A LA LANGUE CHINOISE
C'EST une chose que personne, jusqu'à présent, n'a révoquée en doute , et qui a été posée en principe et répétée mille fois par tous ceux qui ont fait de la langue chinoise l'objet de recherches suivies ou de discussions passagères, que cette langye est entièrement formée de monosyllabes , et qu'on n'y fait aucun usage de la réunion de plusieurs syllabes en un même mot. Tous les missionnaires, tous les philologues et tous les voyageurs sont d'accord sur ce point, dont je vais néanmoins essayer de démontrer la fausseté. Quels que soient le nombre et l'autorité des écrivains que j'entreprends de combattre, j'espère ne point encourir le reproche de témérité , en m'appuyant de raisonnemens qui feront voir que l'opinion généralement reçue est inexacte , ou même absolument erronée, à bien approfondir la matière. Exposons d'abord ce qu'on doit entendre par l'expression de monosyllabe , et voyons si , dans aucun tems et dans aucune contrée ,
1 Cette dissertation, e'erite en latin, a été' insérée dans le tom. III des Fundgruben des Orients (Mines de VOrient, Vienne, i8i3-i4).On y avait joint une planche contenant quelques exemples de groupes de caractères répondant à des termes polysyllabiques.
il a existé ou pu exister un idiome qui méritât celle qualification.
Une langue dont tous les mots seraient composés d'une consonne simple unie à une voyelle pareillement simple, dont les expressions n'admettraient aucune désinence grammaticale , et ne pourraient en aucun cas se réunir pour former un sens unique , dans laquelle enfin les idées primitives, et les noms des principaux objets qui frappent nos sens, seraient rendus par des mots invariables, incapables de groupement et d'allongement ; une telle langue serait vraiment monosyllabique. Mais si Ton s'en tient aux conséquences rigoureuses d'une telle définition , le chinois ne satisfait pas plus à toutes ces conditions qu'un autre idiome quelconque , ainsi qu'il est aisé de le démontrer.
En premier lieu , un assez grand nombre de mots chinois qui commencent par une consonne, peuvent prendre une aspiration forte qui ôte à cette consonne son caractère de simplicité. En effet, pli , t'h , k'h , ne peuvent se prononcer comme p , tj kj d'une seule articulation , et il faut nécessairement placer, entre la consonne et l'aspiration, un court intervalle que représenterait assez bien le e muet français, si l'usage le permettait. On peut dire à plus forte raison la même chose des consonnes réellement doubles qui commencent un grand nombre de mots chinois, telles que tch j tchhj ts , ths. Il est bien certain qu'elles sont, dans la réalité, divisées par un e muet en deux parties qui s'articulent séparément , et sont chacune une consonne bien distincte.
On peut très -facilement étendre aux voyelles ce que
je viens de dire des consonnes , et il est même aisé d'en fournir des exemples plus nombreux et plus frappans. Un assez petit nombre de mojs chinois finissent par une voyelle simple, comme a, e , OyouyU : les autres se terminent par des diphthongues ou des triphthongues , telles que aïj ao, ia, io, iao, ieou, ioueï, ou par des sous nasaux , comme angj ing, oung, iang j ioung, etc. Tous ces sons s'éloignent également de la nature des voyelles simples , et les mois j-a-o , t-cka-o , p-hi-eou j ts-hi-a-o j avec quelque rapidité qu'on les suppose prononcés , sont pourtant des composés de plusieurs syllabes, si l'on veut bien prendre le mot de syllabe dans un sens un peu mieux défini que celui qu'on lui donne d'ordinaire à la tête des abécédaires et des rudimens.
Mais , pour ne point trop long-tems m'arrêter à des choses de peu de conséquence , et de peur de m'exposer au reproche de mettre des chicanes puériles à la place de raisonnemens concluans , en refusant la qualité de monosyllabes à des mots composés de voyelles ou de consonnes complexes, je vais passer à des considérations plus importantes , et faire voir, par des preuves irréfragables, que les caractères chinois se réunissent souvent plusieurs ensemble pour exprimer des noms et des idées simples, et forment, par leur jonction, des expressions qui sont composées de caractères , comme les mots des langues latine ou française sont composés de syllabes. Cette réunion peut avoir lieu de plusieurs manières , sur chacune desquelles il est nécessaire de dire quelques mots.
