AU RÉDACTEUR DU JOURNAL ASIATIQUE
«J» f.'*.TAT ET LM FIOGBU
DE LA LITTÉRATURE CHINOISE EN EUROPE (l822).
J'approuve beaucoup voire idée, Monsieur, et je crois que le public vous saura gré de lui présenter annuellement, dans le premier cahier du Journal Asiatique , un résumé des travaux qui auront été exécutés, et le tableau des progrès qu'aura faits, dans le cours de Tannée précédente, chacune de ces branches de connaissances qu'on réunit chez nous sous la dénomination de littérature orientale. Je serai très-empressé de vous remettre, pour la partie dont je m'occupe, les notes dont vous pourrez avoir besoin, et je commencerai, dès aujourd'hui, à m'acquitter d'une lâche que je m'impose avec plaisir. Il faut seulement, pour cette fois, que vous me permettiez de vous entretenir un peu plus longuement que cela ne sera nécessaire à l'avenir. J'ai à vous rendre compte des travaux de plusieurs années; et d'ailleurs la littérature chinoise a éprouvé depuis peu un mouvement progressif si marqué, elle est maintenant dans un état si différent de celui où elle était il n'y a pas plus de dix ans, que je ne puis me refuser à la satisfaction de vous
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rappeler les circonstances qui ont amené cette heureuse révolution.
Vous n'ignorez pas , Monsieur, combien l'étude de la langue chinoise a été mal dirigée pendant deux siècles. Les missionnaires , qui y avaient fait de très-grands progrès, n'avaient pas donné leur secret aux savans d'Europe. Quelques-uns des premiers avaient laissé accréditer l'idée que la vie d'un homme était trop courte pour apprendre h lire les caractères, et néanmoins plusieurs d'entre eux démentaient, par leur propre exemple, cette opinion si absurde en elle-même. Quant a ceux qui, sans aller en Chine, avaient voulu marcher sur leurs traces, ils avaient pour la plupart suivi une si mauvaise route , que c'eût été merveille si, dans toute leur vie, elle les eût conduits au but. L'analyse la plus simple , la méthode la plus naturelle leur étaient inconnues. On avait fait des caractères chinois comme des hiéroglyphes mystérieux , qu'on ne pouvait entendre que par une sorte de divination. Aussi la découverte la plus insignifiante en ce genre était-elle payée par l'admiration générale. 'Si l'on eût parlé d'expliquer Confucius ou de traduire un roman chinois, les lettres de Cuper ou de Lacroze, d'Holstenius ou de Peiresc eussent annoncé ce prodige au monde savant. Une centaine de caractères, dont la forme et le sens étaient défigurés comme à l'envi par les graveurs et les dissecteurs , faisaient une réputation brillante en ce genre. C'est ainsi que Spizelius, Menzelius, Tenzelius, André Muller, Masson, ont passe dans leur tems pour savoir le chinois; leurs essais si vantés alors sont maintenant tombés dans un oubli mérité. Hy de , Bayer,
Etienne Fourmont, mieux servis par leurs correspondans de la Chine, avaient acquis des connaissances un peu plus étendues; mais leurs ouvrages, dont, l'imperfection est maintenant bien reconnue , ne pouvaient servir à répandre du jour sur une matière où de si faibles progrès leur avaient coûté tant de peines. Fourmont même fit tort à ses travaux à force d'en exagérer l'importance et les difficultés. On le laissa jouir tout seul d'une conquête qui avait épuisé ses forces, et dont on ne le voyait tirer aucun fruit. Ses deux élèves furent ses meilleurs ouvrages : dirigés par lui vers l'étude du chinois, Deguignes et Deshauterayes acquirent une connaissance assez approfondie du kou-wen, et surent en tirer parti pour des recherches historiques d'une grande utilité. On ne voit pas qu'ils se soient occupés du kouan-hoa, ni par conséquent de la littérature proprement dite. On ne voit pas surtout qu'ils aient rien fait pour se donner des successeurs ou des collaborateurs. Il semblait que le mérite de savoir le chinois fût plus grand tant qu'on le possédait seul. On s'en montrait jaloux, comme d'un trésor qui eût perdu a être partagé. Aussi quand, des deux seuls Français (sans compter les missionnaires) qui eussent été en état de lire les ouvrages chinois , Deguignes mourut le dernier en 1800, il ne se trouva personne pour recueillir son héritage littéraire. L'étude du chinois redevint ce qu'elle avait été avant lui , une étude mystérieuse, vague et insignifiante. On s'occupa de minuties; on annonça des dictionnaires sans avoir lu un seul livre ; on vanta les beautés de la langue sans la savoir ; on disputa sans fin sur la forme et l'orthographe des caractères ;
