DU CHINOIS EN EUROPE
Messieurs,
Si , comme les célèbres professeurs dont les savantes voix ont coutume de retentir dans cette enceinte, j'étais appelé à parcourir avec vous ces séries de faits auxquelles la rigoureuse précision de leurs résultats a mérité le nom de sciences exactes; si je devais exposer à vos yeux les beautés des grands écrivains de Rome ou de la Grèce , enfin s'il me fallait diriger vos pas dans le champ déjà fertilisé de la littérature des Persans ou des Arabes, ma lâche, sans doute , serait plus difficile que celle qui m'est imposée; mais aussi la marche que j'aurais à suivre serait tracée d'avance. Instruit par les leçons et guidé par les exemples du maître auquel j'aurais à succéder , tous t. il I
a MÉLANGES
mes efforts tendraient à me rapprocher du modèle qu'il m'aurait offert; et si l'insuffisance de mes talens me forçait à rester loin derrière lui , l'intérêt du sujet, et cette sorte de caractère classique que portent des études depuis long* tems accréditées , me dispenseraient d'user d'aucune précaution pour prévenir vos esprits en faveur de l'objet de nos travaux communs; il me suffirait d'entrer en matière pour être assuré d'une attention qui serait une ample récompense de mes efforts.
Telle n'est pas, à beaucoup près, la situation où je me trouve. Admis, par une grâce inespérée du Souverain, dans ce collège royal, noble et durable monument de la munificence du Restaurateur des lettres, dans ce collège où ce que la France a de plus illustre est réuni pour enseigner ce que les belles-lettres ont de plus difficile, et les hautes sciences, de plus relevé ; déjà pénétré du sentiment de ma faiblesse en me plaçant à côté de tant d'hommes supérieurs, une autre cause vient ajouter encore à mon embarras. Nous allons aborder uue terre déserte et encore en friche. La langue dont nous nous occuperons dans ce cours, n'est connue que de nom en Europe. A peine, depuis deux cents ans, quatre ou cinq savans laborieux , dans cette partie du monde, en ont acquis une entière connaissance, et c'est pour la première fois qu'elle est l'objet d'une réunion de personnes studieuses. Parmi les gens de lettres actuellement vivans , deux ou trois tout au plus y ont fait des progrès réels : de grandes distances les séparent de nous. Nous n'avons aucun modèle à suivre , aucun conseil à espérer; nous devons, en un mot, nous suffire a nous-
mêmes, et tout puiser dans notre propre fonds. Bien plus , l'approche de cette branche de la littérature orientale a, jusqu'à ce jour, été défendue par mille préjugés capables d'en écarter tout ceux que n'animaient pas une volonté bien ferme et un courage à toute épreuve. Une prévention générale, le dirai-je même, une sorte de ridicule s'est attachée au nom seul du peuple dont nous allons étudier la langue. L'idée qu'on se forme de la difficulté de cette langue , n'est égalée que par celle qu'on a de sa bizarrerie. Et qui pourrait s'empêcher de taxer d'imprudence et de témérité l'homme qui s'engagerait dans une étude si épineuse, sans être assuré d'y faire quelques progrès , et d'être un jour suffisamment récompensé de ses peines? Avant donc de hasarder les premiers pas dans cette carrière si peu fréquentée, il convient de jeter un coup-d'œil rapide sur ces différentes opinions, afin de juger ce qu'elles ont de réel ou d'exagéré. C'est à cet examen que sera consacrée notre première séance.
En remontant aux motifs dont furent animés ceux d'entre les Européens qui , les premiers , se livrèrent à l'étude de la langue des Chinois, on reconnaît que les principaux et les plus puissans de ces motifs ont été le désir de propager le christianisme chez une nation célèbre, et le besoin d'approfondir ses opinions religieuses et morales , pour les combattre ou les épurer. Aussi la connaissance du chinois fut-elle d'abord le partage exclusif des missionnaires. Plusieurs savans très-distingués, qui avaient entrevu l'utilité qu'on pouvait retirer d'une littérature si nouvelle pour l'Occident, se contentèrent d'en exaller
le mérite par leurs éloges , ou n ajoutèrent que des erreurs aux docuraens fournis par les ouvriers évangéliques.