Avant tout , il faut avouer que tous les caractères , sans exception, ont une prononciation qui consiste en
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un mot très-court , et quoique souvent complexe, monosyllabique pourtant, à prendre cette expression dans son acception vulgaire , et que Ton ne trouve jamais plusieurs syllabes , au moins suivant l'idée communément attachée à ce mot , réunies pour exprimer le son d'un caractère. Mais comme un certain nombre de caractères pris séparément n'ont aucun sens , et n'acquièrent une signification que quand ils sont doublés ou groupés, on trouve déjà dans ces caractères de véritables élémens syllabiques, dont la réunion constitue des mots disyllabes. Le nombre en sera plus grand encore si Ton y joint ceux qui ont bien un sens particulier, mais qui le perdent en composition , et qui signifient une chose quand on les emploie séparément, et une autre chose quand ils sont groupés. Citons quelques exemples de ces différens genres de polysyllabes.
Fangfo est un mot chinois qui signifie représenter être semblable; il s'écrit avec deux caractères, dont le premier se prononce Jangj et le second fo Ces deux caractères n'ont pas de signification distincte. Seulement le premier est rendu dans quelques dictionnaires par être semblable ; mais le dernier n'a aucun rapport avec le sens du composé, puisque c'est le même caractère dont les Chinois se sont servis pour abréger le nbm du dieu Bouddha. Bien plus, les caractères du mot fangfo peuvent être remplacés par d'autres , et le même mot prononcé peut s'écrire de six autres manières 3 , avec des
1 Ces deux caractères sont de la clef 9* , le premier avec quatre , et le second avec cinq traits.
a On peut en remplacer la clef par la 60 e , la 61 e , la 5je, la i jo«, ou <la suprimer tout-à-fait à volonté.
caractères tous différens entre eux , et sans analogie avec le sens du compose', quoique ce dernier doive toujours s'entendre et se prononcer de la même manière. Tchheoutch ha n g (frustrer) , s'exprime de quatre manières , avec des caractères qui n'ont pas de rapport les uns avec les autres. Peting (homme oisif, sans emploi), lingting (trompé dans ses espérances), phanghoang (timide , troublé), pangoung ( obstinément) , et un nombre presqu'infini d'autres sont rendus dans l'écriture par des caractères qui ne signifient rien en euxmêmes, et qui, comme les syllabes des autres langues , n'ont de sens que dans la composition.
Bayer me paraît être le seul qui ait soupçonné quelque chose de cette propriété singulière de certains caractères chinois, sur laquelle on ne trouve ailleurs aucun détail. « A bien prendre les choses, dit-il les Chinois » ont encore des polysyllabes ; mais parce qu'ils distin- » guent les syllabes par les caractères, on les regarde » comme des monosyllabes. » Bayer ne joint aucune preuve à son assertion, et n'entre dans aucune explication. Si je ne croyais pas les exemples que je viens de rapporter suffisans pour en montrer la vérité, il me serait aisé d'y en ajouter beaucoup d'autres. Mais , dans l'intention où je suis d'aborder quelques questions relatives à la grammaire chinoise, je ne ferai plus sur ce sujet qu'une conjecture , qui découle naturellement de ce que je viens de dire, et qui tient au fond de la matière que je traite.
