‹ Mélanges asiatiques;Chapitre 28 sur 31 · DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE DE BERLIN · texte numérisé non relu

DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE DE BERLIN

La collection de livres chinois qui existe a la Bibliothèque royale de Berlin, se compose d'acquisitions faites à différentes époques. Le premier fonds d'ouvrages de cette espèce, formé d'environ trois cents volumes, fut acheté dans les établissemens de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, et particulièrement à Batavia , d'après les ordres de l'électeur Frédéric-Guillaume-le- Grand, et par l'entremise de G.-E. Rumpfius, et d'André Cleyer. A. Muller en a rédigé un petit catalogue, ou plutôt une simple liste , qui a été imprimée en une feuille , mais qui est devenue très-rare, et dont on ne possède pas d'exemplaires à la Bibliothèque de Berlin. Le même auteur donna, en i683, une deuxième partie de ce catalogue. Mentzel qui , après Muller, donna des soins à la collection naissante, l'enrichit particulièrement d'ouvrages de médecine et de botanique. Ce fut aussi de son

1 Vcrzeichniss der chinestschen und mandshuischen Rucher und Handschriften der kœniglichcn Bibliothek zu Berlin , mit einer Abbandlung iïber die Sprachc und Schrift der Cïguren ; von Julius Klaproth. Paris, kœnigl. Druckerei , i8«. In-fol. de 188 et 68 pages-

tems qu'on fit l'acquisition du Dictionnaire chinois-espagnol du P. F. Diaz, ouvrage qui procura à Mentzel le mérite de quelques faibles progrès dans la connaissance du chinois. Depuis la mort de ce savant, survenue en 1702, le fonds dont nous parlons n'avait éprouvé aucune augmentation; mais, en 1810, M. Klaproth Fenrichit de plusieurs ouvrages mandchous , chinois et mongols , qu'il s'était procurés pendant son voyage à la frontière de la

Chine, ou qui se trouvaient doubles dans sa collection

. . . . * particulière. Après avoir ainsi contribué à accroître les

ressources qu'on possédait à Berlin pour l'étude du chinois , et rassemblé plus de livres mandchous qu'on n'en trouve dans aucune bibliothèque de l'Europe, celle de Paris exceptée , M. Klaproth a jugé de son devoir de faire connaître, par un catalogue raisonné, cette partie de la Bibliothèque royale qui a servi à ses premiers travaux dans le chinois, et facilité ses premiers progrès.

11 a partagé ce catalogue en sept sections : la première est consacrée aux livres historiques et géographiques. On y distingue plusieurs ouvrages importans : le Tseu tchi thoung kian de Sse-ma-kouang, en cent vingt cahiers; l'Histoire de la dynastie des Kin > écrite en mandchou , et formant neuf cahiers ; la traduction mandchoue de l'ouvrage historique intitulé Kang-kian; l'Histoire de la dynastie des Ming en trente volumes petit in-folio, et quelques autres. En examinant toutes ces richesses historiques , M. Klaproth ne s'attache pas seulement a donner des notices bibliographiques exactes sur les livres, leurs auteurs, l'époque et les circonstances où ceux-ci ont écrit : il saisit une occasion qui s'offre assez t. 11. a3

rarement, celle de pouvoir imprimer des textes ou des phrases en caractères originaux , pour faire connaître, par des extraits étendus, la nature et le mérite particulier de chaque ouvrage, quelquefois même pour en tirer des morceaux utiles par eux-mêmes , et qu'il aurait eu difficilement les moyens de publier ailleurs. C'est ainsi quà propos du grand ouvrage de Sse raa-kouang , il donne une table chronologique des noms que les empereurs chinois ont coutume d'assigner à une ou plusieurs années de leur règne , et qui servent à dater les événemens, les actes publics et les transactions particulières. Fouquet 1 et Deshauterayes * avaient déjà donné des tables de ces noms d'années ; mais l'une et l'autre dépourvues des caractères originaux, et conséquemment d'un usage assez peu commode. M. Morrison 3 en a fait imprimer une troisième en profitant de l'avantage qu'il avait de posséder à sa disposition des types chinois ; mais cette dernière est peu correcte, et l'expression julienne des dates est presque toujours fausse , ainsi qu'on a eu occasion de le dire ailleurs 4 . Celle de M. Klaproth a tout a la fois le mérite de l'exactitude et de l'élégance. Les noms de chacune de ces petites périodes, dans lesquelles se subdivisent le règne de chaque empereur, sont imprimés en caractères chinois et en

1 Tabula chronologies Historiée si nie ce ; Rome, 1719. — Cest une feuille qui offre la traduction d'un tableau du même genre, compose* en chinois par un lettré dont le nom de famille était Kian. L'original et même la traduction sont assez rares en Europe.

a Dans le tom. XII de Y Histoire générale de la Chine du P. Mailla.