Mais, vers le milieu du dix-septième siècle, la querelle qui s'éleva entre les Jésuites et les Dominicains, au sujet des cérémonies pratiquées à la Chine en l'honneur de Confucius et des ancêtres, ayant donné naissance à une foule d'écrits contradictoires, la renommée des Chinois devint populaire ; les questions qui les concernaient passèrent des religieux aux savans du siècle. A cette époque, un hasard heureux avait réuni, dans la mission de la Chine, un nombre considérable d'hommes non moins reçommandables par leur science que par leur piété ; et ces hommes, nous pouvons le remarquer ici , étaient presque tous Français. Les pères Bouvet , Gerbillon, Lecomte, Couplet, Gaubil , Visdelou , Prémare , Parrenin, et beaucoup d'autres, donnèrent à la mission un éclat scientifique qu'elle n'avait pas encore eu. Leurs ouvrages attirèrent l'attention du public et des gens de lettres, sur cette Chine dont ils racontaient tant de merveilles. La défiance même qu'inspira l'enthousiasme de quelques-uns d'en tr'eux, eut son utilité, en ce qu'elle fit sentir la nécessité de comparer, de discuter et d'approfondir ce que leurs relations semblaient contenir de hasardé, de contradictoire, ou de peu judicieux. En un mot, c'est aux missionnaires de notre nation, ou plutôt c'est à la France, que la littérature chinoise est redevable de ses premiers succès en Europe ; mais elle ne tarda pas à lui avoir des obligations encore plus grandes.
Un monarque, au nom duquel se rattache toute la gloire littéraire de la France, Louis XIV, près de qui
rien d'utile ne detneura sans protection , peut être regardé comme le véritable fondateur de la littérature chinoise en Europe. Il voulut qu'on profilât de la présence d'un lettré, amené à Paris par suite des dissentions des missionnaires, pour composer et publier des ouvrages élémentaires propres à répandre dans l'Occident la connaissance du chinois. Il la regardait avec raison , cette connaissance, comme un moyen sûr de faire cesser des querelles théologiques, qui ne reposaient que sur des mal -entendus, et de faire produire des fruits plus abondans encore et plus variés à cette mission si brillante alors. Les avantages que les marchands français qui trafiquaient à Canton, ne pouvaient manquer d'en retirer , et les nouvelles lumières qui devaient en rejaillir sur l'histoire, la géographie, les mœurs, les opinions philosophiques et religieuses des nations de l'Asie orientale , furent, pour ce prince , autant de motifs de plus de soutenir et de favoriser une branche naissante de littérature. Fourmont, sorti par l'ordre du roi de sa docte obscurité, s'occupa de travaux préparatoires , qui , s'ils eussent été achevés, auraient évité à ses successeurs une grande partie des peines qu'il avait eues lui-même.
Sous quelques rapports , Fourmont eut l'honorable tort d'avoir voulu trop entreprendre. Les dictionnaires dont il avait conçu le plan, auraient formé dix-huit volumes in-folio ; la mort le surprit avant qu'il eût pu seulement ébaucher ce prodigieux ouvrage ; mais il laissa quelque chose de plus précieux dans la personne de ses deux disciples , Deshauterayes et Deguignes , les seuls Européens qui aient pu , sans avoir fait le voyage de la
Chine, se mettre en état de lire et d'entendre les auteurs chinois; car que sont auprès d'eux les Muller, les Hyde , et Bayer lui-même, qui, vers la fin de sa vie, avouait, avec une noble ingénuité , que son chef-d'œuvre en ce genre lui faisait honte 1 ?