Quelques écrivains, parmi lesquels Fourmonl occtipe
1 Mus. S in. prctf. , p. 106.
le premier rang, ont considéré la langue chinoise comme étant l'invention de quelques philosophes qui en ont par la suite communiqué l'usage à leur nation , et regardant les caractères comme antérieurs aux mots, et par conséquent Técriture comme préexistante au langage, ils ont fait, des termes de la langue parlée, l'expression des caractères ou leur nom , si j'ose ainsi parler : en cela ces auteurs me semblent avoir interverti Tordre naturel. Effectivement, si les choses s'étaient passées ainsi, il ne serait pas étonnant que la langue entière se composât de monosyllabes, puisqu'elle aurait été formée de toutes pièces par des gens instruits, d'après les principes qui leur eussent paru les plus convenables. Mais qui voudra croire qu'aucune langue ait jamais été formée de cette manière, ou qu'une langue formée de cette manière ait pu êlre adoptée par le peuple ? îTest-il pas beaucoup plus vraisemblable de supposer qu'il y avait chez les Chinois, avant l'invention des caractères, une langue populaire composée de mots , sinon tous monosyllabiques , au moins très-courts, comme on les trouve chez beaucoup de nations barbares? Cette langue aura été adoptée par les inventeurs de l'écriture pour servir de prononciation aux caractères, et pour que les gens instruits pussent s'entendre avec le vulgaire. On est porté à croire que les choses ont dû se passer ainsi , quand on considère les polysyllabes dont j'ai exposé plus haut la nature , et quand on fait attention au nom de Tune des six règles d'après lesquelles se forment les caractères : je veux parler de celle qu'on appelle kiaï-yin (explication du son) , ou hing-ching (figurant la voix), et suivant laquelle un
caractère est composé de deux parties, dont Tune détermine le sens, et dont l'autre fait connaître le son \ Voyons à présent comment les formes de la grammaire chinoise donnent naissance à des mots de plusieurs Syllabes.
On regarde presque universellement la langue chinoise comme entièrement dépourvue de règles grammaticales. Le cette pauvreté, les uns ont déduit l'ancienneté de la langue, les autres la barbarie de la nation qui la parle : conséquences erronées d'un principe bien faux , puisque des langues très-anciennes ont une grammaire très-compliquée , tandis que les langues de certains peuples sauvages, comme les Lapons, fourmillent de règles et de difficultés. D'ailleurs, il n'y a rien de plus faux que ce qu'on a coiHurae de dire , que le chinois manque de méthode grammaticale : les rapports des mots, les cas, les nombres, les genres, les modes, les tems, les personnes , s'y distinguent, autant qu'il est nécessaire, par des articles, des pronoms, des désinences, des augmens, comme dans les autres langues, et surtout par la position relative des différentes parties de la phrase ; et quoique les mêmes termes servent souvent à représenter les noms, les adjectifs et les verbes, on y distingue toujours les parties du discours assez facilement, pour n'être jamais embarrassé à la lecture.
Les Chinois ne sont pas entièrement privés d'articles, ou du moins on observe, sous le rapport de la nature et de l'usage, une grande analogie entre les articles des autres langues et les particules indicatives, démonstra-
1 Voyez Éiémens de lu Grammaire Chinoise, p. 3-4-
tives, dé terminât! ves et numérales qu'on place entre les noms de nombre et les substantifs. Yetche est un article postposé pour rappeler un sujet dont on a déjà parlé. Tchitche est l'article qui convient aux noms verbaux. Dans le style familier, on ne dit jamais , ou que très-rarement, jri jin, eul jin, san jin, un homme, deux hommes y trois hommes, mais Jfi-ho /in, eul-ko fin, san-ko fin, en ajoutant la particule ko qui ne signifie rien , mais qui sert seulement à marquer la numération. On peut voir, dans les grammaires chinoises, quelques détails sur les particules numérales; le nombre en est très-considérable , et il n'est presque pas un genre d'objets qui se comptent, qui n'ait la sienne propre. La particule ti, qui se met devant les noms de nombre , et fait les nombres ordinaux, se rapproche encore davantage de la nature des articles.
La plupart des substantifs se reconnaissent aisément. Quelques-uns, qui pourraient être pris pour des verbes, s'en distinguent par l'addition d'autres substantifs, ou des particules sennles dont je parlerai plus bas. Le genre se découvre par la nature des objets , comme dans beaucoup d'autres langues; par exemple, en anglais. Quant au nombre, on le marque très-rarement, quoiqu'il soit toujours aisé de l'énoncer au moyen des particules tchoung, kiaï, teng, et autres qui indiquent la pluralité. Mais ces particules, qui sont d'un assez grand usage dans le discours familier, ne se trouvent presque jamais dans les livres. Pour les cas, on les exprime par des particules additionnelles , affixes ou préfixes , qui , dans la langue parlée, représentent parfaitement bien les désinences des
autres langues; et, si l'on veut effacer les différences, en apparence si tranchées, qui séparent le chinois des autres langues, on n'aura qu'à- écrire les particules avec le thème du mot, comme on a coutume de rattacher en latin ou en grec les désinences au radical ; on aura alors les substantifs chinois déclinés de la manière suivante :
Nominatif , jin , jinye , l'homme.
