DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI
Il y a quelque tems que S. Exc. le ministre de l'intérieur, averti qu'il existait a la Bibliothèque du Roi un assez grand nombre de livres chinois sur le contenu desquels on ne possédait aucun renseignement imprimé ou manuscrit , jugea a propos d'arrêter qu'il serait fait un catalogue de ces ouvrages, jusqu'alors ignorés du public, et voulut bien me charger de le rédiger J'acceptai avec reconnaissance cette commission où je vis la marque d'une confiance honorable, et qui, en me fournissant l'occasion de me livrer a un travail utile , me faisait un devoir de ce qui eût été pour moi un plaisir, et m'obligeait d'examiner avec plus de soin et d'attention une suite d'ouvrages variés, sur lesquels j'aurais pu glisser, entraîné par la direction particulière de mes travaux. Je commençai par assembler et mettre en ordre les livres chinois que la Bibliothèque royale avait acquis depuis I74 2 * époque de la publication du catalogue de Fourmont. MM. les conservateurs et administrateurs du ca-
1 Cet arrête est du 19 juin 1816.
binetdes manuscrits voulurent bien m'aceorder, avec leur bienveillance accoutumée , toutes les facilités nécessaires, et le résultat de cet examen préparatoire fut de reconnaître qu'indépendamment des trois cent quatre-vingt-neuf articles du catalogue de Fourmont , la Bibliothèque possédait encore cent soixante-quinze articles principaux , formant environ deux mille volumes , et dont le catalogue projeté devait, pour la première fois, faire connaître les titres et la matière aux amateurs de la littérature asiatique.
Au premier rang, parmi ces trésors trop négligés, qu'on peut presque regarder comme des acquisitions nouvelles , on doit distinguer des portions considérables d'une grande collection publiée sous l'un des derniers empereurs mandchous, et qu'on doit vivement regretter de ne pas posséder complète \ Une histoire de l'écriture et des caractères chinois, ou, pour mieux dire, de la littérature proprement dite , et de la paléographie , telle que ces peuples la conçoivent, en quatre-vingts volumes; une histoire de la musique en soixante-dix volumes; la description historique de tous les pays étrangers dont les Chinois ont eu connaissance sous leurs différentes dynasties, pareillement en soixante-dix volumes ; soixante volumes sur les sectes religieuses de Bouddha et du Logos, voilà malheureusement tout ce qui s'est retrouvé de cette collection précieuse, et plusieurs de ces parties même sont défectueuses. Une impression magnifique n'est
1 Suivant le P. Cibot (Mémoires des Missionnaires , tom. II , p. 477)». le Kou kin Thon-chou est en six mille volumes. La Bibliothèque du Ro* n'en possède que doux cent quatre-vingts.
que le moindre mérite de cet ouvrage, où sont accumulés les détails les plus intéressans sur l'histoire littéraire, les arts, la géographie et les systèmes mythologiques des Chinois.
Un recueil encore plus vaste est celui de toutes les géographies provinciales rédigées sous la dynastie des Ming. Deux cent soixante gros volumes, partages en quinze séries , et accompagnés de beaucoup de cartes et de plans , offrent une description de la Chine , plus étendue et plus complète que celles qu'on possède sur les contrées les mieux connues de l'Europe. Il n'est pas inutile de remarquer que , suivant un système qui a été celui de quelques géographes modernes, la géographie chinoise embrasse tout : topographie , hydrographie, description des monumens, des antiquités, des curiosités naturelles, productions, statistique, industrie, commerce , méthodes locales pour l'agriculture et les arts mécaniques , gouvernement , population , histoire spéciale, biographie, bibliographie, il n'est rien qui n'y trouve place, suivant une méthode qui a bien desavantages , et qui n'a d'autre inconvénient que l'étendue excessive qu'elle donne aux ouvrages de ce genre. Les Européens peuvent y apprendre à connaître la Chine aussi à fond qu'ils pourraient étudier la France ou l'Allemagne; et l'on est seulement fâché qu'un système de description aussi complet n'ait pas été appliqué aux contrées voisines de l'empire, à la Tartarie, au Tibet, à l'Inde ultérieure, pays que les Chinois ont bien étudiés, et que nous connaissons encore si imparfaitement.
Parmi les ouvrages historiques, il y eu a quelques-uns
ASIATIQUE^. 3j5
de fort importai» : tel est le Litaï ki sse, excellent tableau chronologique dans le goiît de ceux de l'Abrégé du président Hénault, Ou de l'Atlas de Lesage, niais bien plus savant et plus régulier. On y voit, en cent volumes , la succession des empereurs, des princes, des grands vassaux, des souverains étrangers; les événemens remarquables, comme les irruptions des Tar tares, les guerres, les révoltes, etc. Chaque ordre devéoeniens a sa colonne particulière, ce qui facilite les recherches en les abrégeant. L'Histoire du Japon, manuscrit, en soixante volumes; le tableau général des différent noms qui ont été donnés aux villes , bourgs et villages de l'empire, ouvrage indispensable pour la lecture des historiens et des géographes, à cause des variations perpétuelles auxquelles ces noms sont sujets, et qui renouvellent, tous les cinquante ans, la nomenclature géographique ; la table harmonique des noms d'années ou dates des règnes des empereurs chinois et japonais; une autre table chronologique de l'empire chinois, sur laquelle Amiot a composé celle dont on a imprimé la première partie dans les Mémoires des Missionnaires ; la liste de toutes les dignités et magistratures de l'empire des Mandchous ; le code de la dynastie desMing; plusieurs exemplaires complets du Thoung-kian-kang-mou , et notamment un exemplaire de la grande édition in-folio, qui a été imprimée sous les Ming, et qu'il est maintenant impossible de trouver a la Chine même ; et beaucoup d'autres traités historiques, généraux ou particuliers, viennent s'ajouter au fonds, déjà si riche, que Foormont nous a fait connaître. . ,
Les belles-lettres ne reçoivent pas des accroissemens moins considérables ; je citerai seulement l'éloge de Moukden, édition chinoise en trente-deux volumes, qui répondent aux trente-deux sortes d'écritures dont on s'est servi pour multiplier les formes de ce poëme bizarre ; trente volumes de littérature et de poésie , dont on est. redevable à l'empereur Khang-hi ; plusieurs commentaires sur les livres classiques; une magnifique édition du texte même des cinq Km g , en caractères antiques, de l'espèce de ceux qui étaient en usage au siècle où ces livres furent rédigés; le livre de l'Obéissance filiale et le Chou-king, éditions japonaises , dont on sait que le texte offre des variantes qu'on croit très-anciennes, et qui le rendent fort intéressant à comparer avec celui des éditions chinoises 1 ;.le Recueil des raonumens dont il est parlé dans les livres classiques, contenant la figure et la description des costumes, armes, édifices, instrumens de musique, vases, et monnaies des trois
1 J'ai fait depuis long-tcms cette collation sur un exemplaire delà même édition japonaise du livre de l'Obéissance filiale que je possède; mais je n'en ai obtenu aucun résultat bien important. On y remarque seulement quelques inversions, des expressions différentes, mais le plus souvent équivalentes, ainsi qu'un petit nombre de phrases et de mots de plus. Plusieurs chapitres sont coupés en deux dans l'édition japonaise et quelques autres sont déplacés, de sorte que lechap. XVIII de l'édition chinoise a ici le titre de chapitre XXII. Tout cela n'a d'intérêt qu'à cause de la haute réputation de pureté du texte chinois des livres classiques, réputation qui est telle, qu'à en croire quelques auteurs, il n'y a pas daus tous ces livres un seul caractère qui ait varié dans sa signification , dans sa position ou dans «on orthographe.
J'apprends par une lettre de Deguignes , adressée à M. Titsingh au Japon , et datée du 10 février 1787, que le texte du Siao-hio offre aussi quelque variété dans les éditions japonaises. Ces faits , quoique minu-
premières dynasties en seize volumes; le monument érigé en mémoire de la soumission volontaire des Tourgants 2 ; l'inscription de lu, ectype prise sur l'original même; celle, de Si- an-fou , édition publiée à la Chine, avec un commentaire; divers exemples d'écriture ancienne, imprimés en blanc sur un fond noir, et qui offrent, suivant l'éditeur, la représentation fidèle de Récriture de beaucoup d'hommes célèbres, et même des princes et des philosophes de la plus haute antiquité ; deux recueils de monumens antiques, d'inscriptions, de vases , de miroirs , gravés avec beaucoup de soin, et au nombre desquels se trouvent quelques cachets avec des inscriptions indiennes; enfin , une collection de petits formats, analogues à ceux que nos libraires nomment communément cazins : collection qui forme environ cent volumes , et qui contient, entr'autres ouvrages estimés, les cinq King, les quatre livres moraux , l'histoire de Sse-mathsian , le Kong - kian , les poésies de l'empereur Khang-hi, etc.
Je passerai sous silence beaucoup d'articles d'une im- \ portance secondaire, divers extraits et commentaires relatifs aux livres classiques, plusieurs romans estimés, quelques livres appartenant à la mythologie des sectateurs du Logos j ou à celle des Bouddhistes, un Traité
tieux en eux- mêmes , mériteraient quelque attention s'ils provenaient , comme on pourrait l'imaginer, de la conservation d'un texte antérieur à l'incendie des livres, qui aurait été transporte' au Japon , àl'insu des Chinois, avant l'e'poque de l'empereur de la dynastie des Thsin qui, communément, est nommé Chi Hoang-ti.
1 Voyez le Chou-king de Gaubil , p. 319.
* Voyez Mémoires sur les Chinois , tom. I , p. 4©5.
Je l'art du paysage, et de la manière de peindre les fleurs, les oiseaux, les insectes, ou, comme on dit à présent , de Y Iconographie naturelle ; les ouvrages des missionnaires sur les sciences, et particulièrement Sur les mathématiques, l'astronomie et la médecine, ouvrages qui ne sauraient avoir pour nous le même intérêt que ceux des nationaux , mais qui sont utiles néanmoins pour donner une idée de la technologie, et faire juger l'état où les jésuites ont pris et porté les sciences exactes à la Chine. Mais je ne puis me dispenser de citer plus particulièrement l'Encyclopédie chinoise, ouvrage dont la Bibliothèque du lioi possède deux exemplaires, ou, pour parler plus exactement , deux exemplaires de deux éditions faites, l'une à la Chine, et l'autre au Japon. On y trouve une série de planches, représentant tous les objets qui peuvent être figurés, et accompagnées d'explications plus ou moins étendues. L'édition chinoise est divisée en cent seize livres, où sont successivement exposées les connaissances des Chinois, rapportées aux quatorze classes suivantes : i° l'astronomie, qui comprend l'uranographie, la météorologie, l'astrologie ; 2° la géographie, dont on rapproche la topographie, l'hydrographie, la description des montagnes, des grottes, des singularités naturelles , des villes et des villages, des ponts, des temples et autres édifices publics; 3° les affaires des hommes , c'est-à-dire l'histoire , avec les portraits des empereurs et des hommes célèbres , et la notice de tous les peuples étrangers connus des Chinois ; 4° la doctrine des tems et les divisions de l'année en saisons et en mois , l'inlerealation , les cyches, les périodes,
les dates, etc.; 5° l'architecture, on la description des palais anciens et modernes, des maisons particulières, des intérieurs , et tous les détails de la construction civile; 6° les instrumens et ustensiles domestiques ; 7 0 IV natomie et tout ce qui s'y rattache, comme la physiologie fantastique des Chinois, l'art d'appliquer le moxa et l'acupuncture; 8° les habillemens et costumes, tant anciens que modernes , avec la description des parties dont ils se composent, et des étoffes avec lesquelles on les fabrique; 9 0 les actions humaines, c'est-à-dire les arts mécaniques; les procédés dont ils se composent; les détails de la vie publique et domestique, les cérémonies, les jeux , les différens états de la société ; io° les poids et mesures ; les instrumens nécessaires a l'étude de Gastronomie, des mathématiques et de la physique, et en général tout ce qui a rapport au calcul ; 1 1 0 les choses précieuses, c'est-à-dire les monnaies, les métaux , les pierres gemmes, les perles, les substances minérales; 12 0 les caractères, l'art d'écrire, d'imprimer, de dessiner et de peindre; les formes anciennes de l'écriture, les pinceaux, l'encre, le papier, etc.; i3° les oiseaux et les animaux à quatre pieds; i4° enfin, les plantes et les arbres.