3 Dans son View 0/ China.

* Journal des Savons , 1818 , cahier de novembre , p. 658.

lettres latines, et le commencement en est marqué par Tannée du cycle sexagénaire, et Tannée julienne correspondante. C'est une table qui formerait un ornement et une partie indispensable de TArt de vérifier les dates, et elle occupe ici vingt-six pages în-folio.

En parlant de Thisloire des Kin , M. Klaproth entre dans quelques détails sur la fondation de cette dynastie, qui a été connue des Occidentaux sous le nom d'AItoun-khan, et dont les premiers princes appartenaient à la nation des Tcboutchi. M. Klaproth adopte la correction que nous avons proposée 1 pour le nom de cette nation de Tartares orientaux, communément désignés en chinois par deux caractères que Visdelou , Deguignes et Gaubil avaient lus Niu-*tchi, et qui doivent être prononcés Jou-tchi, pour représenter plus exactement le nom original. L'auteur cite en mandchou un long morceau du commencement de cette, histoire , avec la traduction en allemand. Il y a joint quelques notes explicatives dans lesquelles on reconnaît en général son exactitude accoutumée. Celle qui est relative à cette phrase : Djafakha ourse gemou bouriakha manggi (tous ceux qui avaient été pris s'étant enfuis) , laisse quelque doute. Il y a lieu de croire que le mot du texte qui ne se trouve dans aucun dictionnaire , comme le remarque M. Klaproth, offre une faute d'impression {bouriakha au lieu de bouroulakha) , comme on en rencontre souvent dans les livres mandchous.

1 Mém. de VAtod. des Inscript et Belles-Lett. , tora. VI , p. 3c)&. — Rech. sur les Long. tort. , tom. I , addit. cl correct, pour la p. io.

La notice sur l'histoire de la dynastie des Ming renferme , au sujet des grandes annales de la Chine , des détails plus exacts et plus clairs que ceux qu'on lit dans la préface de l'ouvrage du P. Mailla. On sait quelle erreur s'était accréditée en Europe, lors de la publication de ce dernier : les douze volumes in~4° dont il était composé donnèrent Jieu de penser qu'on allait posséder en français ce grand corps d'histoire, si célèbre dans l'Asie orientale, et dont les missionnaires avaient si souvent parlé; et le titre & Histoire générale delà Chine ou Annales de cet Empire, titre qui fut inscrit sur le frontispice, contribua sans doute à accréditer cette erreur. On n'imaginait pas que le P. Mailla n'avait fait autre chose que de rédiger un extrait d'un ouvrage qui n'est luimême qu'un extrait des Annales des dynasties, composé dans le XII e siècle par le célèbre Tchu-hi ,en y ajoutant un supplément et quelques éclaircissemens puisés à d'autres sources. Les grandes Annales , ou, comme les Chinois les nomment, les vingt-deux histoires, sont bien autrement volumineuses, et on doit le dire, elles sont infiniment plus intéressantes. Elles forment au moins 48o volumes chinois 1 , et la traduction remplirait bien 5o ou 60 volumes comme ceux du P. Mailla. Aussi ces Histoires contiennent-elles une foule de renseignemens curieux, dont les chroniques décharnées, qu'on a fait passer pour les Annales de la Chine, n'offrent pas le moindre vestige. On y trouve, indépendamment du récit des événe-

1 L'exemplaire qu'on en possède à la Bibliothèque du Roi est defectueu* en quelques endroits , et il aurait besoin d'être complète.