Génitif, jinichi , jinti, de l'homme.
Datif , iujin , à l'homme.
Vocatif , yajin ,jino , ô homme.
Ablatif , iujin , de l'homme.
Relatif, jintche, ou jinyetche, l'homme qui.
L'accusatif se marque souvent en plaçant le mot après le verbe qui le gouverne, et le génitif, comme en anglais, en mettant le substantif régi avant celui qui régit, par exemple, cha fin, tuer un homme; fin theou ou jinti theou, tête de l'homme, etc.
On peut objecter que, dans l'exemple précédent, le substantif demeure immuable dans les différens cas, et toujours distinct de la marque du rapport. Mais nous observons la même chose dans les langues turque, mongole et mandchoue, où les désinences qui servent à marquer les cas sont distinctes du thème du substantif auquel on les ajoute. Nous trouverions la même chose dans toutes les langues, si, par un effet du tems et de l'usage, le radical ne venait à s'unir avec la marque du cas pour ne plus former avec elle qu'un mot, où ce même radical ne se retrouve pas toujours tout entier.
11 n'y a rien à dire de particulier sur les adjectifs. Outre les mots qui conservent toujours le sens et la qualité
d'adjectifs, il y a aussi des vci'bes qui peuvent exprimer des qualités, selon la place qu'ils occupent dans la phrase, ou par l'addition de certaines particules. Les pronoms n'offrent non plus rien de remarquable.
Dans les verbes , comme dans les substantifs , le radical reste toujours inaltérable, sans distinction de modes, de tems, de nombres ou de personnes. On marque tous ces différens objets, quand il est nécessaire de le faire, par l'addition de particules auxiliaires. Ainsi de cha , tuer, on fait chatchi, tuer, plus expressément ; chatche, tueur, tuant, etc. Les Chinois négligent presque tout le reste comme entièrement inutile.
Les adverbes chinois se terminent en jan, comme les adverbes français en ment, et les adverbes allemands en lich. Exemple: ki , prompt; kijarij promptement; meng, fier; mengjan, fièrement, etc. Beaucoup d'adverbes sont formés d'une syllabe redoublée , comme yingying, en allant et venant; hîunhiun, joyeusement; kiangkiang j courageusement, etc. Et il faut remarquer que bien souvent le sens de la syllabe simple n'a point de rapport avec celui de l'adverbe qu'elle constitue quand elle est ainsi répétée. Un grand nombre d'adverbes onomatopées, sont aussi formés de syllabes, doublées, mais qui n'ont pas séparément de signification particulière : tels sont kiaïkiaï, voix d'oiseaux qui s'accordent; kouokouoj bruit d'eaux qui coulent \mimi, regorgement d'eau; saosao, peu à peu; thithi,m sautant légèrement, etc. Les conjonctions, les prépositions et les interjections sont en chinois, comme dans la plupart des langues, des mots très-courts qui n'offrent rien de particulier.