On peut juger, par l'exposé de ce plan, combien une suite de notices courtes, mais substantielles, sur des objets aussi variés, et embrassant véritablement la totalité des matières dont un Chinois peut s'occuper, doit servir à faire connaître la Chine , ses productions, ses habitans, leurs arts et leur manière de raisonner. L'édition japonaise a de plus un mérite particulier : outre le texte de l'édition chinoise qu'elle contient presqu'en entier, on y
a fait entrer, sous la forme d'annotations ou de supplémens, des notices très-détaillëes sur tout ce que le Japon a de propre et de spécial en fait de productions et de proce'de's. L'histoire et la géographie, le commerce et l'industrie, les arts mécaniques et libéraux, la langue et l'écriture ont rendu nécessaires ces additions, qui ont l'avantage de faire voir en un instant en quoi le Japon ressemble à la Chine, et en quoi il diffère de cette contrée d'où les Japonais ont reçu leur littérature, leur régime et leur civilisation.
Tous ces ouvrages, et beaucoup d'autres que nous ne saurions indiquer sans nous laisser entraîner à des longueurs déplacées, forment un fonds presque aussi considérable que celui dont Fourmont a donné le catalogue ; et ce fonds restait sans utilité pour les savans qui ne pouvaient le consulter, parce qu'ils en ignoraient, pour la plupart , la richesse , et peut-être même l'existence. C'était donc déjà un service à rendre au public que de rédiger la liste des livres qui le composent, et ce travail eût à peine demandé quelques semaines, ou même quelques jours, si l'on eût voulu se borner à joindre au titre de chaque ouvrage le nom de l'auteur et la date de l'édition; mais on a pensé que puisqu'enfin tant de volumes devaient être, la plupart pour la première fois, remués et parcourus , il était possible de saisir cette occasion pour placer la littérature chinoise en un plus grand jour, en rendre les monumens accessibles à un plus grand nombre de lecteurs, et, que sait-on, peut-être attirer de nouveaux ouvriers dans ce champ encore inculte , en leur montrant la richesse de la moisson qu'on est appelé à re-
ASIATIQUES. 38î
cueillir. Pour cet objet f il fallait , au lieu d'une liste stérile de titres copiés sur les frontispices, et de numéros reportés sur des enveloppes, essayer de faire un ouvrage intéressant en lui-même, dont l'usage ne fût pas borné à l'enceinte du cabinet pour lequel il aurait été rédigé , et à la commodité du service intérieur de la bibliothèque, mais dont pussent profiter ceux-là même qui se trouvent éloignés de ce magnifique établissement, et hors d'état de puiser directement aux sources qu'il renferme. Quelques considérations sont venues à l'appui de cette idée , et ont contribué à la faire adopter.
La nation chinoise, plus nombreuse que toutes les nations de l'Europe réunies, livrée, depuis trois mille ans, a l'étude des belles-lettres, de l'histoire et de la philosophie; gouvernée, dans la réalité, par un peuple de lettrés qui sont voués par goût et par devoir à l'art on au métier d'écrire; où le plus petit magistrat doit avoir, plusieurs fois en sa vie, produit quelques compositions dignes, aux yeux d'un tribunal sévère, de l'attention des gens de lettres, et où l'empereur lui-même pense s'honorer en laissant courir son pinceau sur des sujets graves , et en prenant sous son nom les travaux de ses académies ; une telle nation, dis-je, doit posséder, et possède en effet une littérature immense. Qu'on songe à la masse des livres qui ont paru en Europe depuis l'invention de l'imprimerie; qu'on multiplie l'étendue et la population de la partie du monde que nous habitons, jusqu'au point d'égaler celles de la Chine; qu'on remplace nos communautés religieuses, nos académies, nos universités, par ce régime habituel et constant au-
38a MÉLANGES
quel la Chine est assujétie depuis des siècles, et suivant lequel tous les emplois, toutes les charges, toutes les dignités, depuis l'huissierd'un tribunal subalterne jusqu'au premier ministre, depuis le plus petit officier de milice jusqu'au général d'armée, doivent être données par voie de concours, non pas au plus riche ou au plus noble, ou au plus ancien en grade, mais au plus savant, au meilleur écrivain , à celui qui possède le mieux sa langue, qui entend le mieux les classiques, qui est le plus en état de les commenter, ou d'en éclaircir les passages difficiles; qu'on fasse attention ace singulier système d'administration (sans l'approuver ou le couddiimer ; car ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici) et l'on aura peut-être une idée de cette littérature dont rien ne saurait approcher en Occident. On ne sera plus surpris du moins en lisant dans les écrits de nos missionnaires que l'empereurprédécesseur de celui qui occupe le trône en ce moment (i 81 7) ayant voulu réunir quelques-uns des ouvrages les plus estimés, ordonna la publication d'une collection choisie en 180,000 volumes. L'histoire parle à chaque instant de collections semblables ; on est obligé de les renouveler souvent, et à chaque fois on fait, si j'ose ainsi parler, une levée de lettrés, d'écrivains, de graveurs et d'imprimeurs , et on en compose une sorte d'armée pacifique, distribuée comme les troupes réglées, par compagnies ou régimens qui ont leurs officiers, leur solde, leurs revues, leur discipline et leurs campemens.
Je sais qu'on pourrait faire une objection : ces sortes d'actes publics ou de compositions académiques , dont les lettrés chinois sont si prodigues, qu'ils font, en pre-
nant pour thèmes des passages île leurs livres classiques, el en arrangeant, le inoins mal possible, quelques lieux communs de la philosophie la plus triviale et de la morale la plus rebattue, méritent-ils de noire part un seul moment d'attention ? Quand des livres de cette espèce seraient mille fois plus nombreux, leur ensemble constituerait-il une littérature? et si on les avait en Europe, ne leur ferait-on pas trop d'honneur en les plaçant immédiatement au-dessous de ces scolastiques obscurs dont les volumes encombrent nos bibliothèques, et ne sont lus de personne, parce que la forme en est rebutante, et le fond absolument dénué d'intérêt ?
Mon objet en ce moment n'est point de tracer un tableau de la littérature chinoise, et je me bornerai à faire observer que quand l'art d'écrire est généralement répandu chez une nation, la variété devient une condition indispensable du succès, et que l'horizon littéraire ne manque guère de s'étendre à mesure que le nombre des écrivains s'accroît et les oblige à porter leurs regards sur de plus vastes contrées. Mais c'est la prodigieuse immensité de la littérature que j'ai voulu mettre en fait, et je ne prétends pas nier que dans cette innombrable quantité d'ouvrages , la morale politique de l'école de Confucius ne' domine , à peu près comme dominaient chez nous, il y a deux siècles, la morale religieuse et la théologie proprement dite. A la vérité, les extraits des missionnaires, par lesquels seulement on peut avoir quelque idée de ces compositions, nous montrent, dans cette partie même, une assez grande variété. Ceux qui font, à mon avis, injure aux lettrés chinois, en prêtant à leurs
productions un degré de monotonie et à' insignifiance qu'elles sont loin d'avoir, établiraient, sans s'en apercevoir, un fait d'un autre genre, et dont il serait curieux d'apprécier les circonstances et de rechercher les effets : celui d'une nation d'écrivains qu'on aurait su contenir pendant des siècles dans des bornes étroites, sans divagations funestes, sans écarts dangereux, au grand avantage de l'ordre public, dont le maintien vaut bien, aux jeux du philosophe , la gloire frivole et l'éclat passager d'une littérature perfectionnée.
Mais en étendant ainsi, à toutes les parties du système littéraire des Chinois, ce qui, tout au plus, pourrait s'appliquer à leur philosophie morale, on s'en formerait une idée fausse et incomplète; et je n'en voudrais pas d'autres preuves que ces bibliothèques mêmes et ces collections d'extraits qu'ils ont rédigées, et dont les divisions embrassent, ou peu s'en faut, toutes les parties des connaissances humaines. La vaste étendue de la plupart de ces collections a forcé d'y introduire l'ordre le plus rigoureux dans l'arrangement des matières; l'on sent bien que sans un classement méthodique, la confusion naîtrait de l'abondance même , et il n'y a pas de nation qui doive, plus que les Chinois, attacher du prix a la bibliographie; aussi, cette partie de l'histoire littéraire, ainsi que celle qui a rapport à la vie des lettrés et des écrivains célèbres, est-elle cultivée chez eux avec beaucoup de soin. Il n'y a pas d'histoire où Ton ne consacre plusieurs livres a la biographie des auteurs qui ont écrit dans l'espace de tems qu'elle embrasse, ni de traité de géographie où l'on ne trouve , après la description de
chaque ville , l'indication des écrivains auxquels elle a donné naissance, et des ouvrages par lesquels chacun d'eux s'est illustré.
Or, l'histoire littéraire de la Chine est un sujet qui n'a pas même été effleuré parmi nous. Si on excepte quelques notes d'Àmiot sur les interprètes des king 1 , du P. Mailla, sur les auteurs du Thoung-kian kangmou 2 y et des PP. Prémare et Gaubil sur les écrivains qui ont traité des antiquités chinoises 3 , on ne possède aucun ouvrage traduit où Ton puisse prendre la moindre idée du nombre et de la succession des écrivains chinois, ni de l'autorité. que l'on doit accorder à chacun d'eux. Et cependant, peut- on, dans des matières d'érudition, invoquer le témoignage d'un auteur, sans savoir avec précision dans quel tems il écrivait, quelles sont les sources où il a puisé, quelles étaient ses opinions personnelles ou même ses préjugés, et tant d'autres circonstances particulières qui déterminent le degré d'estime dont il jouit chez ses contemporains et ses compatriotes ? Se passerait-on de ces connaissances préliminaires, presque aussi indispensables que celle de la langue , s'il s'agissait de nos écrivains occidentaux , et des matières
1 Mémoires concernant les Chinois , tom. II. Voyez aussi dans les volumes suivàns delà même collection plusieurs morceaux de biographie, sous le titre de Portraits des célèbres Chinois. Mais ces fragmens , qui ont été écrits d'après des compilations, doivent être lus avec beaucoup de défiance, à cause des détails peu exacts qui s'y rencontrent. On en verra un exemple marquant dans la vie de Sse-ma-thsian , au tom. IV e de ces Mélanges.
* Préface du P. Mailla.
