traits de détails qui-font connaître les mœurs, l'esprit du gouvernement et le génie de la nation. Les ouvrages de morale nous apprennent ce qui devrait être, plutôt que ce qui est. Les anecdotes et les faits nous instruisent mieux de ce que nous désirons savoir. Ceux qui aiment à se former un jugement motivé sur un peuple célèbre, liront donc avec intérêt cette partie de la traduction de M. Milne.
L'un des points sur lesquels le prince commentateur insiste avec le plus de force, c'est l'éloignement pour les fausses sectes; et celle de Fo, qui est étrangère à la Chine, est surtout l'objet de son improbation. 11 parle avec mépris des dogmes sur lesquels elle repose ; il en tourne les pratiques en dérision. Les Bouddhistes, comme les autres partisans des sectes indiennes, attachent beaucoup d'importance à certains mots ou à certaines syllabes consacrées ( aij nom d'Amida Bouddhah , par exemple , ou de Bouddhah être éternel) , qu'ils répètent perpétuellement, croyant se purifier de tous leurs péchés, par l'articulation seule de ces saintes syllabes, et faire leur salut par cette dévotion aisée. Le lettré raille assez plaisamment cet usage. « Supposez, dit-il, que vous ayez violé les lois » en quelque point , et que vous soyez conduit dans la » salle du jugement pour y être puni ; si vous vous mettez » à crier à tue-tête , plusieurs milliers de fois : Votre » excellence! votre excellence! croyez-vous que ,
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» pour cela, le magistrat vous épargnera? » Ailleurs, la similitude ne tend à rien moins qu'à détruire toute idée d'un culte ou d'un hommage quelconque à rendre a la divinité. « Si vous ne brûlez pas du papier en l'honneur » de Fo , et si vous ne déposez pas des offrandes sur ses » autels , il sera mécontent de vous et fera tomber son » jugement sur vos têtes. Votre dieu Fo est donc un mi- » sérable (a scoundrel). Prenons pour exemple le ma- » gistrat de votre district : quand vous n'iriez jamais le » complimenter et lui faire la cour, si vous êtes hon- » nêtes gens et appliqués à votre devoir, il n'en fera pas » moins d'attention à vous; mais si vous transgressez la » loi, si vous commettez des violences, et si vous usur- » pez les droits des autres, vous aurez beau prendre mille » voies pour le flatter, il sera toujours mécontent de » vous. » La religion chrétienne n'est pas épargnée par le lettré, commentateur et fidèle disciple de cet empereur dont la conduite avec les missionnaires fut célébrée en Europe par tous ceux qui étaient peu touchés de leur disgrâce. « La secte da Seigneur du ciel elle-même , dit » Wang-yeou-po > en étendant les paroles de Young- » tchingj cette secte qui parle sans cesse dd ciel, de la » terre , et d'êtres sans ombre et sans substance , cette » religion est aussi corrompue et pervertie. Mais, parce » que les Européens qui l'enseignent savent l'astronomie » et sont versés dans les mathématiques, le gouvernement » les emploie pour corriger le calendrier; cela ne veut » pas dire que leur religion soit bonne, et vous ne devez » nullement croire à ce qu'ils vous disent. »
Il règne en général, dans toutes ces instructions, un
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ton de naïveté , et, si j'ose ainsi parler, une bonhomie qui a quelque chose de piquant et de caractéristique. On jugera, par un exemple, qu'il n'y a rien d'apprêté dans les vérités que l'empereur prêche à ses peuples. Après s'être attaché à leur prouver que les lois, quoique compliquées et distribuées en paragraphes , se réduisent toutes à l'observation des règles que le ciel a gravées dans nos cœurs, il continue ainsi : « Quoique vous, peuples et soldats , » soyez naturellement stupides et ignorans, sans intelli- » gence, et méconnaissant la raison et la justice ; cepen- » dant, par attachement pour vos familles et par amour » pour vous-mêmes , vous devez sentir qu'une fois pris » dans les filets de la loi , mille douleurs vous sont pré- » parées. Ne vaudrait-il pas mieux purifier votre cœur et » vous repentir de vos fautes dans le silence de la nuit , » que d'attendre le moment où vous serez placés sous le » bâton, pour pousser des cris lamentables? Au lieu de » vous ruiner et de consumer tout ce que vous possédez » pour tâcher d'échapper à des châtimens qui sont iné- » vitables, ne feriez vous pas mieux de corriger vos » vices, , de retourner à la vertu , de ne plus transgres- » ser les lois , et de mettre ainsi en sûreté votre per- » sonne et votre famille! »
L'empereur Young-tching, en parlant des soins donnés aux enfans par les parens, de ces soins qui doivent nous rendre éternellement reconnaissans , si nous ne voulons être horriblement ingrats, et qui placent la piété filiale au premier rang des vertus, en fait un tableau qui n'offre rien de neuf sans doute, mais qui, dans l'original, est plein de grâce et de sensibilité : « L'enfant qui n'a point
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» encore été privé des tendres embrassemens de ses pa- » rens, a faim : îl ne peut lui-même trouver sa nourri- » ture; il a froid , il ne saurait se vêtir; mais son père » et sa mère sont là : ils sont attentifs à ses moindres » cris; ils examinent le ton de sa voix; ils contemplent » sa physionomie et observent son teint. S'il sourit, leur » cœur est rempli de joie; s'il pleure, les voilà tout con- » tristes. S'il s'essaie à marcher , ils suivent ses moindres » mouvemens , sans en perdre un seul pas; s'il est ma- » lade, le repos et l'appétit sont perdus pour eux. Ils le » nourrissent, ils l'instruisent jusqu'à ce qu'ils en aient » fait un homme : ils le marient alors, ils lui donnent » une maison ; ils se tourmentent en cent façons pour » l'établir, pour assurer son existence : toutes les forces » de leur cœur s'épuisent. Oh ! la vertu d'un père et » d'une mère est vraiment infinie ; elle est comme le ciel » suprême. » J'ai cité d'autant plus volontiers ce morceau, que le traducteur anglais ne me paraît pas en avoir rendu toutes les délicatesses. En général, pourtant, son style est très-propre à donner une idée de l'original ; il est simple, clair, facile et naturel. Je crois la traduction assez fidèle : j'en juge seulement par les seize maximes et par la paraphrase de Young-tching , dont j'ai sous les yeux le texte chinois , accompagné d'une version mandchoue. Je n'ai point vu, dans l'original, le commentaire de Wang-yeou-po , lequel, ainsi que je l'ai déjà indiqué, forme la partie la plus variée et la plus intéressante, pour nous , de l'ouvrage de M. Milne ; mais on peut croire que son exactitude ne s'est point démentie: l'on ne saurait lui refuser le mérite d r avoir ajouté un ouvrage inté-
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ressaut au trop petit nombre de ceux qui ont été jusqu'à présent traduits du chinois. Son livre peut contribuer à faire mieux juger la Chine, et servir, aux personnes qui en posséderaient l'original, à faire des progrès dans la langue de cet empire \
1 11 existe une traduction mandchoue du Saint Édit à la Bibliothèque du Roi , et j'ai déjà eu occasion de dire que j'en posse'dais une version en langue mongole. Cette dernière , si eUe était publiée, serait tout-à-fait propre à faciliter Pétude d'un des idiomes tartarcs les plus curieux , et jusqu'ici les moins connus.
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