DE M. LE BARON SCHILLING DE CANSTADT
La représentation exacte et fidèle des formes et de l'élégance particulière aux caractères chinois a toujours offert jusqu'ici de grandes difficultés ; les premiers auteurs européens qui ont entrepris de faire graver de ces caractères, n'y ont réussi que très-imparfaitement; les planches de Hyde , et surtout celles de Bayer n'offrent que des traits confus et à peine reconnaissables. Fourmont avait pris un moyen plus sûr, en donnant pour modèles h ses graveurs des calques pris sur des livres chinois ; toutefois ses caractères , grossièrement exécutés et souvent incorrects , ne peuvent entrer en comparaison avec les originaux d'où ils étaient tirés. L'art de graver les types chinois avait rétrogradé entre les mains- de MM. Hager, Weston et Deguignes fils; on a donné plus de soin au dessin des types de cette espèce qui ont été gravés et poly typés pour servir à l'impression du Tclioung-young chinois-latin et de la grammaire chinoise ; et le graveur qui les a exécutés avait fini par saisir le goût particulier de cette espèce d'écriture. Vers le
même tems , M. Klaproth faisait graver en Allemagne des caractères chinois cursifs d'une grande élégance, et M. Marshman employait, dans ses livres imprimés à Sirampour, des types gravés sous sa direction et dont les formes étaient tout-à-fait satisfaisantes. M. Morrison atteignait encore un plus haut degré de perfection en faisant travailler à Canton des ouvriers chinois , d'après les procédés mêmes auxquels ils sont accoutumés ; rien ne saurait surpasser la beauté des caractères dont il a fait usage dans ses dictionnaires, si nous n'avions pas les
éditions chinoises de M. le baron Schilling. Celles-ci
peuvent soutenir le parallèle avec les livres les plus magnifiquement imprimés dans le palais impérial de Peking, et peut-être même en sortir avec avantage.
M. de Schilling a eu recours à un procédé qui, ainsi que nous l'avions remarqué dans les premiers tems où ce procédé fut introduit en France ', semble plus approprié que tout autre à la nature de l'écriture chinoise : c'est celui de la lithographie; mais, indépendamment du soin extrême qu'il a fallu à l'éditeur pour obtenir une netteté parfaite et une pureté sans égale dans les traits, il y avait une autre difficulté qui ne tenait pas au procédé même, mais qui venait du peu d'habitude que l'on a en Europe de tracer les caractères d'après les règles de la calligraphie chinoise, en observant exactement et pourtant avec aisance et liberté, la place des pleins et des déliés , le degré d'inclinaison des lignes , la manière de les commencer et de les finir, de les lier et de les agencer entr'elles. L'usage seul du pinceau, tenu à la
1 Moniteur du 7 avril 18 17.
manière des maîtres d'écriture delà Chine, pouvait donner à la fois toutes ces délicatesses dont l'absence , sans rendre le chinois inintelligible , se fait désagréablement sentir dans les caractères mal dessinés. 11 paraît que M. de Schilling a obtenu de ses graveurs qu'ils s'exerçassent à écrire au pinceau, et pour cela il n'a pas été obligé de leur apprendre à lire ; ils ont su tracer a merveille les plus beaux caractères du monde , vraisemblablement sans en comprendre un seul. Ce résultat fait honneur à la patience du maître et à la dextérité des élèves, mais je doute que ce qu'on a pu faire à Pétersbourg en ce genre, soit possible à Londres ou à Paris, pour des raisons qu'il serait trop long d'expliquer.
Le premier essai de M. de Schilling, si ce mot convient pour désigner un travail qui était déjà d'une perfection remarquable, fut l'édition du San-tseu-king (livre en vers de trois syllabes), qu'il donna en 1819; quelques exemplaires qui en furent remis avec une sorte de mystère à plusieurs personnes de Paris, excitèrent leur admiration , et jusqu'à un certain point leur défiance , parce qu'on avait peine à croire que ce livre, s'il avait réellement été imprimé en Europe , offrît autre chose qu'un de ces calques communément nommés fac simile. M. de Schilling a confondu les incrédules en faisant mieux encore ; car ses éditions du Taï-hio et du Tchoung-young , données en 182 3, sont fort supérieures au San-tseu-king pour l'élégance et la pureté des formes. L'éditeur a poussé le soin jusqu'à faire imiter le papier chinois , et celui qu'on a fabriqué pour cet objet dans la manufacture impériale de Peterhoff , ajoute
beaucoup à l'illusion ; il est rare qu'on fasse aussi bien a la Chine même, et très-certainement il est impossible qu'on y fasse mieux.