3 Chou-king de Gaubil.
mieux connues sur lesquelles nous avons coutume de disserter? On a écrit sur la Chine; on a examiné de$ problèmes historiques et littéraires ; on a cité des passages contradictoires; on a poussé la témérité jusqu'à combattre, non-seulement les missionnaires, mais les Chinois eux-mêmes ; on a discuté leurs opinions en matière de littérature; on est revenu sur les jugemens qu'ils ont portés ; on a tranché des questions qu'ils avaient laissées indécises , et tout cela sans posséder ces notions premières qui sont comme la base de la littérature , sans savoir même si elles existaient quelque part, et s'il était possible de les aller chercher. IS'est-il pas évident qu'on a donné beaucoup au hasard, et qu'on a commencé par où il aurait fallu finir?
Ce n'est pas qu'on manque en Europe des matériaux qui pourraient servir à la rédaction d'un ouvrage élémentaire du genre delà Bibliothèque orientale de d'Herbelot; on serait plutôt embarrassé de leur multiplicité, et effrayé de la grandeur de la tâche qu'il faudrait s'imposer. Outre deux ouvrages généraux de biographie \ et la Bibliothèque de Ma-touan-lin , qui contient, en cent volumes, une suite d'extraits sur toutes sortes de sujets, continués jusqu'à la fin du douzième siècle, nous avons, dans V Histoire de l'Écriture \ une table raisonnée des principaux auteurs qui ont écrit sur les belles lettres,
1 Le Wan-sing-thoung-pou , catalogue de Fourraont, n°<)a, en quarante volumes, et le Hio-thoungi en vingt-quatre volumes, nouveau fonds.
* Tseu-hio-tian, en quatre-vingts volumes, faisant partie du Koukin-thou-chaii , nouveau fonds.
et dans les différentes parties des Annales et des Géographies provinciales , de nombreuses notices biographiques sur les écrivains qui se sont distingués dans tous les genres; mais lâ composition d'un ouvrage complet sur ces matières serait un travail immense, et peut-être ingrat, qui demanderait qu'on s'y consacrât tout entier pendant plusieurs années, ou même qu'on fut aidé par plusieurs collaborateurs. Aussi , quoique chacun de ceux qui cultivent la philologie de l'Asie orientale, se voie contraint d'amasser sur sa roule , pour les retrouver au besoin, des notices particulières relatives à l'objet de ses recherches , et quoique j'en aie moi-même recueilli un assez grand nombre, l'ouvrage qui les réunirait toutes est trop considérable pour ne pas se faire attendre longtems, et tout ce qu'on peut espérer, c'est de le voir précédé de quelques essais sur un plan moins vaste et d'une exécution plus facile. Ces travaux spéciaux jetteraient toujours quelques lumières sur les principales parties de ce champ si étendu; les ténèbres qui le couvrent pourraient ainsi se dissiper insensiblement, et les points les plus importans se trouveraient probablement éclaircis les premiers.
11 a semblé que le catalogue demandé par le ministre , offrait une occasion de remplir en partie l'objet dont on vient de parler. La collection des livres chinois du cabinet du roi, est la plus riche de toutes celles qui existent sur le continent ; ce pourrait être, à la Chine même , sinon la bibliothèque d'une ville ou d'une académie , au moins celle d'un particulier instruit. Les livres qui la composent, rassemblés a différentes époques par d'iia-
biles missionnaires, sont pour la plupart bien choisis ; il y en a quelques-uns de fort rares. Des notices détaillées, qui les feraient connaître à fond, pourraient, par leur réunion, former un essai bibliographique assez utile, si elles étaient rédigées d'après un modèle uniforme et convenablement étendu. Au titre de chaque ouvrage qu'il faudrait rapporter, traduire et souvent commenter, on ajouterait tout ce qu'il serait possible d'apprendre sur l'auteur et les éditeurs, leurs différens noms (car tout Chinois en a trois au moins), l'époque où ils ont vécu, celle où ils ont composé ou mis au jour leurs livres, la date précise de l'édition , ainsi que toutes les particularités relatives à la rédaction et à la publication de chaque ouvrage , telles qu'on les trouve consignées dans les préfaces qui sont ordinairement placées en tête du premier volume. On marquerait soigneusement les divisions et subdivisions , particulièrement dans les grandes collections, et pour ces auteurs qu'on nomme polygraphes, en renvoyant directement aux différens volumes. On donnerait enfin une idée sommaire , mais exacte , du contenu de chaque partie , soit en s'attachant aux tables des chapitres, qui sont en général bien rédigées, soit, plutôt encore, en analysant le livre même, et eu indiquant, le plus succinctement possible, les matières dont traite l'auteur, l'étendue qu'il leur accorde , et la manière dont il les envisage. Il paraîtrait superflu d'y joindre des textes ou des extraits, parce que ce mode d'analyse, excellent quand il s'agit d'une littérature bornée ou d'un fonds peu considérable, serait ici par trop insuffisant, si l'on en réduisait l'emploi à telle ou telle classe de livres, ou
asiatiques. 38g
bien jeterait dans des longuenrs infinies, si on voulait l'appliquer indifféremment à la nombreuse collection que possède la Bibliothèque du Roi.
Quant au classement, il n'est pas besoin d'en chercher d'autre que l'ordre même que les Chinois on* adopté. Les King, ou livres classiques, doivent incontestablement être placés les premiers, et suivis de leurs interprètes, des philosophes du second ordre et des hétérodoxes, c'est-à-dire, des sectateurs de la Raison (Tao-sse) et des Bouddhistes. Les histoires générales et spéciales, les traités de géographie, les dictionnaires, les ouvrages de poésie et les romans réclament autant de sections particulières, dans lesquelles chaque genre de composition doit être distribué chronologiquement. Une classe, malheureusement peu nombreuse, renfermerait les auteurs qui ont écrit sur l'astronomie, la médecine et la botanique ; une autre, les mélanges , les collections d'extraits et les bibliothèques; enfin, la dernière de toutes serait consacrée aux livres écrits en chinois par les missionnaires. Ces sortes d'ouvrages ne sont pas les plus importons; mais, outre qu'ils ne sont pas entièrement dénués d'utilité , la collection que la Bibliothèque en possède est si riche et si complète, qu'elle peut avoir sous ce rapport quelque intérêt pour les bibliographes \
Voilà le plan auquel on a cru devoir s'attacher, et qui ,
1 Plusieurs de ces ouvrages ont été envoyés en si grand nombre , qu'on pourrait croire que l'édition entière a passe en Europe. Il en est dont on possède cinquante ou soixante exemplaires. La Bibliothèque pourrait, sans s'apauvrir, en destiner une partie à des échanges, d'autant plus que presque tous ces ouv rages sont imprimés sur beau papier et en beaux, caractères.
3go MÉLANGES
sans pouvoir donner naissance à un ouvrage d'une e'tendue excessive, demandera cependant beaucoup de recherches et un certain espace de teins pour être mis en exécution. Il différait trop, a plusieurs égards, de celui «ju'a suivi Fourmont , pour qu'on pût les fondre ensemble. Il fallait, ou faire deux catalogues distincts, ou refaire celui du savant acade'micien. J'hésitais à prendre ce dernier parti , qui devait augmenter beaucoup le travail dont je m'étais chargé; mais j'ai été décidé par les avis de MM. les conservateurs des manuscrits, qui ont désiré que les deux catalogues n'en fissent qu'un.L'avantage de la Bibliothèque et l'intérêt même de l'ouvrage que j'avais projeté, m'ont fait prendre sur moi cette nouvelle tache, au sujet de laquelle je dois entrer dans quelques éclaircissemens.
Le catalogue de Fourmont était un ouvrage fort estimable pour le tems où il a été composé; mais les progrès qu'on a faits depuis dans la littérature chinoise, et auxquels les ouvrages même de Fourmont ont contribué , permettent d'y découvrir un assez grand nombre d'erreurs et d'imperfections. Il avait été censuré très-amèrement dans le tems même où il parut, par les PP. Porquet et Foureau. La manière un peu indiscrète dont ce savant avait quelquefois parlé des missionnaires , semble avoir aigri contre lui ces deux religieux, dont le premier surtout mit dans ses observations, envoyées à l'académie des belles-lettres , une dureté et une rigueur qui durent paraître excessives. On ne peut nier pourtant que Fourmont n'ait souvent examiné bien légèrement les livres qu'il indique. A la simple lecture de son catalogue, j'y
avais aperçu un grand nombre de fautes , et quand je me suis décidé à en faire l'objet d'un examen spécial, en en comparant successivement tous les articles avec les livres auxquels ils répondent, j'ai reconnu qu'il n'y avait presque pas une notice qui fût exempte d'erreurs et d'incorrections. On me permettra de prouver ce que j'avance par quelques remarques qui auront pour objet, non de diminuer en rien l'estime qu'on doit à ce travail , mai» de me justifier de m'être enfin déterminé à le regarder comme non-avenu.
Je ne reprocherai point à Fourmont le peu d'ordre qu'il a mis dans le classement des matières et l'arrangement des livres , quoiqu'il ait sans nécessité confondu des genres diflerens, et placé, par exemple, les romans parmi les dictionnaires ; le code de la dynastie des Miqg, au nombre des livres de géographie; un traité de la théologie des Tao-sse, au milieu des ouvrages historiques, etc^ Ces déplacemens ne méritent d'être remarqués qu'autant qu'ils sont l'effet d'une méprise sur la nature des matières traitées ; car si les notices de ces livres étaient d'ailleurs exactes , en quelque endroit du catalogue qu'elles fussent placées, on saurait bien les y trouver, et un fonds de moins de quatre cents articles, n'est pas encore assez considérable pour qu'un peu de désordre y puisse causer beaucoup d'embarras.
C'est un tort plus grave, à mon avis, que d'avoir presque partout négligé de marquer la date de l'impression et le nom des auteurs, de n'avoir presque jamais donné le moindre renseignement sur le tems où ils ont vécu, et surtout de s'en être, presqu'en toute circons-
tance, rapporté aux indications toujours insuffisantes et souvent trompeuses des titres , au lieu d'aller chercher la notice de l'ouvrage dans l'ouvrage même, ou du moins dans les préfaces qui l'accompagnent ordinairement , et qui sont remplies de faits bibliographiques très-curieux. Ce sont là des reproches généraux qui tombent sur le plan qu'avait adopté Fourmont; les observations de détail prouveront invinciblement qu'il a prononcé sur beaucoup de livres sans les avoir lus , quelquefois même sans les avoir ouverts.
Au u° II, il prend, dans le titre d'un dictionnaire très-connu , les mots Hiouan-kin pour le nom d'un éditeur, ab Yuen-kin editum; eu quoi il commet deux fautes : l'une, d'avoir cru que Hiouan , qui n'est point un nom de famille à la Chine, pouvait être la première syllabe d'un nom d'homme; l'autre, d'avoir supposé que le nom d'un simple' éditeur pouvait ainsi se placer devant le titre d'un livre. La première faute est la plus considérable : elle vient d'avoir ignoré un usage qui a force de loi à la Chine. Le nombre des caractères qui servent de noms de famille, y est invariablement fixé; chaque particulier en a un qui lui est commun avec tous les individus de sa famille , et qui se place toujours devant les noms personnels. C'est même en chinois un moyen de reconnaître les noms propres, et d'éviter les méprises qu'on pourrait commettre en les traduisant. Faute d'avoir connu cette coutume , Fourmont a laissé échapper beaucoup d'erreurs du même genre , et c'est ce qui lui a attiré de la part du P. Foureau ce reproche, jusqu'à un certain point mérité , « d'user d'un droit qu'il semble
asiatiques: 3p,3
s'être fait en expliquant le titre des livres , de trouver le nom de leurs auteurs dans les caractères qu'il n'entend pas. » Hiouan-kin (or suspendu) parait être ici une épithèle ajoutée au titre de ce dictionnaire, pour marquer l'estime qu'on en fait.