ASIATIQUES. Oi>7

mens qui constituent la chronique de l'empire et l'histoire de chaque règne, les pièces officielles auxquelles ils ont donné lieu , la vie des hommes célèbres par le rang qu'ils ont occupé, les actions qui les ont illustrés ou les ouvrages qu'ils ont composés , les tables chronologiques et généalogiques, la description géographique et statistique des pays soumis à l'Empire, et l'histoire des peuples étrangers qui ont eu des relations avec la Chine. M. Klaproth fait connaître les noms des auteurs auxquels on doit les vingt-deux parties de cette ma gni fique collection, qui n'est nulle part tout-à-fait complète, pas même à la Bibliothèque du Roi à Paris. Il donne ensuite la notice particulière de l'histoire des Ming, laquelle contient it\ livres de chroniques impériales, 75 livres de description, i3 livres de tables, et 120 livres de biographie et d'histoires diverses, en tout 332 livres.

La seconde division du catalogue de M. Klaproth, comprend les ouvrages lexicographiques et grammaticaux; le Miroir, ou Dictionnaire universel des langues chinoise et mandchoue , la grammaire du dernier de ces idiomes composée dans le premier par un auteur nommé Wouke et quelques dictionnaires chinois. Une notice trèsétendue est consacrée au premier de tous ces ouvrages, au dictionnaire universel , ou pour parler plus exactement, a l'encyclopédie élémentaire que les Mandchous ont fait composer. M. Klaproth , après avoir reproduit ce qu'il avait dit ailleurs 2 de l'origine de la nation

1 M. Klaproth renvoie, pour cet ouvrage, à la notice qui en a etc donnée dans les Iiech. sur les Long, tort., tom. I, p. 99. a Reise in den Kaukasus y u. s. w. $ tom. II , p, 547.

mandchoue, et de la dynastie qu'elle a donnée à la Chine, lait voir, par des vocabulaires comparatifs plus complets et plus nombreux que ceux de son Asie polyglotte », l'analogie marquée qui existe entre la langue des Mandchous et celle des peuples vulgairement nommés Tongouses, et qui habitent les bords de l'Eniseï, les pays de Mangaseya, de Nertchin, de Bargousin, de Yakout , les rivages de la mer d'Okhot, ainsi que de ceux qu'on nomme Lamouts ; ce vocabulaire occupe dixhuil pages. L'auteur rapporte ensuite, d'après Y Histoire des huit Bannières j ouvrage publié à Peking en langue mandchoue % la suite des soins que se sont donnés les empereurs tartares, tant pour accroître et enrichir leur idiome maternel, que pour en faire rédiger un dictionnaire complet. Pour le premier point , l'un des procédés les plus singuliers dont ils se soient avisés est, comme nous en avons fait la remarque ailleurs 3 , la transcription des monosyllabes chinois allongés par l'addition d'une ou de plusieurs syllabes choisies arbitrairement et au hasard, comme quand de tou (degré), ils ont fait doulefoun; de khe (minute), khemou; et ainsi de suite. La plus grande partie des termes scientifiques qui manquaient a l'idiome pauvre et barbare des Mandchous, avant la conquête de la Chine , ont été composés , on pourrait dire forgés, de cette manière, et c'est une cir-

1 Voyez YAsia polyglotta , p. 286, et l'atlas.

* Il existe de cet ouvrage mandchou une traduction russe faite par l'interprète Leontiew , et publiée à Pétersbourg en 1784, '6 vol. in-8°. Ce livre assez rare su trouve pourtant à Bibliothèque du Roi, et dans celle de la Société Asiatique.

* Recherxh. tartor-, tora. I , p. 1 34-

constance dont il est bon que les étymologistes tiennent compte dans les comparaisons qu'ils font entre les mots des différentes langues.

A l'égard de Tordre encyclopédique suivi dans leur dictionnaire, j'ai fait voir qu'il était imité de celui que les empereurs mongols au XIII e siècle, et peut-être d'autres nations tartares, à des époques plus anciennes , avaient adopté dans la rédaction des glossaires de leurs idiomes particuliers M. Klaprolh en donne le tableau complet avec les titres de chaqne section, en mandchou et en allemand. La totalité des mots de la langue se trouve, d'après cet ordre, distribuée en trente-six classes, formant deux cent quatre-vingt-douze sections, dont plusieurs contiennent un assez grand nombre de sousdivisions. Après les avoir donnés dans l'ordre même des matières , l'auteur a rédigé deux tables alphabétiques des titres de toutes ces divisions, en mandchou et en allemand, dans la vue d'aider les Européens qui auraient ce dictionnaire, à y trouver les mots qui se rapportent à chaque genre d'objets. C'est un des grands inconvéniens de l'ordre des matières, tel qu'il est établi darts ces sortes d'ouvrages , qu'on ne peut entreprendre d'y chercher un mot, a moins qu'on n'ait d'avance une notion assez exacte de la signification qui y est attachée; et le besoin d'un index régulier par ordre alphabétique se fait sentir à chaque occasion qu'on a de les consulter.