M. de Schilling a appliqué ses procédés à d'autres opuscules chinois , et il n'en est aucun qui ne soit la preuve d'une facilité vraiment extraordinaire pour imiter la forme des écritures orientales ; il a fait exécuter ainsi en encre d'or sur un fond bleu , le texte d'une leçon publique donnée par l'empereur Kia-khing, sur la première phrase du Taï-hio , et aussi un volume contenant quinze pièces diplomatiques adressées par des princes tartares à la cour de Peking, en chinois et en ouïgour. Il est presque superflu de dire que le volume qui renferme ces pièces est une représentation aussi exacte qu'il soit possible de la faire, de celui qui en est l'original, et dont on possède une copie à la Bibliothèque du Roi. M. de Schilling a fait hommage d'un exemplaire de ces différentes publications à la bibliothèque de la Société Asiatique \ 11 serait à désirer qu'elles pussent se répandre et devenir accessibles aux étudians, d'autant plus qu'elles ne paraissent pas, malgré leur perfection, devoir atteindre un prix exorbitant.
La Société Asiatique a, comme on sait, une obligation plus particulière à M. de Schilling : c'est à lui qu'on
1 M. de Schilling y a joint un exemplaire d'un ouvrage chrétien , en chinois, dont il possède toute l'édition. Ce n'est pas , comme on l'a imprimé par erreur dans le bulletin de la Société Asiatique, un Catéchisme jésuitique, traduit du chinois , mais bien un Catéchisme de la religion grecque , composé d'après la collection du P. Fr. Brancati , et contenant, entr'autrcs choses, Y explication de l'oraison dominicale du père Jacques Rho.
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devra l'addition des caractères mandchous au dictionnaire de cette langue que le conseil fait imprimer, et qui devait en offrir les mots transcrits en lettres latines. Dès 1817, M. de Schilling avait fait graver à Pétersbourg , par M. Fr. Gass , un gros caractère mandchoumongol; deux ans après (en 18 19), il en a fait exécuter un nouveau plus petit et plus commode, à Leipzick, par Schelter. Les mêmes modèles ont servi pour l'un et pour l'autre. C'est du dernier que M. de Schilling a offert généreusement une fonte au Conseil de la Société, et l'on n'a pu qu'accepter avec empressement et reconnaissance cette occasion d'enrichir notre typographie d'une aussi précieuse acquisition. Le même caractère , dont M. de Schilling avait aussi prêté les matrices à la Société Biblique, a servi en 1822 à l'impression de l'excellente traduction de l'Evangile de saint Mathieu , faite en mandchou par M. Lipowzoff. Quelques personnes ont cm, et nous avions nous-mêmes partagé cette erreur, que les caractères de ce dernier ouvrage étaient ceux que M. Tauchnitz avait fait graver a Leipzick d'après des dessins fournis par M. Klaproth. On ignore ce qu'est devenu ce corps, et même s'il a jamais été terminé.
M. de Schilling* se propose de joindre incessamment a tous ces présens , dont il a déjà comblé la typographie orientale, celui d'un corps de tibétain, langue dont Técriture et l'orthographe ont été pour lui l'objet d'une étude particulière; si, comme tout le fait présager, il exécute ce nouveau dessein avec la même supériorité qui distingue ses autres travaux en ce genre, on sera en
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droit d'attendre de lui quelque chose de plus précieux encore. Au milieu d'une collection d'environ quinze cents volumes chinois et tartares qu'il a réunie à grands frais dans la capitale de la Russie, il se trouve plusieurs ouvrages du plus haut intérêt, et notamment des dictionnaires polyglottes, chinois , mandchous , mongols et tibétains ; la publication d'un de ces dictionnaires accompagné d'une traduction européenne, serait un bienfait inestimable pour la littérature de la Haute-Asie, et nous ne doutons pas que l'homme qui possède à un degré si éminent les qualités nécessaires pour une pareille entreprise, ne trouve, dans les ressources dont il est entouré à Pétersbourg, et surtout dans la munificence d'un monarque éclairé et protecteur des lettres , tous les secours nécessaires pour la 'conduire à sa fin.