C'est, comme on voit , à Louis XIV, c'est encore à la munificence de ses successeurs qu'il faut rapporter la publication des beaux et importans ouvrages qui honorent notre nation , et ont fréquemment excité l'émulation des autres ; tels que la traduction des œuvres de Confuc i us , l'histoire des Huns, celle de la Chine, les Mémoires de nos missionnaires, les Lettres Edifiantes, et la compilation de Duhalde si souvent mise à contribution par les étrangers et par nos propres écrivains. C'est Louis XIV qui a ajouté à nos trésors littéraires cette mine d'un produit si riche, si elle était exploitée ; cette mine qui nous appartient par le plus noble des droits , et qui est devenue nationale par les travaux de nos compatriotes, mais que nous serions en danger de perdre et de voir passer à nos voisins, sans l'activité prévoyante d'un gouvernement qui ne veille pas moins à notre gloire qu'à notre bonheur, parce que l'un et l'autre sont également son bien et son ouvrage.
Le dernier des élèves de Fourmont , Deguignes, était mort à la fin du dix-huitième siècle, sans laisser de successeur. Alors, des hommes d'un talent distingué, en Allemagne et en Angleterre , songèrent à mettre à profit nos anciens travaux , à cultiver ce champ que nous abandonnions, et à moissonner là où nous avions semé. On
1 Le Muséum Shùcum .
fut même sur le point de voir un savant , très-estimable à la vérité , mais étranger à notre patrie , appelé pour suppléer à ce que Fourmont n'avait pas eu le temps d'exécuter, et donner au monde savant le dictionnaire chinois qu'il attendait de nous depuis tant d'années. Consultait-on mieux l'intérêt national , il y a huit ans , quand, au lieu d'un dictionnaire complet et digne de notre réputation en ce genre , on ordonnait l'impression du vocabulaire d'un religieux italien , ouvrage utile sans doute malgré ses imperfections , mais où rien ne nous appartient que le mérite des gravures et la beauté matérielle du livre, et qui, par conséquent , fait peu d'honneur à notre érudition , s'il en fait beaucoup à. notre typographie ?
Autrefois les Français étaient de tous les Européens les mieux accueillis des Chinois, qui les trouvaient supé* rieurs à eux en franchise , et presque leurs égaux en politesse. Une interruption de près de vingt-cinq ans , dans les voyages que nos négocians faisaient annuellement à Canton , nous aura sans doute fait perdre une partie de cette bonne opinion , et nos voisins auront profité de cette longue absence, pour recueillir encore notre héritage. La célèbre ambassade de I7g3 a laissé sans succès le principal objet de la mission dont elle était chargée ; mais son effet certain a été d'inspirer aux Anglais ce goût général pour la Chine et ses productions , que nous avons Jadis poussé jusqu'à l'engouement. Elle leur a d'ailleurs fait voir par leurs yeux une partie de ce qu'ils n'avaient Jusqu'alors aperçu que par l'entremise des missionnaires catholiques. Les nouvelles relations formées par les pro-
vîntes britanniques de l'Inde avec les contrées limitrophes île l'empire chinois , ont nécessité , il y a quelque tems , l'établissement d'une école à Sirampour , au Bengale. Là se forment des interprètes pour le commerce , et des ministres qui, peut-être, profiteront des restes de nos anciennes chrétientés , s'il en existe encore quelquesunes , pour en attirer les membres à leur communion. Ainsi tout, dans l'intérêt des lettres, des missions et de notre commerce, se réunit pour nods commander de nouveaux efforts, si nous ne voulons perdre à jamais nos anciens droits , et nous voir devancés dans cette carrière que nous avons ouverte , si nous voulons seulement demeurer simples rivaux , où nous étions jadis seuls et paisibles possesseurs.
Recherchons maintenant pourquoi la littérature chinoise, forte de la protection des souverains, n'a pourtant fait, en France même, que des progrès très-bornés , et comment il s'est fait que le nombre des savans qui s'y sont distingués, ait toujours été si peu considérable. Nous en trouverons les raisons dans les obstacles qui se sont opposés et s'opposeront long-tems encore a l'avancement des études orientales en général , et dans les préjugés particuliers qui ont pris racine en Europe contre la langue chinoise et le peuple qui la parle.
