TRADUITES DU CHINOIS
L'AUTEUR du petit volume intitulé Nouvelles chinoises \ est le même auquel on est redevable de la traduction de la comédie chinoise dont il a été parlé dans l'article précédent. Après avoir appris le chinois à Canton, M. Davis a profité du loisir que lui laissent les fonctions qu'il remplit dans cette ville, pour mettre en anglais quelques-unes des productions de la littérature légère des Chinois. Ses premiers essais en ce genre ont été très-bien accueillis en Angleterre, et ils y ont reçu, dans quelques recueils périodiques , des encouragemens auxquels on ne pourrait qu'applaudir, si l'araour-propre national n'en eût quelquefois exagéré l'expression jusqu'au ridicule. La traduction d'opuscules de cette espèce demande la connaissance de la langue vulgaire, du style de la conversation , des proverbes , des allusions aux coutumes locales et aux opinions populaires. Elle peut être faite plus facilement et plus sûrement par un Européen qui vit au milieu des naturels , et qui peut s'aider
1 Chinesc Novels translatée! from the original* , to which areadded proverbs and moral maxims, etc.; by J. F. Davis. London , 1822, in-8°.
de leurs secours : voilà pour le mérite de leur auteur. Les romans et le théâtre des Orientaux, particulièrement ceux des Chinois, sont propres à jeter du jour sur ces coutumes et ces opinions ; ce sont des tableaux de muœrs qui ont un certain degré d'intérêt, même aux yeux des personnes graves. Telle est l'utilité de ces sortes de traductions, et c'est aussi le motif qui nous a engagé à nous occuper de compositions du même genre, et le point de vue qui nous dirigera, en consacrant quelques pages à l'analyse de celles qu'a choisies M. Davis.
INous ne nous arrêterons pas aux Observations sur la langue et la littérature de la Chine , que M. Davis a mises, sous forme de préface, à la tête de son volume. Cette matière, si obscure autrefois, réputée si difficile encore il y a dix ans , commence aujourd'hui à être épuisée. On accueillait alors avec curiosité des remarques sur la forme extérieure des caractères chinois; on dissertait sur leur composition , et il y a eu des disputes trèsvives sur le nombre de lignes dont ils étaient formés. Le progrès qu'a fait ce genre d'études depuis cette époque , a réduit ces discussions sur des objets purement élémentaires à leur juste valeur. J'aurais donc peu de chosesà dire des Observations de M. Davis, et je voudrais moins encore entrer dans l'examen des reproches souvent un peu sévères, et quelquefois très-hasardés, qu'il adresse à l'auteur de la Clavis Sinica > M. Marshman, missionnaire anglais à Sirampour '. Celui-ci ayant dit que
1 Voyez l'analyse qu'on a donnée de cet ouvrage, ci-dessus, p. i3i. — M. Davis attaque principalement M. Marshman sur ce que celui-ci a dit ^les démens primitif», c'est-à-dire, des groupes de traits simples ou
Fourmont avait appuyé les règles de sa grammaire de phrases qu'il avait composées lui-même , M. Davis assure que Fourmont avait seulement compilé les matériaux envoyés par les missionnaires français : cette assertion n'est pas exacte. J'ai eu occasion de faire connaître en détail, dans un autre ouvrage \ la manière dont Fourmont avait composé sa grammaire ; qu'il me soit permis d'y renvoyer M. Davis et les lecteurs curieux d'être informés de cette particularité d'histoire littéraire.
Des trois nouvelles publiées en ce moment par M. Davis, il n'y en a que deux qui soient restées inédites jusqu'ici. La troisième, qui porte le titre de San-iu-leou (les trois étages consacrés), avait été imprimée à Ginton en i8i5, et c'est sur un exemplaire de cette première édition, venu par hasard en Europe, qu'a été faite la traduction française que M. de Sorsum a mise à la suite de la comédie chinoise de Lao- seng-eul \ Ainsi ce petit conte moral avait été connu en France avant de pouvoir être répandu en Angleterre ; mais le traducteur, qui se reprochait de s'être trop attaché, dans cette première
complexes qui, dans les trois quarts des caractères chinois, serrent à indiquer la prononciation des composés. Sans entreprendre la défense de M. Marshman sur ce sujet, qu'il serait si difficile de rendre intelligible aux lecteurs, et qui exigerait absolument l'emploi des caractères chinois, je ferai observer que M. Davis se trompe dans une de ses critiques, relative au caractère tau, lire. Le groupe qui donne la finale n'est pas mai, comme il Va cru , mais un autre qui lui ressemble et qui se prononce you. L'objection qu'il tire de la différence de prononciation tombe donc à faux.