Les notices consacrées aux autres ouvrages lexicographiques ou grammaticaux , relatifs aux langues mandchoue ou chinoise, contiennent toutes des renseigne-

1 Ftecherch. tart., tom. I, p. 218.

36o MÉLANGES

mens bibliographiques plus ou moins curieux et trèsexacts. En attendant qu'on réunisse dans un traité général toutes les notions de ce genre qui sont indispensables aux étudians, rien n'est pins utile que de rectifier partiellement, et à mesure que l'occasion s'en présente , les erreurs graves et innombrables que Fourmont a accumulées dans son Catalogue des livres chinois de la Bibliothèque du Roi.

La troisième section du catalogue de M. Klaproth renferme les ouvrages de philosophie. Elle offre peu d articles remarquables , et la bibliothèque de Berlin ne contient, en ce genre, rien de comparable aux immenses collections que les missionnaires ont déposées dans la Bibliothèque royale, à Paris. La quatrième section , qui est consacrée aux romans, n'offre que quatre articles, et ne me fournira matière qu'à une seule observation. Le C/*ouï-hou-tckouan est , dit l'auteur, un roman semihistorique de la même nature que le célèbre ouvrage intitulé San-koue-tchi, celui que Fourmont a pris pour une histoire de la Chine pendant le III e siècle 1 ; mais il doit être beaucoup plus divertissant, à en juger par un proverbe que rapporte M. Klaproth : Les vieillards , dit ce proverbe, ne lisent pas le Chouï-hou, et les jeunes gens ne lisent pas le San-koue. M. Klaproth a traduit exactement ce titre de Chouï-hou-tchouan par les mots d' Histoire des Côtes ou des Rivages ( Geschichte der Kiisten.) Toutefois il convient d'ajouter que ces mots Chouï-hou ne doivent pas être pris ici dans le sens général de cotes ou rivages.* mais qu'ils font al-

1 Catal. ad caUem Grammat. Sinicot , p. 3^8

ASIATIQUES. 36l

% lusion à un passage du Livre des vers 1 , où le poète raconte qu'un ancien prince nommé Tan-fou > l'un des ancêtres du fondateur de la troisième dynastie, se voyant exposé , daus le petit état qu'il possédait , aux incursions des peuples occidentaux, quitta sa principauté avec une grande partie de ses sujets , suivit la rive occidentale des deux rivières de Tsiu et de Thsi % et vint s'établir au bas de la montagne Ki :

Koû koûng Tàn foù Lâï tchâo tseoù moù ; Tsoû SÎ CHOUi-HOÙ, Tchi iû Khi hoù , etc.

On vante les soins que Tan-fou prit de la princesse , sa femme, pendant ce voyage précipité, et Mencius cite cette anecdote 3 dans une occasion où il veut montrer a un roi de Thsi la différence entre les attachemens honnêtes que la vertu la plus sévère autorise, et les voluptés auxquelles ce prince avouait lui-même qu'il était trop livré. C'est dans cette phrase du Livre des vers qu'est pris le titre du roman dont nous parlons, et j'en fais la remarque parce qu'elle peut en amener une plus générale : c'est que par un effet de cette habitude où sont, à la Chine, les auteurs d'ouvrages d'imagination de faire de perpétuelles allusions et de fréquens emprunts aux principaux passages des livres classiques, qu'on suppose présens a la mémoire de tout homme instruit, une connaissance exacte de ces derniers est absolument néces-

1 Chi-king t Ta fa, 3 e ode, sir. a.

3 Conférez le Chou-king , p. 5o, de la traduction de Gaubil. 3 Liang-hoet-wang , a* partie.

saire , si Ton veut sentir la finesse de ces sortes de compositions , et entendre même les litres énigmatiques qu'elles portent. M. Klaproth n'a pas commis ici de contresens; mais, dans des occasions semblables, il en est échappé beaucoup à Fourmont, qui prenait pour des noms propres ces petites phrases détachées du texte des King, qui sont citées isolément, d'une manière plus ou moins incomplète, et privées par-la du sens qu'elles ont dans leur place naturelle. J'en ai cité ailleurs un grand nombre d'exemples.

