TROISIÈME MÉMOIRE JT CONCLUSION
Ce Mémoire n'est que le Rapport de la Commission qui fut nommée dans le sein du Comité des Chartes, Chroniques et Inscriptions, pour décider si l'on devait s'occuper d'un Supplément à la Bibliothèque historique de la France ou d'une nouvelle édition, corrigée et augmentée, de cet ouvrage. J'avais été chargé par la Commission de rédiger le Rapport, qui concluait à l'adoption de mon projet d'une édition nouvelle de la Bibliothèque historique de la France.
Voici donc ce Rapport, qui fut inséré dans le Journal général de Vinstruction publique du 16 juin 1838, par ordre du ministre, M. le comte de Salvandy :
« La Commission nommée pour examiner le projet d'une nouvelle édition de la Bibliothèque historique de la France a commencé par rendre hommage au
mérite de ce grand monument bibliographique, où l'étude de Tliistoire a trouvé tant de secours et de lumières jusqu'à présent; monument que le Père Lelong a seul fondé dans l'espace de trois années, et que Fevret de Fontette augmenta considérablement, avec la coopération des principaux érudits de son temps. La Commission l'est plu à reconnaître que ce vaste et précieux catalogue ne pouvait pas être mieux fait, à l'époque où il fut publié, en 5 volumes in-folio, et que les erreurs qu'on y remarque aujourd'hui étaient inévitables dans un pareil ouvrage, qui ne peut se perfectionner que lentement en passant d'une édition à une autre.
« Cependant ces erreurs n'ont pas été toutes corrigées par l'important Supplément du tome IV de l'ancienne édition, et les plus légères deviennent graves dans un livre de bibliographie. En outre, l'ancienne édition présente, en général, un mauvais système dans la rédaction des titres d'ouvrages, lesquels sont parfois inexacts, souvent tronqués, même altérés, et toujours soumis à une orthographe moderne qui n'est pas admissible pour les impressions antérieures au siècle de Louis XIV. Quant aux ouvrages écrits en langues étrangères, leurs titres sont ordinairement traduits ou paraphrasés en français, sans qu'on ait eu soin de mettre en regard les titres originaux.
« Les éditeurs de 1768 se sont trompés ou plutôt ont été trompés quelquefois par les catalogues par-
ticuliers qu'ils ont suivis avec trop de confiance, soit dans l'indication des livres et de leur format, soit dans celle des manuscrits et de leur contenu. Ils ont aussi laissé plusieurs lacunes dans différentes classes de leur plan, notamment dans la biographie, qui est la partie la plus négligée ou du moins la plus incomplète, parce que Fevret de Fontette n'était plus là pour la diriger.
« La classification actuelle de la Bibliothèque historique n'est pas satisfaisante sous plus d'un rapport, et Ton regrette surtout d'y voir les véritables sources confondues avec les ouvrages de seconde main, défaut capital qui n'est réparable que dans une nouvelle édition.
(( De plus, le cadre de la Bihliothèque historique est destiné à s'agrandir, en recevant, non-seulement de nombreuses additions d'articles, mais encore des chapitres entiers sur des matières qui n'avaient pas été traitées ou approfondies, telles que la statistique y la marine, les beaux-arts^ V archéologie^ la philosophie de Vhistoire, etc. Le dépouillement des recueils de pièces imprimées produirait beaucoup d'articles utiles dans tous les genres, et d'autant plus nécessaires à signaler qu'on ne saurait les découvrir sans fouiller une foule de volumes qu'on ne lit pas et qu'on ne consulte guère, comme les collections de journaux et d'annuaires.
(.(. D'ailleurs, la Bibliothèque historique s'2irrèi2int à 1770 ou 1775, et les matériaux nouveaux, ou connus
depuis l'achèvement de cette publication, formant à eux seuls une masse imposante, il y a urgence, dans tous les cas, à publier, soit un Supplément à Tédition de 1768-78, soit une nouvelle édition générale.
« Or, quel parti choisir entre ces deux alternatives? Voici ce qu'on a objecté en faveur d'un Supplément :
« r On en jouirait plus vite que d'une édition entièrement neuve, dont l'exécution demanderait plusieurs années d'un immense travail et, par conséquent, d'un courage qu'on admire en le croyant impossible.
« 2° En cas de lassitude de la part de l'éditeur, on aurait toujours, au lieu d'un tout inachevé, une partie complète qui profiterait d'abord à la science et servirait ensuite à une nouvelle édition qu'on fera tôt ou tard.