Les noms d'un grand nombre de quadrupèdes, d'oiseaux, de poissons, d'insectes, d'arbres, de plantes et de choses inanimées, sont de ve'ritables polysyllabes, soit qu'ils expriment des qualités extérieures en formant des épithètes, soit que des mots anciens , originairement polysyllabiques, ou des mots étrangers adoptés parles Chinois, aient été rendus par des caractères sans signification particulière. C'est là la troisième sorte de polysyllabes dont je parlais au commencement de ce mémoire. Il est encore d'usage d'ajouter à des mots qui ont un sens déterminé, certaines particules absolument insignifiantes, ou qui perdent dans la composition leur sens primitif, et qu'on peut employer ou supprimer arbitrairement, sans que la signification du mot auquel on les ajoute en soit aucunement altérée. Tels sont les mots tseu, fils, ou fin, homme; theou, tête; dans les exemples suivans :khi y jeu; khitseUy id. ; '#/, armoise ; 'aïtseu, id. ; niu, femme; niujin, id; fou, Admt\foujin , id. ; ji, soleil; jitheou, id., etc. x . Souvent on double une syllabe sans que cette réduplication ajoute rien au sens; c'est ainsi qu'on dit koko j pour frère, ou monsieur; yeje, pour mon père, comme chez nous papa; marna , pour grand'mère ( maman); chouchou, pour beau-frère, etc. On rassemble d'autre fois des mots synonymes ou presque synonymes r qui n'ajoutent rien à l'idée, mais qui servent seulement à allonger le mot, comme si, contre l'opinion commune r les Chinois avaient de l'éloignement pour les monosyllabes. Ainsi Aenou, esclave, et pi, servante, on forme Jioupi , femme esclave; de khi et de kaï, qui signifient
1 Voyez É/emens de ta Grammaire Chinoise , p. 108 et suiv.
presque indifféremment un mendiant, khikaï, qui a le même sens ; de hian et de kiu, hiankiu, oisif; de taï et de mon ,taïman , négligent; de tchitlàt hoeï , pe'ne'tration; et une foule d'autres, car les caractères, dans les styles kouan hoa ( mandarinique ), et siao sieï( vulgaire), et même dans le wen tchhang ( style oratoire ), ne s'emploient guère que groupés deux à deux, ce qui fait une des principales difficultés de la langue.
Il n'est donc pas très-étonnant de trouver un grand nombre de polysyllabes dans les vocabulaires rédigés par Kircher, Parkinson , Anderson , et quelques autres aussi peu instruits de la langue chinoise, puisqu'en demandant à un Chinois non letlré les noms des objets les plus simples, il est impossible qu'il ne se rencontre dans ses réponses un grand nombre de mots qu'on devra prendre pour de véritables polysyllabes, si l'on ne considère que la langue et l'oreille sans avoir égard aux caractères. Les meilleurs dictionnaires rédigés parles missionnaires contiennent pareillement une quantité considérable d'expressions composées de diverses natures, et c'est même le soin que les auteurs ont pris de les recueillir dans leurs lectures, qui rend leurs travaux en ce genre d'une plus grande utilité. La connaissance des sens que chaque caractère, pris isolément, peut avoir dans une phrase, serait d'un secours médiocre si Ton n'y joignait celle des valeurs qu'il acquiert comme élément d'un terme polysyllabique; de telle sorte qu'un vocabulaire de 4o,ooo mots où l'on n'expliquerait que les sens particuliers des radicaux monosyllabiques, serait, pour les besoins des étudians, fort inférieur à un dictionnaire de trois ou
ASIATIQUES. 5q
quatre mille caractères, où Ton se serait attaché à faire connaître toutes les acceptions nouvelles que ces caractères peuvent prendre en se combinant deux à deux ou trois a trois. C'est même, il faut le dire, un défaut dans les dictionnaires classiques des chinois, que Ton y insiste un peu trop sur les acceptions de la première espèce, et que Ton y néglige un peu trop les autres. Mais il y a à la Chine des glossaires très-étendus des mois doubles ou conjugués j et Ton rendrait un vrai service aux personnes quî lisent des ouvrages de littérature et de poésie, en dépouillant ces sortes de trésors , et en en distribuant les matériaux dans quelque dictionnaire du genre de celui du P. Basile de Glemona. J'achèverai de démontrer le peu. de fondement de l'opinion qui refuse aux Chinois l'usage des mois de plusieurs syllabes, en transcrivant quelques lignes prises au hasard dans les livres. La seule précaution à prendre pour y reconnaître la présence des termes de cette espèce, c'est de ne faire nulle attention à la division par caractères, et de n'avoir égard qu'à la valeur des syllabes, en réunissant ensemble celles qui concourent a un sens unique, et en groupant les particules elles signes des rapports autour du thème ou radical auquel ils appartiennent, comme on le fait à l'égard des autres langues.