Parmi les premiers , il faut compter la rareté des livres , et la difficulté de se procurer des textes à étudier. Si les auteurs grecs et latins n'eussent pas été publiés en original , croit-on que la connaissance des langues latine et grecque eût jamais été fort répandue ? Aurait-elle pu, comme il est arrivé, servir de base à nos littératures
modernes , si les monumens écrits dans ces deux langues fussent demeurés enfouis dans les bibliothèques, et accessibles seulement à ceux que le hasard avait placés dans leur voisinage ? Les personnes qui ont des manuscrits entre les mains, ne sont pas toujours celles qui en font le plus grand ou le meilleur usage. Ce n'est que quand les copies d'un même ouvrage sont multipliées, quand il est mis, pour ainsi dire , sous les yeux de tout le monde, qu'il trouve desUecteurs, et qu'il finit par être complètement entendu. Quelle utilité n'a-t-on pas retirée de cette collection des notices et extraits des manuscrits, collection dont la première idée , due à l'illustre et vénérable secrétaire de l'Académie des inscriptions et belleslettres, a tant fructifié par sa savante et utile influence, et qui peut être regardée comme un des plus grands services qu'on ait rendus depuis long-lems aux études historiques et philologiques dont il est parmi nous le doyen et le modérateur ? Qui pourrait contester les avantages qui sont revenus aux étudians de la lecture des textes épurés , interprétés , et publiés par M. de Sacy ; par ce savant infatigable , que tous ceux qui cultivent les lettres orientales se glorifient d'avoir pour maître ou pour modèle, et que des étrangers mêmes ont proclamé le prince des Orientalistes de notre siècle. Cependant , il faut en convenir, l'art typographique n'a pas encore assez fait pour les langues de l'Asie occidentale; pour la languechinoise, on peut dire qu'il n'est pas né encore. L'édition que je prépare 1 , d'un des livres moraux de Confu-
■ Celle de l'Invariable milieu , en chinois et en mandchou , avec une version littérale latine, une traduction française et des notes. Elle a paru en 1817,
cius , édition qui servira de texte à la suite de ce cours, sera le premier ouvrage original publié en Europe. Je ferai tous mes efforts pour qu'elle soit suivie de plusieurs autres , car je regarderai toujours l'impression textuelle des bons livres , comme le plus puissant moyen de répandre la connaissance du chinois , et les soins qu'elle exigera comme un des devoirs attachés à l'emploi que le Roi a daigné me confier.
Mais ce qui peut surtout avoir contribué à éloigner de l'étude de cette langue , ceux-là même qui peut-être y auraient fait les progrès les plus rapides et les plus considérables , c'est L'opinion généralement peu favorable qu'on a conçue des Chinois dans ces derniers tems. Les récits des missionnaires ont été taxés d'exagération par des écrivains , qui , pour paraître impartiaux , ont cru devoir se jeter dans l'excès opposé. On pourrait, avec moins de vingt volumes, prendre sur les Chinois des renseignemens positifs et authentiques : ces volumes sont presque ignorés, et l'on aime mieux s'en rapporter à quelques voyageurs superficiels ou prévenus , qui n'ont rien vu ou rien appris-, et qui ne peuvent avoir, aux yeux de certaines personnes , que le mérite de n'être pas missionnaires- Vingt fois les reproches adressés aux Chinois ont été repoussés et réfutés victorieusement par des hommes instruits et respectables : on ne lit point ces réfutations , et l'on persiste dans les mêmes accusations. Ce n'est pas ici le lieu de les discuter , mais il est pourtant indispensable de nous arrêter à quelques assertions qui concernent la langue et la littérature des Chinois , et qu'il est intéressant d'examiner , en commençant un cours qui a cette langue et cette littérature pour objet..