on en inséra dans de petites dissertations, pour éblouir les lecteurs et en imposer sur la nullité du fonds par la magie de ces hrillans accessoires. De Murr et Hager, hommes d'ailleurs d'un grand mérite, me paraissent avoir trop cédé à cette disposition puérile. 11 semblait alors à quelques personnes que l'emploi des caractères exotiques devait donner un certain relief à leurs ouvrages, comme si la connaissance d'une langue difficile était un titre de gloire, lors même qu'on n'en fait aucun usage. M. Montucci ne tarda pas à appeler les amateurs de la langue chinoise à des travaux plus judicieux, et M. Klaproth» donnant des exemples au lieu de préceptes, montra, par d'heureux essais , comment on pouvait faire tourner la o m laissan ce de cet idiome au profil de l'histoire et de la géographie. Je commençais alors à recueillir les fruits de six années d'études, que le défaut de secours, et d'autres circonstances que je ne veux pas rappeler , m'avaient rendues fort pénibles. J'avais , comme dit Confiicius , fait en cent ce qu'un autre eût pu faire en dix. A cette époque, quatre ou cinq personnes pouvaient se flatter en Europe d'avoir acquis, à force de peine et de patience, l'intelligence des livres chinois. Mais le moment approchait où elle devait être ouverte à tous ceux qui voudraient la mériter par un peu de zèle et d'application. Deux circonstances hâtèrent ce moment : la publication du Dictionnaire du P. Basile de Glemona, que M. Deguignes le fils prit la peine de faire imprimer, et la création d'une chaire de langue et de littérature chinoises au Collège royal.
J'aurais maintenant à vous rendre compte des efforts
qui ont été faits depuis huit ans pour étendre et propager en France la connaissance du chinois ; mais la part que j'y ai prise est le motif même qui m'empêche de m'y arrêter. On n'aurait pu prévoir, il y a quelques années, le succès dont ils ont été couronnés, et dont le Journal Asiatique a déjà offert les preuves incontestables. Il en coûtera moins maintenant de traduire un livre entier, qu'il n'en eût coûté aux Muller et aux Menzelius pour donner l'analyse de quatre ou cinq caractères. C'est qu'enfin l'étude de la langue a été dirigée d'après une méthode philosophique, et qu'on a cessé de s'attacher aux accessoires, en négligeant le principal. Qu'il me soit permis de remarquer qu'un cours public était le meilleur, et peut-être le seul moyen d'atteindre ce résultat. Il est impossible qu'une douzaine d'hommes studieux s'assemblent régulièrement pour s'occuper d'un objet quelconque, sans que leurs idées ne s'étendent et ne se rectifient. C'est l'effet de toute réunion peu nombreuse, que la vérité s'y découvre, et que l'erreur et les préjugés s'y dissipent comme d'eux-mêmes. J'ai eu d'ailleurs ce bonheur particulier dans mes leçons, qu'attirés parl'impor* tance des questions de métaphysique et de haute litté' rature qui se rattachent à l'étude de la langue chinoise, des hommes d'un esprit supérieur sont constamment venus m'apporter leurs lumières et m'imposer l'heureuse nécessité d'être toujours clair, précis et méthodique. Je ne sais s'ils ont appris de moi un peu de chinois ; mais je leur ai , moi , une bien plus grande obligation , puisqu'ils m'ont instruit à enseigner ce que je savais, et m'ont fait un devoir d'apprendre ce que je ne savais pas.
De tels disciples m'ont été fort utiles quand j'ai rédigé , sous la forme d'une grammaire, les élémens qui offrent le précis de mes dictées, et qui seront désormais le texte de mes leçons. Ce petit volume, dont le plan a reçu quelque approbation , doit contribuer à répandre au dehors l'intelligence du chinois, s'il m'est permis de juger de l'avenir par le passé, et du public par mes auditeurs.