N° IV. En parlant d'un supplément au dictionnaire Tseu~\veï, il avance, en citant la préface même de ce supplément, qu'il contient quatre mille cinq cent quatrevingt-quinze caractères ajoutés : on ne lit rien de semblable dans la préface; mais on voit dans la table que cet ouvrage contient la correction de deux cent soixanteneuf caractères fautifs sous le rapport de l'orthographe , et de cinq mille cinq cent vingt-six autres dont le son ou l'explication n'avaient pas été donnés correctement, outre l'addition de douze mille trois cent soixante et onze caractères entièrement nouveaux.
N° VII. Le titre Riu-chi choue-wen est très-mal rendu par les mots familiœ Hu orationes; il fallait dire : Traité littéraire du docteur Hui. Le mot de chi, que Fourmont rend ici par familia , n'a jamais cette signification, quand on le joint à un nom de famille; mais il sert alors à désigner par antonomase le personnage le plus illustre d'une maison. C'est un usage constant pour les lettrés de quelque distinction. Au reste , ces prétendues oraisons sont un dictionnaire dont Fourmont donne une analyse incomplète et fautive : c'est pourtant le plus célèbre et le plus estimé, comme le plus important et le plus ancien de tous les livres que les Chinois ont composés sur leur écriture II fut rédigé sous le règne de
3(j4 MÉLANGES
l'empereur flo-tij de la dynastie des Han, Tan 89 de Jésus-Christ, et contenait . dans son état primitif, cent trente-trois mille quatre cent quarante-un caractères, distribués sous quinze livres Cette manière de compter le nombre des mots qui composent le Choue-wen, prouve assez le cas qu'on fait de cet ouvrage ; c'est un usage qui s'observe à l'égard des livres les plus célèbres. Le Dictionnaire dont parle Fourmont en cet endroit n'est pas celui de Hiu-chi lui-même : c'est un abrégé qui en fut fait sous le règne de Tai-tsoung, de la dynastie AesSoung, par trois lettrés dont Fourmont ne nomme que le premier. Le travail de ces lettrés consista moins à commenter le dictionnaire de Hiu-chi, qu'à en tirer les explications d'environ dix miile six cents caractères choisis parmi les plus usités et les plus réguliers \ Cependant, on ne voulut rien changer au titre de l'ouvrage, qui continua de s'appeler le Choue-wen du docteur Hiu. Ce livre , <lans l'état où on venait de le mettre, fut imprimé pour la première fois en 984. Il y a un autre dictionnaire connu, dont le Choue-wen a pareillement fourni la matière, et qui porte le titre de Choue-wen-tchang-tsian, grand extrait du Choue-wen- Il a été rédigé par un lettré nommé Tchao-hoangkouang, aidé de son fils Tchao-kiunj et il a paru la vingt-neuvième année }Vanli ( 1601 ) en vingt gros volumes. Nous possédons aussi cet ouvrage à la Bibliothèque du ftoi ; mais l'exemplaire
1 Préface de l'ouvrage, pag. II.
3 Préface de l'ouvrage même, pag. 12.
a servi à un lettré qui Ta tellement surchargé de notes manuscrites, que le texte en est devenu, dans beaucoup d'endroits, très-difficile à lire.
N° IX. Fourmont attribue le dictionnaire Tchingtseu-thoung à Liao-pe-Ueu : le véritable auteur se nommait Tchang-eul-koung. Sa pauvreté le contraignit de vendre son manuscrit à Liao-pe-tseu 9 qui publia l'ouvrage sous son nom. Au reste, Fourmont n'a pu connaître cette anecdote, qui n'est racontée que dans les préfaces qu'on a mises aux éditions publiées depuis la découverte de la fraude : je ne l'ai pas lue moi-même , et j'en dois la connaissance à une personne qui possède la nouvelle édition intitulée ; TcUng-tseu-thoung du docteur Tchang.
N° XI. Fourmont prétend que le dictionnaire de Khang-hi fut composé par toutes sortes de lettrés s a Doctoribus et Mandarinis quibiwis. Cela n'est nullement exact: il y eut trente lettrés qui reçurent cette commission de l'empereur ; plusieurs étaient des personnages d'un rang distingué , et il y en avait deux nommés Tcliang-iu-chou et Tchhin-thing-king, qui avaient le rang de Ta-hio-sse j ou de conseillers, et présidens de la cour du personnel (Li-pou). Les noms et les titres de ces trente lettrés sont placés à la suite de la préface de ce dictionnaire. Au reste, l'ouvrage fut commencé la 49 e année Khang-bi, achevé six ans après, et publié la 55 e année Khang-hi , h la 3 e lune intercalaire ; ce que Fourmont n'aurait pas dû négliger d'indiquer.
N° XXIV. Le titre de cet ouvrage est partagé par Fourmont en deux parties, de cette manière : Tchi-kou
3(j6 MÉLANGES
et I-wen. La conjonction qu'y ajoute l'auteur, ôte tout le sens de cette phrase qui signifie Collection des caractères que nous a légués V antiquité. Il ne fait pas mieux connaître le plan de l'ouvrage, qui consiste à rassembler les caractères gravés sur les cloches , les trépieds et les autres monumens de la haute antiquité. L'auteur enfin ne se nommait pas, ainsi qu'il le prétend, Chu-mcu-guei , mais Li-jou-tchin , comme on le voit sur le frontispice.
N° XXVIII. Les mots Hao-khieou-tchouan sont rendus par Histoiia Fabulosa totj Hao-kieu. Premièrement, Hao-khieou ne saurait être un nom d'homme , car la première syllabe hao n'est pas du nombre des noms de famille à la Chine \ Il n'y a pas non plus, dans ce roman , de personnage ainsi nommé , et ce titre contient une allusion a un vers du Chi-king, où l'on célèbre V union bien assortie, Hao-khieou, de Wen-wang avec la princesse Siao-sing. Il s'agit, dans le roman, du mariage d'un lettré distingué par ses talens et son esprit, avec une jeune personne accomplie, et c'est ce que signifie le titre : Histoire du couple bien assorti.
XXIX. Iu-kiao-li, suivant Fourmont, signifie pera toi» Yo-kiao , auûioris sic vocati. Le nom de ce prétendu lu-kiao ne se trouve ni sur le titre, ni dans la préface de ce roman, et de plus li signifie poire, et non besace \ Il ne s'agit, au reste, dans ce roman, ni de poire ni de besace. lu et U sont les petits noms de deux
1 Voyez plus haut la remarque sur le n° II.
2 Peut-e'tre pera est -il i ji une faute d'impression pour/ï/ra ; mais, en admettant cette correction, la faute principale subsisterait toujours.
jeunes lettrées qui y jouent les principaux rôles. lu (pierre précieuse) est un surnom qu'on donne souvent aux femmes ; celle qui le porte ici a pour son nom en ti elles deux mots Houng-iu (Jaspç muge). L'autre femme, nommée Lou-men-li, reçut, suivant l'histoire, le sur- 110m de Meng-li (songer à des poires), parce que sa mère, la portant encore dans son sein, avait rêvé qu'elle voyait un poirier se charger de fleurs et de fruits. Cette circonstance n'est quW accessoire très-indépendant du sujet du roman , et je ne la rapporte que pour faire voir un exemple de ces surnoms que les Chinois ajoutent à leurs noms de famille , et qui souvent ont rapport à des événemens de cette importance. Ces surnoms servent , dans le cours d'une narration, à désigner les personnages dont on écrit l'histoire.
Quant à kiao , ce mot signifie élégant, tendre , délicat; et, placé ainsi entre les noms des héroïnes de ce roman, il s'applique également à toutes deux, et signifie les deux aimables dames, lu et Li. Fourmont ajoute que ce roman, célèbre pour le style élégant dans lequel il est écrit, est aussi quelquefois intitulé San thsattseu, Poetœ très. Ces mots doivent plutôt être rendus par les trois personnes de mérite , et ils s'appliquent, non pas aux auteurs, comme il le donne à. entendre, mais aux trois personnes dont les aventures font le sujet du roman, le lettré Sou-yeou-pe , et ses deux femmes I/oung-iu et Lou-meng-li 1 .
1 On pourra bientôt prendre «ne ide'e complète de ce roman , Tun des meilleurs qu'on possède à la Chine, dans la traduction que j'en ai faite, et qui va paraître incessamment.
3g8 MÉLANGES
XXXI. Phmg-clmn-ling-jran , sse thsaï-tseu, selon Fourmont , Pim 3 xam, lem,yen , seu quatuor poetœ sic nominati. Il est encore ici question de gens de mérite plutôt que de poètes. Les quatre premiers caractères sont les noms abrégés des deux lettrés Phing-jou-han et Yan-pe 7 han, et de leurs femmes Leng-kianghioueX et Chan-taï. Les aventures qui amenèrent le mariage de ces quatre personnes sont racontées dans cet ouvrage, où il n'y a, comme dans les autres romans chinois, que quelques petits morceaux de poésie au commencement ou à la fin de chaque chapitre.
N° XXXII. Rien n'est plus fautif que la traduction du titre de ce numéro : Va-mi, ici est, roo Ya-mi historia fabulosa ; est enim ex eorum génère quœ nos romans dicimus. Sed per dialogos et personas quo modo suntcomœdiœ. Ya-mi n'est pas le nom d'un personnage, c'est le mot chinois qui signifie énigme , et la prétendue histoire de Ya-mi est en effet un recueil d'énigmes, séparées par alinéas , et suivies chacune de son mot ou de sa solution. Ce sont sans doute ces divisions qui auront trompé les yeux de Fourmont, et lui auront donné l'idée d'un dialogue ou d'une comédie.
N° XXXV. Nouvelle erreur non moins considérable, au sujet du dernier article de cette section. Si-siang-ki, phi-pha-ki, dit-il , Historiola toi» Si-siang, Historiola seuhistorla comica tou pipa , SUNT AUTHORUM nomina. Rien ne prouve mieux que Fourmont a cherché à deviner le sujet des romans, sans prendre la peine de les lire. Sisiang et phi-pha ne sont pas et ne sauraient cire des noms d'auteurs. Sisiang signifie pavillon ou salle tour-
née vers V occident. Un lettré, nommé Tchang-koung, et surnommé Kiun-tchouï, vint loger dans une chapelle qu'un homme riche avait fait construire dans sa maison, et qui , suivant l'usage chinois, servait comme d'auberge pour les voyageurs. Il devint amoureux de la fille de cet homme, nommée Tching-ying, qu'il vit pour la première fois dans le pavillon occidental. Tel est le sujet de ce roman, ou plutôt de ce long drame, et tel est le motif du titre qu'on lui a donné.
Quant au second ouvrage , Phi-pha , que Fourmont prend encore pour un nom d'homme, signifie guitare. L'ouvrage a reçu ce titre , parce que la principale héroïne y déplore ses malheurs en s'accompagnant sur la guitare. C'est encore un drame très-triste , où il n'y a rien qui puisse justifier YHistoria comica de Fourmont.