1 Élément de la Grammaire chinoise, préface, p. xij.
a Lao-seng-eul , comédie chinoise, suivie de San-iu-leou f ou les trois étages consacrés, conte moral. Paris, Rey et Gravier, 1819, in-8». T. II. 22
traduction , à la lettre de l'original , a cherché a le rendre plus agréable aux lecteurs européens. Je ne sais si ce serait un reproche à faire à une version de cette espèce que de la déclarer trop littérale, pourvu qu'elle fut intelligible. On veut avant tout connaître les mœurs, la manière de voir et le tour d'esprit de la nation à laquelle ces sortes de récits sont empruntés. Il est à craindre que ces efforts pour les rendre agréables ne nuisent à la naïveté de la peinture et à l'exactitude de la ressemblance, qui seront toujours leur premier mérite.
Nous n'avons pas l'original des trois nouvelles traduites par M.Davis; il nous est donc impossible de prononcer sur la fidélité de sa version : mais nous n avons aucune raison de la révoquer en doute. Seulement, si ces petites compositions ressemblent à toutes celles du même genre que nous avons lues, il faut que le traducteur ait élagué beaucoup de détails, et supprimé en particulier tous les entretiens, qui abondent ordinairement chez les romanciers chinois, et qui sont le moyen ordinaire dont ils se servent pour peindre les senti meus de leurs personnages, et mettre en action les caractères. C'est encore là, sans doute, un de ces sacrifices faits au désir d'être agréable à des lecteurs européens, et nous avouons que nous ne saurions en aucune manière l'approuver. Il s'agit de faire juger l'esprit de ses compositions : il faut donc les présenter sous la forme la plus rapprochée qu'il sera possible de leur forme originale, avec leurs longueurs, et leurs défauts de toute espèce. Ceux qui les trouveront ennuyeux ne les liront pas, et le traducteur doit être résigné d'avance à ce petit malheur. Les autres
connaîtront les romans chinois tels qu'ils sont , et préféreront sans doute cet avantage à celui de les voir embellis par les soins d'un traducteur, si tant est que ce soit un embellissement que la suppression de ces détails qui donnent de la vie à un récit, qui en fondent la vraisemblance, et qui concourent à l'illusion, en mettant les lecteurs en rapport perpétuel avec les interlocuteurs. Ces peintures de détail sont le secret des romanciers anglais; il est connu et pratiqué heureusement par les romanciers chinois : ce n'est pas à un auteur anglais à les en blâmer. ^
Si c'est, comme je l'imagine, par la suppression des détails que M. Davis a réduit ces trois nouvelles à l'étendue qu'elles ont dans sa traduction, il n'a pas ajouté peu à la difficulté d'en faire connaître le sujet, puisque ce sera, pour ainsi dire, faire l'analyse d'un extrait. Nous nous renfermerons donc, à son exemple, dans les limites les plus étroites que nous pourrons, et, réduisant ces petits récits aux aventures principales qui en sont le sujet , nous ne nous arrêterons qu'aux détails étrangers à nos mœurs qui pourront offrir quelques sujets de remarques.