Les ouvrages relatifs à l'art de guérir sont réunis, par M. Klaproth , dans la cinquième section , composée de treize articles. Ceux qui traitent spécialement de la doctrine physiologique et pathologique, des Chinois ne sauraient devenir intéressans qu'autant qu'on s'attacherait à en débrouiller le sujet, et c'est ce que M. Klaproth ne pouvait entreprendre dans un catalogue. Quoiqu'on ait vanté souvent les profondes connaissances des Chinois dans la semeïologie du pouls, Cleyer, Boyra, le P. Hervieu, Kaempfer, Ten-Rhyne, Dujardin, Bordeu, M. Lepage , et plusieurs autres qui ont écrit sur la médecine de ces peuples, n'ont pas encore réussi à en donner une idée juste. Il est plus facile de tirer parti des traités d'histoire naturelle : ceux-ci sont loin de mériter l'oubli où on les a laissés jusqu'à présent, et ils se distinguent au milieu de tous les ouvrages du même genre composés en Asie, par des descriptions soignées, des figures d'une exactitude remarquable, et presque toujours faites d'après nature, et enfin par une méthode qui est elle-même un phénomène assez singulier, eu égard a

l'antiquité où elle remonte. On en pourra prendre une notion dans les extraits de M. Klaproth, qui donne la traduction des tables des matières de plusieurs traités généraux de botanique et d'histoire naturelle médicale. Une légère inexactitude se fait remarquer au sujet du Traité du pouls , que l'auteur place sons le n° 6. Cet ouvrage n'a pas été traduit par André Cleyer, qui la fait imprimer sous son nom avec d'autres opuscules du même genre ; car ce médecin hessois n a jamais su le chinois : c'est le jésuite polonais Michel Boym , l'auteur de la Flore chinoise qui a rédigé toutes ces traductions , ainsi qu'on l'a fait voir dans la Biographie universelle 2 .

Les sixième et septième sections , numérotées septième et huitième par l'effet d'une erreur typographique, contiennent, Tune, les ouvrages publiés en Chine par les jésuites; l'autre, les mélanges et les fragmens. Pour les premiers, M. Klaproth a eu l'attention de rechercher les , noms européens des missionnaires qui les ont composés, noms souvent assez difficiles à reconnaître dans les transcriptions chinoises qu'on en a faites. Fourmont qui, dans le catalogue des livres chinois de la Bibliothèque du Roi avait un bien plus grand nombre d'ouvrages de ce genre à faire connaître, avait tout-à-fait négligé ce soin , quoiqu'il eût pu s'en acquitter plus facilement qu'un autre , ayant à sa disposition le Catalogus patrum Societatis Jesu 3 du P. Couplet, et l'original chinois de

T Flora sinensis; en latin; cet ouvrage, très-rare, a c'tc traduit en français dans la collection de Thévenot.

a Article Boym, a* vol., p. 437. — Voy. aussi Bayer, Mus. siruc, pr(rfat. % p. 29; et la Dissertafto de Glossosemeiotice.

3 Ad calcem Astronomiœ Europea, Dilingx, 1687 , in-4°.

ce livre, qu'il est très-facile de mettre en rapport avec la traduction. Quant à la dernière section, le seul ouvrage qui rae'rite d'y être distingué est la petite Encyclopédie intitulée Saîi thsaï thou hoeï , dont on possède à la Bibliothèque du Roi deux éditions, Tune chinoise et l'autre japonaise

M. Klaproth a placé à la suite de son catalogue , sous forme d'appendice , une dissertation sur l'écriture et la langue des Ouïgours a . Cette dissertation a été imprimée pour la première fois dans les Mines de l'Orient 3 , et pour la seconde fois , à la suite de l'addition allemande du Voyage au Caucase et en Géorgie 4 . L'auteur l'a séparée de cet ouvrage avec le sujet duquel elle n'avait pas un rapport direct, et au lieu de la joindre à la traduction française de son Voyage, qu'on vient de publier à Paris, il la donne ici avec quelques changemens et d'importantes additions. Toutefois, le fonds du mémoire est resté le même, et comme on peut le supposer connu des personnes que ces discussions intéressent , il suffira d'en rappeler rapidement les principaux points , en insistant de préférence sur les parties qui paraissent pour la première fois dans cette nouvelle édition.