Je ne m'arrêterai point a relever les erreurs assez nombreuses que ce savant a laissé échapper, en parlant des ouvrages géographiques et historiques ; elles étaient presque inévitables à l'époque où il écrivait, avant la publication des Mémoires des Missionnaires, et de l'Histoire de la Chine du P. Mailla. D'ailleurs, les détails qui l'y ont entraîné sont étrangers à la bibliographie et à l'histoire littéraire , qui sont les seuls rapports sous lesquels j'envisage en ce moment son catalogue Ainsi , dans la
1 Par exemple, au n° LXXIX, il prend les Han postérieurs {Heou han), pour l'une des cinq dynasties qui se sont succédées dans le dixième siècle, et il ajoute que l'auteur qui en a écrit florissait en l'an 4*0. Le fait est qu'il s'agit en cet endroit de la seconde branche de la dynastie des Han , dont le commencement sous Kouang-JYou-ti , est fixé à l'an aH| de Jésus-Christ Au n° XCIII il écrit en chinois , Histoire des Fem-
section relative à la géographie , je lui reprocherai seulement deux méprises qui l'ont engagé à y comprendre deux ouvrages qui n'y ont nul rapport. le premier (N° XL) est un recueil de traits de vertu et d'héroïsme, classés sous quatre livres, à la manière de Valère Maxime; traits de fidélité, d'obéissance et de piété filiale, de modération ou de tempérance, et de justice. Suivant Fourmont , il contiendrait en de petits récits de peu d'étendue, et en figures, l'histoire chinoise presque entière. Le recueil des Edits et Instructions de la dynastie des Ming (N° XLI1I) est présenté comme un état des villes de la Chine, avec la liste de tous les magistrats. Ce n'est pas là seulement un défaut d'arrangement : c'est une erreur qui provient d'avoir méconnu le sens du mot Hoeï tian , qui signifie recueil d'ordonnances, actes du gouvernement, destinés à l'instruction des peuples.
N° XLV. Le livre qui porte ce numéro est peut-être un des plus beaux ouvrages qui soient à la Bibliothèque du Roi. Fourmont en vante, avec raison, les caractères qui sont d'une parfaite élégance, et il va jusqu'à dire « que les Vesten , et les plus célèbres de nos typogra- » phes, seraient frappés d'admiration, et comme ravis » en extase à la vue de ce livre, qui est si magnifique,
mes rasées, pour Histoire des Femmes célèbres. Mais cette dernière faute tient à une méprise qu'il a commise en copiant les caractères du titre, et je me suis abstenu de marquer ces sortes d'erreurs qui sont en grand nombre dans son catalogue, ainsi que dans sa grammaire , mais qu'il m'eût été impossible de rendre sensibles, sans employer le secours des caractères originaux.
ASIATIQUES. 4oi
» qu'on n'a rien imprimé, et même qu'on ne saurait rien » imprimer de pareil en Europe. » Il n'y a pas beaucoup d'exagération dans cet éloge ; mais , par malheur , le mérite extérieur du livre qui en est l'objet est la seule chose, que Fourmont nous fasse exactement connaître. A commencer par le titre, Kou wen youan kian j il en donne une traduction erronée et inintelligible : Antiquœ litteraturœ abjssi Spéculum. Pour entendre les mots youan-kian , qui signifient littéralement miroir des souweSj il faut savoir que le prince appelé Khangfopar les Européens, avait donné ce nom à une bibliothèque, où il avait rassemblé tout ce que l'antiquité avait produit de plus parfait en ouvrages de littérature et de philosophie. C'est l'usage parmi les lettrés chinois de désigner la salle où ils travaillent par un nom figuré ou pompeux, et Khang-hi, en s'y conformant, avait adopté les mots de youan kian tchaï, cabinet des sources destinées a servir de miroir. Fourmont eût pu ignorer cette circonstance, si ces trois mots chinois ne se trouvaient reproduits sur le frontispice d'un autre ouvrage qu'il a analysé (n° CCXC), et s'ils n'étaient écrits en caractères anciens sur un des cachets de ce prince; car, suivant un autre usage des lettrés, on trouve souvent a la fin des prélaces, outre l'empreinte du cachet qui contient leur nom et leur titre, celle d'un autre cachet où est inscrit le nom énigmatiqne qu'ils ont donné au lieu où ils ont coutume de travailler, comme on voyait autrefois nos savans dater leurs écrits de la bibliothèque publique ou particulière où ils les avaient composés. Kou wen désigne en général tous les ouvrages des ant. ii. 26
ciens; lé titre dont il s'agît signifie donc : Chefs-d'œuvre de littérature ancienne 3 tirés de la bibliothèque de V empereur Khang-hi.
Fourraont ne nous donne pas mieux Tépoque où ce précieux recueil a été composé : Scriptus est autem , dit-il, sœculo 1 7 0 , régnante rcav ta-mim familia, authore su-kien-hio, qui tune doctor Sinœ fama celeberrimus . Ce n'est pas là ce qu'on lit dans la préface que Khang-hi lui-même a écrite. Le premier auteur auquel on en soit redevable est Liu-tsùUrkhian , qui vivait , non pas sous les Ming, mais sous les Soung, plus de trois cents ans auparavant. Cet écrivain rédigea, sous le titre de Wen-kian ou de Miroir de littérature, un recueil de pièces choisies, où il fit entrer les remoutrances adressées aux empereurs, avec les réponses qu'ils jugèrent à propos d'y faire: les éloges des hommes célèbres, les instructions que les empereurs publient en certaines occasions, et qui contiennent, ou des morceaux d'éloquence sur la politique, la morale ou l'agriculture , ou des sortes de comptes rendus sur les opérations du gouvernement. Il y admit encore des lettres familières , des descriptions de palais, de jardins, de maisons de plaisance, des dissertations sur toutes sortes de sujets, des chansons choisies , des inscriptions funèbres , telles que celles qu'on fait graver sur la pierre, pour célébrer la mémoire des officiers ou des magistrats qui ont rendu des services éclatans , ou des hommes privés , qui , même dans les classes inférieures , se sont distingués par leurs vertus domestiques. En un mot , il n'y eut pas un seul genre de composition oratoire dont cette collection n'offrît dèsr
ASIATIQUES. 4 0 3 lors des exemples et des modèles, pris chez les meilleurs écrivains qui avaient précédé l'époque de la dynastie des Soung, c'est-à-dire le douzième siècle de notre ère.
L'empereur Khang-hi, qui estimait beaucoup le livre de Liu-tsou-khian , voulut qu'on le prît pour base de la collection d'extraits qu'il fit faire dans sa bibliothèque. On y ajouta, par ses ordres, beaucoup de pièces choisies dans les mêmes vues, et notamment des morceaux tirés des écrits mêmes du premier éditeur : ce qui suffirait seul pour faire voir la différence des deux éditions. Mais on n'y fit entrer aucun extrait des ouvrages qui ont paru depuis la dynastie des Soung L'édition fut terminée à la douzième lune de la vingt-quatrième année Khang-hi (1686). Le principal rédacteur employé par Khanghi, fut ce Siu-khian-hio , que Fourmont désigne comme Yauteur même, et qu'il fait vivre sous la dynastie des Ming. Les annotations marginales qu'on a jointes à chaque morceau, pour en marquer le sujet et l'occasion, on pour en faire sentir le mérite et l'excellence, sont distinguées par la couleur de l'encre dont on s'est servi pour l'impression. Celles des auteurs qui étaient morts au tems de Khang-hi sont en bleu, parce que le bleu est la couleur du deuil. Celles de l'empereur sont en jaune, couleur consacrée à la dynastie impériale, et celles des lettrés qui étaient encore vivans au moment de la rédaction de l'ouvrage sont en rouge , comme les remarques que les maîtres écrivent dans les collèges sur les compositions de leurs élèves. On peut prendre une idée du contenu de ce livre, par les extraits que le P. Hervieu
4o4 MÉLANGES
en a faits , et que Duhalde a insérés dans le tome II de sa Description de la Chine.
N° XLVJII. En parlant du célèbre ouvrage de Confucius, intitulé : Tchhun-thsieou , e'«st-à-dire ," le Printems et l'automne, Fourmont cherche à deviner la raison qui lui a fait donner ce titre: celle qu'il propose n'est point la véritable. « Peut-être, dit-il, est-ce parce qu'en Chine, comme dans les autres pays situés sous les zones chaudes, la guerre se fait plutôt au printems et à l'automne que dans les autres saisons, à cause de l'incommodité de la chaleur et du froid. » On seut combien une pareille raison est futile. Les mots printems et automne , par une sorte de synecdoche très- commune en chinois, désignent l'année entière. On dit même dans le style familier : Tehhun thsieou ki-ko , combien avez- 'vous de printems et <£ automnes > pour quel âge avez-vous ? Le sens de ce titre est donc les années, ou, pour mieux dire, les Annales. Quant à ce que l'auteur ajoute , qu'il s'en faut peu que ce livre ne soit mis au niveau des livres classiques , et qu'il est presque aussi estimé que les quatre livres moraux 1 , c'est une erreur plus grave , parce qu'elle concerne des livres dont le rang est rigoureusement tixé à la Chine. La Chronique de Confucius est réellement comptée au nombre des cinq livres classiques du premier ordre, et par conséquent placée au-dessus des quatre livres moraux, qui sont d'un rang inférieur. C'est par une suite delà même
1 Hic liber pretii apud Sinas sumnu'..... inier sacros tant uni non tepositus, pag. 38o. — Eodem firè l»co hahetur r» cliiin-cieu , en: su-xu ,
ASIATIQUES. 4o5
erreur que Fourmout a compris ensuite ces derniers dans Ténumération des einq Kitig f .
LV. Lun-yin the tian; il y a ici plusieurs méprises : Fourmont, trompé par une simple analogie de sons, rend par rota la première syllabe d'un mot composé, qui veut x dire ordre de V empereur; il prend ensuite un caractère pour un autre qui a un trait de moins, et cette méprise en entraîne une seconde pour le son, et une troisième pour le sens qu'il lui attribue; de sorte qu'il lit tchhi, et traduit capere y Je mot the qui signifie unique , spécial, particulier. Mêlant, enfin, à ces deux fautes quelques autres erreurs qu'il serait trop long de faire ressortir, il traduit les quatre mots de ce titre par ceux-ci : collectio , seu codex ubi sumitur sensus rotationis (temporum) , tandis qu'ils signifient grâces* spéciales fie V empereur. C'est ainsi qu'il est conduit à prendre pour un almanach un volume qui n'est que le recueil des placets présentés à Kkang-hi par les missionnaires, avec les réponses de l'empereur; le. 0 éloges funèbres qu'il daigna composer en l'honneur des PP. Adam Schall et Ferdinand Verbiest, et le fameux édit de 1692, par lequel l'exercice de la religion chrétienne fut permis dans l'empire \
1 Pag. 4o3 , seq.
a Je soupçonne l'existence d'une erreur du même genre dans la notice du numéro suivant ( LVI ). La phrase clii noise thai-chang , san-youan , san-phin, san-kouan fa-phao , ne peut avoir le sens qu'on lui prèle : Magistratum superiorum, id est triurn yncn , trium pin , trium kuon vocatorwn, ordo pretiosus. Thai-chang désigne la secte des Tao-sse * laquelle appartiennent aussi les divinités appelées San-youan , Sanphin t San-kouan. Fa-phao signifie ce qu'il y a de précieux dans une
4o6 MÉLANGES
LXI1I. Personne n'ignore que la dynastie qui a précédé celle qui est actuellement sur le trône de la Chine, portait le nom de Ming, qui signifie lumière, Ming ki signifie donc Histoire de la dynastie Ming. Fourmont rend ces mots par elucidaliones . On a peine à concevoir une pareille méprise , qui semblerait indiquer plus que de l'inattention.