La langue chinoise est , dit-on , la plus difficile de toutes les langues; le nombre de ses caractères s'élève à près de cent raille ; les lettrés passent toute leur vie à les étudier , et quand ils sont venus à bout d'en retenir un cerlaîn nombre , l'obscurité d'un idiome entièrement dépourvu de formes grammaticales arrête encore ceux même qui en savent le plus. C'est ainsi qu'on fait violence aux expressions de quelques missionnaires , pour en tirer des conséquences exagérées ou entièrement fausses. Qu'il me soit permis de répondre à ces assertions par des faits. Peu de tems après son arrivée à la Chine , avant qu'on eût composé un seul ouvrage élémentaire, le célèbre Mathieu Ricci , fondateur de la mission de cet empire , savait déjà assez bien le chinois pour composer en cette langue des traités qui sont encore estimés des lettrés eux-mêmes , pour la pureté du style et l'élégance de la diction. Des exemples de ce genre ne sont pas rares ; il n'est presque pas un seul missionnaire qui ne soit revenu de la Chine , après quelques années de résidence , avec une connaissance suffisante de cette langue , et tous n'étaient pas des Gaubil , des Verbiest ou des Prémare. Que si d'autres personnes , après avoir habité quelque tems à Canton, se sont trouvées, à leur retour en Europe, hors d'état d'entendre le moindre livre , on ne doit l'attribuer qu'à leur inaptitude particulière, ou au genre des occupations auxquelles elles se sont livrées, ou enfin à leur séjour dans une ville toute commerçante , presqu'entièrement privée de secours littéraires , et où les usages nationaux ne leur permettaient guère de fréquenter que des hommes absolument illettrés.
Pour le nombre ries caractères, qu'importe qu'il soit presque infini, s'ils sont pour la plupart inutiles, s'il suffit d'en connaître deux ou trois mille pour lire avec plaisir les livres ordinaires , si de bons et savans dictionnaires nous présentent les autres dans un ordre où il soit facile de les retrouver? S'imaginerait -on d'ailleurs que ces caractères soient entr'cux sans analogie, et que la connaissance des uns ne fasse rien pour celle des autres ? Ne sait-on pas au contraire que, réduits par l'analyse à un petit nombre de clefs ou de racines , ils se recomposent d'après des procèdes moins variables, et par conséquent plus aisés à retenir , que ceux qui président à la formation des dérivés dans les langues les plus savantes ? Croirait-on l'écriture chinoise plus difficile à apprendre , parce qu'elle représente des idées , au lieu de figurer des sons ? Mais cela même la rend à mon avis plus facile à graver dans la mémoire. L'esprit avec elle n'a qu'une opération à exécuter, au lieu que dans toutes les autres langues , on n'a rien appris quand on ne sait que le son d'un mot, parce qu'il ne conduit presque jamais à la signification. Savoir lire n'est rien dans les langues ordi^ naires : c'est tout dans la langue chinoise ; sans compter qu'il est plus facile à la mémoire de retenir des symboles ingénieux et pittoresques, que des prononciations bizarres ou insignifiantes ; de même que l'imagination est plus frappée d'une action figurée sur un tableau par un peintre habile , que de la même action imparfaitement rendue par des paroles même aidées de l'art du musicien.
Quant au défaut de formes grammaticales allégué par les détracteurs delà langue chinoise, je souhaiterais qu'il
ASIATIQUES. l3
fût aussi réel qu'ils se plaisent a le représenter. Des trois styles que reconnaît cette langue , le plus ancien est le plus clair et le plus beau , parce qu'il est le moins charge' de ces ornemens frivoles, ou de ces règles superflues, qui font en grande partie la difficulté' des autres langues. Au surplus , ceux qui les croient nécessaires pour l'intelligence du discours , et qui se plaisent à voir dans une phrase, au lieu d'idées, les rapports des mots les uns avec les autres marqués par des signes exclusivement consacrés à cet usage , et leur arrangement déterminé par des conventions compliquées, étudieront avec plaisir la langue des livres modernes , et surtout cette langue parlée assez riche en règles grammaticales, contre l'opinion commune, et où .de vingt mots qui composent une période, la moitié sont destinés à lier ou à arrondir les membres de phrases, ou bien à marquer les circonstances de l'action.