Une circonstance heureuse a concouru avec celles dont je viens de parler. A l'exemple de l'honorable traducteur du Code pénal des Mandchous, les Anglais, maîtres du commerce de Canton , ont commencé à s'occuper de lit^ térature chinoise. Un missionnaire protestant (dans toutes les communions le zèle de la religion marche de concert avec le zèle de la science) a entrepris, et partiellement achevé de grands ouvrages. Le dictionnaire de M. Morrison, supérieur sous plusieurs rapports à celui du Père Basile , est surtout préférable à celui-ci pour l'intelligence de la langue vulgaire. L'un et l'autre réunis peuvent être d'un grand secours aux étudians. Par malheur, les livres imprimés aux Indes seront toujours peu répandus sur le continent , et leur utilité restreinte à un petit nombre de personnes. Il eût toutefois été fort injuste de passer ceux-là sous silence. Les Anglais ont plus fait que nous dans ces derniers tems ; car leurs travaux sur la langue chinoise sont maintenant presqu'au niveau des nôtres , et nous avons beaucoup à travailler pour soutenir la réputation de supériorité que nos missionnaires nous avaient acquise, et que W. Jones lui-même avait reconnue.
La position des savans anglais , les moyens pécuniaires dont ils disposent, et qui sont tels qu'on croirait faire un singulier acte de munificence en accordant pour un ouvrage d'érudition la centième partie de ce que leur coûte, à Macao, l'impression d'un seul dictionnaire (i); tout cela donne quelque désavantage aux littérateurs d'Europe , qui sont souvent plus embarrassés de publier un livre que de le faire. Mais si nous pouvons être devancés par ces heureux émules dans la publication des textes, et de tout ce qui exige de grands frais d'impression, nous avons pour dédommagement la critique historique, où nous conserverons long-tems l'avance que nous ont procurée les travaux des Gaubil , des Mailla , des Visdelou , des Deguignes , des Klaproth. En marchant sur leurs traces , que de choses ne pouvons-nous pas faire à Paris, à la Bibliothèque du Roi, qu'on ne pourrait tenter, dont on ne s'aviserait même pas a Canton , ou au collège anglo-chinois de Malacca ! Les savans des deux nations peuvent se partager la tâche , et s'acquitter chacun de leur côté de la portion qui leur sera dévolue, au grand avantage des lettres et de la vérité. Moins bien placés pour découvrir et pour recueillir des matériaux, nous sommes plus en état de comparer et de discuter. Nous sommes surtout plus disposés a dédaigner une futile rivalité, à rendre justice aux efforts de nos concurrens, et par conséquent aen profiter. L'avantage en pareil cas reste toujours au moins partial. Nous nous servirons
1 Le Dictionnaire de M. Morrison doit coûter dix mille livres sterling. La compagnie des Indes fait les frais de cet ouvrage, et abandonne l\!d ition en présent à Tailleur.
du Dictionnaire de M. Morrison pour traduire, et peutêtre dans dix ans fera-t-ou encore à Macao des tables chronologiques de l'empire chinois, sans avoir lu l'histoire des Huns.
Toutefois, il est juste de le dire, un honorable changement s'est opéré dans l'esprit de ceux qui cultivent la littérature chinoise. Ils sentent le besoin d'avoir des collaborateurs, et ils les appellent de toutes leurs forces. Les premiers qui avaient abordé cette étude voulaient garder tout pour eux , parce qu'ils possédaient peu de choses. Ceux d'à présent veulent communiquer ce qu'ils ont acquis , parce qu'ils sont riches , et qu'ils sentent qu'ils le deviendront davantage en partageaut. Que de travaux, en effet, dont un seul homme ne saurait se charger, et qu'une réunion de personnes laborieuses peut seule entreprendre sans témérité ! Tirer des livres chinois les matériaux d'un dictionnaire historique et géographique, comme la Bibliothèque orientale de d'Herbelot; compléter l'histoire de la Tartarie, du Tibet, de l'Inde au-delà du Gange, du Japon; étendre et rectifier nos connaissances géographiques sur l'intérieur de toutes ces contrées; traduire les livres sacrés de Bouddha , dont les originaux indiens sont vraisemblablement perdus pour nous, ceux des adorateurs du Logos (Tao-sse), que nos missionnaires ont pour la plupart traités avec un dédain si injuste et si mal entendu; extraire des ouvrages encyclopédiques ou spéciaux les notions relatives à l'histoire naturelle, aux arts utiles, aux procédés mécaniques; faire connaître , par des traductions complètes ou des analyses étendues, les pièces de théâtre, les meilleurs ro-
nians, les recueils de poésie; voilà une partie de ce qu'il faudrait faire, et, j'ose le dire, de ce que nous ferons , si nos efforts pour aplanir la route et ouvrir l'accès au* étudians, ne demeurent pas absolument infructueux.