LXV1I. Un des plus beaux monumens de la littérature chinoise, est la bibliothèque de Ma-touan-lin ; mais il s'en faut beaucoup que Fourmont en donne une idée complète. Il se trompe d'abord sur le titre même quelle porte: Wen-hian thoung khao , dit-il, id est, Examen générale litteratis oblatum. Quoique wen , pris séparément, signifie littérature, et hian, offrir, ce n'est pas du tout le sens que ces deux mots ont quand ils sont réunis. Wen-hian est une expression composée , prise du Lun-iu, section troisième, tchang neuvième, où elle est employée dans le sens de monumens écrits, et rendue en mandchou par les mots bitkhe forgmgge \ C'est aussi un titre qui a été donné à des lettrés et même
loi ou dans une religion. C'est un terme consacre' chez les sectaires de la Chine. Je crois que ce doit être un livre Tao-sse. Fourmont y voit une procession de mandarins : la forme de rouleau qu'on lui a donnée, et qui est généralement d'usage pour les sujets mythologiques des Tao-sse , confirme encore ma conjecture au sujet de cet ouvrage que je n'ai pas encore pu examiner moi-même.
1 Je rapporterai la phrase entière dans la langue mandchoue, que la transcription en lettres latines ne défigure pas aussi complètement que le chinois : Fou/se khendoume : Khiya gouroun-ni dorolon-be, bi gisouretsi omhi ; Ki gouroun , temgetou orne mouterakâ. Yen gouroun-ni dorolon-be, bi gisouretsi ornbi ; Soung gouroun temgetou orne mouierako okho. Bitkhe Ferginggc akô i tourgoun kai. Bitsi, bi temgetou oboutsi
à des impératrices après leur mort, pour marquer le respect qu'elles avaient témoigné toute leur vie à ce qui restait de la haute antiquité. Si Fourmont l'ignorait, il pouvait au moins trouver une définition précise de ces mots dans la préface même de l'ouvrage 1 ; il y eût vu que Wen Juan thoung khao signifie recherclve exacte des anciens monumens , et cela eût pu l'engager à prendre une connaissance plus entière des matières qui y sont traitées. L'analyse qu'il en donne est trop inexacte pour que je puisse m'a t tacher à la rectifier; j'aime mieux placer ici la traduction de la table qui est dans le premier volume; on pourra la comparer avec les détails qu'il a insères a la page 385 de son catalogue.
A la tête du premier volume, on ne trouve pas , comme il l'annonce, vingt-cinq préfaces écrites par autant d'auteurs diflcrehs, mais une seule préface, suivie de vingtquatre dissertations, qui sont toutes de Ma-touan-lin lui-même, et qui répondent à autant de divisions ou de sections dans le corps même de l'ouvrage. Voici l'ordre et les titres de ces sections :
1" SECTION. Du partage des terres, et de leur produit sous les différentes dynasties, sept livres.
i m Des monnaies, soit métalliques, soit fictives; des papiers- monnaies, etc., deux livres.
ombihhe. « Je pourrais vous parler des rites de la dynastie des Hia ; niais le royaume de Ki n'en conserve pas assez de traces: je pourrais vous entretenir de ceux de la dynastie des Yen ; mais le royaume des Soung n'en offre que des restes insuffisans. La disette des monumens écrits en est la cause : si nous en avions, je pourrais vous les oflrir entéraoignage. «Version mandchoue , t. II, p. il,
1 rage 3.
3* De la population et de ses variations, deux livres.
4 e De l'administration, deux livres.
. 5* Des péages et des douanes , et en général de tous les droits qu'on perçoit poar les lacs et étangs poissonneux, les plantations de thé , les salines, les mines et les usines, aiusi qu'aux barrières, aux foires, etc., six livres.
G* Du commerce et des échanges, deux livres.
7* Des impositions territoriales, ou tributs sur les terres , un livre.
8 e Des dépenses de l'état , cinq livres.
9 e De l'élévation aux charges, et du rang des magistrats, douze livres.
io* Des études et des examens des lettrés , sept livres.
il* Des fonctions des magistrats, vingt-un livres.
12' Des sacrifices, vingt-trois livres.
i3* Des temples des ancêtres, quinze livres.
i4* Du cérémonial de la cour, vingt-deux livres.
i5* De la musique , quinze livres.
i6" De la guerre, treize livres.
17 e Des chàtimens et des supplices, douze livres.
18* Des livres classiques et autres, soixante-seize livres. L'étendue de cette section vient de ce qu'on y a fait entrer l'analyse d'une foule de traités curieux sur toutes sortes de sujets , et d'ouvrages de toutes lessectes: c'est une véritable histoire littéraire.
19 e De la chronologie des empereurs, et de la généalogie des familles qui ont possédé le trône , dix livres.
20* Des principautés tributaires et des fiefs érigés sous les différentes dynasties, dix-huit livres.
21 e Des corps célestes et de leurs accidens , comme les éclipses, les conjonctions, etc. , dix-sept livres.
22* Des prodiges et calamités, comme les inondations , les incendies , les tremblemens de terre , les aérolithes , les pluies de sauterelles, etc., vingt livres.
23* De la géographie de la Chine, et de toutes les divisions de l'empire , aux différentes époques de la monarchie , neuf livres.
24 e et dernière section. De la géographie étrangère , et de tous les peuples qui ont été connus des Chinois, vingt-cinq livres. En tout; trois cent quarante-huit livres, distribués en cent volumes. Une pareille suite d'extraits pris dans les meilleures sources par un lettré habile , et continués jusqu'à l'an 1207 de notre ère, vaut a elle seule toute une bibliothèque , et mériterait qu on apprît la langue dans laquelle elle est écrite. Elle offre les moyens d'approfondir la plupart des questions auxquelles la Chine peut donner lieu, et l'on a peine à concevoir qu'on puisse, sans l'avoir lue, se hasarder à émettre une opinion quelconque sur l'histoire et les antiquités de la haute Asie. Nos plus habiles missionnaires en ont fait de grands éloges , et s'en sont servis avec beaucoup d'avantage. 11 nous manque malheureusement le supplément qui a été ajouté à cet ouvrage, sous le titre de Siu TVen- Jiian-ùhoung-kJuio , et où tous les mémoires dont il se compose sont continués depuis le treizième siècle jusqu'à nos jours.
N° LXXXVIII. Parmi les livres historiques , et sous le titre de San koue tchi (Histoire des trois royaumes), on a placé un ouvrage qui , s'il contenait en effet l'his-
4lO MÉLANGES
toirc du tems où la Chine fut partagée en trois empires séparés, serait, avec une dénomination différente, le même que le San koue chou du n° LXVIII. Il fallait avertir que le San koue tchi est un roman dont le sujet est bien pris dans l'histoire des trois royaumes , mais où sont mêlées beaucoup d'aventures fabuleuses , et dont le style fait, aux yeux des Chinois, le principal mérite. C'est ee que Fourmont eût reconnu , même sans le lire, s'il eût remarqué qu'il était partagé en hoeï , genre de division qui, suivant sa propre remarque, est particulier aux ouvrages d'imagination. 11 ne fallait pas non plus oublier la différence des mots tchi et chou ; ce dernier signifie livre > et se dit des différentes parties des grandes Annales, dont la réunion forme le Nian-yisse ou les vingt-une histoires. On dit Han chou, Thang chou, pour l'histoire de la dynastie des Han ou de celle des Thang. Tchi s'applique aux ouvrages géographiques , et aussi aux romans historiques que les sectaires ont composés pour accommoder les récits de l'histoire a leurs intérêts particuliers.
Je passerai, sans en faire l'objet d'un examen suivi, deux sections entières du catalogue de Fourmont : celle où il a rangé les livres classiques avec leurs commentaires, et celle qui comprend les ouvrages théologiques composés par les missionnaires de la Chine; la première, parce qu'on a tant écrit sur les king que ce sujet semblant épuisé, les observations qui y auraient rapport pourraient devenir fastidieuses ; la seconde, parce que les livres écrits en chinois par des Européens, ne pouvant offrir un grand intérêt , les erreurs que Fourmont a commises à ce sujet en
présenteraient moins encore. Je remarquerai seulement qu'il n'a, pas pris la peine de réchercher et d'indiquer les véritables noms des Jésuites et des autres religieux qui avaient pour usage d'adopter et de placer à la tête de leurs livres des noms chinois. C'était pourtant un travail facile, avec l'aide de la table des PP. de la Société de Jésus, qui a été composée eu chinois et traduite en latin. Cette section n'offre pas d'ailleurs moins d'erreurs que les précédentes, et ces erreurs sont plus difficiles à excuser, parce qu'il était plus aisé de les éviter. C'est à cette partie du catalogue de Fourmont que le Père Porquet a borné ses observations; et comme il y a joint des remarques curieuses sur les travaux de ses confrères, qu'il connaissait très-bien, nous en ferons usage dans le nouveau catalogue, où chaque article contiendra, outre ' les indications ordinaires, le nom européen de l'auteur, toutes les fois qu'il aura été possible de le retrouver.
11 est encore bon de remarquer qu'au nombre des livres classiques , Fourmont a eu tort de comprendre le n° CLII , qu'il a pris pour une édition du livre des poésies, et qui n'y a aucun rapport. C'est un Recueil de , poésies, composées dans le VIP siècle par un particulier nommé Tou-fou, et surnommé Tseu-meï, quiflorissait sous la dynastie des Thang. Ses poésies sont estimées des lettrés , mais non pas à l'égal du Chi king, que sa nature classique fait placer sans difficulté hors de toute comparaison.
N° CXXXV. Les mots King-jan tchi kiaï , que Fourmont rend par : In libros classicos expédila et vent expositio , fournissent matière à une autre observation
que je ne veux pas non plus passer sous silence ; parce qu'elle éclaircira un fait inte'ressant , dont le savant philologue paraît n'avoir pas eu connaissance. Depuis longtemps la dignité' impériale, a la Chine, est regardée comme essentiellement unie à l'étude des belles-lettres, qui ne fait qu'en rehausser l'éclat. Le souverain n'est pas seulement le grand sacrificateur de la nation, il en est encore le premier précepteur, et de toutes les occasions où il exerce les fonctions magistrales , il n'y en a pas de plus solennelles que les assemblées nommées kingyan, littéralement natte des livres classiques. Ce sont comme des conciles littéraires, où les plus habiles lettrés de l'empire sont appelés, où les académies viennent remplir avec apparat leurs fonctions ordinaires , où les ministres et les grands dignitaires eux-mêmes sont chargés d'ex' pliquer les livres classiques, sous la présidence et la direction de l'empereur , qui ouvre le premier la leçon tpar des explications préparées, et corrige ensuite celles des principaux lettrés. Les actes de ces sortes de conférences sont recueillis soigneusement, et imprimés, si le prince le permet, comme le précis des leçons données à l'uuivers par le maître suprême de l'empire. C'est un ouvrage de cette espèce que nous trouvons sous le n° CXXXV à la Bibliothèque du Roi. Une requête placée a la tête du premier volume, et dressée par un grand, nommé Tchangkhitt-tching, pour demander que l'ouvrage fut imprimé, avertit qu'on y a réuni les résumés des leçons auxquelles lui et ses collègues ont assisté, pendant les conférences tenues par l'empereur , la 6 e lune de la 22 e année Kliang-hL Les premières lignes de celte requête eus-
ASIATIQUES. 4l3
sent mis Fourmont sur la voie, pour expliquer plus convenablement le titre du livre qu'il avait à faire connaître.