Cette nature singulière de l'écriture chinoise, qui consiste à représenter immédiatement les idées par des symboles convenus, au lieu de les rappeler à la mémoire par l'intermédiaire des sons , lui appartient exclusivement , depuis que les hiéroglyphes égyptiens ont cessé d'être en usage ; et c'est un des rapports sous lesquels elle peut davantage piquer la curiosité. Si, dans les langues ordinaires, l'étymologie et l'analyse donnent quelquefois lieu à des résultats intéressans , en rendant sensibles dans les mots l'origine et la progression des idées, quel attrait ne doit pas avoir l'examen de ces caractères antiques, où un peuple qui touche aux premiers âges du monde a renfermé tant de traditions, et tracé , sans le vouloir, l'histoire de ses plus anciennes pensées et des opérations
l4 MÉLANGES
les plus secrètes de son entendement î Quel plaisir pour un métaphysicien de retrouver, en analysant l'un des caractères du Yi-king ou du Chou-king, quelqu'un de ces rapprochemens, d'autant plus singuliers, qu'ils tiennent moins à la nature des choses; d'assister comme par intuition aux méditations de Tcheou-koung ou de Confucius , de réaliser , en un mot , le vœu de Buflbn ou de Condillac , en suivant les premiers pas de la raison humaine , et en la surprenant , pour ainsi dire , dans ses premiers écarts !
Combien d'Occidentaux seraient portés à croire que les Chinois en sont restés à ces premiers pas, à ces premiers écarts ! Dussé-je encourir le reproche d'enthousiasme et de partialité en faveur d'un peuple à la littérature duquel je me suis dévoué depuis plusieurs années , j'essayerai de ramener les esprits à une opinion moins défavorable. Il est peu d'Européens qui ne sourient en entendant parler de la géométrie des Chinois, de leur astronomie ou de leur histoire naturelle. Mais , s'il est vrai que les progrès que ces sciences ont faits parmi nous depuis deux siècles, nous dispensent de recourir aux connaissances de ces peuples éloignés , doit-on pour cela renoncer à constater exactement quel est leur état actuel t et surtout quel a été leur état ancien chez une nation qui n'a jamais cessé de les cultiver et de les honorer ? Les propriétés du triangle-rectangle étaient connues à la Chine deux mille deux cents ans avant l'ère chrétienne. Les travaux du grand lu , pour contenir deux fleuves égaux en impétuosité et presque en largeur aux grands fleuves de l'Amérique , pour diriger les eaux de cent rivières, et
ASIATIQUES. l5
ménager leur écoulement sur un terrain de plus de cent mille lieues carrées , en sont une preuve plus que suffisante. Si les théories astronomiques ou physiques de ces peuples sont défectueuses , leurs catalogues d'éclipsés , d'occultations, de comètes et d'aérolithes n'en sont pas moins intéressans , et si Ton veut que les Chinois se trompent dans leurs calculs , du moins on avouera qu'ils ont , comme nous , des yeux pour observer. D'ailleurs , l'économie rurale et domestique est assez perfectionnée chez eux, pour qu'ils puissent nous apprendre à nousmêmes beaucoup de choses utiles : c'est du moins ce qu'assurent ceux qui ont fait de cette science l'objet de leurs études. Quant à leurs descriptions des êtres naturels, outre que rien ne peut y suppléer, tant que les Européens n'auront pas un libre accès dans leur pays , elles ne sont point à dédaigner chez un peuple aussi exact et aussi minutieux ; et j'espère prouver , par divers extraits de leurs livres, relatifs à la botanique et à la zoologie , que leurs écrivains en ce genre sont autant audessus des naturalistes latins ou du moyen âge , qu'ils sont inférieurs aux Linné , aux Jussieu ou aux Desfontaines.