Je tirerai celte assurance du changement même qui s'est opéré dans les idées, et de la multitude des notions fausses qui ont disparu depuis quelques années. Rappelez-vous, Monsieur, ce qu'on pensait encore des Chinois en 1812; les disputes dont ils étaient l'objet; l'ignorance et les préjugés que les écrits mêmes des missionnaires Savaient pu complètement effacer. L'étude de la langue et de l'écriture chinoises exigeait, disait-on , la vie d'un homme : or, je ne parlerai ici ni de sir Georges Staunton, ni de M. Klaproth, dont les travaux sont hors de rang, et ont d'ailleurs devancé l'époque dont je parle ; mais MM. Morrison, Milne, Marshman, M. Tboms, imprimeur de la Compagnie à Macao, et plusieurs autres, les ont apprises en quelques années; et, pour ne citer parmi les Français que celui qui a enrichi votre dernier numéro d'une intéressante traduction , M. F. Fresnel n'a pas mis deux années pour être en état de lire et d'interpréter des ouvrages aussi difficiles que le sont les romans '. On vantait beaucoup le mécanisme de l'écriture, et bien des gens l'admiraient sur parole : trois grammaires, autant de dictionnaires, un excellent supplément
1 A Fepoque où cette lettre fut écrite, M. Stanislas Julien n'avait pas encore donné sa traduction de Mcng-tseu. 11 faut ajouter son exemple à ceux qui prouvent qu'on peut maintenant acquérir en fort peu de teins des connaissances très-approfoncîies en fait de langue chinoise.
au vocabulaire du P. Basile, ont réduit l'idée qu'on s'en formait h sa jusle valeur; et des règles pratiques, restreintes à ce qu'elles ont d'utile et d'applicable, ont remplacé les suppositions vagues et les notions erronées. On a déchiffré la plus antique inscription de la Chine , recherché dans les écritures modernes ce qui restait de vestiges des plus anciennes, et tracé par les faits l'histoire de l'invention des caractères chinois, et de leur diverses transformations , depuis la représentation directe des objets matériels, aux époques les plus reculées de l'histoire, jusqu'aux moyens postérieurement imaginés par les Japonais et les Coréens , pour exprimer des syllabes et constituer un alphabet. Sur la parole d'un missionnaire peu instruit, on répétait sans cesse que les Chinois étaient le plus ignorant des peuples en géographie, et qu'avant les jésuites, ils ne connaissaient pas même les pays situés au nord de la Grande -Muraille et des déserts de Sable. On les a vengés de ce reproche, toujours par des faits , en montrant que leurs frontières avaient été portées jusque sur la mer Caspienne; que des provinces de Perse avaient été réunies à l'empire, qu'ils avaient connu jusqu'aux Lupones de la carte de Peutinger 1 ; et qu'en un mot c'était chez eux qu'il fallait chercher des renseignemens précis sur l'histoire et la géographie physique et politique de la Boukharie et du Mawar-ennahar. On a tiré d'un de leurs livres la description la plus complète qu'on possède encore du Camboge; on s'est servi de leurs cartes et de leurs relations