1 On trouvera une notice très-détaillee de cette dernière édition dans le tom. XI des Notices et Extraits des manuscrits actuellement sous presse.

a 11 a été tiré quelques exemplaires de cette dissertation séparément , avec ce titre : Abhandlung iiher die Sprache und Schrift der Viguren. Nebst einem Wœrtcrvcrzeichnissc und anderen Vïgurischen Sprachproben , a us dem Kaiserlichen Uebersetzungshafe , zu Peking. Paris , i8ao. — Ces exemplaires n'ont paru qu'avec l'ouvrage entier.

3 Tome II , pag. 167.

4 Ràt€ in den KauAasus undnach Georgia , tom. II, p.

Les Ouïgours sont une des nations de la Tartane dont on a le plus parlé depuis un siècle, quoique ce n'ait pas été une des plus considérables. Visdelou Gaubil a etDeguignes 3 ont fait connaîtreles traditions des Chinois relatives à ce peuple , et d'autres écrivains lui ont attribué une antiquité et une prépondérance qu'il n'eut jamais. M. Klaproth est le premier qui ait réduit ces idées exagérées à leur juste valeur. Il s'est d'abord attaché à faire distinguer les Ouïgours du centre de la Tartane , des Ougors ou Yougors , des écrivains byzantins et des chroniques russes. Ces derniers vivaient dans les monts Oural, et le nom qu'on leur a donné vient vraisemblablement du mot Ostiak, Ougor, qui signifie haut, Ougorie, pays haut, contrée moutagneuse. La ressemblance des dénominations a produit une confusion que fait cesser la comparaison des langues. L'ougorien était de la famille des langues finnoises, et les Ouïgours, suivant les voyageurs du moyen âge, parlaient un dialecte turk; leur idiome, selon Rubruquis, était la racine des langages turk et koman 4 . Les noms des heures, tels que les enseignaient les astronomes ouïgours , nous ont été conservés par Ouloug-beg 5 , et ces noms sont entièrement turks. Le bureau des interprètes de Peking a fait

1 Hist. de la Tartarie, dans le supplément à la Bibliothèque orient, de d'Hcrbelot.

a Hist.de lu grande dynastie des Tang , dans les tom. XV et XVI des Mémoires concernant les Chinois.

3 Hist. des Huns , passim.

* Voy. de Rubruquis . ch. a8 , dans la collection de Bergeron , in-8°, pag. î io.

5 Èpochœ célébrions , Ed. Gravio , p. 87.

rédiger, entr'autres lexiques destinés a l'usage de ses agens un ample vocabulaire ouïgour : ce vocabulaire existe manuscrit à la Bibliothèque du Roi , et les mots qu'il contient sont presque tous turks. M. Klaproth n'avait connu d'abord ce vocabulaire que par les notices que le P. Àmiot en avait données ; mais depuis qu'il a pu le consulter, il en a mieux senti l'importance, et il a jugé que ce morceau méritait d'être publié en entier. 11 le donne donc ici, en joignant aux mots ouïgours, non pas les équivalens chinois qui les accompagnent dans l'original, ou la traduction que le P. Amiot en avait faite en français d'après ces derniers, mais une traduction allemande toute nouvelle, à laquelle il a joint beaucoup d'observations étymologiques. Le résultat d'un grand nombre de comparaisons lui a fait retrouver tous les mots de ce vocabulaire dans divers dialectes turks de la Tartarie, ou dans celui de Constantinople. Pour échantillon de la langue , M. Klaproth a fait imprimer aussi trois des quinze suppliques qui sont jointes au vocabulaire dans l'exemplaire de la Bibliothèque du Roi, mais il entre en peu de détails à ce sujet , et l'on fera bien de compléter ce qui en a été dit dans un autre ouvrage relatif aux mêmes matières 3 .