(c 3° Les frais matériels d'un simple Supplément seraient infiniment plus restreints que ceux occasionnés par une nouvelle édition, qui ne remplirait pas moins de huit volumes in-4°.
ce Nous répondrons à ces objections, et nous ferons aussi valoir en même temps quelques raisons puissantes.
tt 1° Un Supplément, en effet, est un moyen prompt et économique de compléter un ouvrage volumineux, lorsqu'il n'en doit être que la plus petite partie : mais, dans le cas présent, le Supplément devant avoir à peu près l'étendue de l'ouvrage principal, il faut
renoncer à l'entreprendre, sous peine d'incohérence.
a 2° Une nouvelle édition permettrait bien des améliorations notables dans l'ensemble et dans les détails, améliorations qui ne peuvent être l'objet d'un Supplément et à la tête desquelles il suffit de citer une meilleure distribution des matières.
c( 3'^ Comme il existe déjà deux Suppléments dans l'ancienne édition, un troisième rendrait les recherches extrêmement longues et embrouillées, ce qui ôterait tout le bénéfice d'un ouvrage de cette nature. On est forcé d'établir en principe que le mode des Suppléments est incompatible avec l'essence même d'un livre de bibliographie usuelle.
ic 4° Un Supplément exigerait presque autant de peines et de temps, ou, si l'on peut s 'exprimer ainsi, de frais intellectuels, qu'une nouvelle édition, puisque, dans les deux cas, on serait tenu de repasser et de vérifier un à un les articles de l'ancienne.
« 5^ Dans une nouvelle édition, les matières pourraient être distribuées de telle sorte que chaque volume ferait un tout et, pour ainsi dire, une bibliographie spéciale.
« Quant à la manière dont la nouvelle édition serait exécutée, la Commission a jugé convenable de s'en référer à la sagesse du Comité, en lui soumettant toutefois quelques observations sommaires qui se sont offertes à elle dans l'examen de la question préalable. La Commission pense que la Bibliothèque
historique de la France ne doit pas être un catalogue de manuscrits. Elle propose donc de ne s'attacher qu'à ceux qui n'ont jamais été publiés intégralement ou qui présentent des différences caractéristiques avec les imprimés. Pour les manuscrits dont la trace est perdue, ils sont bons à réunir dans la classe des Desiderata.
« La Commission pense que la Bibliothèque hislorîque de la France ne doit pas être un répertoire d'archives : elle est donc d'avis que Ton se contente d'y indiquer les grandes collections spéciales qui ont été ou seront inventoriées séparément. On n'oublierait pas néanmoins de passer en revue les cent cinquante mille cartes levées à la Bibliothèque du Roi sous la direction de M. ChampoUion, et l'on y ferait sans doute une ample moisson.
(( Un membre de la Commission ayant manifesté le désir de voir Vhistoire naturelle retranchée de la Bibliothèque historique et cataloguée à part avec les développements que cette science réclame, la majorité a pensé qu'il était plus prudent de maintenir la classe adoptée par le Père Lelong et par Fevret de Fontette, en y faisant seulement entreries articles susceptibles de fournir des renseignements historiques.
« Enfin la Commission n'hésiterait pas à comprendre dans une nouvelle édition l'histoire de la Révolution ; elle pencherait même pour qu'on la continuât jusqu'en 1 81 5, mais non au delà, parce que les documents postérieurs à cette époque, qui peut être
considérée comme une limite naturelle, ne sont pas encore assez nombreux ni assez élaborés pour composer un corps d'histoire.
ce La Commission résume son opinion en déclarant qu'une nouvelle édition de la Bibliothèque historique de la France, largement et soigneusement conçue, serait une des plus belles entreprises que le Comité pût faire naître à côté des trois grands recueils commencés sous ses auspices : les Cartiilaires, les Annales des Communes et les Registres du Parlement de Paris. ))
Tout allait au gré de mes vœux; je croyais pouvoir enfin réaliser le projet que j'avais formé depuis dix ans, et auquel je m'étais préparé par mes études bibliographiques sur les sources de l'histoire de France. Le Comité des Chartes, Chroniques et Inscriptions m'avait désigné tout d'une voix pour être l'éditeur de la Nouvelle Bibliothèque historique de la France. On me demanda un plan et je l'improvisai, en quelques heures, pour ainsi dire, tant j'étais pénétré de mon sujet. Ce plan fut imprimé immédiatement et distribué à mes collègues, qui voulurent l'examiner à tête reposée en le comparant avec celui de l'ancienne édition de Fevret de Fontette. Je ne me possédais pas de joie et je commençais à mettre en ordre les matériaux de l'énorme travail que j'avais sollicité et que j'acceptais pour Vhonneur de la bibliographie française.
Hélas ! voici tout ce qui en reste :