1 Peuplade du nord du Caucase , inconnue à tous les autres peuples , si ce n'est aux Arméniens.
pour éclaircir un grand nombre de points obscurs de la géographie de l'Asie, dans le moyen âge; et le plus beau travail qu'on ait encore exécuté en ce genre, aura pour base les descriptions et les itinéraires des Chinois. On a déjà vu deux exemples remarquables du parti qu'on en pouvait tirer. Deux archipels , inconnus a nos navigateurs, ont passé des cartes chinoises sur les nôtres, et cette double découverte est un résultat plus avantageux à la géographie, et il a été obtenu à moins de frais que ceux de certains voyages de long cours. On disait que ces peuples avaient toujours négligé l'étude des langues étrangères ; mais le nom qu'ils donnent à la langue samskrite ayant été reconnu, on a trouvé qu'ils avaient des dictionnaires samskrits; que leurs savans avaient fait des traductions d'ouvrages indiens et tibétains ; on a appris aussi , non sans quelque étonnement , qu'ils possédaient des dictionnaires polyglottes, et qu'il y avait, depuis six siècles, à Peking, un collège pour l'enseignement des langues occidentales , ainsi qu'une institution pour les jeunes de langues et les interprètes. On a fait plus : on s'est aidé des documens renfermes dans leurs livres historiques , pour tracer, avec le secours des langues, l'origine et la descendance des tribus de races diverses dans la haute Asie; et votre précédent numéro annonçait un nouveau travail, où l'emploi des mêmes moyens amènera sans doute des résultats encore plus précis. On supposait que les Chinois avaient toujours été sans communication avec les nations de l'Occident ; mais on n'a pas seulement retrouvé dans leurs livres les détails les plus exacts sur ce commerce de la soie , dont le
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terme oriental était inconnu et livré aux disputes des savans; ou a découvert , dans la liste des patriarches, successeurs de Bouddha, un monument du plus haut intérêt pour la chronologie orientale et l'histoire ancienne de THindoustan. On a montre les principes pythagori ciens et platoniciens enseignés par leurs philosophes avant l'époque de Platon et de Pythagore, le nom ineffable de JEHOVAH, le dogme du Logos et celui de la triade platonique , j'ai presque dit le secret des mystères, dans un ouvrage chinois du cinquième siècle avant notre ère. Les idées qu'on s'était formées des mœurs, des habitudes et des institutions du peuple chinois, n'ont pas été moins complètement réformées par la traduction des ouvrages de législation, de philosophie ou de littérature qui ont paru depuis dix ans , soit en France, soit en Angleterre. Généralement, et en toute matière, c'était sur des passages extraits des livres chinois et traduits par les missionnaires qu'on avait raisonné. Le sens en était toujours incertain, et l'interprétation sujette à la controverse. Maintenant ce sont les originaux que l'on consulte et que l'on cite, avec autant de facilité que de sécurité. Ces ouvrages sont devenus l'une des sources qu'il n'est plus permis à la critique de négliger.
Je n'ai d'autre objet, Monsieur, en vous rappelant tous ces faits , que de répondre à votre question sur les progrès que la littérature chinoise a pu faire depuis dix ans. Vous voyez que ces progrès sont immenses , et que, par leur nature , ils ne peuvent manquer d'en amener d'autres plus considérables encore. Cette étude a pris un des premiers rangs parmi les branches de la littéra-
ture asiatique , et il est désormais impossible qu'elle le perde. On étudiera le chinois , comme le samskrit ou Farabe, si l'on veut acquérir des idées nouvelles , des notions justes, des connaissances positives sur l'homme et sur la nature, sur le présent et sur le passé, dans un espacé qui embrasse la moitié de l'Asie , et qui comprend le tiers de la race humaine; on l'étudiera pour compléter l'histoire des émigrations des peuples , des révolutions de l'ancien monde et du moyen âge , de la marche et des aberrations de l'esprit humain, et pour tracer, sur un plan plus vaste, le tableau des croyances et des doctrines , et le catalogue des erreurs, bien plus riche et presque aussi intéressant que celui des vérités. Les motifs qui ont appelé à cette étude Gaubil . Prémare , Deguignes, qni, malgré les difficultés dont on la croyait entourée, sollicitèrent tant de fois Leibnitz et Fréret, ces motifs subsistent tout entiers, ou, pour mieux dire, ils se sont accrus et multipliés par le progrès même des connaissances : les obstacles seuls ont disparu. Et ce ne sont pas les faibles et incertains produits d'une mine à peine entr'ouverte , ou les restes d'une mine épuisée , qui s'offrent aux amateurs de la langue chinoise; c'est une littérature toute entière, toute neuve, une matière riche et comme inépuisable aux découvertes les plus -intéressantes. Ne vous étonnez donc pas si le zèle du prosélytisme nous anime , et si , empressés de voir exécuter ce que nous avons projeté, nous aspirons au moment où la langue chinoise sera aussi généralement connue que le sont dès à présent l'arabe ou le persan. Ceux qui lui ac-
corderont la préférence, auront un avantage entre mille autres : celui de pouvoir plus aisément atteindre et dépasser leur guide.
Je suis, etc.
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