Divers passages d'Àboulghazi et de Raschideddin

1 J'ai le premier fait connaître l'existence de ce bureau , les circonstances de son institution et ses travaux , dans mes Recherches sur les Langues tartares , tom. I, p. 11S.

2 Mêm. concernant les Chinois , t. XIII. — Voyez aussi la dissertation sur l'étude des langues étrangères chez les Chinois, dans le Magasin Encyclopédique t et ci-dessus p. zfà.

3 licch. sur les Langues tartares , tom. I, p. et suivantes.

servent à établir les faits historiques qui ont rapport à l'origine et aux principaux établissemens des Ouïgours. M. Klaproth y ajoute des citations d'Aboulfaradje, de Plan-carpin , de Rubruquis , d'après lesquelles on peut se former une ide'e de la situation que ces peuples occupaient au XIII e siècle , et il recherche ensuite dans les annales de la Chine, les menlions qu'on a faites d'eux, depuis le premier siècle avant notre ère , jusqu'à l'irruption des Mongols, Les extraits des auteurs chinois sont exactement traduits et présentés sans discussion. M. Klaproth propose seulement une conjecture au sujet des Hoeï-hou : il pense que ces peuples nomades des bords de la Selinga , sont les mêmes que les Ouïgours. Il est principalement guidé, dans ce rapprochement , comme il l'avoue lui-même, par l'analogie des noms, et c'était aussi ce qui avait conduit les PP. Gaubil et Visdelou a admettre l'identité de ces deux peuples, sans penser même qu'il fût nécessaire de s'expliquer à cet égard. Nous avons proposé nous-mêmes quelques vues sur cette question historique 1 qui nous parait avoir encore besoin d'éclaircissement. L'auteur croit aussi que l'un des^ noms donnés aux Ouïgours par les Chinois, Tchhe-sse (conducteurs de chars), doit être lu Kiu-sse , ce qui est possible, et que ce pourrait être une transcription du nom des Ous , ou Uzes; mais ce dernier rapprochement ne nous semble pas admissible. Le nom de Ous, écrit par les Chinois Dusse , et par les Musulmans Ghoz , commence par une gutturale faible , ou voyelle articulée qu'on n'a jamais pu prendre pour un K. Il serait du

* Ouvrage cité , p. 3a3.

moins très-difficile de citer des exemples d'un pareil changement dans les langues des peuples dont nous parlons.

Une section particulière du mémoire traite de l'écriture des Ouïgours , d'après les histoires des Mongols écrites en chinois et en mandchou, et d'après Abdulrisak , Ahmed ibn arabschah , et nos voyageurs du moyen âge. Tout le monde sait à présent que l'alphabet des Ouïgours, dérivé de celui que les missionnaires syriens avaient porté dans la Tartane , y a lui-même donné naissance aux alphabets qu'ont successivement adoptés les sujets deTchingkis-khan, et les nouveaux conquérans de la Chine. Nous avons tant insisté nous-mêmes sur toutes ces particularités dans un ouvrage consacré à l'histoire littéraire de la Tartarie, que nous ne pourrions que nous répéter en analysant ce qu'en dit M. Klaproth , f t nous aimons mieux renvoyer aux chapitres II et VI de cet ouvrage , le lecteur français curieux de connaître les principaux résultats de ces recherches.

Ces résultats n'avaient pas encore été contestés, quand M. I.J. Schmidt, auteur de plusieurs traductions celet et mongoles , de divers livres de la Bible , envoya aux Mines de l'Orient , sous le titre à' Objections contre Vhypothèse de M. Klaproth , une dissertation critique qui a paru dans le tome VI de cet estimable recueil. L'objet de M. Schmidt est de prouver, i° que M. Klaproth n'a pas eu d'autorités suffisantes pour les assertions qu'il a émises, et qu'on peut révoquer en doute l'authenticité des échantillons qu'il a donnés de la langue et de l'écriture des Ouïgours ; 2° que l'écriture