Enfin, dans la section de théologie, on a place trèsmal à propos les numéros CCLXXXÏ, CCLXXXII, CCLXXX1II et CCLXXXIV. Ces quatre ouvrages sont des éditions différentes d'un même livre , composé par un philosophe nommé Khiwyouan , parent et ministre de la gauche de Hoaï-wang, dynaste de la principauté de Thsou > dans le Kiang-nan , prince qui régnait à la fin du IV e siècle avant notre ère. C'est de là qu'est venu ce titre de Thsou thseu (pièces d'éloquence du royaume de Thsou) , que Fourmont a pris pour le nom d'un homme, authoris antiqui sic appellati. Cet ouvrage contient des déclamations morales qui n'ont aucun rapport avecla théologie.
CCXCI. Les mots Tchou-tseu sont encore pris pour le nom d'un auteur que Fourmont même soupçonne d'à-
voir été favorable aux Tao-sse. Ces mots signifient dif- Jerens philosophes ; et s'il eût jeté les yeux sur la table des chapitres, il y eût vu les noms de ces philosophes , Kiang-tseu , Lao-tseu , Kouan-yin-tseu , Hoaïnan-tseuj et beaucoup d'autres auteurs célèbres dont les écrits, de peu d'étendue, sont rassemblés dans cette collection.
CCCIV. Un ouvrage composé de cent soixante-trois volumes a paru a notre auteur un recueil de monumens relatifs à la cabale. Comme il est impossible d'entendre ici cette expression dans son sens naturel et primitif, il a sûrement voulu parler de cette science occulte dont le
4l4 MÉLANGES
principal objet est la recherche de la pierre philosophale. En Chine, ce n'est pas l'art de faire de l'or, c'est le remède universel, ou le breuvage d'immortalité, qui est le grand œuvre et le but des travaux de ces rêveurs, qui sont encore en doute sur les premières et les plus générales de toutes les lois de la nature. Mais ces extravagances n'ont pas assez de cours chez les gens instruits, pour donner naissance à des collections de cent soixante volumes. Celle dont il s'agit n'y a aucun rapport. Je ne saurais même la comparer qu'aux Mémoires de nos Académies. On y trouve une foule de dissertations sur le Ti-king, le Chou-king , le Thoung-kian , le Tao-teking; des Mémoires sur les monnaies, sur les antiquités, sur la chronologie, la littérature, etc.
K° CCCV. Fourmont avait-il oublié la valeur de la particule ti, qui forme les ordinaux quand on l'ajoute aux noms de nombre? Il traduit par Tractatus singularis de quinque elementis, les mots Ti ou thsaï-tseu chou j qui signifient le livre du cinquième poète ou romancier. Tel est le titre qu'on donne à Clii-naï'an, auteur célèbre du roman Chouï hou tchouan. C'est un ouvrage qui a seize volumes, et qui est du même genre que le San koue tchi > dont on a parlé plus haut. Ce dernier fait partie de la même collection , et son auteur est désigné- sur le frontispice même de l'exemplaire que Fourmont a eu sous les yeux, par le titre de Tijri thsaïtseu, le premier poète ou le premier romancier.
N° CCCVII. L'ouvrage intitulé Thaï-phingwan nian chou, est le livre d'un Jésuite, et mériterait à peine qu'on en parlât si Fourmont n'y eût encore commis sa méprise
ASIATIQUES. 4i5
ordinaire, en prenant pour un nom d'homme hs mois lliaï phing, qu! veulent dire profonde paix.
N° CCCXYIII. L'expression chinoise waï kho est rendue par cette phrase : Extraneorum 9 seu in locis extraneis colligi solitoium remediorum , etc. Mais wai kho signifie médecine externe, ou chirurgie, par opposition à la médecine interne, qu'on appelle neï kho. Le titre du livre suivant a été tronqué : ce n'est pas simplement , comme l'a écrit Fourmon* , wan ping, omnes morbi % mais wan ping hoeï tehun, le retour du printems (de la santé) après les maladies. Dans ces sortes d'ouvrages, l'indication des moyens curatifs suit immédiatement la description des symptômes , et la médecine des Chinois est encore trop peu avancée pour qu'on y sépare la thérapeutique de la nosographie.
N° CCCXXXI. Le titre de Chang-han tchang thou n'est pas aussi pompeux que l'imagine Fourmont , qui traduit : Tabula seu index rerum ad compescendam vulnerum tjrannidem idonearum. Il n'est question ni de blessures ni de tyrannie , et les mots où l'auteur a cru voir cette idée, signifient simplement péripneumonie, Jluxion de poitrine. Au titre suivant, il a pris le mot kieou , qui veut dire moxa> pour pustule > de sorte qu'au lieu de traduire : Ars pustulas acu chirurgica tollendi , il aurait dû dire : Art d'appliquer l'aiguille et le moxa.
N° CCCXLV. Opusculum quoddam ex almanachorum génère, est la définition qu'on donne de l'ouvrage intitulé Kouanyin ling kouo. Elle n'est pas trop inexacte, puisque ce volume est, sinon un almanach,
au moins une sorte de manuel pour jeter les sorts sous l'invocation du dieu Kouan-yin {Awalokitechouaru) '. Mais l'erreur de Fourmont, en cet endroit, consiste a traduire le nom même de cette divinité' bouddhique, dans lequel il n'est pas douteux qu'il a dû puiser cette explication tautologique : Documentum quo res longé prospicere aut provide re intelligens possit.
N° CCCLI. Le catalogue imprimé offre une faute non moins grave dans la traduction des mots ma-tiao phou, qui sont rendus par to*j ma-tiao universalia. Ma-tiao n'est point un nom d'homme , mais une sorte de jeu de loto , dont les règles exposées dans ce livre , n'ont rien de commun avec les universaux, ni avec les principes d'arithmétique, ou les documens sur les poids et mesures, la musique et les tons. Cette méprise a été reparée dans l'étiquette qu'on a placée sur ce volume, et où ou lit : Tractatus de ludo.
Enfin le titre du n° CCCLXII, que Fourmont rend par novœ editionis 3 Pequimi novum registrum, ad Nankimi rectum consensum, ne contient pas même les noms de ces deux villes ; il signifie : Règlement de la douane de Pe-sin (dans la province de l^che-kiang), pour les marchandises du midi, nouvelle édition. Ce livret peut offrir quelque intérêt : on y voit que les droits qu'il faut payer a cette douane célèbre s'élèvent à o,o552 d'once d'argent, pour une pièce de soie de première qualité; à o,o342, pour celle de seconde qualité; à 0,04268, par pièce de gaze fine; à o,o34i6, par pièce de gaze plus commune, etc.
1 Voyez ^ur ce dieu, le i** vol. de ces Mélanges, p. 177.
Quelque place qu'occupent ces observations critiques, elles ne sont qu'une très-petite partie de celles qu'on pourrait faire sur le catalogue de Fourmont ; mais elles suffisent, je pense, pour l'objet que je nie suis proposé. Elles ne sauraient, je le répète, rien diminuer de l'estime qu'on doit aux travaux de ce savant; mais je me suis cru obligé de donner une idée de l'imperfection de son catalogue, pour qu'on ne me reprochât pas d'avoir, sans nécessité , doublé la tâche qui m'était imposée , et par conséquent retardé l'époque où elle pourra être achevée. Tel a été l'objet des réflexions qu'on vient de lire : j'ai voulu que les personnes qui prennent quelque intérêt à ces matières, pussent d'avance jnger mon plan, et apprécier les raisons qui m'ont conduit à l'adopter ; qu'elles eussent une idée exacte du travail que j'ai entrepris, de futilité qu'il peut avoir, et des difficultés qu'il doit présenter, pour qu'elles ne m'accusassent pas d'y donner trop d'étendue, ou d'employer trop de tems à l'exécuter. Comme l'avantage qu'il peut procurer aux amateurs de la littérature chinoise est l'unique motif qui m'ait engagé à m'en charger, on peut croire que j'y consacrerai tout le tems que me laisseront d'autres travaux précédemment commencés. 11 pourrait arriver que l'attention et la curiosité de quelques personnes se trouvassent dirigées sur les nouveaux objets que je leur aurai indiqués; et l'on doit penser que je mettrai quelque empressement à jouir de la récompense flatteuse que j'obtiendrais, si , par l'effet des notices détaillées que j'en aurai données, les articles les plus intéressans de cette précieuse collection venaient enfin à trouver des lecteurs et des traducteurs.
T. If.
/ f l8 MÉLANGES
Les recherches préparatoires, nécessaires pour la rédaction d'un catalogue tel que celui dont je viens de parler, m'ont occupé plusieurs années. Il faut penser qu'aucun travail de quelque étendue n'a encore été fait en ce genre Les missionnaires ne s'étaient presque jamais occupés de l'histoire littéraire delà Chine : les savans d'Europe avaient en cela suivi leur exemple, et la bibliographie chinoise était une science à créer. Les recueils originaux que nous possédons sur ces matières, offrent des difficultés de plus d'un genre : le plus savant et le plus judicieux, celui de Ma-^ouan-lin , nous laisse au dépourvu pour tout ce qui est postérieur au tems où il écrivait. Quand un ouvrage manque de frontispice, ce qui arrive souvent , on est fort embarrassé pour retrouver la date, ainsi que les noms des auteurs et des éditeurs. C'est un usage assez ordinaire , comme on Ta vu plus haut \ que de faire allusion dans les titres à des particularités locales dont l'intelligence exige quelquefois de longues recherches. Les noms des musées et bibliothèques particulières , qu'on y inscrit assez souvent, sont habituellement empruntés au texte des livres classiques, et c'est là qu'il faut en chercher l'interprétation. Les noms d'auteurs et d'éditeurs sont la source de plusieurs autres difficultés : quand il s'agit de per-
1 Ci-dessus , pag. 4°».
sonnes très-connues à la Chine, on les désigne souvent par quelque appellation spéciale ou métaphorique , comme quand nous disons le Cygne de Mantoue , X Aigle de Meaiix, etc.; et rien n'est plus embarrassant que ces sortes de dénominations pour des étrangers. D'autres fois on abrège leurs noms , comme nous le faisons encore à l'égard de nos auteurs, en disant TuUius, Flaccus, etc., et cette espèce d'abréviation laisse beaucoup d'incertitude quand par malheur elle a fait disparaître le nom de famille, qui est la première partie de chaque nom d'homme , et la seule que l'on puisse chercher dans les dictionnaires. Le recours à ces derniers ouvrages entraîne encore beaucoup de longueurs. Les biographies qui font partie des grands ouvrages géographiques suivent l'ordre des divisions administratives de l'empire; de sorte que pour apprendre les circonstances de la vie d'un homme , il faut savoir d'avance dans quelle préfecture il est né, particularité qui tout justement est quelquefois celle que l'on ignore et que l'on désirerait connaître. Dans les dictionnaires historiques proprement dits , les noms de familles sont arrangés par consonnances , et distribués selon l'accent qui en règle la prononciation : de manière qu'avant d'en chercher un , oa doit s'assurer du mot avec lequel il rime , et de la note musicale que les nationaux y attachent. Tout cela sans doute offre moins de difficultés a la Chine qu'en Europe; mais ce que je viens de dire suffit pour faire voir qu'un travail bibliographique de cette espèce , appliqué a une collection un peu considérable , exigeait plus de tems et de soins qu'on n'aurait été porté à le supposer.