La première des trois nouvelles est intitulée l'Ombre dans Peau, Le sujet offre quelque analogie avec celui de Pyrame et Thisbé , comme M. Davis l'indique par une citation d'Ovide; mais il n'offre point de catastrophe funeste. L'idée primitive en est gracieuse , mais les développemens en sont un peu traînans. Deux hommes de caractères opposés ont épousé deux sœurs, et habitent en commun la même maison. Peu à peu , par suite de leur
différence d'humeur, leur amitié s'altère; ils s'éloignent l'un de l'autre, ils finissent par ne plus pouvoir vivre ensemble. La maison est vaste, on la partage en deux; le jardin est étendu , on le coupe par un mur très-élevé. Dans le milieu était une pièce d'eau, aux deux bords de laquelle on avait construit deux pavillons d'été. On ne peut pousser le mur à travers la pièce d'eau parce qu'elle est trop profonde , mais on y élève une arche de pont qui intercepte la vue directe d'un pavillon à l'autre. La séparation est complète , il n'y a plus aucune communication entre les deux familles. Mais l'un de ces hommes avait un fils, et l'autre une fille : ils étaient à peu près du même âge, et si ressemblans l'un à l'autre qu'on les eût pris pour deux empreintes d'un même cachet. Dans leur enfance , avant la brouillerie de leurs parens, ils étaient toujours ensemble, et quand ils étaient portés sur le dos de leurs nourrices , on n'eût pu distinguer quel était le jaspe et quelle était la perle ; mais depuis ils n'avaient plus eu d'occasion de se voir. Le jeune homme avait été mal reçu dans la maison de sa tante quand il s'y était présenté ; la jeune fille ne pouvait même songer à rendre visité aux parens de son ancien compagnon d'enfance. Ils avaient pourtant conservé le souvenir de leurs premières années , et la curiosité de voir si leur ressemblance était aussi parfaite qu'on le disait. Un jour d'été , par un tems d'une chaleur excessive, tous deux prenaient le frais par hasard dans les deux pavillons, tous deux avaient en même tems les yeux sur la pièce d'eau. Ils aperçoivent tous deux au même instant une figure réfléchie à la surface de l'eau , et chacun d'eux la
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prend pour la sienne propre. Cette erreur dure peu : elle est dissipée par une pièce de poésie que le jeune homme jette dans le bassin. Cette pièce est recueillie par la jeune fille qui y répond aussi par des vers. Une feuille de lotus sert d'intermédiaire à cette correspondance. La connaissance est faite, mais l'union des jeunes gens est retardée par les préventions et l'obstination des parens , que cependant un ami commun parvient à lever, mais par des moyens si compliqués et si peu naturels, que beaucoup de développemens seraient nécessaires pour les rendre supportables. Il y a des longueurs qui viennent de ce qu'on a voulu être trop court : je crois qu'il en est ainsi du dénouement de cette première nouvelle, et peutêtre des deux autres, car les dénouemens sont ici la partie faible, et il s'en faut beaucoup qu'ils répondent à la manière assez ingénieuse dont le plan est du reste conçu et exécuté.
Dans les deux Jumelles, il y a moins de détails agréables, mais plus de traits caractéristiques, et de singularités morales. Un homme et une femme de mauvais caractère, vivant mal ensemble et toujours en opposition l'un avec l'autre, ne peuvent s'entendre sur le mariage de deux filles belles , douces, semblables à deux fleurs brillantes de rosée, ou aux herbes odorantes agitées par la brise. Le mari prétend disposer d'elles à son gré , et la femme soutient que c'est à une mère à marier ses filles. Chacun d'eux a fait choix de deux gendres, et l'effet suivant de près la menace , quatre charges de présens de noces, préliminaires indispensables d'un mariage chinois, sont apportées au même instant dans la maison.
3/p MÉLANGES
Le père chasse les porteurs envoyés par les protégés de sa femme ; celle-ci jette au loin les présens reçus par son mari. Le débat paraît interminable ; il est porté devant le magistrat que la loi charge en pareil cas de prononcer sur les démêlés des parens.
Le magistrat est un homme intègre et éclairé : il s'arrête peu aux allégations du père et de la mère, et veut consulter les filles. Il les mande devant lui , et les ayant fait mettre à genoux aux pieds de son tribunal , il les dispense de s'expliquer de vive voix, et les engage, pour faire connaître les objets de leur préférence , à tourner la tête ou bien du côté droit , où sont les deux prétendus choisis par leur mère, ou du côté gauche , où Ton a fait placer les deux gendres recommandés par le père. Mais tous quatre sont également laids, dépourvus d'agrémens quelconques. Les deux jeunes filles se taisent , baissent les yeux, et s'obstinent à garder leur position sans se détourner ni d'un côté ni de l'autre.