actuelle des Mongols n'a pas été empruntée par ceux-ci d'un peuple de race turke nommé Ouïgours , mais qu'elle est de l'invention des Mongols eux-mêmes; 3° que les noms (TOuïgour et de Tangut désignent un même peuple et un même pays, et que les Ouïgours n'étaient pas Turks, mais Tibétains. M. Klaproth, attaqué ainsi dans les bases mêmes d'un travail important, ne tarda pas à répondre de plusieurs manières à son docte adversaire ; mais la réplique qu'il joint ici sous la forme d'un post-scriptum à sa dissertation , doit être considérée comme contenant son opinion bien arrêtée sur ces questions. Les textes mêmes des écrivains persans, turks, chinois et européens qu'il avait déjà cités, sur l'adoption de l'écriture ouïgoure par les Mongols , lui paraissent propres à satisfaire aux deux premières difficultés , en écartant loin de lui l'idée de toute supposition ou création (Schœpfung) de caractères , pour employer l'expression de M. Schmidt. Les manuscrits turks où cette écriture ouïgoure est employée, et qu'on trouve dans un grand nombre de bibliothèques, montrent assez qu'elle n'a pas été inventée à plaisir par des Européens. Il manque encore , pour contenter le critique de Pétersbourg, un témoignage matériel , directement contraire à son assertion : ce serait un manuscrit en langue turke , antérieur à la dynastie de Tchingkis-khan. A défaut des monumens de ce genre, que le tems a pu détruire, ou qui ne sont pas encore venus en Europe , il reste la tradition qui a été conservée par Arabschah et plusieurs autres, et selon laquelle les Ouïgours ont été les premiers scribes employés par les empereurs mongols. Quant T. 11. 24

à l'identité supposée des Ouïgours et des Tangutains, en faveur de laquelle M. Schmidt invoque un passage mongol où ces deux noms- sont présentés comme synonymes, M. Klaprolh en donne pour raison les événemens qui , avant le tems de Tchingkis-khan , avaient amené les Ouïgours dans le Tangut, de sorte qu'on pouvait indifféremment désigner les habitans de cette contrée, soit par le nom qu'ils avaient porté auparavant, soit par celui du pays qu'ils habitaient alors. L'attribution constante de la dénomination d'ouïgoure, a une tribu de la race turke, est do reste bien établie par cent autorités , toutes positives , quoique postérieures à l'invasion des Mongols. 11 faut pincer au premier rang un passage trèscurieux de Raschid-eddin , cité par M. Saint-Martin \ et suivant lequel Mangou-khan avaiuà sa cour des interprètt-s ou écrivains pour traduire ses ordres en persan , en chinois, en tibétain, en tangutain et en ouïgour. Abdallah Beïdhawi dit de même que la religion de Bouddha se répandit dans l'Inde, le Kaschemir, le Tibet, le Khalai, le Tangut ut \ Ouïgour a .Si, comme le pense M. Schmidt , les Ouïgours étaient les mêmes que les Tangutains, il y aurait, tout à la fois, dans ces deux passages, un double emploi et une omission grave : car les Tangutains y seraient désignés deux fois, sous deux noms différens , et les Turks n'y seraient pas nommés du tout, quoiqu'ils formassent, suivant la remarque de M. Klaproth, une partie notable et très-importante des nations soumises à Mangou-khan.

1 Mém. sur l'Arménie , tom. II, p. 275.

* Hhtoria Siftensis , p. $0.

Le volume que nous venons d'analyser est imprimé avec beaucoup de soin , et il doit être permis de le faire observer avec plaisir, à l'égard du catalogue de la Bibliothèque royale de Berlin, sorti des presses de l'imprimerie royale de Paris. Les passages persans, turks, mandchous et mongols qu'on y trouve souvent cités, et dont quelques-uns sont assez considérables , ne sont pas moins remarquables sous le rapport de Pexécution typographique. Les types chinois qui s'y montrent à chaque page, offrent de bons modèles de cette espèce d'écriture qui tient le milieu entre les caractères carrés et les caractères cursifs ; et ceux qui ont servi à l'impression de la table des noms d' années , quoique très-petits, sont en général aussi corrects qu'élégans. Enfin, pour qu'il n'y eût pas de place perdue , M. Klaproth a employé , au lieu de vignettes et de culs-de-lampes, des sceaux en caractères antiques, et d'autres signes gravés en bois, et qui donnent une bonne idée de la calligraphie chinoise appliquée aux objets de cette nature. Une circonstance qui n'ajoute rien au mérite de l'ouvrage, mais qui peut bien en augmenter la valeur, c'est qu'il n'a été tiré qu'à deux cents exemplaires, dont le plus grand nombre aura sans doute été porté dans la patrie de l'auteur.

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