Mais si des sciences exactes et naturelles nous passons aux belles -lettres, à la philosophie, à l'histoire, ces mêmes Chinois , qui soutenaient à peine avec nous un instant de comparaison , pourront prétendre à nous servir de modèles. Une littérature immense , fruit de quarante siècles d'efforts et de travaux assidus ; l'éloquence et la poésie s'enrichissant des beautés d'une langue pittoresque , qui conserve à l'imagination toutes ses couleurs ;
iG MÉLANGES
la métaphore, l'allégorie, l'allusion concourant h former les tableaux les plus rians , les plus énergiques ou les plus imposans ; d'un autre côté , les annales les plus vastes et les plus authentiques que nous tenions de la main des hommes, déroulant à nos yeux les actions presque ignorées, non- seulement des Chinois, mais des Japonais, des Coréens, des Tartares, des Tibétains ou des habitans de la presqu'île ultérieure de l'Inde , ou nous développant les dogmes mystérieux de Bouddha, ou ceux des sectateurs de la Raison, ou consacrant enfin les principes éternels et la philosophie politique de l'école de Confucius ; voilà les objets que les livres chinois offrent à l'homme studieux , qui, sans sortir d'Europe , voudra voyager en imagination dans ces contrées lointaines. Plus de cinq mille volumes ont été rassemblés à grands frais à la Bibliothèque du Roi : leurs titres ont été à peine lus par Fourmont; quelques ouvrages historiques ont été entr'ouverts par Deguignes et par Deshauterayes ; tout le reste attend encore des lecteurs et des traducteurs.
Pour les avantages que doivent retirer les voyageurs de la possibilité de puiser ici les principes élémentaires du chinois, ils sont si palpables que je ne m'arrêterai pas à les exposer en détail. Le tems que les missionnaires arrivés à la Chine ont toujours été forcés de dérober à leurs fonctions apostoliques pour le donner à l'étude , les difficultés qui entravent les moindres négociations chez un peuple dont on ignore la langue , les embarras qu'entraîne l'emploi des interprètes , tous ces inconvéniens communs au missionnaire et au négociant seront considérablement atténués par des études préliminaires
ASIATIQUES. l 7
faîtes à loisir et au milieu de tous les secours littéraires qu'une capitale offre eu abondance. Familiarisé d'avance avec l'écriture, le style de la conversation et la connaissance des bons auteurs, connaissance qui est à la Chine la plus puissante de toutes les recommandations, l'homme ainsi préparé n'aura plus besoin que d'une étude de quelques semaines, pour saisir la véritable prononciation et cet accent musical propre au chinois, qui ne peuvent s'apprendre qu'au milieu des naturels.
Quels que puissent être, au reste, les avantages religieux, littéraires , commerciaux ou même politiques de l'étude du chinois en France , il fallait , pour qu'ils fussent convenablement appréciés, une réunion bien rare et un concours de circonstances que le Ciel n'accorde pas souvent aux vœux des peuples. Un monarque doué du génie le plus pénétrant et des lumières les plus étendues, et qui, comme on l'a dit d'un des plus grands empereurs de la Chine, s'il n'était le premier prince de l'Univers, serait le premier homme de lettres de son empire , a confié le ministère de la paix et des arts à des mains capables de les faire fleurir. Sage dispensateur des grâces royales, un nouveau Colbert sait les diriger sur les études qui ont le plus besoin d'encouragemens et de secours. Il sait que la supériorité de la France n'est pas bornée aux armes, et qu'à côté de la gloire qui épouvante la terre, nos princes ont toujours fait asseoir celle qui l'éclairé et qui la console. Achevant après cent ans ce que Louis XIV avait projeté en 17 15, le roi accorde à la littérature chinoise le bienfait d'un enseignement public ; en l'assimilant par là aux autres branches de la littérature orientale, T. If. a
l8 MÉLANGES
il lui permet d'espérer qu'elle aura quelque jour aussi ses Golius et ses Silvestre de Sacy. Heureux et fier d'être leur précurseur, si, mon zèle et mes efforts suppléant à mes talens , je puis contribuer à hâter les progrès de quelques personnes studieuses, toute mon ambition sera satisfaite, et j'oserai même me flatter de n'avoir pas été tout-à-fait indigne de l'honneur que j'ai reçu. '