Tluantchu hing (Cœli) Domini oratio.
Tsaï thian 'oteng Joutche , 'oteng youan 'eul ' ming
Inès cœlo noster pater , nos cupimus tuum nomen foanching , 'eul houe linke ; 'eul tchi
sanctificari , luum regnnm advenire , tuain vokmlatem
tchhinghing iu ti jou iu thianyan ; 'oteng wang eu . fieri in terra sicut in cœlo ; nos speramus te
kinji iu 'o J o jiyoung liang , 'eul
hodie datnrum nobis nostrum quotïdianum pancm , et mlan 'o tcltaï , jou *o ye mian Jou
dimisstirum nostra débita , ut nos etiam dimittimus debentibas *o tcliditclie. Yeou pou 'o hiuhian iuyeoukan , naï khieou
nobis débita. Et non nos inducas tentationi , sed libéra 'o iuyoungou. Yameng.
nos malo. Amen. Kiuntseu khiu jinou , houtching ming ?
Philosophus amovendo pietatem , adimpletne nomen ?
Kiuntseutchi tao feï J eul y in : Jou Jbutchi iu Sapientis les. ampla atque recondita : viri fœminae rudes khoyiyu tchiyan : ki khi tchiye , soui
possunt (accedere) scientiam : pervenire ejus summum , etsi
chingjin, ye yeou so poutchiyan.
sanctus , adbuc erit quod ignoret.
Tseu youeï : Hoeiye , Jeï tsou 'otcheye : iu'o yan , Confueius ait , Hoeï , haud adjuvabat me : meis verbis ,
wou so pouyouei.
ni h il quod injucundum (baberet).
.... Youanldi tchiyïweï siaotsieï chi Woufoung , -pou chi .... Porro il!a puella erat TVoufoung, non erat
Woukiao $ Souyeoupe na/i tchitao ?■ Tchi jintso
Woukiao ; Souyeoupe qui scivisset ? Tantum cognoscebat
yiko. Lai kian chi , tsingchin youngyo ; Kianliao
unara. Veniendi visumtempore «, animo perturbabatur; Visam
heou poukio tsinghing sojan , etc.
post a , sine sensu fervor (ejus) sedatus , etc.
Maintenant il me paraît difficile de faire voir une différence réelle entre les mots chinois devenus polysyllabiques par la composition ou Faddition des formes gram-
1 Quum ad videndam puellam properaverat.
a Postquam puellam conspexit.
ASIATIQUES. 6l
maticales , et les termes des autres langues qui pour la plupart doivent leur allongement aux mêmes causes. Que deviendra alors la prétendue famille de langues monosyllabiques , dans laquelle certains philologues systématiques ont voulu comprendre les langues des Chinois, des Tibétains, des Japonais et des habitans de l'Inde ultérieure ? Ne peut-on pas dire que les auteurs de cette distinction ont été trompés par les apparences, et ont eu plus d'égard à la forme extérieure qu'à la nature intime de langues qu'ils ne connaissaient pas? C'est ce qui arrivera toujours quand on voudra construire des systèmes sans avoir suffisamment examiné les faits sur lesquels on les appuie, et tirer des conséquences générales sur les langues, de documens inexacts , tronqués ou mal présentés. Ne juger que les matières qu'on a étudiées est une loi que les auteurs de traités généraux sur les langues n'observent pas assez exactement ; Terreur qui consiste à regarder le chinois comme rigoureusement monosyllabique, en est une preuve; et c'en est une autre que le préjugé qui refuse à cette langue toute méthode et toutes règles grammaticales , et qui l'assimile aux idiomes les plus informes des sauvages de l'Amérique. Cette opinion tient uniquement à l'ignorance où l'on a été jusqu'ici des véritables procédés de la grammaire chinoise , ainsi que nous aurons occasion de le faire voir dans un ouvrage particulier \
1 J'ai rempli cet engagement dan? mes Elemens de la Grammaire Chinoise, publiés en 182a. Voyez surtout le résumé de la doctrine grammaticale , dont j'ai jeté les premiers fondemens , p. 166 de ces Élément.