Le magistrat entend ce langage; il renvoie les quatre gendres, et ne pouvant accorder les parens des deux jeunes filles, il s'avise, pour les marier lui-même, d'un expédient qui partout ailleurs qu'à la Chine paraîtrait plus que bizarre, c'est de les mettre au concours. Il ouvre un examen extraordinaire, et annonce que les deux lettrés qui feront les meilleures compositions sur un sujet donné, obtiendront la main des deux jeunes filles. On sait que ce moyen de discerner les hommes de mérite est en usage à la Chine pour tout ce qui tient aux charges et aux promotions; mais il ne doit pas être inouï de le voir employer pour les mariages, car il en est
aussi question clans d'autres romans. A l'issue île l'examen , un seul homme a traité convenablement le thème proposé , et cet homme refuse de se marier, sous prétexte que le ciel Ta condamné au célibat. 11 a déjà , dit-il , été la cause innocente de la mort de six femmes. Chacune de celles qu'il a épousées est morte victime de cette espèce de sort , et les astrologues s'accordent à lui assurer qu'il portera toujours malheur à une femme. « Cela » » peut être , répond le magistrat , mais ici vous ne por- » terez pas malheur à une femme , car vous en aurez » deux. » Par cet argument irrésistible , il l'oblige à épouser les deux jumelles. Cette querelle de ménage , cette intervention du magistrat dans des affaires domestiques, ce mariage soumis aux chances d'un concours public , l'expédient bizarre du juge pour éviter l'effet funeste de l'ascendant des astres , tout cela compose un ensemble si étrange, si éloigné a tous égards de notre manière de voir, que je n'ai pu m' empêcher d'en donner une idée succincte. Je serai plus court sur la troisième nouvelle, moins agréable peut-être que les deux autres, mais mieux raisonnéeet conduite avec beaucoup plus d'art. Le sujet consiste dans les efforts que deux hommes avides, un père et son fils, font pour dépouiller un pauvre homme de sa propriété, en profitant de ses besoins pour l'acquérir à vil prix. Ils y réussissent àforce de ruse et de ténacité ; mais il y a une loi à la Chine , d'après laquelle un propriétaire peut toujours rentrer dans son bien, en en restituant le prix à l'acquéreur, s'il s'est réservé par contrat la moindre partie de sa propriété. Celui dont il est ici question a pris cette précau
tîon , qui sert non à lui-même , mais à son (ils , à racheter le bien de la famille. La conclusion de ce conte moral est amenée par des moyens surnaturels , et, sous ce rapport, il est peut-être encore inférieur aux deux premiers; mais il contient un excellent tableau de mœurs, des caractères parfaitement bien dessinés, et des détails remplis d'originalité , ainsi que nos lecteurs peuvent s'en convaincre dans la traduction française dont nous avons déjà parlé \
Les proverbes chinois et maximes morales tirées des livres classiques par lesquels M. Davis a terminé ce petit ouvrage , n'en sont pas la partie la plus intéressante. C'est maintenant une chose bien rebattue et bien difficile à rajeunir que les moralités , et celles-ci n'ont en général ni le caractère original , ni la forme piquante qui pourrait les faire lire avec intérêt. Quant aux expressions proverbiales proprement dites, il n'y en a qu'un petit nombre dans cette petite collection , et parmi celles qui s'y trouvent, il y en a peu qui fissent l'objet d'une difficulté si on les rencontrait dans un livre a . Il en est une infinité d'autres dont on ne peut deviner le sens par une traduction littérale, et ce sont celles de cette espèce qu'il serait le plus utile de recueillir et de publier avec les explications qu'on pourrait tirer de la bouche des
' Ci- dessus , p. 337.
3 On en peut dire autant de celles que le même auteur a rassemblées dans un petit volume publié à Macao en i8a3 , sous ce titre : Hien wun shoo, Chincse moral maxims, with a free and verbal translations , ajfording cxamples 0/ the grammatical structure of the language , in-8" de 'DO Pages.
naturels qui les emploient. On serait tenté d'inviter M. Davis a se charger de ce petit travail. Il ne rendrait pas un service médiocre a ceux qui veulent lire les nouvelles , les romans, les pièces de théâtre et les autres productions littéraires des Chinois
1 On doit à M. Thoms, imprimeur de la Compagnie des Indes à Macao, une très-bonne traduction anglaise d'une autre nouvelle qu'on a publiée avec le titre de The affcctionaic Pair. Le même auteur a encore fait imprimer le texte d'un roman en vers de sept syllabes, intitulé : Hoa-tsian, avec une traduction anglaise. Nous n'avons vu que des fragmens de ce dernier ouvrage; il avait déjà atteint la p. 193.