Mais le nombre et l'étendue des extraits qu'il m'a fallu faire pour èlre en 'état de donner, sur chaque ouvrage important, les détails historiques et Hitéraires qu'on est en droit de demander, loin de m'engager à resserrer mon plan, sont nu contraire ce qui m'a conduit à l'étendre et à l'agrandir. Puisque j'avais été conduit à lire et à traduire eu très grande partie les notices des bîbliograph chinois, j'ai pensé qu'il était possible de tirer de ces matériaux plus d'utilité qu'on n'en avait attendu; et au lie i de me borner à en extraire les renseîgnemens relatifs aux livres que nous possédons, j'ai imaginé qu'il pourrait être au moins aussi intéressant d'y puiser des notions sur les livres que nous n'avons pas encore. Le hasard, ou d'autres circonstances particulières ont pu diriger les missionnaires daus le choix des ouvrages qu'ils ont envoyés en î'urope, et ce qu'on pourrait dire de plus précis au sujet de ces ouvrages, ne saurait pourtant servir de base à, des considérations générales, applicables à la totalité des monumeus littéraires de la Chine. Le désir de donner un intérêt moins borné à l'ouvrage que j'avais entrepris, m'a donc fait encore une fois modifier le plan d'après lequel je compte disposer les nombreux matériaux que j'ai rassemblés. Les soixante-seize livres de l'histoire littéraire de Ma-touan-liu l , seront comme le texte auquel je rapporterai, sous la forme d'annotations, toutes les observations bibliographiques que je pourrai me procurer. J'en traduirai tous les articles, en ayant soin d'y joindre tous les éclaircissemens que me
fourniront d'autres ouvrages historiques. Comme les dé-
• Ci-dessus , pag.
pouillemeus du critique chinois embrassent la totalité des écrils de ses compatriotes, on aura, dans la simple reproduction de son travail, un tableau vaste et complet de la littérature chinoise de tous les âges; et les additions relatives à la biographie, qu'il sera indispensable d'y joindre, comprendront tout ce qu'on peut désirer de savoir sur les auteurs qui ont consacré leurs veilles a la philosophie , à l'histoire , aux sciences et à la poésie. En parcourant le cercle entier des livres composés a la Chine, ou rencontrera nécessairement ceux qui ont été apportés chez nous , et comme ce sont tout à la fois ceux qu'il est le plus facile d'étudier, et le plus pressant de faire connaître , on leur accordera proportionnellement un espace plus étendu. Une disposition typographique particulière et des tables affectées spécialement à celte division du catalogue, en rendront l'usage facile à ceux qui voudront y chercher des connaissances pratiques et des secours pour la lecture des ouvrages conservés dans nos bibliothèques. Des index étendus pour les noms des auteurs et pour les titres des livres, une histoire sommaire des monumens littéraires, où il sera traité de leur origine* de leur forme, de leurs divisions, et de tout ce qui a rapport à la typographie et à la librairie de la Chine, seront le complément naturel de ce travail. J'estime qu'il pourra former en tout deux volumes in-folio, et qu'il sera terminé dans l'espace de deux années.
Mes idées étaient depuis long-tems arrêtées sur le plan que je viens d'exposer, et j'en avais, déjà considérablement avancé l'exécution, quand la mort de M. Langlès, et l'honneur qu'on m'a fait en m'appelant à le
remplacer au cabinet des manuscrits orientaux de la Bibliothèque du roi, sont venus aggrandir le cercle de mes devoirs, et m 1 imposer des soins plus variés et plus pressons. 11 ne s'est plus agi des seuls livres chinois , mais de ceux de toutes les nations de l'Asie, parmi lesquels on devait se hâter de mettre ou de rétablir le classement si nécessaire au bien du service et à l'intérêt des recherches de littérature. Les derniers tems de la vie de mon prédécesseur laissaient beaucoup à désirer à cet égard : non-seulement les petites collections particulières introduites depuis le commencement de la révolution , les manuscrits isolés , acquis à des époques diverses, les hom- . mages et les dons offerts en différentes circonstances et qui s'étaient considérablement multipliés en plusieurs années, n'avaient pas été mis à la place qu'ils devaient occuper : ils avaient été déposés au hasard, à mesure de leur arrivée, et formaient, pour ainsi dire, autant de supplémens sans rapport entre eux , sans distinction de langues , sans catalogues, souvent même sans notices et sans numéros ; mais le désordre et la confusion auraient fini par pénétrer même dans ces parties de la collection dont le catalogue est imprimé depuis quatre-vingt-six ans, et qui sont connues par les dénominations S ancien fonds ou de fonds du roi, par un effet de cette disposition qui rend l'ordre plus difficile à maintenir qu'à établir, et de cette confiance aux habitudes de routine, aux connaissances locales et aux traditions individuelles qui devient quelquefois funeste aux grands établissemens littéraires et scientifiques. L'idée d'une refonte universelle et d'un catalogue général s'offrit dès l'abord à mon
esprit, et quoique feu M. Langlès nVût laisse aucune ébauche de ce grand travail , et qu'il ne parût même pas qu'il eût jamais songé à l'entreprendre, j'en plaçai l'exécution au nombre des devoirs les plus impérieux qoi me fussent échus en partage , et des services les plus împortans que ma situation me permît de rendre aux lettres asiatiques. Mon premier soin fut donc de m'assurer du concours de personnes instruites dans les langues que je ne savais pas , afin d'étendre à toutes les branches de la littérature orientale ces recherches qu'un seul homme ne saurait porter à la fois sur des objets si variés, et qui sont toujours d'autant plus longues et plus épineuses qu'elles sont plus consciencieuses et plus approfondies. Le zèle de M. Reinaud, qui travaille sous ma direction à la rédaction du catalogue en ce qui concerne les manuscrits arabes, turcs et persans, offre un motif d'espérer que cette importante partie du travail sera promptement terminée. J'ai profité avec empressement et reconnaissance du concours bénévole de quelques autres savans , jaloux de faire tourner leurs connaissances personnelles à l'avantage commun des gens de lettres. MM. E. Burnouf ët Lassen ont bien voulu consacrer un tems considérable à la révision , devenue nécessaire, du catalogue des manuscrits indiens, autrefois rédigé par Al. Hamilton, et les notes qu'ils y ont jointes, relativement à des manuscrits qui n'avaient pas été compris dans ce catalogue , et par-dessus tout , aux manuscrits en langue pali, qui n'avaient jamais été ouverts, sont pour la bibliothèque du roi, comme pour la littérature orientale , une véritable acquisition. Je suis encore
4*4 MÉLANGES redevable de beaucoup d'observations particulières et d'utiles conseils à la complaisance de MM. Et. Quatremère, Saint-Martin, Amédée Jaubert, Schulz, et de plusieurs autres que l'amour de l'étude attire sans cesse dans le précieux dépôt dont le soin m'est confié. C'est ainsi que le travail appelle toujours le travail, et que d'utiles communications sont amenées par la disposition à les accueillir et la ferme volonté d'en profiter.
Au milieu de ces efforts, les livres chinois, objets jusqu'ici d'une négligence toute particulière, ne pouvaient être oubliés. Plusieurs réclamaient les précautions les plus urgentes, si l'on voulait les préserver d'une destruction totale. Tous exigeaient des dispositions nouvelles, pour qu'il fût possible de satisfaire aux demandes, chaque jour plus répétées, des amateurs de la littérature chinoise. Ces livres, distribués pour la plupart en petits cahiers nombreux, cousus avec de la soie, couverts avec du papier, sont plus exposés que tous les autres à être dérangés, confondus, dépareillés, altérés par la poussière et l'humidité. Pour les rassembler quand ils ont été dispersés, et les remettre a leur place après qu'on les a consultés, il faut être en état de lire les titrés et les numéros placés sur les marges, ce qui exige quelque connaissance du chinois , du tems , et une attention particulière. Le plus sûr est de réunir tous ces cahiers en volumes, reliés à la manière européenne, de telle sorte, que, fixés pour toujours dans l'ordre convenable, ils ne puissent plus se séparer, se déchirer ou se perdre. Une telle disposition simplifie le service, assure la conservation , abrège les recherches , facilite les vérifications.
ASIATIQUES. . 4 j5
On s'est donc occupé de l'appliquer immédiatement aux plus précieux de ces ouvrages, en se promettant de l'étendre successivement à tous. 11 eût été à désirer, pour le salut de plusieurs, qu'une telle précaution eût été prise un siècle plus tôt.
Le véritable et solide intérêt pour les monumens littéraires de la Chine, né en France depuis dix ans, ne permet pas non plus de laisser, comme autrefois, les recueils incomplets, les suites interrompues, les grands corps d'ouvrages tronqués ou dépareillés. Il y a, sous ce rapport, des pertes à réparer, des lacunes à remplir, des vides de plusieurs genres à combler; mais les livres imprimés à la Chiue y sont à si bon marché, que de faibles sommes, appliquées à cet objet, satisferont à tous les besoins. D'ailleurs le cabinet du roi est déjà si riche en livres chinois, qu'il en coûtera fort peu pour en faire la collection la plus précieuse en ce genre qui existe sur le continent.
Le catalogue des livres chinois de la Bibliothèque du roi n'est donc plus une entreprise isolée, mais une portion d'une entreprise plus vaste, et par conséquent plus utile et plus digne de l'attention des savans. Il paraîtra vraisemblablement le premier, parce qu'il a été commencé avant les autres, et aussi parce que, malgré les obstacles dont il a été fait mention plus haut, la littérature chinoise est encore, de toutes celles des nations orientales, la plus régulière, la plus méthodique, celle où il est, par conséquent , plus aisé d'entreprendre et de mettre à fin des recherches de tout genre. Mais si l'activité de mes collaborateurs se soutient et peut s'accroître
encore , les autres parties du même ouvrage qui verront le jour successivement, contribueront puissamment à réveiller, en le dirigeant vers des objets vraiment utiles , le zèle des personnes qui se vouent à l'étude des langues asiatiques : car, malheureusement, des classes entières de manuscrits sont comme ces filons dont on connaît vaguement l'existence , et que personne ne s'occupe d'exploiter. On a bien plus songé jusqu'ici à accroître nos collections qu'à tirer parti de ce qu'elles contenaient. On a acheté beaucoup de manuscrits orientaux, et l'on n'a rien fait pour leur procurer des lecteurs, des traducteurs, des éditeurs. Il est bien tems qu'on adopte une marche différente. Il faut, sans doute, profiter de toutes les occasions pour augmenter ses richesses; mais il faut surtout faire un bon usage de celles que l'on possède déjà : car , que sont les plus vastes trésors sans l'ordre qui doit présider à leur arrangement, sans les descriptions méthodiques qui en font connaître la valeur, et sans l'activité qui seule peut les mettre en circulation?